Il y a des chansons qui portent leur époque comme une veste trop bien taillée — et d’autres qui semblent avoir toujours traîné quelque part dans l’air, prêtes à vous tomber dans les mains. It Don’t Come Easy est de celles-là. Avril 1971 : les Beatles viennent à peine de se dissoudre et le monde s’habitue encore à l’idée qu’il faudra vivre “après”. Lennon durcit le trait, McCartney reconstruit, Harrison vient de lâcher son triple coup de tonnerre… et Ringo, qu’on cantonne trop souvent au rôle du “sympa”, débarque avec un single qui dit exactement l’inverse : il peut être au centre sans forcer, sans posture, juste avec du groove et une vérité simple. “Ça ne vient pas facilement.” Derrière ce refrain-motto, il y a une histoire de patience et de studios (Abbey Road, Trident, retouches, overdubs), une galaxie de proches (Voormann, Badfinger, Keltner…), et surtout la main fraternelle de George Harrison, producteur et compagnon de route. Résultat : un hit solaire, une leçon de persévérance, et la preuve que l’après-Beatles n’est pas qu’un champ de ruines — c’est aussi un territoire où l’amitié continue de faire de la musique.
Il y a des chansons qui ressemblent à leur époque comme un vêtement trop bien taillé : on peut les dater d’un coup d’oreille, les ranger dans une décennie, les associer à une couleur de vinyle, à un parfum de studio, à un type de reverb. Et puis il y a des chansons qui, sans être hors du temps, possèdent cette qualité rare : elles semblent avoir toujours existé, comme une maxime gravée dans le bois. It Don’t Come Easy appartient à cette seconde catégorie. Un titre que l’on pourrait croire né dans un pub enfumé de Liverpool, puis poli au fil des années, alors qu’il est en réalité l’un des premiers grands moments de la carrière solo de Ringo Starr — et, plus largement, l’un des premiers instants où le monde comprend vraiment que l’après-Beatles ne sera pas seulement un champ de ruines. Ce sera aussi un territoire d’inventions, de réorganisations, de surprises.
Avril 1971. Le groupe le plus célèbre de l’histoire s’est dissous dans une confusion émotionnelle et juridique qui donne encore mal à la tête. John Lennon a déjà trouvé son axe politique et sa violence intime. Paul McCartney vient de réaffirmer son indépendance avec la simplicité domestique d’un premier album solo, puis avec Wings en gestation. George Harrison, lui, a sorti l’arme atomique All Things Must Pass, triple album qui sonne comme une longue porte qu’on ouvre enfin après des années d’attente. Et au milieu de ces trois narrations très visibles, il y a Ringo, souvent perçu comme le “sympa”, le “cool”, celui qui ne se bat pas pour le leadership, celui qui ne revendique pas la grandeur. Ringo, c’est la pulse. Le sourire. Le battement de cœur.
On aurait pu croire que ce rôle-là, une fois l’organisme Beatles mort, allait se dissoudre dans le décor. Qu’un batteur-chanteur allait rester une note de bas de page, un personnage secondaire de la légende. Et c’est précisément pour ça que It Don’t Come Easy a quelque chose de profondément satisfaisant : parce que la chanson prouve le contraire. Elle prouve que Ringo peut être au centre, sans changer de nature. Elle prouve qu’il peut faire un single qui compte, qui marche, qui touche, qui s’impose. Et surtout, elle prouve que, même dans la période la plus fragile, même dans l’après-coup de l’implosion, les Beatles — ou plutôt les ex-Beatles — continuent de se tenir, de se soutenir, de se produire, de se chanter, comme si la famille n’était jamais complètement morte.
Car derrière It Don’t Come Easy, il y a un nom qui change tout : George Harrison. Producteur officiel du titre, compagnon de route, harmoniste, guitariste, conseiller musical, frère d’armes. La chanson est une preuve d’amitié autant qu’un produit pop. Un disque où l’on entend, entre les lignes, l’étrange douceur d’une solidarité post-traumatique : on vient de se séparer, on vient de se faire mal, mais on continue de jouer ensemble. On continue d’être “nous”, à petite échelle, au moins pour quelques minutes de musique.
Sommaire
- Une chanson qui ressemble à Ringo : modestie, swing et obstination
- « You Gotta Pay Your Dues » : la première étincelle à Abbey Road
- Trident, les reprises, et la patience du studio
- George Harrison producteur : fraternité, perfectionnisme et “cinq accords de plus”
- Un casting d’orfèvres : Voormann, Wright, Badfinger, Keltner et la galaxie Beatles
- Le son : entre rock de pub, soul douce et pop radio
- « It don’t come easy » : l’éthique du “pay your dues” et la sagesse d’un batteur
- Avril 1971 : sortie, choc dans les charts et petit triomphe inattendu
- “Early 1970” : la face B comme journal intime de la fin des Beatles
- Bangladesh : Ringo sur scène, George à côté, et la chanson comme preuve de vie
- La postérité : un refrain qui s’incruste, une devise qui revient, une chanson qui fait “ce que tu es”
- Ringo, Harrison, et cette vérité simple : la grandeur peut être douce
- Épilogue : « ça ne vient pas facilement », et c’est pour ça que ça reste
Une chanson qui ressemble à Ringo : modestie, swing et obstination
Ce qui frappe d’abord, quand on écoute It Don’t Come Easy, c’est sa simplicité apparente. La chanson avance d’un pas régulier, un groove de rock mid-tempo, assez souple pour faire hocher la tête, assez clair pour être chanté. Rien d’hermétique. Rien de conceptuel. Rien de “regardez comme je suis profond”. Et pourtant, cette simplicité est trompeuse, parce qu’elle cache une véritable intelligence émotionnelle : la chanson n’est pas naïve, elle est humble. Elle ne promet pas le paradis, elle promet l’effort. Elle ne dit pas “tu vas y arriver parce que tu es spécial”, elle dit : ça ne vient pas facilement.
Ce message-là, dans la bouche de Ringo, est presque autobiographique. Ringo n’a jamais été l’auteur principal du récit Beatles. Il n’a pas été le génie tourmenté comme Lennon, ni le mélodiste impérial comme McCartney, ni le mystique devenu titan comme Harrison. Il a été le ciment. Celui qui rend le groupe respirable. Celui qui, par son jeu de batterie, donne à chaque chanson une façon unique de marcher. Mais cette fonction de ciment, dans une culture obsédée par les signatures, a parfois été mal comprise : on a confondu modestie et faiblesse, rôle collectif et absence de talent.
Or It Don’t Come Easy sonne comme une réponse tranquille à cette lecture paresseuse. Le morceau n’est pas un manifeste, il n’est pas une revanche. Il est l’affirmation d’une personnalité. Ringo chante comme Ringo : pas de démonstration technique, mais une présence, un timbre rond, une manière de poser les mots qui donne l’impression qu’on vous parle directement. Il a toujours eu ce don : transformer une phrase simple en phrase vraie. Là où d’autres auraient essayé d’être héroïques, Ringo est humain.
Il y a d’ailleurs dans la chanson une ligne emblématique, presque proverbiale : “il faut payer son dû si tu veux chanter le blues”. Ringo, des années plus tard, dira qu’il se croyait très “hip” avec cette phrase. C’est un aveu charmant et instructif : il ne prétend pas être un grand écrivain enfermé des semaines dans une tour d’ivoire. Il dit qu’il écrit ce qui sort sur le moment, qu’il attrape une idée quand elle passe, et qu’il avance. Cette spontanéité est une part de sa force : Ringo ne cherche pas à impressionner, il cherche à exprimer.
Et le plus beau, c’est qu’il ne se lasse pas de cette chanson. Il raconte même avoir déjà reproché à d’autres artistes de continuer à jouer leurs classiques, avant de se surprendre lui-même, soir après soir, à chanter With A Little Help From My Friends avec un sourire fataliste : “bon, on y retourne”. Là encore, il dit quelque chose de très vrai sur la musique : il existe des chansons qui deviennent des piliers, des repères, des emblèmes. On ne les joue pas parce qu’on n’a plus d’idées. On les joue parce qu’elles vous ont fabriqué.
It Don’t Come Easy fait partie de ces titres-piliers dans la carrière de Ringo : une chanson qui l’a établi comme artiste solo, une chanson qui l’a rendu visible autrement que comme “le batteur des Beatles”. Une chanson qui prouve qu’il peut être plus que l’ombre sympathique du mythe. Qu’il peut être, simplement, un chanteur pop-rock crédible, attachant, et massivement populaire.
« You Gotta Pay Your Dues » : la première étincelle à Abbey Road
Ce qui est fascinant, avec It Don’t Come Easy, c’est que la chanson porte bien son nom. Elle ne se fabrique pas en un claquement de doigts. Elle passe par plusieurs versions, plusieurs studios, plusieurs périodes, comme si elle devait mûrir au rythme d’une époque en train de se recomposer.
Les premières sessions remontent à février 1970, en pleine période où le monde Beatles est déjà fissuré mais pas encore officiellement enterré. On est alors dans une temporalité étrange : chacun sait que quelque chose se brise, mais personne ne sait comment le dire, ni comment le vivre. Ringo, à ce moment-là, enregistre son premier album solo, Sentimental Journey, disque de standards qui dit déjà beaucoup sur lui : un batteur de rock qui se tourne vers le répertoire “crooner”, comme s’il cherchait un refuge dans une musique plus ancienne, plus stable, plus adulte. Un geste de nostalgie, mais aussi de protection.
C’est au milieu de ces séances que Ringo commence à travailler sur une chanson originale, sous un titre de travail qui annonce déjà la philosophie du morceau : You Gotta Pay Your Dues. Le 18 février, à Abbey Road, ils enregistrent des prises, beaucoup de prises, comme si la chanson refusait de se laisser attraper immédiatement. La formation est frappante : Ringo au chant et à la batterie, George Harrison à la guitare acoustique, Klaus Voormann à la basse. Et au piano, un invité inattendu : Stephen Stills.
Le simple fait de voir ces noms dans la même pièce raconte un moment de transition. Les Beatles se dissolvent, et le monde rock anglo-américain se mélange différemment. Stills, figure de la scène américaine, se retrouve dans le studio historique des Beatles, aux côtés de Harrison et Starr, comme si l’après-Beatles allait être un carrefour permanent. Et au poste de production, il y a George Martin, encore là, comme une figure paternelle de studio, témoin et artisan de la transformation.
Stills racontera plus tard avoir été impressionné par Martin, par sa capacité à façonner la forme, à suggérer des structures, à rendre une chanson “plus sophistiquée”. C’est un détail important : It Don’t Come Easy est souvent racontée comme une chanson simple, mais elle est aussi un produit de studio, un morceau travaillé, structuré, peaufiné. Le sentiment de naturel est le résultat d’un travail réel.
Les séances ne sont pas toujours paisibles. Stills évoquera une tension, notamment liée à la manière de travailler de Harrison, perfectionniste, obstiné, capable de recommencer un solo en plein playback, de s’interrompre, de repartir, d’essayer, d’user les nerfs de ceux qui veulent aller vite. Ce portrait est précieux parce qu’il rappelle une vérité souvent gommée par le mythe du “Quiet Beatle” : Harrison pouvait être dur, tranchant, opiniâtre. Il était discret, oui, mais pas docile. Et en studio, sa quête du bon geste pouvait exaspérer autant qu’elle pouvait produire des miracles.
Après ces premières tentatives, Ringo ajoute des voix supplémentaires, puis décide finalement de reprendre la chanson à zéro. Comme si la version d’Abbey Road ne suffisait pas. Comme si l’on n’avait pas encore trouvé le bon corps, la bonne peau.
Trident, les reprises, et la patience du studio
Le 8 mars 1970, direction Trident Studios, autre lieu mythique de Londres, chargé d’une énergie différente de celle d’Abbey Road. Trident, c’est l’endroit où l’on vient chercher un son, une couleur, une alternative. La chanson continue de muter. Le line-up ressemble à celui des premières sessions, mais s’élargit : Mal Evans apparaît, tambourine en main, fidèle parmi les fidèles, figure quasi domestique de l’univers Beatles, ce grand compagnon de route qui a vu les coulisses, transporté des amplis, rassuré des artistes, et fini par incarner à lui seul la dimension humaine de la machine. Ron Cattermole ajoute une couche de cuivres, saxophone et trompette, comme si l’on voulait donner au morceau une ampleur plus soul, plus “single”.
Le 11 mars, toujours à Trident, de nouveaux overdubs viennent densifier la matière. Puis, comme souvent dans les histoires de studio, la chanson entre en sommeil. Elle est laissée de côté. Pas abandonnée, mais mise au frigo. Et c’est là que le titre prend une dimension presque narrative : ça ne vient pas facilement. La chanson attend son moment, comme si elle devait traverser l’année 1970, traverser l’implosion officielle, traverser la sortie d’All Things Must Pass, pour devenir pleinement ce qu’elle doit être.
En octobre 1970, retour à Abbey Road : Ringo enregistre ses voix principales. C’est un moment crucial, parce qu’une chanson peut changer de nature selon la performance vocale. Ringo ne chante pas comme les autres. Sa voix n’a pas l’ambition d’éblouir, elle a l’ambition de convaincre. Et la conviction, parfois, demande du temps.
C’est aussi à ce moment que deux membres de Badfinger, Pete Ham et Tom Evans, viennent poser des chœurs. Là encore, le casting est révélateur : Badfinger, c’est Apple, c’est l’héritage Beatles qui cherche à survivre sous une autre forme, c’est une génération plus jeune attachée à l’univers de McCartney et compagnie. Leur présence sur les chœurs donne au morceau une texture chorale, presque fraternelle : Ringo ne chante pas seul, il est entouré. Comme si la chanson devait ressembler à ce qu’elle dit : la vie est dure, mais on avance mieux à plusieurs.
Gary Wright enregistre aussi un nouveau piano, et une section de cuivres vient compléter l’ensemble. La chanson, progressivement, prend un visage plus “radio”, plus finalisé, plus efficace. Et ce n’est pas fini.
En février 1971, dernière touche : Jim Keltner ajoute des maracas. Keltner, c’est une institution de la batterie rock américaine, un homme dont le groove a accompagné des dizaines de disques essentiels. Le détail des maracas peut sembler minuscule, mais il dit beaucoup : on cherche la couleur, le mouvement, cette sensation de balancement qui donne au morceau son côté solaire. On ne veut pas une chanson plombée. On veut une chanson qui marche, qui se lève, qui sourit malgré tout.
Quand enfin tout s’assemble, on comprend que It Don’t Come Easy a été construite comme un petit collectif. Un morceau bricolé par étapes, par rencontres, par retouches, comme si l’après-Beatles lui-même s’écrivait ainsi : en fragments, en alliances, en essais, en corrections.
George Harrison producteur : fraternité, perfectionnisme et “cinq accords de plus”
Le crédit officiel est clair : George Harrison est le producteur de It Don’t Come Easy (même si une partie du travail initial a aussi impliqué George Martin). Ce simple fait est déjà un récit. Harrison, en 1971, est au sommet de sa puissance artistique. Il vient de signer un coup de maître. Il pourrait se replier sur sa propre carrière, capitaliser sur son triomphe. Au lieu de cela, il produit Ringo. Il l’aide. Il le soutient. Et il le fait avec sérieux, pas comme une faveur symbolique.
Il y a une dimension très touchante dans cette collaboration : Harrison et Ringo semblent, à cette époque, former un duo de survie. Deux hommes qui ne se livrent pas à une guerre d’ego permanente. Deux hommes qui préfèrent la musique à la compétition. Et, dans un univers où la mythologie Lennon/McCartney écrase tout, ce lien Harrison/Starr ressemble à un autre roman, plus silencieux mais pas moins important : celui de l’amitié comme force créative.
Ringo, des années plus tard, dira même qu’il a écrit la chanson “avec le seul et unique George Harrison”. Le crédit, lui, reste attribué à Starkey. Mais Ringo reconnaît un fait de musique : Harrison a participé, de manière déterminante. Et cela correspond à ce que Ringo a toujours raconté sur son propre processus d’écriture.
Il existe une anecdote délicieuse, que Ringo raconte avec autodérision : il dit qu’il écrit souvent en trois accords, du blues, du 12-bar, des structures simples. Puis il apporte la chanson à George, qui ajoute “cinq accords de plus”, et tout le monde s’émerveille : “regardez comme il a écrit ça, avec tous ces accords !” Ringo rigole : “moi je l’avais en trois.” Cette anecdote n’est pas seulement drôle, elle est instructive : elle dit exactement comment Harrison pouvait aider. Il ne volait pas une chanson. Il l’élevait. Il lui donnait une richesse harmonique, des détours, des couleurs, une sophistication discrète.
Et cela correspond parfaitement à l’esthétique d’It Don’t Come Easy. Le morceau sonne accessible, mais pas bête. Il a une structure claire, mais une richesse dans les détails : les transitions, les chœurs, la manière dont la mélodie s’appuie sur la progression. Harrison, producteur, a cette capacité à rendre une chanson plus grande sans la rendre prétentieuse. Il sait ajouter des couches sans étouffer Ringo.
Il y a aussi, chez Harrison, un perfectionnisme qui peut agacer en studio — Stephen Stills en témoigne — mais qui, sur un single, devient une qualité. Un single doit sembler évident. Et l’évidence, souvent, est le résultat de dizaines de décisions invisibles. Harrison sait ça. Il l’a appris chez les Beatles. Il l’applique ici pour Ringo.
La chanson devient alors une sorte de synthèse : la simplicité de Ringo, la sophistication de Harrison, et le savoir-faire de studio hérité du monde Beatles. C’est un morceau qui porte un ADN collectif, même en étant officiellement une œuvre solo.
Un casting d’orfèvres : Voormann, Wright, Badfinger, Keltner et la galaxie Beatles
La liste des musiciens sur It Don’t Come Easy ressemble à une photo de famille élargie, une photo où les Beatles ne sont plus quatre mais cinquante, tant leur univers a généré des satellites. Klaus Voormann est une pièce centrale : ami de Hambourg, bassiste fiable, homme qui a toujours été là, dans l’ombre, comme un pilier discret. Voormann représente cette fidélité rare : celle qui ne demande rien en échange, celle qui existe parce que l’histoire commune suffit.
Gary Wright, au piano, apporte une couleur légèrement soul, un toucher qui évite au morceau de se limiter à un rock de pub. Les chœurs de Pete Ham et Tom Evans ajoutent cette texture “Apple” si particulière, mélange de pop anglaise et de sensibilité américaine. Et puis il y a Jim Keltner, maracas à la main, qui glisse dans le morceau une sensation de mouvement, comme un grain de sable rythmique indispensable.
À cela s’ajoutent des cuivres, un tambourin, une petite armée de détails. Et, au centre, Ringo à la batterie. Car il ne faut pas oublier ce point : sur ce single, Ringo n’est pas seulement le chanteur. Il est le moteur rythmique. Et c’est essentiel, parce que l’identité de Ringo, même en solo, reste liée au groove. Quand Ringo chante une chanson, on entend un batteur qui chante. Cela donne une particularité : la voix et le rythme sont issus du même corps.
Il y a même, dans l’histoire de la chanson, une version précoce où Harrison aurait posé une voix lead, apparue sur des bootlegs. Ce détail, même si l’on ne s’y attarde pas, est révélateur : la chanson circule, elle change de visage, elle est testée comme un matériau. Elle n’est pas née comme un objet figé. Elle note un processus, une recherche. Et ce processus, c’est aussi une façon de panser les plaies de l’après-Beatles : continuer de travailler, continuer de jouer, continuer d’être ensemble en studio, même si le groupe n’existe plus.
Quand on écoute It Don’t Come Easy, on entend donc plus qu’un single. On entend une constellation. On entend la galaxie Beatles qui se recompose. On entend une époque où les noms s’échangent entre sessions, où les musiciens circulent, où l’on s’invite. C’est une musique d’amitié autant que de carrière.
Le son : entre rock de pub, soul douce et pop radio
D’un point de vue purement sonore, It Don’t Come Easy est un morceau d’équilibre. Il n’est pas aussi brut qu’un rock garage, il n’est pas aussi lisse qu’une pop de variété. Il se situe dans un entre-deux typique du tout début des années 70 : une production claire mais encore organique, une batterie bien présente mais pas écrasante, des guitares qui soutiennent sans dominer, des chœurs qui donnent de l’ampleur sans tourner au chœur de stade.
Le morceau a cette qualité “stéréo” très agréable : on sent l’espace, la place de chaque instrument, la respiration. Cela vient du travail de studio, mais aussi du fait que la chanson a été enregistrée par étapes, dans des lieux différents, ce qui impose des choix. On superpose des éléments qui ne viennent pas forcément du même moment. Et pourtant, tout tient.
La batterie de Ringo est, évidemment, la colonne vertébrale. Il y a dans son jeu une façon de laisser de l’air, de ne pas surjouer. Ringo ne cherche pas à impressionner, il cherche à faire avancer. C’est la différence entre un batteur qui veut être entendu et un batteur qui veut servir la chanson. Ringo, même en solo, sert la chanson.
Les guitares de Harrison ajoutent une douceur légèrement piquante, ce mélange de précision et de fluidité qui caractérise son jeu. Harrison n’est pas un guitar hero au sens “je mets le feu”. Il est un coloriste. Il peint. Et sur ce morceau, il peint une humeur : pas de violence, mais une détermination tranquille.
Les chœurs, eux, sont essentiels au caractère hymnique du titre. It Don’t Come Easy fonctionne comme une chanson de soutien, presque une chanson que l’on pourrait chanter à quelqu’un qui traverse une période dure. Les chœurs donnent à ce soutien une dimension collective. Ce n’est pas “moi qui te parle”, c’est “nous”. Et dans l’univers post-Beatles, ce “nous” est particulièrement poignant.
Car au fond, la chanson propose un message simple mais rarement formulé avec autant de douceur : la vie est compliquée, la réussite demande du temps, l’amour demande du travail. Ça ne vient pas facilement. Ce message, sur un groove aussi accessible, devient presque une petite philosophie populaire. Une morale de comptoir au sens noble : une vérité qu’on se transmet sans théoriser.
« It don’t come easy » : l’éthique du “pay your dues” et la sagesse d’un batteur
Les paroles de It Don’t Come Easy se situent à l’intersection de deux choses : une expression de blues (“pay your dues”) et une forme de sagesse pop. Ringo chante qu’il faut “payer son dû” si l’on veut chanter le blues, qu’il faut accepter l’effort, le temps, la patience. Ce n’est pas une chanson de plainte. C’est une chanson de persévérance.
Il y a une dimension presque paradoxale : un ex-Beatle chante qu’il faut payer son dû. Les Beatles, aux yeux du monde, ont eu une ascension fulgurante, quasi miraculeuse. Mais Ringo, en particulier, a connu les galères avant. Les clubs, la maladie, les difficultés, la sensation de ne pas être l’élève modèle, la fragilité. Et même au sein des Beatles, il a parfois payé son dû autrement : en se tenant loin des querelles, en encaissant, en laissant les autres prendre le micro, en restant à sa place.
Quand Ringo dit “ça ne vient pas facilement”, il ne joue pas le rôle du sage. Il raconte une vérité personnelle. Il raconte l’idée qu’une carrière n’est pas un conte de fées continu, même quand on a été au sommet. Il raconte l’idée que l’identité se construit par le travail, pas par le statut.
Cette philosophie se reflète aussi dans sa manière d’écrire. Ringo ne se voit pas comme un auteur enfermé dans la souffrance créative. Il dit qu’il écrit ce qui vient, qu’il ne passe pas des mois à écrire une chanson. Cela peut sembler “léger”, mais c’est aussi une forme de lucidité : il ne force pas. Il capte un moment. Il accepte que la chanson soit un instantané, et il s’entoure de gens capables de la raffiner. C’est une méthode. Une méthode humble, mais efficace.
Il y a dans cette chanson une dimension presque thérapeutique : elle peut servir d’encouragement. Beaucoup de fans la reçoivent comme une chanson de motivation avant l’heure, une chanson qui dit : ne lâche pas, garde le cap, ça viendra. Et c’est là que le génie de Ringo apparaît : il parvient à délivrer un message de persévérance sans devenir paternaliste, sans donner de leçon. Il le fait avec un sourire dans la voix.
Cette qualité est rare. La pop, quand elle se veut “motivante”, devient souvent artificielle. Ici, on y croit parce que Ringo n’a pas l’air de vendre une méthode. Il a l’air de partager une expérience.
Avril 1971 : sortie, choc dans les charts et petit triomphe inattendu
Le single sort le 9 avril 1971. Un standalone single : pas immédiatement rattaché à un album, comme une déclaration autonome. Ce choix dit quelque chose : Ringo n’est pas dans une stratégie d’album-concept. Il cherche un geste simple, efficace, un morceau qui le place dans la course. Un morceau qui le présente, enfin, comme artiste solo de premier plan.
Le succès est réel, et même un peu surprenant dans le contexte. La chanson fonctionne commercialement et critique. Elle se hisse très haut dans plusieurs pays, et atteint même la première place au Canada. Aux États-Unis, elle se place parmi les titres majeurs de l’année, et elle fait de Ringo, brièvement, l’ex-Beatle le plus “efficace” en termes de ventes sur cette séquence précise, devant certains singles contemporains des autres.
Ce détail est intéressant, non pas pour alimenter un classement puéril, mais parce qu’il montre un phénomène : Ringo, celui qu’on imaginait le moins “compétitif”, se retrouve, par la magie d’un bon single, au centre du jeu. Cela rappelle une vérité du monde pop : le public ne vote pas pour l’aura, il vote pour la chanson. Et It Don’t Come Easy est une chanson que le public peut adopter immédiatement.
Il y a aussi une dimension symbolique : en 1971, être un ex-Beatle n’est pas seulement un avantage. C’est aussi un poids. On attend de vous que vous soyez Lennon, ou McCartney, ou Harrison. On attend des chefs-d’œuvre, des manifestes, des déclarations. Ringo, lui, propose une chanson simple et solide, et le public répond. C’est une forme de liberté : il n’a pas besoin de prouver qu’il est un génie torturé. Il a besoin de faire une bonne chanson.
Et, en pop, faire une bonne chanson est la chose la plus difficile.
“Early 1970” : la face B comme journal intime de la fin des Beatles
Sur la face B du single, il y a Early 1970. Et ce titre-là mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il éclaire It Don’t Come Easy sous un autre angle. Là où la face A est un message universel, presque proverbiale, la face B est un clin d’œil intime, une chronique à peine voilée de l’après-Beatles immédiat.
Early 1970, c’est Ringo qui regarde autour de lui et qui commente, avec sa manière, ce que font les autres : Lennon, McCartney, Harrison. C’est une chanson qui ne règle pas des comptes, qui ne déverse pas de fiel, mais qui note une situation. Comme un carnet de bord. Comme si Ringo, incapable de se battre dans la presse, choisissait la voie qui lui correspond : le commentaire léger, mais pas superficiel.
Cette face B est aussi un rappel : Ringo, même quand il fait un hit solo, reste dans l’orbite Beatles. Il ne peut pas faire autrement, et il ne le souhaite pas forcément. Il vit dans ce monde. Il le regarde. Il le traverse. Il sait que le public écoute ses chansons en entendant les Beatles derrière.
Mettre Early 1970 en face B de It Don’t Come Easy, c’est donc proposer deux facettes : une morale universelle sur la patience et l’effort, et une petite chronique domestique de la fin d’une époque. C’est très Ringo : un pied dans l’humanité générale, un pied dans la famille.
Et cela renforce l’idée que ce single n’est pas un simple produit. C’est un document émotionnel. Un disque qui parle de l’après, de la reconstruction, de la coexistence entre l’héritage et le présent.
Bangladesh : Ringo sur scène, George à côté, et la chanson comme preuve de vie
Le 1er août 1971, quelques mois après la sortie du single, Ringo interprète It Don’t Come Easy au Concert for Bangladesh au Madison Square Garden. Ce moment est important parce qu’il donne au titre une dimension supplémentaire : la chanson n’est plus seulement un hit de radio, elle devient un hymne partagé dans un événement historique, caritatif, collectif.
Le Concert for Bangladesh est souvent raconté à travers Harrison, évidemment : initiative, organisation, casting, engagement. Mais la présence de Ringo sur scène, chantant ce titre, dit quelque chose de très fort : elle montre que l’univers Beatles n’a pas explosé en poussière individuelle. Il s’est recomposé en solidarités. Harrison et Ringo partagent la scène. Ils partagent le groupe d’accompagnement. Ils partagent le moment.
Voir Ringo chanter “ça ne vient pas facilement” dans ce contexte, c’est entendre la chanson comme une affirmation de survie. Survie individuelle, oui, mais aussi survie d’une communauté. La chanson devient une preuve que l’on peut continuer après la rupture. Que l’on peut créer, encore, ensemble, même si le groupe n’existe plus.
Il y a quelque chose de touchant à imaginer Ringo, devant une salle immense, en train de chanter une chanson qui a mis plus d’un an à se fabriquer, une chanson née dans les sessions d’un album de standards, passée par Abbey Road et Trident, alimentée par des amis, des chœurs, des maracas, des cuivres. Un morceau construit par strates, qui finit par devenir un moment de scène.
La version live du concert, publiée ensuite, donne au titre une autre texture : plus brute, plus immédiate, plus “rock”. Elle rappelle que Ringo est un homme de scène, même s’il n’a pas la posture du frontman traditionnel. Il tient la salle par sa sincérité, pas par sa domination.
Et ce moment Bangladesh ajoute un détail poignant : il ancre It Don’t Come Easy dans l’histoire d’un monde qui change. 1971, c’est l’année où la musique pop commence à comprendre qu’elle peut aussi être un outil d’action, de solidarité, de politique au sens large. Harrison, en organisant ce concert, change une partie des règles du jeu. Ringo, en chantant là, montre que cette nouvelle dimension du rock inclut aussi les ex-Beatles, pas seulement comme mythes, mais comme acteurs.
La postérité : un refrain qui s’incruste, une devise qui revient, une chanson qui fait “ce que tu es”
Avec le temps, It Don’t Come Easy est devenue l’une des signatures de Ringo. Une chanson qui revient dans les compilations, dans les concerts, dans la mémoire collective. Un de ces titres dont on connaît le refrain avant même de se souvenir de l’année. Un morceau qui, comme souvent chez les Beatles et leurs membres, s’est détaché de son contexte exact pour devenir une phrase autonome.
Ringo lui-même en parle comme d’une chanson importante, une chanson qui “fait ce que tu es”. Cette phrase est capitale. Parce qu’elle raconte exactement ce que peut être un hit : pas seulement un succès, mais une identité. Un moment où le public vous associe à une humeur, à une philosophie, à un son.
Le titre a aussi laissé des traces dans l’œuvre ultérieure de Ringo. Il y fera référence, des années plus tard, dans d’autres chansons, comme si la phrase “it don’t come easy” était devenue une devise personnelle. Ce genre d’auto-citation n’est pas un gimmick : c’est souvent la marque d’un artiste qui a compris que certaines phrases lui appartiennent parce qu’elles ont décrit quelque chose de vrai.
Et puis, il y a la dimension historique : It Don’t Come Easy est un jalon de l’après-Beatles. Un morceau qui montre que les trajectoires solo ne sont pas seulement des chapitres séparés, mais des chapitres qui se répondent. Harrison produit Ringo, Ringo chante au concert de Harrison, Badfinger participe, Voormann circule, Keltner arrive, le monde se mélange. C’est une époque où l’on invente une nouvelle façon d’être des Beatles : non plus un groupe, mais un réseau.
Dans ce réseau, It Don’t Come Easy est une pièce centrale parce qu’elle est à la fois accessible et profondément symbolique. Elle ne demande pas qu’on connaisse l’histoire des sessions pour être appréciée. On peut l’aimer sans rien savoir. Mais si l’on sait, si l’on connaît les dates, les studios, les noms, alors la chanson s’épaissit. Elle devient un récit de reconstruction.
Ringo, Harrison, et cette vérité simple : la grandeur peut être douce
Ce qui rend It Don’t Come Easy si précieuse dans l’histoire Beatles, c’est qu’elle renverse un cliché. On associe souvent la grandeur artistique à la complexité, au génie flamboyant, au choc. Or, ici, la grandeur est douce. Elle est dans l’amitié. Elle est dans un refrain qui ne promet pas l’impossible, mais qui rappelle une vérité de base : la vie demande du temps.
Ringo Starr n’a jamais eu besoin d’être plus qu’il n’est. Il n’a jamais eu besoin de se fabriquer une posture d’auteur “sérieux” pour être crédible. Il suffit qu’il soit lui-même : un musicien profondément musical, un chanteur de vérité simple, un batteur qui sait faire marcher une chanson comme on fait marcher quelqu’un dans la rue, sans le bousculer.
Et George Harrison, en producteur, a compris exactement cela. Il n’a pas essayé de transformer Ringo en autre chose. Il a amplifié ce que Ringo était déjà. Il a ajouté des couleurs, des accords, des harmonies, mais il a gardé le centre intact. Il a protégé la voix de Ringo. Il a laissé la chanson rester humaine.
En 1971, au milieu d’un monde rock de plus en plus virtuose, de plus en plus grandiloquent parfois, It Don’t Come Easy propose une autre idée de la réussite : une réussite qui ne se crie pas. Une réussite qui se chante avec un sourire. Une réussite qui sait que les choses importantes ne tombent pas du ciel.
Et si ce single continue de toucher, cinquante ans plus tard, c’est peut-être parce qu’il dit exactement ce que l’on a besoin d’entendre, à n’importe quel âge : on n’obtient rien sans effort, mais l’effort peut être doux, partagé, soutenu par les autres. On peut “payer son dû” sans devenir amer. On peut grandir sans devenir cruel.
C’est une leçon de vie cachée dans un hit pop-rock. Et c’est, au fond, l’un des grands miracles de la galaxie Beatles : cette capacité à faire passer des vérités profondes par des chansons qui ont l’air simples.
Épilogue : « ça ne vient pas facilement », et c’est pour ça que ça reste
La dernière ironie, la plus belle, c’est que la chanson s’appelle It Don’t Come Easy et qu’elle a effectivement été longue à faire, longue à finir, longue à stabiliser. Plusieurs versions, plusieurs studios, des mois de sommeil, des retours, des overdubs, des changements de musiciens. Comme si la chanson avait voulu prouver son point par sa propre existence.
Et quand on y pense, c’est exactement ce qui la rend si crédible. It Don’t Come Easy n’est pas une chanson qui prétend que tout ira bien. C’est une chanson qui dit : ça peut aller mieux, mais il faut y aller, il faut s’accrocher, il faut accepter le temps. C’est une chanson de patience dans un monde de vitesse. Une chanson de fraternité dans un monde de rivalités. Une chanson qui, derrière son groove, porte la trace d’une reconstruction.
Ringo Starr n’a pas seulement sorti un bon single en 1971. Il a posé une pierre. Une pierre qui tient encore, parce qu’elle est faite de quelque chose de solide : un refrain-motto, une voix sincère, et la main fraternelle de George Harrison sur l’épaule.
Et si, un jour, on devait résumer ce que Ringo apporte au monde Beatles et au monde tout court, on pourrait presque se contenter de cette phrase : ça ne vient pas facilement. Mais on peut y arriver. Ensemble, c’est plus simple.
