On a tous entendu la blague : Ringo, le Beatle « sympa », le moins doué, celui qu’on garde pour chanter « Yellow Submarine ». À force de la répéter, on a fini par oublier le plus simple : la batterie n’est pas un concours de grimaces, c’est l’art de tenir le monde debout. Et Ringo, derrière ses airs de camarade de pub, est un arrangeur qui se cache. Un musicien qui écrit des rôles plutôt que des fills, qui sait quand un coup de caisse claire dit plus qu’un solo. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller là où rien ne pardonne : John Lennon/Plastic Ono Band. Automne 1970, Abbey Road, un trio réduit à l’os — Lennon, Klaus Voormann, Ringo — et des chansons qui saignent. Ici, pas de décors, pas de chœurs, pas d’alibi : la moindre intention sonne vrai ou sonne faux. Et dans ce champ de ruines émotionnel, Ringo fait exactement ce qu’il faut : marcher lourd dans « Mother », tenir la rage d’« I Found Out », sculpter le vide d’« Isolation », encadrer le chaos de « Well Well Well ». Un compagnon plus qu’un sideman, un socle vivant qui laisse Lennon s’effondrer sans que la musique s’écroule. Si vous pensez encore connaître Ringo, cet album risque de vous apprendre à écouter.
Il y a des musiciens à qui l’histoire a offert une statue, et d’autres à qui elle a collé une étiquette. Ringo Starr fait partie de la seconde catégorie. Quand on prononce son nom, il surgit presque toujours le même réflexe pavlovien : le “Beatle sympa”, le “clown”, le type qui chantait « Yellow Submarine », celui qu’on invite au micro pour détendre l’atmosphère. Et puis, dans un coin de conversation, comme un mégot mal éteint, revient la blague : le “moins doué”, le “chanceux”, le “quatrième” qui aurait tiré le ticket gagnant en rejoignant The Beatles.
Ce n’est pas seulement injuste. C’est un contresens musical. Une lecture paresseuse de la légende, nourrie par le fait que la batterie est l’instrument le moins “visible” quand on ne sait pas écouter. On regarde des doigts sur une guitare, on admire un solo, on idolâtre un chanteur. On oublie qu’un batteur, lui, ne cherche pas à briller : il cherche à faire tenir le monde debout. Et quand il est grand, ce monde a l’air si stable qu’on oublie qu’il pourrait s’effondrer.
La vérité, c’est que presque n’importe quel artiste aurait donné beaucoup pour jouer avec un musicien comme Ringo. Parce que Ringo n’est pas seulement un batteur : c’est un arrangeur déguisé en batteur. Un scénariste de la pulsation. Un type qui sait, instinctivement, ce qu’une chanson réclame, et ce qu’elle ne supportera pas. Chez lui, la modestie n’est pas une posture morale, c’est une intelligence musicale. Il ne “déroule” pas un beat : il écrit un rôle. Et ce rôle, une fois trouvé, devient indissociable du morceau, comme si la chanson avait toujours attendu ce battement-là.
C’est précisément pour cela que, lorsqu’on raconte l’après-Beatles et qu’on cherche les scènes où le masque tombe, les moments où l’on entend la vérité nue, on retombe forcément sur un disque qui ne pardonne rien : John Lennon/Plastic Ono Band. Un album où John, à vif, ne peut plus se cacher derrière les harmonies à trois voix, les couches de guitares, les inventions de studio. Un album où la moindre erreur d’intention s’entendrait comme un mensonge. Et, dans cette chambre d’écho émotionnelle, Ringo se retrouve derrière les fûts. Pas en invité anecdotique. En pilier. En témoin. En compagnon de route.
Sommaire
- La blague la plus tenace du rock : “Ringo était le moins talentueux”
- 1962 : quand Ringo rejoint le groupe, le son se met à parler
- Le batteur comme auteur secret : l’art de jouer “exactement ce qu’il faut”
- 1970 : la séparation, et le membre qui voulait le moins y croire
- John Lennon, le temps de digestion, et le besoin d’écrire l’indicible
- Abbey Road, 1970 : trois musiciens dans une pièce, et l’électricité de la confiance
- “Mother” : quand la batterie devient un pas lourd dans un couloir vide
- “Hold On” et “I Found Out” : le muscle et la retenue
- “Isolation” : l’art de la simplicité qui serre la gorge
- “Remember” et “Well Well Well” : la rythmique comme cage et comme chaos
- “God” : la batterie comme marche vers la sortie
- Le détail qui dit tout : Ringo n’est pas sur tout, et c’est significatif
- “Why” : quand Ringo soutient Yoko dans le feu, et que le futur pointe
- Ringo et John : une fraternité de musiciens, au-delà du mythe Beatles
- “A Little Help From My Friends” : Ringo, ou le talent de faire communauté
- Ce que Ringo apporte à Lennon : une liberté rythmique sans filet
- Ringo, le roi du “feel” : quand les grands batteurs le disent, sans hésiter
- L’après-Beatles relu à travers Ringo : l’homme qui reste quand tout explose
- Si vous ne comprenez pas Ringo, vous ne comprenez pas les Beatles
La blague la plus tenace du rock : “Ringo était le moins talentueux”
Ce qui rend la blague sur Ringo si irritante, ce n’est même pas sa méchanceté : c’est sa longévité. Elle a survécu aux décennies, aux rééditions, aux témoignages, aux analyses, aux musiciens qui n’ont cessé de répéter qu’elle est absurde. Elle est devenue une sorte de petit virus culturel : facile à retenir, facile à répéter, et terriblement difficile à éradiquer.
Le problème, c’est que cette blague repose sur une confusion fondamentale : confondre virtuosité et talent. Confondre l’acrobatie et la musique. Ringo n’a jamais été un batteur démonstratif, jamais un athlète de la double pédale, jamais un exhibitionniste du break. Et c’est précisément ce qui le rend précieux. Il n’a pas “moins” de talent : il a un talent d’un autre ordre, moins spectaculaire mais plus rare, celui de l’évidence. Faire paraître évident ce qui, sans lui, serait bancal.
D’ailleurs, le meilleur moyen de mesurer son importance n’est pas de l’imaginer en solo, mais de l’imaginer absent. The Beatles sans Ringo, ce ne sont pas trois génies qui continuent pareil en changeant juste le batteur. C’est une autre alchimie. Une autre respiration. Parce que, dans un groupe, un batteur n’est pas un simple métronome : c’est un tempérament. Et le tempérament de Ringo — ce mélange de souplesse, de chaleur, de précision intuitive — a servi de ciment à un groupe qui, sans ça, aurait pu se fracturer bien plus tôt.
Il y a une idée que beaucoup de musiciens répètent à propos de Ringo : il n’était pas forcément “le meilleur batteur du monde”, mais il était le meilleur batteur pour les Beatles. Cette phrase dit tout. Elle dit que la grandeur n’est pas une compétition olympique. Elle dit que la musique n’est pas un sport de classement. Elle dit qu’un batteur génial, c’est parfois celui qui sait disparaître au bon moment, et apparaître exactement là où il faut.
1962 : quand Ringo rejoint le groupe, le son se met à parler
On a tendance à raconter l’histoire comme un conte simplifié : les Beatles existent, puis Ringo arrive, et tout décolle. Dans la réalité, c’est plus complexe, mais l’essentiel est là. Quand Ringo Starr rejoint définitivement le groupe à l’été 1962, il ne se contente pas de prendre la place d’un autre : il transforme l’organisme. Il apporte une manière de “marcher” dans la chanson. Une démarche. Une allure. Une façon de pousser sans bousculer.
C’est une chose qu’on comprend en écoutant les premiers enregistrements officiels : Ringo a ce swing paradoxal, à la fois droit et légèrement de travers, comme si la pulsation était stable mais respirait. Il ne joue pas au millimètre comme une machine ; il joue comme un corps. Et ce corps-là, celui de Ringo, devient très vite le corps du groupe.
Ringo est aussi un batteur de transition. Il arrive dans un moment où le rock’n’roll est encore très lié à la danse, au mouvement, au club. Mais il va suivre — et accompagner — la métamorphose totale du groupe, de la pop à trois accords jusqu’aux labyrinthes psychédéliques. Et là, son génie s’exprime autrement : par sa capacité à rester lui-même tout en s’adaptant. Beaucoup de batteurs peuvent jouer fort. Beaucoup peuvent jouer vite. Peu peuvent changer d’univers sans perdre leur identité.
C’est pour cela que les Beatles peuvent passer d’un morceau qui claque comme une gifle à un morceau qui flotte comme un rêve, sans que la batterie semble “plaquée” dessus. Ringo ne plaque pas : il habite. Et il habite avec un sens dramatique étonnant. Il comprend, instinctivement, que la batterie n’est pas seulement une rythmique : c’est une narration. Une manière de raconter la tension, le relâchement, l’excitation, l’angoisse, la nostalgie.
Le batteur comme auteur secret : l’art de jouer “exactement ce qu’il faut”
Le paradoxe Ringo, c’est que plus on écoute, plus on se rend compte que ses parties sont souvent… inimitables. Pas parce qu’elles sont techniquement impossibles, mais parce qu’elles relèvent d’une logique intime. Essayez de jouer certaines de ses figures “simples” : vous verrez qu’elles sonnent rarement comme sur le disque. Il y a un grain, un placement, une façon d’attaquer la caisse claire, un rapport à la cymbale, une manière de faire respirer le hi-hat, qui appartiennent à son corps. Et, dans un groupe comme les Beatles, ce corps devient une signature.
Les grandes batteries de l’histoire du rock ont souvent été des batteries “d’auteur”. On reconnaît un batteur comme on reconnaît une voix. Ringo fait partie de ceux-là. La différence, c’est qu’il a rarement cherché à imposer sa signature : elle s’est imposée parce qu’elle servait les chansons.
Et c’est là que la blague du “moins doué” devient presque comique : elle inverse le réel. Ce que certains prennent pour un manque d’ambition est en fait une sophistication. Ce que certains prennent pour de la facilité est en fait une science du dosage. Il faut du contrôle pour ne pas surjouer. Il faut une confiance immense pour ne pas remplir tous les espaces. Il faut une écoute exceptionnelle pour laisser de l’air aux autres.
Un batteur moyen se rassure en jouant. Un grand batteur rassure les autres en jouant. Ringo, lui, est ce type de batteur qui donne à Lennon et McCartney un plancher assez solide pour qu’ils osent marcher sur le fil.
1970 : la séparation, et le membre qui voulait le moins y croire
Quand les Beatles se séparent, on projette souvent sur chacun un scénario quasi mythologique. George Harrison sort avec la revanche d’un compositeur longtemps sous-estimé. Paul McCartney se reconstruit en artisan acharné, fonde un nouveau royaume avec Wings, et prouve qu’il sait exister hors du mythe. John Lennon part dans une direction plus radicale, plus brute, plus politique, plus intime. Et Ringo, dans cette dramaturgie, est souvent relégué au rôle du “sympa qui suit”.
Sauf que, psychologiquement, la séparation est aussi un séisme d’identité pour lui. Parce que Ringo, plus que les autres, a longtemps incarné la notion de groupe. Il était le lien social, le médiateur, celui qui désamorçait. Et, quand le groupe éclate, c’est comme si on lui retirait son habitat naturel.
Il y a aussi une réalité plus prosaïque : contrairement à Paul, John et George, Ringo n’est pas perçu, en 1970, comme un auteur majeur. Son avenir semble plus flou. Il peut chanter, il peut jouer, il peut enregistrer, oui. Mais quel sera son territoire ? Sera-t-il condamné à être, éternellement, “l’ancien batteur des Beatles” qui vient refaire « Boys » et « Yellow Submarine » sur scène, comme un animateur de croisière de luxe ?
C’est là que se dessine un autre aspect de Ringo : sa capacité à comprendre qu’un disque est aussi une sociabilité. Ringo n’a jamais fait mystère de sa manière de travailler : il aime la camaraderie, l’esprit de bande, le studio comme fête. Et il a cette intelligence de s’entourer, de réunir, de faire venir des musiciens qui le stimulent. Ses meilleurs disques solo ont souvent ce parfum : celui d’une bande de potes talentueux qui se retrouvent, et où Ringo joue le rôle du maître de maison. Il n’est pas le génie solitaire enfermé dans une tour : il est le catalyseur.
Ce qui, en passant, est une forme de génie aussi. Tout le monde n’a pas ce talent social. Et dans le rock, où l’ego est souvent une religion, savoir faire de la place aux autres est une rareté.
John Lennon, le temps de digestion, et le besoin d’écrire l’indicible
On dit souvent que Lennon a “sorti” Plastic Ono Band comme un exorcisme. C’est juste, mais incomplet. Parce que cet album n’est pas seulement une réaction à la fin des Beatles : c’est la conséquence d’un effondrement plus vaste. Lennon, en 1970, n’est pas uniquement un musicien qui change de statut. C’est un homme qui tente de comprendre ce qu’il est, en dehors de la machine Beatles, en dehors du rôle public, en dehors des slogans.
Le disque porte la marque de cette volonté de dépouillement. C’est un album qui retire plutôt qu’il n’ajoute. Il enlève les costumes, les décors, les effets spéciaux. Il garde l’os. Et, sur cet os, Lennon dépose des chansons qui sont moins des “compositions” que des aveux. Il y a une nudité qui gêne presque. Une façon de regarder la douleur sans filtre.
C’est aussi ce qui explique que le disque ne pouvait pas être enregistré avec n’importe qui. Il fallait des musiciens capables de comprendre, en temps réel, le degré d’intensité émotionnelle, sans que ça devienne du théâtre. Il fallait des gens capables de jouer lourd sans être lourds, de jouer simple sans être simplistes. Il fallait des musiciens capables de se mettre au service d’un homme qui, parfois, hurle littéralement dans le micro.
Et c’est là que Ringo devient indispensable. Parce que Ringo sait accompagner sans envahir. Il sait porter sans écraser. Il sait être présent sans voler la lumière. Il sait transformer une confession en chanson, ce qui est, au fond, l’objectif de l’album.
Abbey Road, 1970 : trois musiciens dans une pièce, et l’électricité de la confiance
Les sessions de John Lennon/Plastic Ono Band se déroulent à Abbey Road, à l’automne 1970, au même moment que celles de l’album miroir de Yoko Ono. L’endroit a quelque chose d’ironiquement parfait : Abbey Road, c’est le laboratoire où les Beatles ont appris à faire de la pop un art total. Et, en 1970, c’est aussi l’endroit où Lennon choisit de revenir à l’essentiel.
Le noyau du groupe est réduit : Lennon, Ringo, Klaus Voormann. Un trio, presque une cellule. Le genre de configuration où l’on ne peut pas tricher. Où l’on entend tout. Où la moindre hésitation devient audible. Et pourtant, le disque sonne comme s’ils jouaient ensemble depuis toujours, ce qui n’est pas totalement faux. Lennon et Ringo ont vécu la même guerre pendant des années. Ils se connaissent. Ils se comprennent sans parler. Ils ont partagé des studios, des tournées, des tensions, des silences. Ils savent comment l’autre respire quand il ment, et comment il respire quand il dit la vérité.
Ringo dira plus tard, à propos de ce trio, quelque chose de très révélateur : ils jouaient “comme un jam”, ils savaient que John avait les chansons, et ils “entraient dedans”, sentant où ça devait aller. Et il ajoute cette phrase magnifique, presque mystique : John et lui se connaissaient si bien qu’ils étaient “psychiques” sur l’atmosphère à venir. Dit autrement : Ringo savait, avant même que Lennon ne le formule, quel type d’espace émotionnel chaque morceau demandait.
Ce n’est pas de la magie. C’est la conséquence d’années à jouer ensemble. Un batteur apprend la manière dont un chanteur place ses mots. Un chanteur apprend la manière dont un batteur place ses accents. À force, cela devient une sorte de langage secret. Et, sur Plastic Ono Band, ce langage est partout.
“Mother” : quand la batterie devient un pas lourd dans un couloir vide
Dès “Mother”, on comprend le rôle de Ringo : il ne vient pas “embellir” la chanson, il vient lui donner une ossature, presque une marche funèbre. La batterie est à la fois simple et implacable. Elle avance, elle insiste, elle ne lâche pas. Comme un cœur qui tape trop fort dans une poitrine qui a mal.
Le morceau, lui, est une lettre ouverte, un cri d’abandon, une déchirure. Si la batterie avait été trop décorative, elle aurait trahi le propos. Si elle avait été trop molle, elle aurait affadi l’impact. Ringo trouve ce point exact où la pulsation est solide mais jamais héroïque. Il n’y a pas de panache. Il y a une forme de fatalité. Et c’est précisément ce qui rend le final — quand Lennon se met à hurler “Mama don’t go, Daddy come home” — si terrifiant : on a l’impression que la chanson, portée par une rythmique stable, se disloque de l’intérieur.
Dans un autre contexte, un batteur aurait pu vouloir “accompagner le drame” en multipliant les crescendos, les roulements, les effets. Ringo, lui, laisse la voix faire le travail. Il comprend que la batterie n’a pas à pleurer : elle doit rester debout, parce que tout le reste s’écroule.
“Hold On” et “I Found Out” : le muscle et la retenue
Sur “Hold On”, Ringo joue une batterie qui ressemble à une main posée sur l’épaule. Un soutien discret. Le morceau, malgré son dépouillement, n’est pas vide : il est tenu par la stabilité du trio. Ringo ne cherche pas la “beauté” du son ; il cherche l’efficacité de la sensation. Il joue de manière à laisser les mots respirer, tout en rappelant que la chanson est une chanson, pas une confession parlée.
Puis arrive “I Found Out”, et là, Ringo sort un autre visage : celui du batteur capable de faire sonner un groupe comme une machine de guerre, sans jamais devenir brouillon. Le morceau est dur, tendu, presque paranoïaque. Lennon crache, accuse, se défend, attaque. La rythmique, elle, doit être agressive mais contrôlée. Ringo frappe avec une force presque primitive, mais il ne perd pas le placement. C’est une lourdeur qui reste musicale.
Il faut s’arrêter sur cette idée : jouer “lourd”, c’est facile. Jouer lourd en restant lisible, c’est autre chose. C’est là que Ringo est impressionnant : il fait sonner le trio comme un bloc, mais un bloc articulé. On entend chaque élément. On sent la rage, mais on ne perd pas le fil.
“Isolation” : l’art de la simplicité qui serre la gorge
“Isolation” est l’un de ces morceaux où la batterie pourrait sembler minimale au point de disparaître. Et pourtant, elle est essentielle. Ringo y joue comme un batteur qui connaît le pouvoir du vide. Il ne remplit pas. Il sculpte. Il laisse des espaces, mais ces espaces ne sont pas des trous : ce sont des respirations. Des moments où la chanson se replie sur elle-même.
Lennon chante l’isolement comme une maladie moderne : la peur, la solitude, la paranoïa, le couple assiégé. Si la batterie avait été plus bavarde, elle aurait donné l’impression d’un monde extérieur. Ici, au contraire, la batterie contribue à l’enfermement. Elle marque le temps comme on marque les jours sur un mur.
Et c’est là qu’on comprend une chose fondamentale sur Ringo : il n’est pas seulement un batteur qui “suit” une chanson. Il est un batteur qui participe au sens. La batterie n’est pas un décor sonore. Elle est un élément narratif.
“Remember” et “Well Well Well” : la rythmique comme cage et comme chaos
Dans “Remember”, Ringo joue avec l’idée du souvenir, de la répétition, de la comptine qui tourne mal. Il y a un côté presque mécanique, mais jamais froid. La batterie est stable, et cette stabilité rend le morceau plus inquiétant : on sent que Lennon est en train de se rappeler des choses qu’il préférerait oublier, et la pulsation, elle, continue, comme la vie continue même quand on souffre.
Puis vient “Well Well Well”, morceau étrange, presque improvisé dans son intensité, où Lennon explose en cris, en râles, en énergie brute. Là, un batteur moins fin aurait pu perdre le contrôle, accélérer, se disperser. Ringo, lui, tient la barre. Il laisse le chaos exister, mais il l’encadre. Il comprend que l’objectif n’est pas d’être propre : l’objectif est d’être vrai. Et la vérité, ici, est sale, rugueuse, vivante.
On parle beaucoup de la crudité de Lennon sur cet album. On parle moins de la crudité de Ringo, alors qu’elle est là : dans la manière de frapper, dans la manière de laisser résonner, dans l’absence de coquetterie. Ringo ne cherche pas à être “beau”. Il cherche à être juste.
“God” : la batterie comme marche vers la sortie
Sur “God”, Lennon déroule une liste de croyances qu’il rejette, comme s’il vidait un grenier rempli d’icônes. Le morceau est une marche lente, presque solennelle. Et là encore, Ringo comprend le rôle : accompagner une sortie. Pas une sortie héroïque. Une sortie nécessaire. Lennon dit, en substance, qu’il ne croit plus à beaucoup de choses, y compris au mythe Beatles. C’est un moment lourd de symboles, mais qui pourrait sonner grandiloquent s’il était trop appuyé.
Ringo joue avec une sobriété qui évite le piège. Il donne de la gravité, oui, mais sans théâtre. Il laisse Lennon prononcer sa rupture. Et, quand la chanson arrive à sa conclusion, cette phrase fameuse sur “le rêve qui est fini”, la batterie a l’air de marcher aux côtés de Lennon, pas derrière lui. Comme un ami qui accompagne quelqu’un au bord de la porte.
Ce détail est crucial : Ringo n’est pas un batteur “de session” qui débarque, joue, repart. Ringo est un compagnon. Il a une histoire avec Lennon. Et cette histoire s’entend dans la manière dont il accompagne ce moment de rupture.
Le détail qui dit tout : Ringo n’est pas sur tout, et c’est significatif
Il faut aussi noter une chose souvent ignorée : sur John Lennon/Plastic Ono Band, Ringo ne joue pas sur tous les morceaux. Certains titres sont encore plus dépouillés, presque solitaires. Et ce choix raconte quelque chose : Lennon, parfois, veut être entièrement seul, sans même la protection d’une rythmique. Mais quand il choisit d’être accompagné, quand il accepte une section rythmique, il choisit Ringo. Et ce n’est pas un hasard.
Quand Ringo est là, il ne “réchauffe” pas le propos : il le rend plus tangible. Il donne un sol à la douleur. Il donne une matérialité à la confession. Il transforme l’émotion en musique collective.
C’est peut-être ça, au fond, la définition d’un grand batteur : quelqu’un qui sait quand il doit être un mur, et quand il doit être un souffle.
“Why” : quand Ringo soutient Yoko dans le feu, et que le futur pointe
Le même trio — Lennon, Ringo, Voormann — se retrouve aussi sur l’album Yoko Ono/Plastic Ono Band, notamment sur “Why”, morceau d’une intensité presque inhumaine, où Yoko hurle, explore, déchire le langage. C’est le genre de titre que beaucoup de musiciens auraient refusé, par incompréhension, par peur du ridicule, par manque de repères. Ringo, lui, joue.
Et c’est un élément important dans le portrait : Ringo n’est pas seulement le batteur “gentil” des Beatles. Il est aussi un musicien qui peut tenir une musique radicale. Il peut soutenir un chant qui ressemble à une performance d’art contemporain, sans que le groupe s’effondre. Sa batterie, sur ce type de morceau, ne cherche pas à “illustrer” Yoko. Elle sert de colonne vertébrale, de support, d’ancrage.
On pourra toujours discuter l’œuvre de Yoko, ses choix, son esthétique. Mais une chose est certaine : pour que ce genre de morceau existe, il faut des musiciens capables de rester solides face à l’extrême. Et Ringo fait partie de ceux-là. Il sait être minimaliste au point de devenir presque abstrait. Il sait être répétitif sans être ennuyeux. Il sait créer une tension sans la “résoudre”. C’est une qualité rare chez un batteur de rock, surtout à cette époque.
Et si l’on veut jouer au jeu des filiations, il n’est pas absurde de penser que des musiques plus tardives — certaines formes de punk, de noise, de rock expérimental — doivent quelque chose à ces sessions-là. Pas seulement à Lennon ou à Yoko, mais aussi au fait qu’un batteur comme Ringo ait su rendre ça jouable, enregistrable, tenable.
Ringo et John : une fraternité de musiciens, au-delà du mythe Beatles
On raconte souvent l’histoire des Beatles comme une saga de rivalités : Lennon contre McCartney, George frustré, les tensions, les procès, les egos. Tout cela est réel, bien sûr. Mais il y a aussi, dans l’ombre, des amitiés plus simples, moins “dramatiques”, plus humaines. La relation Lennon-Ringo fait partie de celles-là.
Ils ont un humour commun. Une forme de distance. Ringo n’a jamais été un idéologue comme John. Mais il a toujours été un ami capable de répondre présent. Et dans l’après-Beatles, Ringo se retrouve souvent dans ce rôle : celui qui joue avec les autres, celui qui fait le pont, celui qui vient quand on l’appelle. D’une certaine manière, il prolonge ce qu’il faisait dans le groupe : maintenir une forme de lien.
Ce lien est visible même dans les détails de studio. Pendant les sessions de Plastic Ono Band, ils enregistrent aussi des choses plus légères, des jams sur des vieux standards rock’n’roll, comme pour respirer entre deux prises émotionnellement violentes. Là encore, Ringo est à sa place : il sait que la musique est aussi un moyen de survivre. On ne peut pas passer des heures à hurler sa douleur sans, à un moment, revenir à un groove simple, à un riff, à quelque chose de presque enfantin.
Cette alternance — la confession et le jeu — raconte beaucoup de Lennon, mais aussi de Ringo. Ringo a toujours été ce musicien qui comprend que le rock est une affaire sérieuse, mais pas solennelle.
“A Little Help From My Friends” : Ringo, ou le talent de faire communauté
Il y a une ironie délicieuse dans le fait que la chanson qui résume le mieux Ringo soit “With a Little Help From My Friends”. Parce que, oui, Ringo a souvent eu besoin de ses amis pour briller sur disque. Mais la phrase est réversible : ses amis ont aussi eu besoin de lui. Le “help” n’est pas à sens unique.
Dans sa carrière solo, les meilleurs moments de Ringo sont souvent ceux où il réunit autour de lui une constellation de musiciens. Certains y ont vu une preuve de faiblesse : “il a besoin des autres”. On pourrait y voir, au contraire, une preuve d’intelligence : il sait ce qu’il veut, il sait qui appeler, il sait comment créer un climat où tout le monde joue mieux. Ringo n’est pas un compositeur obsessionnel qui contrôle chaque note. Il est un réalisateur de vibes. Un producteur d’atmosphère. Et, dans un art collectif comme le rock, c’est une compétence majeure.
Cette manière de faire est aussi une réponse à l’angoisse de l’après-Beatles. Quand votre identité a été, pendant des années, liée à un groupe qui a redéfini la culture mondiale, se retrouver seul est vertigineux. Ringo a choisi une solution pragmatique : continuer à faire du groupe, mais autrement. Construire des groupes temporaires. Des bandes d’amis. Des fêtes de studio. C’est une manière de survivre à l’idée de solitude.
Et c’est aussi ce qui rend son rôle sur Plastic Ono Band si puissant : ce n’est pas seulement un batteur de passage, c’est un ami qui aide un autre ami à traverser une crise existentielle, en transformant cette crise en musique.
Ce que Ringo apporte à Lennon : une liberté rythmique sans filet
Revenons à l’idée centrale : Lennon est un musicien qui aime tordre le temps. Même aux Beatles, il avait cette manière de chanter “contre” le rythme, de s’étaler, de retarder une syllabe, d’en précipiter une autre. Il aime l’élasticité. Et pour qu’un chanteur puisse être élastique, il faut un batteur qui sache absorber. Un batteur qui ne panique pas quand le phrasé glisse. Un batteur qui ne rigidifie pas tout par peur de perdre le groupe.
Ringo est parfait pour ça. Parce qu’il est stable, mais pas rigide. Il est précis, mais pas militaire. Il a ce sens de l’accent qui tombe parfois légèrement là où on ne l’attend pas, et c’est ce qui donne au groupe ce charme “humain”. Il laisse Lennon être Lennon, tout en évitant que tout parte en vrille.
Sur Plastic Ono Band, où Lennon est parfois au bord de la rupture, ce rôle est vital. Quand Lennon hurle, quand il se met à frapper sa guitare comme s’il voulait la casser, la batterie doit rester un repère. Pas un repère froid. Un repère vivant. Ringo joue exactement ça : un repère qui respire.
Et c’est pour cela que, quand Ringo parle de “psychisme” avec Lennon, ce n’est pas du folklore. C’est une façon de dire : on se connaît assez pour anticiper les chutes, pour sentir les montées, pour comprendre l’atmosphère avant qu’elle ne soit formulée. C’est le luxe que seuls les groupes qui ont vécu longtemps ensemble possèdent.
Ringo, le roi du “feel” : quand les grands batteurs le disent, sans hésiter
Ce qui est fascinant, c’est que cette vérité est évidente pour beaucoup de batteurs célèbres. Beaucoup expliquent qu’un “grand” batteur n’est pas forcément celui qui en met plein la vue, mais celui qui “s’assoit” dans la chanson avec un feeling unique. Et, de ce point de vue, Ringo est un cas d’école : il a ce placement, ce groove, cette signature qui font qu’on peut parfois reconnaître un morceau rien qu’en entendant la batterie.
Cette reconnaissance par les pairs est importante, parce qu’elle démonte l’argument du “moins doué”. Les musiciens savent. Les musiciens entendent. Ils comprennent que le talent de Ringo n’est pas dans la vitesse, mais dans le choix. Dans la manière de faire “chanter” une batterie sans la transformer en instrument soliste.
Et le plus beau, c’est que cette reconnaissance ne transforme pas Ringo en statue froide. Elle le replace dans ce qu’il est : un artisan du groove. Un homme du collectif. Un musicien qui préfère faire danser une chanson plutôt que d’impressionner un public de batteurs.
L’après-Beatles relu à travers Ringo : l’homme qui reste quand tout explose
On peut relire toute l’histoire de l’après-Beatles à travers un prisme simple : qui est resté disponible pour les autres ? Qui a gardé une forme de lien ? Qui a continué à jouer, au sens littéral et au sens humain, quand tout le monde était en train de régler des comptes ?
Ringo est souvent cet homme-là. Il n’est pas innocent dans toutes les tensions, personne ne l’est. Mais il a gardé une capacité rare : ne pas confondre musique et tribunal permanent. Ne pas transformer chaque session en bataille d’ego. Et cette capacité, sur un disque comme Plastic Ono Band, est essentielle. Parce que Lennon, en 1970, n’a pas besoin d’un batteur qui joue mieux que lui. Il a besoin d’un batteur qui lui permet d’être vrai, sans peur du jugement.
C’est peut-être pour cela que ce disque reste, aujourd’hui encore, un argument irréfutable contre les caricatures : écoutez Ringo sur ces morceaux. Écoutez ce qu’il fait, et surtout ce qu’il ne fait pas. Écoutez comme il sait quand frapper, quand se taire, quand insister, quand lâcher. Écoutez la manière dont il transforme la douleur de Lennon en musique jouable, audible, transmissible.
Parce que, au fond, c’est ça, le rôle d’un batteur : rendre la musique possible.
Si vous ne comprenez pas Ringo, vous ne comprenez pas les Beatles
La phrase choque un peu, mais elle est vraie : si vous ne comprenez pas Ringo Starr, vous n’entendez qu’une partie de The Beatles. Vous entendez les chansons, oui. Vous entendez les mélodies, les harmonies, les guitares, les paroles. Mais vous manquez la manière dont tout ça tient ensemble. Vous manquez le ciment. Vous manquez la respiration.
Ringo n’est pas un “bonus” de l’histoire Beatles. Il est un élément constitutif. Et l’une des preuves les plus éclatantes de cette réalité se trouve précisément là où certains ne pensent pas à regarder : dans l’après. Dans ces moments où les Beatles ne sont plus un groupe, où chacun cherche sa voix, où Lennon décide de se mettre à nu, où la musique devient un champ de ruines émotionnel… et où Ringo, tranquillement, s’assoit derrière une batterie à Abbey Road et joue exactement ce qu’il faut.
Il y a quelque chose de profondément beau dans ce geste. Quelque chose de fraternel. Un grand artiste n’est pas seulement quelqu’un qui “brille”. C’est quelqu’un qui permet aux autres de briller, ou même simplement de survivre à eux-mêmes. Sur John Lennon/Plastic Ono Band, Ringo ne joue pas pour être admiré. Il joue pour que l’album existe. Pour que la vérité de Lennon ait un sol sous les pieds.
Et si, après ça, on ose encore répéter la vieille blague du “moins doué”, alors ce n’est pas Ringo qu’on juge. C’est notre capacité à écouter.
