Après s’être offert une parenthèse de velours avec Kisses on the Bottom, Paul McCartney revient en 2013 avec un mot qui sonne comme un défi lancé à la nostalgie : New. Trois lettres pour rappeler qu’il préfère le chantier à la vitrine, le présent au patrimoine, le risque du faux pas à la tournée-mémoire au kilomètre. À 71 ans, Macca s’entoure de quatre producteurs (Mark Ronson, Paul Epworth, Ethan Johns, Giles Martin) et transforme le studio en terrain de jeu : pop solaire et immédiate sur la chanson titre, rock qui mord sur Save Us et Queenie Eye, souvenirs sans emphase sur Early Days, dépouillement quasi embarrassant de sincérité sur Hosanna et la confession cachée de Scared. Le miracle, c’est que cette diversité ne tourne jamais au patchwork : tout tient par le songwriting, par ce goût intact de l’évidence mélodique, et par cette joie têtue de se mettre en danger. New n’est pas un “disque de plus” dans une discographie tentaculaire : c’est une méthode, une façon de rester vivant quand le monde voudrait vous transformer en statue.
Il y a une question qui rôde autour de Paul McCartney depuis un demi-siècle, une question insistante et parfois cruelle, une question que les journalistes posent comme on testait autrefois la solidité d’une porte en y mettant l’épaule : « Pourquoi continuer ? » Pourquoi, quand on a déjà été au sommet, quand on a déjà écrit des chansons qui ont colonisé la mémoire collective, quand on a déjà rempli des stades et des décennies, s’obstiner à fabriquer du présent ? Pourquoi ne pas se contenter de l’éternel, du patrimoine, du musée vivant, de la tournée nostalgie au kilomètre ? Pourquoi prendre le risque, à chaque nouvel album, d’ajouter une ligne au palmarès et d’ouvrir la possibilité du faux pas ?
La réponse, McCartney la donne depuis toujours, mais elle n’a jamais sonné aussi explicitement que sur New, cet album sorti en octobre 2013, au titre presque provocateur par sa simplicité. New : trois lettres pour dire « encore », trois lettres pour dire « je n’ai pas fini », trois lettres pour dire que la création n’est pas un chapitre qu’on clôt, mais un réflexe vital. Et, surtout, trois lettres pour rappeler que Paul McCartney ne supporte pas l’idée d’être une statue. Il préfère être un artisan en mouvement, quitte à trébucher, quitte à surprendre, quitte à égarer une partie du public qui ne lui pardonne pas de ne pas rester figé dans l’année 1969.
Ce qui rend New passionnant, ce n’est pas seulement sa qualité musicale, réelle et souvent éclatante. C’est ce qu’il raconte de McCartney en tant qu’homme, en tant qu’artiste, en tant qu’ancien Beatle condamné à dialoguer avec sa propre légende. Cet album est né d’une tension : la tension entre l’envie de se renouveler et le poids d’une signature reconnaissable entre mille, la tension entre la nostalgie – toujours là, comme une ombre douce – et la nécessité de parler au présent, de sonner vivant, de ne pas être un hommage à soi-même.
La plupart des artistes vieillissent en répétant leurs gestes. McCartney, lui, vieillit en cherchant des angles. Il ne s’agit pas d’être « moderne » comme un adolescent mal déguisé, ni de coller à l’époque en empruntant ses tics. Il s’agit de faire ce qu’il a toujours fait : absorber, essayer, jouer, construire, puis se retourner vers la chanson et demander, en artisan exigeant : « Est-ce que ça marche ? Est-ce que c’est bon ? Est-ce que c’est vrai ? » New est un album de ce type : un laboratoire de pop où McCartney se met volontairement en danger, mais avec le sourire de ceux qui savent que le danger, en musique, est parfois la seule façon d’éviter la mort artistique.
Sommaire
- Le contexte : après la nostalgie, l’élan
- L’idée fondatrice : quatre producteurs pour éviter l’auto-caricature
- Une géographie du son : studios, voyages, et artisanat
- Le marketing : le mot “new” comme jeu de piste
- La chanson titre : New, ou la pop comme sourire têtu
- Save Us, Queenie Eye, Road : l’énergie de Paul Epworth, le rock qui mord
- Early Days et Hosanna : le dépouillement selon Ethan Johns
- Giles Martin : collage, héritage, et audace sonore
- Une galerie de chansons : l’album comme mosaïque cohérente
- New face au “problème McCartney” : être vivant quand on est légende
- Les thèmes : amour, mémoire, vulnérabilité, et l’énergie du recommencement
- La question du son : modernité sans grimace
- Réception et place dans la discographie : un “late career” qui refuse le statut de parenthèse
- Le paradoxe McCartney : être reconnaissable et imprévisible
- New, ou la preuve que la création est un état
Le contexte : après la nostalgie, l’élan
Pour comprendre New, il faut d’abord le situer dans la trajectoire de McCartney au début des années 2010. En 2012, il publie Kisses on the Bottom, album de standards où il chante le répertoire de sa jeunesse, une musique pré-rock, des chansons d’avant l’explosion Beatles, des mélodies qui sentent les salons, les costumes, les cigarettes et la douceur ancienne. C’est un disque élégant, touchant, parfois bouleversant parce qu’il dévoile une vérité : McCartney n’a jamais cessé d’aimer cette musique-là. Il est devenu le plus grand mélodiste pop de son époque, mais il vient d’un monde où la chanson s’écrivait autrement, où l’on parlait d’amour avec des mots plus feutrés.
Kisses on the Bottom est un album de regard en arrière, assumé, presque intime. Et c’est précisément pour cela que New frappe : il arrive ensuite comme un geste de bascule, comme un « d’accord, j’ai regardé derrière, maintenant je regarde devant ». Le titre New a donc quelque chose de programmatique, presque d’auto-injonction : il faut du neuf, il faut du mouvement, il faut des chansons originales, il faut un son qui ne soit pas un hommage permanent à l’âge d’or.
Mais il y a un autre moteur, plus personnel, plus discret, et pourtant central. McCartney explique que beaucoup de chansons de l’album ont été inspirées par Nancy Shevell, sa nouvelle épouse, par ce sentiment de recommencement affectif, par cette énergie que l’amour peut donner même quand on a déjà vécu plusieurs vies. Il raconte un rituel presque domestique : se lever tôt, déposer sa fille à l’école, rentrer écrire une chanson, puis appeler Nancy pour lui jouer ce qu’il vient de composer. Cette scène est essentielle pour comprendre New : on n’est pas dans le récit du génie isolé, on est dans le récit de l’élan quotidien. McCartney écrit parce qu’il est vivant, parce qu’il est heureux, parce qu’il a quelqu’un à qui envoyer une chanson comme on enverrait une lettre.
Il y a dans New une chaleur particulière, un mélange de joie et de mélancolie, comme si McCartney savait que le bonheur est fragile, et qu’il faut le capturer avant qu’il ne s’évapore. C’est un album qui parle d’amour, oui, mais aussi de temps qui passe, de mémoire, de filiation, de l’endroit où l’on vient et de l’endroit où l’on va. McCartney, à plus de 70 ans, ne fait pas semblant d’avoir 25. Il fait quelque chose de plus beau : il fait de la pop qui assume l’âge, tout en refusant l’idée que l’âge serait synonyme de répétition.
L’idée fondatrice : quatre producteurs pour éviter l’auto-caricature
L’une des grandes forces de New, et l’une de ses principales singularités dans la discographie de McCartney, tient à son mode de fabrication. Au départ, l’idée semble simple : travailler avec un producteur plus jeune, quelqu’un qui pourrait apporter une perspective différente, secouer les habitudes, renouveler les textures. Sauf que McCartney, fidèle à son tempérament de joueur, ne veut pas choisir à l’aveugle. Il décide de tester plusieurs producteurs dont il admire le travail, de voir avec qui l’alchimie fonctionne. Et l’histoire, là encore, prend une tournure typiquement mccartneyienne : il s’entend avec tout le monde. Au lieu de choisir, il additionne. Au lieu de trancher, il transforme la contrainte en concept.
Ainsi New devient un album à quatre têtes, produit par Giles Martin, Mark Ronson, Ethan Johns et Paul Epworth, avec McCartney lui-même au centre, comme un soleil autour duquel gravitent des esthétiques différentes. Cette méthode pourrait être un cauchemar. Elle pourrait donner un disque incohérent, une compilation de sessions, un patchwork sans liant. Mais McCartney, parce qu’il est McCartney, parvient à transformer cette diversité en force. L’album devient un panorama : plusieurs façons d’habiller une chanson mccartneyienne, plusieurs façons de faire sonner la même voix, plusieurs façons de rappeler que le songwriting est plus fort que les costumes.
Il y a aussi, dans ce casting de producteurs, quelque chose de symbolique. Giles Martin porte un nom chargé d’histoire : il est le fils de George Martin, architecte sonore des Beatles. Travailler avec lui, c’est établir un pont entre passé et présent, mais un pont qui n’est pas nostalgique : Giles a sa propre identité, son propre rapport au son moderne, et son travail sur des projets liés aux Beatles lui a donné une familiarité intime avec ce patrimoine tout en l’encourageant à le remodeler. Ethan Johns, lui, est le fils de Glyn Johns, figure du son rock, lié à Let It Be et à une partie de l’histoire Wings. Là encore, un lien, mais un lien vivant. Mark Ronson, c’est la pop contemporaine avec du goût, un producteur capable de fabriquer du hit sans perdre la musicalité, un homme dont les références couvrent autant la soul que l’indie, le dancefloor que le songwriting. Paul Epworth, enfin, incarne une autre modernité : celle du rock nerveux, de l’énergie studio, du riff immédiat, du son qui mord.
Ce casting raconte une stratégie claire : McCartney ne veut pas faire un album « homogène ». Il veut un album qui surprend même ceux qui pensent le connaître. Il veut qu’on écoute un morceau et qu’on se dise, comme il le dit lui-même : « on est surpris que ce soit moi ». Ce désir-là est essentiel. McCartney refuse l’étiquette « oldies ». Il préfère dérouter.
Une géographie du son : studios, voyages, et artisanat
Le son de New est aussi le produit d’une géographie. L’album a été enregistré dans plusieurs studios, à Los Angeles, New York, Londres, dans le Sussex, comme si McCartney avait voulu déplacer ses chansons pour les obliger à changer d’air. Il y a quelque chose de presque physique dans cette démarche : une chanson n’est pas seulement une suite d’accords, c’est un environnement. Le lieu influe sur le jeu, sur la capture, sur l’énergie. Et McCartney, vieux renard de studio, le sait mieux que quiconque.
Ce n’est pas un hasard si l’on entend sur New une palette d’ambiances : du rock nerveux, de la pop orchestrée, de l’acoustique intime, des collages électroniques, des textures presque hip-hop, des moments très « Wings », des moments qui rappellent la sophistication Beatles, et des passages qui semblent venus d’un laboratoire contemporain. McCartney joue de tout, littéralement, comme souvent dans sa carrière solo : guitares, basses, claviers, percussions, instruments étranges, bouzouki, lap steel, Moog, Mellotron, jusqu’à des éléments plus anecdotiques qui racontent son plaisir de bricoleur. Cette accumulation n’est pas une démonstration de virtuosité. C’est un comportement naturel chez lui : McCartney aime toucher, tester, essayer. Il n’a jamais été un artiste qui délègue entièrement la matière sonore. Il a besoin de mettre les mains dedans.
Mais ce qui change ici, c’est le cadre : quatre producteurs qui captent cette énergie chacun à leur manière, qui parfois la canalisent, parfois la laissent exploser, parfois la rendent plus brute, parfois plus sophistiquée. Le mixage, confié à Mark “Spike” Stent, ajoute une cohérence finale : un vernis moderne, une lisibilité, un équilibre, une façon d’empêcher le patchwork de se disloquer. New est un album qui sonne actuel sans paraître artificiellement rajeuni. Et c’est, en soi, une prouesse.
Le marketing : le mot “new” comme jeu de piste
McCartney n’est pas seulement un musicien, il est aussi une institution médiatique. Quand il annonce un album, l’industrie s’en mêle, les fans s’enflamment, les réseaux s’agitent. Pour New, la communication s’amuse avec le titre : une série de messages cryptiques sur les réseaux sociaux, des mots qui peuvent suivre « new » comme un jeu de piste linguistique. Ce détail pourrait sembler anecdotique, mais il dit quelque chose : McCartney, même à 71 ans, joue encore avec son image. Il ne se contente pas d’annoncer un produit, il met en scène une petite énigme, une chasse au trésor. Comme s’il refusait la solennité.
Le premier extrait révélé est la chanson titre, mise en ligne et rendue disponible rapidement, comme pour affirmer : le disque sera pop, immédiat, lumineux. Le message est clair : ce n’est pas un album austère. C’est un album qui veut entrer dans la vie des gens.
Et quand le disque sort, il fonctionne. Il se classe très haut au Royaume-Uni et aux États-Unis, se place dans le haut des charts internationaux, prouvant une fois de plus cette réalité presque absurde : McCartney est l’un des rares artistes de sa génération à pouvoir sortir un album de nouveau matériel et le voir entrer directement dans les conversations grand public. Ce succès n’est pas seulement le produit de la nostalgie. Il est aussi le produit d’une curiosité : on veut entendre ce que McCartney a encore à dire.
La chanson titre : New, ou la pop comme sourire têtu
La chanson New, produite par Mark Ronson, est une déclaration presque naïve dans sa joie, et c’est précisément pour cela qu’elle fonctionne. McCartney y chante la liberté, la possibilité de vivre comme on veut, l’idée qu’on peut recommencer. On y entend une légèreté qui rappelle certaines couleurs Beatles, mais filtrée par un son plus contemporain, plus brillant, plus compact.
Ce titre est important parce qu’il définit l’esprit du disque : McCartney ne veut pas faire un album « sérieux » au sens lourd. Il veut un album qui bouge, qui a du swing, qui a de l’air. New est une chanson qui a l’air facile, mais comme toujours chez lui, cette facilité est un art. Écrire une mélodie qui semble évidente est plus difficile que de fabriquer une complexité ostentatoire. McCartney, depuis 1963, maîtrise cet art de l’évidence.
Ronson, de son côté, comprend comment l’habiller : une production qui claque, des textures qui évoquent autant la pop moderne que le classicisme mccartneyien. Ce n’est pas un pastiche. C’est une rencontre. McCartney et Ronson parlent la même langue : celle du groove pop, de la soul filtrée, de la chanson qui doit rester chantable.
Il y a, dans New, une dimension presque thérapeutique. McCartney a traversé des drames, des procès, des deuils, des controverses. Et pourtant, il revient toujours à cette idée simple : la musique doit être une joie. C’est peut-être sa plus grande différence avec Lennon : Lennon a souvent utilisé la chanson comme une arme ou une confession. McCartney l’utilise comme une lumière. New incarne cette philosophie.
Save Us, Queenie Eye, Road : l’énergie de Paul Epworth, le rock qui mord
Si New est le sourire, Save Us est l’adrénaline. Produite par Paul Epworth, la chanson ouvre l’album avec une nervosité surprenante, une urgence presque garage, des guitares qui crépitent. On y entend un McCartney qui refuse la posture du vétéran tranquille. Il court. Il attaque. Il se met dans un son qui pourrait évoquer des groupes plus jeunes, un rock nerveux et serré, sans pour autant perdre la signature mélodique.
Epworth raconte une méthode qui résume l’esprit du projet : au lieu de simplement enregistrer des chansons déjà écrites, ils se mettent à jammer, à fabriquer quelque chose en direct, McCartney à la basse, Epworth à la batterie. Cette scène est essentielle : McCartney ne se contente pas d’arriver avec un carnet de chansons. Il accepte l’improvisation, le chaos, l’idée que le studio peut être un lieu de naissance, pas seulement d’enregistrement. Cette approche rappelle parfois ses projets plus expérimentaux, mais ici elle est mise au service de la pop rock.
Queenie Eye, autre production Epworth, est un morceau fascinant parce qu’il condense plusieurs McCartney en un seul titre : le rockeur, le mélodiste, l’amateur de structures à tiroirs. La chanson bouge, tourne, change d’angle, comme si elle refusait la simplicité linéaire. McCartney y montre qu’il peut encore écrire des morceaux qui ont du muscle, avec une forme d’élégance agressive. Et surtout, Queenie Eye révèle une vérité : McCartney, même à 70 ans, reste un homme de rythme. Il sait où placer les accents, comment faire monter un refrain, comment construire une tension.
Road, qui clôt l’album, est une autre facette : un morceau plus sinueux, plus atmosphérique, qui se déploie comme une route justement, un trajet nocturne. Epworth semble y chercher un équilibre entre le groove et une forme de psychédélisme doux. McCartney, sur ce titre, retrouve quelque chose de sa période Wings, mais avec une production plus contemporaine, plus texturée. C’est un morceau de fin, un morceau de mouvement, presque un générique.
Ces trois titres, ensemble, donnent au disque une colonne vertébrale rock. Ils empêchent New de devenir un album uniquement lumineux. Ils ajoutent du grain, de la sueur, de la nervosité. Ils rappellent que McCartney n’est pas seulement un faiseur de jolies mélodies : il peut aussi faire du rock qui mord.
Early Days et Hosanna : le dépouillement selon Ethan Johns
À l’autre bout du spectre, il y a Ethan Johns, et avec lui une esthétique plus acoustique, plus intime, presque documentaire. Early Days est l’un des morceaux les plus chargés émotionnellement de l’album, parce qu’il regarde directement la mythologie Beatles, mais sans la transformer en célébration. McCartney y parle de l’époque où ils étaient jeunes, avant la gloire, quand ils jouaient dans les clubs, quand ils dormaient peu, quand tout était fragile. C’est une chanson de mémoire, mais une mémoire qui refuse le cliché. Il y a dans Early Days une mélancolie tendre, une sensation de temps irréversible.
Ce morceau est important pour une autre raison : il montre comment McCartney peut aborder l’histoire Beatles sans se laisser écraser par elle. Il ne cherche pas à réécrire le passé, ni à prouver quoi que ce soit. Il raconte un sentiment. Il parle de ce que c’était que d’être là, au début. Cette sincérité donne à la chanson une gravité douce. Et Johns, en producteur, comprend qu’il faut laisser respirer. Il ne surcharge pas. Il capte l’essentiel.
Hosanna, autre titre produit par Johns, va encore plus loin dans le dépouillement. C’est l’un des moments les plus fragiles de l’album : McCartney seul, presque nu, une chanson qui ressemble à une prière, une confession. Dans une discographie où McCartney a parfois été accusé de se cacher derrière la mélodie, Hosanna est un contre-argument : il peut être direct, vulnérable, sans artifice. Johns semble avoir adopté une méthode presque zen : pas de plan, pas de concept, juste écouter ce qui se passe, réagir au moment.
Ce diptyque acoustique apporte à New une profondeur nécessaire. Il rappelle que l’album n’est pas seulement un exercice de style multi-producteurs. C’est aussi un disque où McCartney se montre, où il laisse apparaître des fissures, où il accepte de ne pas toujours sourire.
Giles Martin : collage, héritage, et audace sonore
Le cœur expérimental de New se trouve souvent du côté de Giles Martin. Il produit plusieurs titres et semble encourager McCartney à jouer avec les textures, les collages, les boucles, les sons traités. Ce choix est symboliquement fort : le fils de George Martin, qui a grandi dans l’ombre de l’innovation Beatles, pousse McCartney à redevenir un expérimentateur, non pas au sens psychédélique des années 60, mais au sens moderne : découper, assembler, traiter, superposer.
Appreciate est un exemple parfait. Le morceau a une base pop évidente, mais il est traversé par des éléments plus étranges : effets vocaux, couches de fuzz, textures presque lo-fi, boucles, collages. On sent McCartney fasciné par le bricolage sonore, comme il l’était à l’époque des tape loops et des expérimentations de studio Beatles. La différence, c’est que cette fois, le collage n’est pas une rupture radicale : il est intégré à une pop accessible. Appreciate devient une chanson qui peut passer à la radio tout en gardant une étrangeté.
On My Way to Work offre une autre forme d’audace : une chanson qui commence de manière simple puis se transforme, se déploie, s’ouvre vers des sons plus psychédéliques, plus expansifs. McCartney, ici, retrouve ce plaisir de mutation en cours de route, cette idée qu’un morceau peut être un voyage plutôt qu’un bloc.
Looking at Her joue sur un contraste similaire : une mélodie très mccartneyienne, presque classique, puis des explosions sonores, des éclats de Moog, comme si la chanson répondait à sa propre folie. Ce jeu est délicieux parce qu’il ressemble à une conversation entre McCartney et son producteur : l’un apporte la chanson, l’autre ajoute le chaos, puis les deux rient ensemble.
Giles Martin, cependant, n’est pas seulement un agitateur sonore. Il sait aussi quand il faut laisser la pop fonctionner sans surcharge. Everybody Out There est plus direct, plus hymnique, un morceau qui semble écrit pour être joué en concert, pour rassembler. I Can Bet possède une énergie qui rappelle certaines périodes de Wings, comme si McCartney retrouvait un ancien costume, mais avec une coupe plus moderne. Giles Martin, ici, agit comme un réalisateur : il choisit quand utiliser les effets et quand simplement cadrer la chanson.
Et puis il y a ce moment secret, presque caché dans l’architecture de l’album : Scared, piste dissimulée, McCartney seul au piano, fragile, direct, presque embarrassant tant la vulnérabilité est nue. « Je suis effrayé de dire que je t’aime » : une phrase simple, mais dans la bouche de McCartney, à ce stade de sa vie, elle devient un aveu poignant. On entend un homme qui a tout vécu, mais qui admet que l’émotion reste risquée. Giles Martin aurait cherché plusieurs arrangements avant de comprendre que la meilleure décision était de s’effacer, de laisser la chanson être juste un homme et un piano. Cette décision est capitale : elle prouve que la modernité, parfois, consiste à enlever plutôt qu’à ajouter.
Une galerie de chansons : l’album comme mosaïque cohérente
Parce qu’il est multi-producteurs, New fonctionne comme une mosaïque. Chaque morceau a sa couleur, son grain, son angle. Et pourtant, l’album tient. Pourquoi ? Parce que le fil conducteur, c’est McCartney lui-même, son songwriting, sa voix, son obsession mélodique. Peu importe le producteur, on entend toujours ce réflexe : trouver un hook, construire une progression, faire avancer la chanson, lui donner une architecture.
Alligator, produite par Ronson, est un morceau plus joueur, plus étrange, qui s’amuse avec des textures et des effets. McCartney y explore des sonorités traitées, des voix modifiées, une pop qui flirte avec des procédés contemporains sans se perdre. On sent une curiosité technologique, une envie de tester des outils, comme au temps où les Beatles étaient « cutting edge » en studio. McCartney a toujours aimé la technologie non pas comme gadget, mais comme prolongement de l’écriture.
I Can Bet et Looking at Her montrent un McCartney toujours capable d’écrire des chansons qui pourraient appartenir à plusieurs époques à la fois. Il y a du Beatles dans l’élégance, du Wings dans l’énergie, du McCartney solo dans la liberté. Et cette coexistence est l’un des plaisirs de l’album : on entend un artiste qui n’essaie pas de cacher son passé, mais qui refuse d’en être prisonnier.
Everybody Out There, avec son côté fédérateur, révèle une autre dimension : McCartney pense aussi à la scène, à la façon dont ces chansons pourront exister dans le contexte de ses concerts où il doit déjà jouer des dizaines de classiques. Créer de nouveaux morceaux dans une carrière saturée de hits est un défi cruel : il faut que la chanson soit suffisamment forte pour se frayer un chemin dans un répertoire monumental. New contient plusieurs titres qui semblent conçus avec cette conscience : des morceaux qui ont une énergie de live, une clarté, un refrain qui peut être chanté.
Et puis il y a ces chansons plus intimes, plus lentes, qui servent de contrepoint. L’album ne se contente pas d’empiler des titres radio-friendly. Il ménage des espaces de respiration, des moments où McCartney parle du temps, de la mémoire, de la peur, de l’amour. Cet équilibre est ce qui empêche le disque d’être un exercice de style.
New face au “problème McCartney” : être vivant quand on est légende
Un album comme New est aussi une réponse à ce qu’on pourrait appeler le « problème McCartney ». Ce problème n’existe pas pour lui, mais il existe pour le public et pour la critique : comment écouter un nouveau disque de McCartney sans le comparer immédiatement à l’impossible ? Comment juger une chanson de 2013 quand on sait que le même homme a écrit Penny Lane, Hey Jude, Let It Be ? Comment éviter de transformer toute nouvelle sortie en procès de légende, en tribunal nostalgique où l’on exige l’éternel ?
McCartney, lui, contourne ce tribunal en refusant la posture de l’artiste qui « prouve ». Il ne cherche pas à faire un Sgt. Pepper tardif. Il ne cherche pas à faire un grand œuvre conceptuel qui dirait « regardez, je suis encore le plus grand ». Il fait quelque chose de plus intelligent : il fait un album de chansons, mais il les habille de manières différentes, il accepte la diversité, il accepte le jeu.
C’est pour cela que beaucoup d’auditeurs, en découvrant New, ont eu cette réaction que McCartney décrit : « on est surpris que ce soit moi ». Cette surprise est une victoire. Elle signifie que McCartney a réussi à échapper, au moins partiellement, à sa propre caricature. Il a réussi à redevenir un artiste contemporain, pas seulement un monument.
Mais New ne renie pas le passé. Il contient des chansons qui parlent de l’époque Beatles, des chansons qui évoquent l’histoire, des clins d’œil harmoniques, des textures qui rappellent le laboratoire des sixties. La différence, c’est que ce passé n’est pas utilisé comme argument marketing. Il est présent comme mémoire intime. McCartney ne joue pas au Beatle. Il est un ex-Beatle qui vit avec ses souvenirs.
Les thèmes : amour, mémoire, vulnérabilité, et l’énergie du recommencement
Si l’on cherche un cœur thématique à New, on le trouve dans une combinaison : l’amour comme moteur, la mémoire comme ombre, et la vulnérabilité comme vérité. McCartney écrit souvent des chansons d’amour, mais ici l’amour a une texture particulière : ce n’est pas l’amour adolescent, ni l’amour idéalisé. C’est l’amour adulte, celui qui arrive après des tempêtes, celui qui contient une gratitude, une conscience du temps. McCartney, inspiré par Nancy, écrit comme quelqu’un qui sait que la chance existe et qu’il faut la reconnaître.
En même temps, l’album est traversé par la mémoire. Early Days en est l’exemple le plus évident, mais d’autres titres contiennent cette sensation : le passé n’est pas un décor, il est un ingrédient. McCartney n’efface pas son histoire. Il la transforme en matériau.
Et puis il y a la vulnérabilité. Hosanna, Scared, certains moments plus fragiles, montrent un McCartney moins protégé par le sourire. C’est important parce que l’un des reproches historiques faits à McCartney est d’être trop « charmant », trop « poli », trop « lumineux ». Comme si la lumière était une tricherie. New prouve que cette lecture est simpliste. McCartney peut être lumineux et fragile. Il peut être joyeux et inquiet. Il peut chanter la liberté et avouer la peur. Cette complexité est l’un des grands intérêts du disque.
La question du son : modernité sans grimace
On peut entendre New comme un album qui cherche à sonner moderne. Mais le piège, pour un artiste de cette génération, serait de courir après la modernité comme on court après un train déjà parti, en adoptant des effets à la mode sans les comprendre, en se déguisant en version 2.0. McCartney évite ce piège grâce à deux choses : sa curiosité réelle, et la qualité de ses collaborateurs.
McCartney a toujours été fasciné par les outils. Dès les Beatles, il aimait les bandes, les montages, les expérimentations. Il n’a jamais été un puriste. Il est donc crédible quand il joue avec des textures contemporaines. Ce n’est pas un effort de rajeunissement, c’est une continuation naturelle.
Les producteurs, eux, apportent des cadres différents. Ronson apporte une brillance pop avec du groove. Epworth apporte une énergie rock moderne. Johns apporte l’intimité acoustique. Giles Martin apporte les collages et l’audace sonore. Et le mixage de Spike Stent donne à l’ensemble une cohérence contemporaine : un son clair, puissant, lisible.
Le résultat est un album qui sonne de son époque sans se renier. Un album qui peut être écouté en 2013 comme un disque actuel, et qui, aujourd’hui encore, tient parce qu’il n’est pas construit sur un gimmick passager. Il est construit sur des chansons. Et chez McCartney, une bonne chanson finit toujours par survivre aux modes.
Réception et place dans la discographie : un “late career” qui refuse le statut de parenthèse
Dans une discographie solo aussi vaste que celle de McCartney, chaque album lutte contre un double danger : être ignoré parce qu’il est « un album de plus », ou être surévalué parce qu’il est « un événement ». New a échappé partiellement aux deux pièges. Il a été reçu comme un vrai retour à la pop originale après l’épisode standards de Kisses on the Bottom. Il a été salué pour sa diversité, pour son énergie, pour la qualité de certaines chansons. Et il a aussi, mécaniquement, été comparé à tout ce qui précède, ce qui est inévitable.
Mais ce qui compte, avec le recul, c’est la place que New occupe dans l’histoire tardive de McCartney. Ce disque fait partie de ces albums qui montrent que McCartney ne s’est pas contenté de survivre après les Beatles. Il a continué à chercher. Il a continué à se confronter au studio. Il a continué à écrire des chansons qui ne sont pas des annexes. New n’est pas un album de nostalgie déguisée. C’est un album de mouvement.
Il annonce aussi quelque chose : l’idée que McCartney, dans sa dernière partie de carrière, va alterner les approches, passer d’un projet à l’autre, refuser la routine. New est un disque d’ouverture, au sens où il rappelle que McCartney peut encore se réinventer en changeant de méthode, en changeant de collaborateurs, en changeant d’air.
Le paradoxe McCartney : être reconnaissable et imprévisible
L’une des raisons pour lesquelles New intrigue, c’est qu’il met en évidence un paradoxe propre à McCartney. Il est l’un des artistes les plus reconnaissables de l’histoire, et pourtant, il peut encore surprendre. Sa voix, sa façon de construire une mélodie, son sens du refrain, sa manière de moduler, tout cela est immédiatement identifiable. Mais à l’intérieur de cette signature, il existe une liberté immense : McCartney peut faire du rock, de la pop, de l’acoustique, de l’expérimental, de l’orchestral, du presque hip-hop dans la texture, et cela reste McCartney.
New joue sur cette liberté. Il ne cherche pas à définir une seule identité sonore pour l’album. Il accepte que McCartney soit multiple. Et cette multiplicité est, au fond, l’une des grandes constantes de sa carrière solo : McCartney a toujours été un homme de curiosité. Les Beatles eux-mêmes étaient multiples. Pourquoi McCartney devrait-il devenir monolithique ?
Ce disque rappelle aussi une vérité souvent oubliée : McCartney est un musicien complet. Pas seulement un chanteur ou un auteur. Un homme qui joue, qui arrange, qui comprend la matière sonore. Même entouré de producteurs et de musiciens, il reste le centre. Il n’est pas un interprète guidé par d’autres. Il est un artisan entouré de collaborateurs.
New, ou la preuve que la création est un état
On peut écouter New comme un bon album pop de Paul McCartney, un disque agréable, varié, parfois excellent, parfois plus inégal, mais globalement très vivant. On peut aussi l’écouter comme un geste existentiel : la preuve qu’un artiste, même écrasé par sa légende, peut encore choisir le présent. La preuve que la création n’est pas une période de jeunesse, mais un état d’esprit. La preuve que « nouveau » n’est pas un âge, mais une décision.
Ce qui rend New attachant, c’est qu’il ne cherche pas à être définitif. Il n’a pas l’arrogance du grand œuvre. Il a la joie du travail. McCartney y apparaît comme ce qu’il est depuis toujours : un homme qui aime écrire des chansons, qui aime entrer en studio, qui aime jouer avec des sons, qui aime entendre une mélodie se fixer, qui aime l’instant où une chanson devient réelle.
Et c’est peut-être cela, la leçon la plus simple, et la plus belle, que Paul McCartney donne avec New : la musique n’est pas un trophée. C’est une pratique. Un mouvement. Une façon de rester vivant. Une façon de se tenir debout, même quand le monde vous transforme en monument. McCartney, lui, préfère rester un homme qui écrit, qui enregistre, qui doute, qui s’amuse, qui recommence.
New n’est pas seulement un titre d’album. C’est une posture. Et, chez McCartney, cette posture ressemble à une promesse : tant qu’il aura une guitare, un piano, un studio, et quelqu’un à qui jouer une chanson au téléphone, il continuera. Parce que ça ne s’arrête pas. Parce que, pour lui, la fin n’existe pas vraiment. Il n’y a que le prochain morceau. Le prochain accord. Le prochain matin.
Et c’est exactement ce que dit ce mot, au fond : New.
