On dit souvent que les légendes vieillissent en se répétant. Paul McCartney, lui, vieillit en écoutant. Quand tant de géants finissent par habiter leur propre musée, Macca garde une curiosité d’artisan : il tend l’oreille, teste, s’enthousiasme, vole encore. Et c’est là que son regard sur la guitare raconte plus qu’une anecdote de fan : en saluant Eddie Van Halen, il ne célèbre pas le “sport” des solos, mais cette chose rare qui relie le hard rock à la pop — la technique transformée en plaisir immédiat, en refrain qui accroche, en son brûlant qui fait bouger le corps. À l’inverse, il se méfie des “kilomètres de gammes” quand l’émotion s’évapore. Dans son panthéon, pourtant, un nom reste intouchable : Jimi Hendrix, parce qu’il n’a pas seulement joué plus fort, il a changé la matière même du son. Et parce que McCartney l’a vu, en 1967, ouvrir un concert londonien avec Sgt. Pepper quelques jours après sa sortie, hommage fulgurant qui résume une époque où les artistes se répondaient à la vitesse de l’éclair. Entre Liverpool, les amplis californiens et le laboratoire Beatles, ce texte suit une idée simple : la modernité n’est pas une génération, c’est une attitude. Et McCartney, décidément, n’a jamais cessé d’être contemporain.
La plupart des artistes vieillissent comme des continents. Ils dérivent lentement vers leur propre légende, se figent dans une période bénie, deviennent le meilleur public de leur jeunesse. Ce n’est pas un défaut moral, c’est un mécanisme de survie : quand on a vécu une époque qui a changé la grammaire du monde, on a tendance à considérer tout le reste comme des notes de bas de page. L’histoire du rock est pleine de ces géants qui, passé un certain âge, n’écoutent plus grand-chose d’autre que le bruit de leur mythe.
Paul McCartney, lui, a toujours eu quelque chose de différent : une curiosité d’artisan. Pas seulement celle de la star qui veut « rester dans le coup », mais celle du musicien qui se nourrit, qui observe, qui vole encore avec une gourmandise intacte. Il n’a jamais cessé de tendre l’oreille vers la relève, vers les scènes qui montent, vers les nouveaux sons, vers les technologies, vers les manières de produire. Quand beaucoup de ses contemporains ont choisi la posture du gardien de temple, McCartney a préféré le rôle du promeneur : il traverse le temps comme on traverse une ville, en s’arrêtant parfois devant une vitrine inconnue.
Son rapport au présent n’a rien d’un opportunisme. Il est, au contraire, cohérent avec ce qu’étaient The Beatles : un groupe qui a vécu de métamorphoses, qui s’est construit en dévorant les influences, qui a fait de la pop un laboratoire. On oublie trop facilement que les Beatles, au cœur de leur époque, étaient perçus comme modernes, parfois dérangeants, toujours en mouvement. Leur grandeur n’est pas seulement d’avoir écrit des chansons éternelles, c’est d’avoir refusé de rester la même entité deux années de suite. Le McCartney du XXIe siècle prolonge cette logique : il n’a jamais considéré que l’innovation était une affaire de jeunes, mais une affaire d’oreille.
C’est dans cette lumière qu’il faut regarder son intérêt pour un guitariste comme Eddie Van Halen. Sur le papier, tout oppose le bassiste mélodiste de Liverpool et le virtuose incandescent de Californie. L’un est le symbole d’un âge où la pop invente sa majesté, l’autre le héros d’un rock plus dur, plus bruyant, plus athlétique, né dans la fin des années 70 comme une réponse à l’essoufflement des utopies. Et pourtant, McCartney a reconnu chez Van Halen quelque chose qu’il respecte profondément : la capacité à transformer la technique en plaisir immédiat, à rendre accessible une musique qui pourrait n’être qu’un exercice de muscles.
Sommaire
- Pourquoi un bassiste parle si bien de guitare
- Eddie Van Halen : la foudre technique au service du refrain
- Le malentendu du heavy metal : de la brutalité et du sucre
- Jimi Hendrix : l’homme qui a transformé le bruit en langage
- La soirée du Saville Theatre : quand Jimi rend hommage aux Beatles
- « Miles de gammes » : l’anti-virtuosité selon McCartney
- Le poids des riffs : de Helter Skelter à I Want You (She’s So Heavy)
- Eddie Van Halen, Jimi Hendrix et la question du « meilleur »
- La leçon secrète : l’avant-garde qui sait rester populaire
- Héritages croisés : The Beatles dans le métal, le métal dans l’oreille de McCartney
Pourquoi un bassiste parle si bien de guitare
McCartney est souvent décrit comme « le bassiste des Beatles », comme si ce rôle le confinait à un territoire précis. La vérité, c’est qu’il a toujours pensé comme un arrangeur total. Il écoute une chanson en trois dimensions : la mélodie au premier plan, le rythme comme ossature, et l’harmonie comme atmosphère. Dans The Beatles, il n’est pas seulement celui qui pose une ligne de basse ; il est aussi celui qui entend comment un instrument doit respirer pour que l’ensemble devienne vivant. Son génie, c’est l’architecture.
Cette architecture inclut naturellement la guitare. Parce qu’au cœur du rock, la guitare est à la fois un outil rythmique et une voix. On peut la faire claquer comme une batterie, on peut la faire pleurer comme un chant. McCartney le sait, l’a toujours su, et c’est aussi pour cela qu’il a souvent écrit des riffs ou des parties qui se comportent comme des hooks. Même sans jouer le rôle du guitar hero, il comprend ce qui fait qu’une guitare « raconte quelque chose ».
Il y a, chez lui, un rapport très physique au son. Une préférence pour les timbres qui mordent, pour les attaques, pour les textures. C’est ce qui a permis à des titres comme Helter Skelter d’exister : cette envie de pousser les potards, d’embrasser la saturation, de faire du chaos un spectacle. Les Beatles n’étaient pas un groupe de heavy metal, évidemment, mais ils ont parfois approché cette violence sonore avec une insolence incroyable pour l’époque. Et McCartney n’a jamais renié ce goût du volume. Il n’a simplement jamais confondu le volume avec la profondeur.
Ce point est crucial pour comprendre son regard sur Eddie Van Halen : il admire la virtuosité, mais il reste un compositeur. Son jugement passe toujours par la chanson, par l’efficacité émotionnelle, par ce que la musique provoque dans le corps, pas seulement par ce qu’elle démontre à l’esprit.
Eddie Van Halen : la foudre technique au service du refrain
À la fin des années 70, l’irruption de Van Halen a eu l’effet d’un coup de tonnerre. Le rock sortait de plusieurs années d’excès : le prog s’était parfois perdu dans ses labyrinthes, certaines scènes s’étaient engluées dans une virtuosité froide, et la rage du punk venait de rappeler brutalement que trois accords pouvaient suffire à renverser une salle. Dans ce contexte, Van Halen arrive comme une synthèse improbable : un groupe capable de faire de la musique spectaculaire sans perdre le sens du fun, capable de jouer très fort sans devenir solennel, capable de briller techniquement tout en conservant une énergie pop.
Le cœur de cette alchimie, c’est Eddie Van Halen. Il incarne une nouvelle forme de guitarisme : une technique qui ressemble à une magie noire, mais qui conserve une dimension ludique. Son fameux tapping, au moment où le public le découvre, paraît venu d’une autre planète. Ce n’est pas seulement rapide, ce n’est pas seulement difficile : c’est un nouveau vocabulaire. Comme si la guitare, soudain, avait appris une langue inconnue. Beaucoup de guitaristes ont joué vite avant lui, beaucoup ont été virtuoses. Mais Eddie donne l’impression de réinventer la façon dont les doigts peuvent habiter le manche.
Et pourtant, ce qui rend Van Halen si populaire, ce n’est pas seulement la prouesse. C’est la manière dont cette prouesse est intégrée à des chansons qui restent immédiatement mémorisables. Il y a des refrains. Il y a des ponts. Il y a des dynamiques. Il y a une science de l’accroche qui, paradoxalement, rapproche davantage Van Halen de la tradition pop que de la caricature du métal comme mur de décibels.
C’est ici que se situe le point de rencontre avec McCartney. Lui qui a passé sa vie à chercher la mélodie parfaite reconnaît chez Van Halen quelque chose d’essentiel : une musique qui veut être aimée. Une musique qui veut toucher le plus grand nombre sans s’excuser. Dans un monde rock où la complexité sert parfois de barrière, Van Halen utilise la complexité comme un feu d’artifice au-dessus d’une structure populaire. La technique n’est pas une porte fermée, c’est une invitation.
Le malentendu du heavy metal : de la brutalité et du sucre
Le discours sur le heavy metal a souvent été simplifié jusqu’à la caricature. On l’a réduit à l’agression, à la vitesse, à la démonstration. On a oublié qu’au cœur de beaucoup de grandes musiques dites « lourdes », il y a une obsession pop : celle du refrain qui reste, de la mélodie qui accroche, de la tension qui se résout dans une explosion collective. Le métal, dans ses versions les plus populaires, n’est pas seulement une esthétique de la violence ; c’est une esthétique de la libération.
Van Halen a compris cela mieux que beaucoup. Même quand la guitare rugit, même quand la section rythmique martèle, il y a cette sensation qu’on peut fredonner quelque chose. Le groupe a, au fond, un ADN de rock accessible : un goût pour les grooves dansants, pour l’énergie de scène, pour le plaisir presque enfantin de faire du bruit. Cette dimension pop n’est pas un compromis : c’est le moteur.
Quand McCartney dit qu’il aime « certains guitaristes métal » parce qu’ils « montent le son », il pointe exactement ce plaisir physique. Il ne parle pas d’un genre avec des codes, il parle d’une sensation. Celle d’un instrument poussé à sa limite, celle d’un amplificateur qui devient une machine à émotions, celle d’un riff qui secoue le ventre. McCartney n’a jamais été hostile au bruit. Il a été hostile à l’ennui. Et dans beaucoup de métal, quand l’inventivité est là, le bruit devient une fête.
Van Halen, avec ses racines profondément ancrées dans le classicisme de la chanson rock, a aussi prouvé que la lourdeur pouvait devenir un produit grand public sans perdre sa personnalité. C’est un paradoxe fascinant : plus la guitare semble extrême, plus les chansons peuvent devenir universelles, si elles sont portées par une structure qui parle au corps.
Cette idée n’est pas si éloignée de ce que faisaient The Beatles à leur manière : prendre des expérimentations, des étrangetés, des audaces, et les glisser dans la pop comme on glisse un virus dans un organisme. Le grand public se retrouve contaminé par la nouveauté sans même s’en rendre compte. Van Halen n’est pas un groupe d’avant-garde au sens arty ; mais il a, dans le cadre d’un rock de stade, déplacé des frontières techniques et sonores en restant terriblement séduisant.
Jimi Hendrix : l’homme qui a transformé le bruit en langage
Et pourtant, malgré son admiration pour Eddie, McCartney a toujours établi une hiérarchie claire dans son panthéon personnel : Jimi Hendrix reste, pour lui, au-dessus. Ce jugement n’est pas un réflexe générationnel paresseux. Il dit quelque chose de précis sur ce que McCartney valorise. Ce qu’il voit en Hendrix, ce n’est pas seulement une technique ou un style : c’est une révolution.
Hendrix, dans l’histoire de la guitare, est ce moment où l’instrument cesse d’être seulement un outil mélodique pour devenir un phénomène sonore. Il ne joue pas seulement des notes : il joue le signal électrique lui-même. Il fait parler le feedback, il sculpte la distorsion, il domestique le larsen, il transforme l’ampli en bête vivante. Avant Hendrix, la saturation est souvent une conséquence ; avec Hendrix, elle devient un choix esthétique conscient, un matériau. Il traite le bruit comme une palette de couleurs.
Ce qui frappe, chez Hendrix, c’est aussi cette impression d’aisance insolente. Il joue comme si tout lui appartenait déjà. Comme si la guitare n’avait jamais été un instrument difficile. Son génie réside dans un mélange rare : la virtuosité, l’inventivité sonore, et une forme de sensualité brute. Même quand il expérimente, il reste charnel. Même quand il part en orbite, il garde un pied dans la terre du blues.
McCartney, musicien profondément attaché à l’émotion immédiate, ne peut qu’être sensible à cela. Hendrix n’est pas seulement un technicien. Il est un conteur de sons. Il a cette capacité à faire d’une note tenue un événement dramatique, à faire d’un bend une phrase entière. Sa guitare respire comme une voix humaine, mais une voix passée dans un transformateur, une voix qui serait devenue électrique.
Comparer Hendrix et Eddie Van Halen revient donc à comparer deux types de génie. Eddie est une révolution de doigts. Hendrix est une révolution de matière. L’un réinvente le geste, l’autre réinvente le monde sonore.
La soirée du Saville Theatre : quand Jimi rend hommage aux Beatles
Il y a, dans la mémoire de McCartney, un épisode qui explique en partie l’attachement intime qu’il porte à Hendrix. Quelques jours après la sortie de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Hendrix monte sur scène à Londres et ouvre son concert avec le morceau-titre. Il le fait presque comme un défi lancé au temps : apprendre une chanson nouvelle en un éclair, la jouer devant un public qui ne l’a pas encore digérée, et surtout la jouer devant Paul McCartney et George Harrison, présents dans la salle.
La scène a quelque chose de mythologique parce qu’elle résume l’esprit de l’époque : cette sensation que tout se passe très vite, que les œuvres circulent à une vitesse folle, que les artistes s’observent et se répondent en direct. Hendrix, en ouvrant avec Sgt. Pepper, n’est pas seulement en train de flatter les Beatles. Il est en train d’entrer dans la conversation. Il dit : j’ai entendu votre disque, je l’ai absorbé, je peux déjà le transformer à ma manière. Il se place sur le même plan : celui des inventeurs.
Pour McCartney, cette soirée est un signe. Un signe que Hendrix a compris l’importance du moment, la puissance de ce que les Beatles tentaient de faire. Et c’est aussi un signe d’humilité splendide : le guitariste le plus flamboyant de Londres, l’homme dont la scène est une déflagration, choisit d’honorer les Beatles comme on honore un événement historique. McCartney a souvent évoqué cet instant comme un hommage inoubliable, une forme de reconnaissance venue d’un pair, mais d’un pair qui joue sur un autre registre, plus sauvage, plus incandescent.
Cette relation symbolique explique aussi pourquoi McCartney parle de Hendrix avec une chaleur particulière. Il ne le voit pas seulement comme un virtuose. Il le voit comme un compagnon d’époque, un acteur du même séisme culturel. Et quand on a partagé le même tremblement de terre, la mémoire devient une affection.
« Miles de gammes » : l’anti-virtuosité selon McCartney
Ce qui est fascinant dans la manière dont McCartney parle de Van Halen, c’est qu’il le fait en compositeur, pas en fan de sport instrumental. Il peut admirer l’exploit sans perdre son exigence. Il dit aimer Eddie « quand il le fait bien », quand il « touche juste ». Il dit aimer « les sons brûlants ». Et il ajoute cette phrase qui résume une philosophie entière : quand il n’y a que des kilomètres de gammes, il perd l’intérêt.
Cette remarque n’est pas une pique contre la technique. McCartney aime la technique quand elle sert un propos. Ce qu’il critique, c’est la technique comme fin en soi, la virtuosité devenue un tapis roulant. L’oreille, même impressionnée, finit par décrocher si l’émotion n’est pas au rendez-vous. Les doigts peuvent courir très vite ; s’ils ne racontent rien, ils deviennent du bruit décoratif.
C’est exactement là que McCartney rejoint, paradoxalement, l’essence du rock des origines. Le rock n’est pas né comme un concours de conservatoire. Il est né comme une musique d’impact. Une musique où un riff peut être plus puissant qu’une encyclopédie d’harmonie. Une musique où une note sale peut être plus vraie qu’une phrase parfaite.
McCartney, qui a toujours valorisé l’efficacité, reconnaît dans Hendrix la capacité à « raconter » avec le son. Hendrix peut jouer simple et pourtant être vertigineux. Il peut faire d’un feedback un cri. Il peut faire d’un accord saturé une sensation physique. Sa virtuosité n’est jamais froide. Elle est toujours une extension de l’expression.
Eddie Van Halen, dans ses meilleurs moments, partage cette qualité. Son génie n’est pas seulement d’aller vite. C’est d’inventer des phrases qui ont une personnalité, d’avoir un toucher reconnaissable, une manière de faire chanter une guitare amplifiée comme si elle était un animal domestiqué. McCartney le sent. Il apprécie l’instant où la technique cesse d’être un exercice et devient une voix.
Le poids des riffs : de Helter Skelter à I Want You (She’s So Heavy)
McCartney, en parlant de Van Halen, rappelle aussi involontairement quelque chose d’essentiel : le rock « lourd » ne naît pas ex nihilo dans les années 70. Il existe une généalogie. Et dans cette généalogie, les Beatles ont parfois laissé des empreintes surprenantes.
Helter Skelter est souvent cité comme un moment où les Beatles ont flirté avec quelque chose de proto-métal : un chaos volontaire, une saturation agressive, une énergie presque punk avant l’heure. C’est une chanson qui ne cherche pas la propreté. Elle cherche la transe. Elle transforme le studio en ring. McCartney, derrière son image de mélodiste solaire, y dévoile un goût pour la violence sonore qui contredit les caricatures.
Plus tard, sur Abbey Road, Lennon pousse la lourdeur encore ailleurs avec I Want You (She’s So Heavy). Là, ce n’est plus la frénésie, c’est la masse. Un riff qui tourne comme une machine, des guitares qui s’empilent, une tension qui ne se relâche pas, puis une coupure brutale comme un arrêt cardiaque. Il y a dans cette chanson une préfiguration de la logique des musiques lourdes : la répétition comme hypnose, la distorsion comme paysage, la longueur comme vertige. Ce n’est pas « du métal », mais c’est une porte ouverte.
Ce n’est pas un hasard si Eddie Van Halen a déjà exprimé son admiration pour Abbey Road et pour cette capacité des Beatles à écrire des riffs « monstrueux » sans perdre leur musicalité. Là encore, la boucle est belle : le métal, même dans ses formes les plus flamboyantes, a souvent été nourri par des musiques pop des années 60. Non pas parce qu’il en adoucit le propos, mais parce qu’il y trouve une science fondamentale : comment construire une tension, comment écrire un hook, comment donner à un riff une dimension inoubliable.
Les Beatles, en ce sens, sont un socle plus large que leur propre genre. Ils sont une matrice. On peut faire du métal en gardant l’idée beatlesienne qu’une chanson doit contenir une émotion claire, un mouvement, une identité. Van Halen, même quand il accélère la technique, reste fidèle à cette logique : il veut que le riff soit un personnage.
Eddie Van Halen, Jimi Hendrix et la question du « meilleur »
Dire « le meilleur guitariste de tous les temps » est un sport mondial, une discussion sans fin, une guerre de chapelles où chacun défend son temple. Ce débat est aussi vain qu’il est passionnant, parce qu’il révèle toujours davantage celui qui juge que celui qui est jugé. Quand McCartney dit que Hendrix reste le meilleur, il ne prononce pas une vérité universelle. Il révèle son propre système de valeurs.
Dans son regard, le meilleur n’est pas celui qui joue le plus vite, ni même celui qui invente la technique la plus spectaculaire. Le meilleur est celui qui a changé la perception collective de l’instrument. Hendrix a fait cela. Il a fait comprendre à une génération que la guitare n’était pas seulement un véhicule de blues ou de rock’n’roll, mais une machine à créer des mondes sonores. Après lui, l’idée même de « son de guitare » a changé. Le bruit est devenu noble. La distorsion est devenue un langage.
Eddie Van Halen a lui aussi changé des choses, mais sur un autre plan. Il a redéfini le rapport au manche, à la rapidité, à l’articulation. Il a inspiré des légions de guitaristes qui ont compris que la technique pouvait être une forme de spectacle. Il a poussé le rock vers une dimension athlétique. Il a créé une école. Son influence est tangible jusque dans les moindres recoins du hard rock et du métal des décennies suivantes.
Mais Hendrix a un supplément de mystère. Il a ce côté « impossible » : on ne sait pas comment il fait, même quand on comprend techniquement ce qu’il joue. Parce que sa force ne réside pas seulement dans la mécanique. Elle réside dans la sensation. Il y a, chez lui, une part d’inexplicable, une dimension presque spirituelle. Et c’est ce supplément qui touche McCartney : ce point où la musique cesse d’être un art du geste pour devenir un art de l’aura.
Il est aussi important de rappeler que McCartney a connu Hendrix, l’a vu évoluer dans le Londres de 1967, a partagé avec lui cette sensation que tout bougeait. Son jugement est donc aussi affectif. Quand il dit « j’ai de très bons souvenirs de Jimi », il ne parle pas seulement d’un disque. Il parle d’une époque, d’un visage, d’une présence. Dans le rock, les hiérarchies sont souvent des histoires de mémoire.
La leçon secrète : l’avant-garde qui sait rester populaire
Ce qui relie McCartney, Hendrix et Eddie Van Halen, malgré les distances, c’est une obsession commune : rester populaire sans devenir banal. Trouver la nouveauté, mais la rendre désirable. C’est la grande question de la musique populaire : comment avancer sans perdre le public.
McCartney, avec les Beatles, a toujours cherché cette frontière. Hendrix l’a franchie à sa manière : il a rendu vendable une esthétique de bruit et d’expérimentation. Eddie Van Halen a fait quelque chose de comparable dans un autre contexte : rendre vendable une virtuosité extrême. Dans les deux cas, il y a une stratégie instinctive : l’innovation doit donner du plaisir, pas seulement de l’admiration.
C’est peut-être pour cela que McCartney, en fin observateur, se sent plus proche d’un Eddie Van Halen que d’un virtuose purement démonstratif. Eddie n’est pas qu’un gymnaste. Il a une sensualité de son, une manière d’attaquer la note, un goût pour le groove, qui le maintient dans la chair du rock. McCartney, qui a toujours été un musicien de chair malgré son raffinement, reconnaît ce lien.
Et c’est aussi là que se joue un malentendu classique : on oppose souvent la pop et le métal comme deux continents ennemis. En réalité, leurs plus grands représentants partagent souvent une même intelligence du plaisir. La différence, c’est le costume. Les Beatles ont mis des harmonies et des cordes là où Van Halen met des amplis et des solos. Mais dans les deux cas, l’ambition est similaire : faire que des inconnus, dans une salle ou dans un salon, aient envie de bouger, de chanter, de ressentir quelque chose qui dépasse la journée ordinaire.
Héritages croisés : The Beatles dans le métal, le métal dans l’oreille de McCartney
Le dernier point, celui qui rend toute cette histoire si réjouissante, c’est la circulation des influences. Les Beatles ont influencé presque tout le monde, y compris des musiques qui semblent, à première vue, très éloignées de leur univers. Le hard rock et le métal ont puisé chez eux une science du riff, une science de la structure, une science de la tension. Et en retour, certains musiciens « lourds » ont rappelé aux anciens que le rock pouvait rester dangereux.
McCartney, en admirant Eddie Van Halen, reconnaît aussi que le rock ne lui appartient pas, que sa génération n’a pas le monopole du génie. Il accepte que d’autres aient prolongé l’histoire, l’aient durcie, l’aient accélérée, l’aient transformée en une autre bête. Ce n’est pas un renoncement, c’est une élégance. La vraie grandeur n’est pas de dire « tout commence avec nous », mais de savoir entendre ce que d’autres ont construit sur vos fondations.
Eddie Van Halen, de son côté, incarne ce paradoxe magnifique : un homme qui a poussé la guitare vers une modernité furieuse tout en restant nourri par une musique des années 60, par la pop, par les harmonies, par le sens du refrain. Il prouve que l’innovation n’est jamais un rejet total. Elle est une transformation.
Au fond, c’est peut-être cela que McCartney aime dans Van Halen : cette capacité à faire du neuf avec de l’ancien, à injecter dans une musique lourde une part d’accessibilité, à faire entrer des gens dans une cathédrale de décibels par la porte d’une mélodie. C’est une leçon beatlesienne, appliquée à un autre siècle sonore.
Et quand McCartney tranche en faveur de Hendrix, il ne trahit pas Eddie. Il affirme simplement une évidence : Hendrix, à ses yeux, reste l’axe autour duquel la guitare moderne s’est mise à tourner. Eddie a construit une cité flamboyante sur cet axe. McCartney, lui, regarde l’ensemble du paysage avec l’œil du compositeur : ce qui compte, au final, c’est la musique qui reste dans le corps, pas la démonstration qui s’évapore.
Dans cette histoire, il n’y a pas de vainqueur. Il y a une chaîne. The Beatles ont ouvert des portes. Jimi Hendrix a dynamité les murs. Eddie Van Halen a inventé des escaliers impossibles pour grimper plus vite. Et McCartney, vieux marin encore curieux, continue de regarder l’horizon en sachant que la modernité n’est pas une génération : c’est une attitude.
