Magazine Culture

Une Vision Floue mais Fascinante : L’Album Mind Games et la Chanson ‘Only People’

Publié le 28 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

L’automne 1973 marque une étape charnière dans la carrière de John Lennon. Après une période de turbulences, de recherches personnelles et de changements artistiques, il livre un album qui, à la fois novateur et imparfait, continue de diviser les opinions : Mind Games. Cet opus, sorti à la fin de l’année, a pour lui une signification particulière. Il n’est ni un retour aux sources, ni une rupture totale avec le passé, mais plutôt un entre-deux, à l’image de la chanson ‘Only People’, qui semble incarner cette hésitation créative.

Le Contexte d’une Transition Artistique

Après le tumulte de la séparation des Beatles et la lutte pour trouver une voie unique, Lennon, déjà fort d’une expérience musicale et personnelle immense, se tourne en 1973 vers de nouveaux horizons. Mais ce n’est pas un chemin sans heurts. En effet, Mind Games n’est pas le fruit d’une inspiration immédiate. L’album reflète les aspirations de Lennon à la fois en tant qu’artiste et homme, mais aussi ses contradictions. Ce n’est pas un disque résolument politique comme Imagine (1971), mais il conserve une touche d’engagement sociale et personnelle, notamment à travers des morceaux comme ‘Only People’.

La chanson, d’abord enroulée dans des guirlandes d’idées vagues et d’ambitions floues, représente un John Lennon qui, bien que s’éloignant des idéaux politiques trop explicites, ne peut se défaire d’une vision utopique. ‘Only People’ est en quelque sorte l’héritière de cette réflexion entamée quelques années plus tôt lors de ses apparitions dans The Mike Douglas Show, en 1972, où il avait déclaré : “Only people can save the world” (Seuls les gens peuvent sauver le monde). Cette phrase, sur laquelle la chanson est en partie construite, résonne encore aujourd’hui comme un appel à l’action collective, mais sans l’éclat d’un véritable manifeste. Il faut savoir que cette maxime n’est pas de Lennon lui-même, mais une reformulation de Yoko Ono, inscrite dans le livret intérieur du disque, dans une tentative de garder vivant ce sentiment de responsabilité individuelle et collective.

Une Chanson qui Manque de Force

Pourtant, malgré cette base inspirante, ‘Only People’ ne parvient pas à se hisser au rang d’hymne qu’elle aurait pu prétendre atteindre. Si la musicalité de la chanson est assez accrocheuse, avec un rythme plaisant et des arrangements de qualité, c’est la construction des paroles qui pêche. Lennon, dans une interview de 1980, ne cache pas sa déception : “C’était un bon riff, mais je n’ai jamais réussi à faire en sorte que les paroles aient du sens.” Une confession qui, malheureusement, résume bien le manque de cohérence de la chanson. L’idée centrale de mobiliser les masses pour le changement est là, mais elle reste sans véritable direction. Les paroles comme “Make no mistake, it’s our future we’re making / Bake the cake and eat it too” manquent de cette force et de cette clarté qui ont fait le succès de ses précédentes chansons engagées.

C’est sans doute cette incertitude qui s’entend dans l’interprétation de Lennon lui-même. La voix de John semble hésitante, comme si l’artiste ne croyait pas entièrement à ce qu’il chantait. Bien qu’il ait composé ce morceau avec des intentions nobles, la direction qu’il prend dans ce titre montre un John Lennon tiraillé entre ses désirs de changement social et ses doutes personnels. Cette dualité se reflète dans les ambiances sonores de l’album Mind Games, qui, tout en étant une incursion dans des genres différents, reste marquée par un manque de conviction dans le message.

L’Enregistrement : Une Construction en Studio

L’enregistrement de ‘Only People’ a eu lieu au studio Record Plant de New York, durant les premières semaines d’août 1973. Le processus de création de ce morceau révèle d’ailleurs un aspect crucial de l’approche de Lennon durant cette période : la recherche d’un son plus complexe, enrichi de multiples couches instrumentales. La chanson est d’abord esquissée lors d’une session jam le 2 août 1973, puis enregistrée sérieusement dès le 3 août. Ce n’est cependant qu’avec le 18e take que la version définitive est retenue.

L’un des aspects intéressants de ce morceau réside dans les contributions musicales de plusieurs talents. Le guitariste David Spinozza apporte une touche de finesse avec ses arrangements, tandis que le pianiste Ken Ascher enrichit la composition avec des claviers subtils. C’est également l’intervention de Michael Brecker, saxophoniste d’exception, qui marque un tournant dans l’orchestre sonore du morceau. L’ajout de chœurs par le groupe Something Different, notamment Christine Wiltshire et Jocelyn Brown, contribue à l’enrichissement du tissu sonore. La richesse de l’instrumentation, bien que parfois noyée sous des couches trop denses, montre l’ambition de Lennon de donner de la profondeur à sa musique, de la rendre plus nuancée.

Lennon enregistre plusieurs couches de guitare, de voix et d’autres instruments, dont un Clavinet, pour produire un effet de résonance unique qui fait écho à l’ambiance générale de l’album. Pourtant, malgré cette multitude de prises et d’efforts, le morceau ne parvient pas à convaincre sur la longueur. Il manque cette force d’impact qui pouvait caractériser certaines des chansons les plus mémorables de sa carrière.

Un Échec Créatif mais un Témoin d’une Période Unique

En 1980, lorsqu’il revient sur la chanson, Lennon qualifie ‘Only People’ d’échec, avouant qu’il n’a jamais été pleinement satisfait du résultat. Le morceau n’a ni la clarté de ‘Imagine’, ni l’urgence de ‘Give Peace a Chance’. Cependant, il représente de manière intéressante une période particulière dans la carrière de Lennon. Mind Games, bien qu’il ne soit pas aussi marquant que certains de ses albums précédents, reste un témoignage précieux de ses préoccupations et de son évolution artistique à un moment clé de sa vie. Le fait que Lennon ait mis autant d’énergie pour que ‘Only People’ prenne forme montre son désir de créer, mais aussi son incapacité à se réinventer entièrement.

C’est peut-être ce qui rend Mind Games aussi fascinant. C’est un album où Lennon semble se chercher, se remettre en question, tout en préservant une part de ses idéaux passés. Et bien que ‘Only People’ ne soit pas une chanson révolutionnaire, elle en dit long sur cette période où l’artiste se trouve à la croisée des chemins. Dans cette ambiguïté, ‘Only People’ devient une sorte de miroir de l’état d’esprit de Lennon en 1973 : un homme en pleine réflexion, partagé entre l’espoir et les doutes.

La Période Mind Games : Une Tension Créative

Finalement, Mind Games et sa chanson titre, tout comme ‘Only People’, incarnent cette période charnière où Lennon a tenté de s’éloigner des luttes politiques trop évidentes pour se concentrer sur un engagement plus intime, plus personnel. Mais au fond, ce changement de cap n’a pas fait naître une rupture nette avec son passé. Au contraire, ces morceaux, tout en étant très différents de ses chansons les plus emblématiques, conservent l’écho de ses idéaux. Cependant, l’imprécision de l’expression, la difficulté à poser des mots clairs sur des émotions floues, fait que Mind Games reste un album de transition, un album de recherche. Un album inachevé, mais pas sans intérêt.

Le paradoxe est que Lennon, bien qu’il ait souvent exprimé ses insatisfactions quant à cet album et en particulier à la chanson ‘Only People’, a tout de même laissé un héritage musical puissant dans sa recherche de vérité et d’engagement personnel. Et bien que cette chanson n’ait pas été l’hymne qu’il espérait, elle demeure une part de son voyage créatif, et c’est ce qui en fait, à sa manière, un morceau inoubliable.


Retour à La Une de Logo Paperblog