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Quand les Beatles gagnent sans refrain : Yesterday, Hey Jude et la fin de la “recette”

Publié le 28 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On nous a longtemps vendu la pop comme une cuisine : couplet, refrain, couplet, refrain, et surtout ce grand crochet sucré censé tout justifier. Le refrain comme religion, la “recette” comme alibi. Sauf que les Beatles, même quand ils fabriquent des hits à la chaîne, n’ont jamais aimé obéir aux plans d’architecte. Mieux : ils ont réussi l’impolitesse suprême — atteindre la première place avec des chansons qui, techniquement, n’ont pas de refrain au sens classique. Comment un groupe peut-il gagner sans le fameux bloc répété qu’on nous présente comme indispensable ? En déplaçant le piège à mémoire. Avec Yesterday, McCartney écrit un standard moderne, forme AABA, nostalgie pure, mélodie si évidente qu’elle remplace le slogan. Avec Hey Jude, il retarde la gratification, construit un escalier, puis transforme la fin en rituel collectif : une coda-mantra qui avale toute la chanson. Refrain absent, mais obsession intacte. Ici, on démonte la superstition, on clarifie ce qu’on appelle vraiment “refrain”, et on voit comment les Beatles ont prouvé qu’un hit n’a pas besoin d’une formule — seulement d’une idée qui s’accroche.


Dans la pop, il existe une superstition tenace : pour que ça marche, il faut un refrain. Un vrai. Un bloc bien carré, un slogan mélodique, une phrase qu’on peut hurler en chœur entre deux pintes, un crochet qui vous agrippe le cerveau et refuse de lâcher prise. On a tous grandi avec ce schéma implicite, devenu dogme à force d’être répété par les radios, les labels, les managers, les experts autoproclamés et les algorithmes d’aujourd’hui : couplet, refrain, couplet, refrain, pont, refrain final, rideau. L’industrie aime les plans d’architecte, les chansons calibrées comme des cuisines IKEA, parce que les plans d’architecte rassurent ceux qui ont peur du vide, et qu’une chanson, au fond, est un pari contre le silence.

La plupart des numéros 1 ressemblent à des machines à fabriquer de la mémoire. On les entend une fois, et ils s’installent. Ils reviennent en boucle dans la tête, comme un voisin pénible qui aurait récupéré un double des clés. C’est le pouvoir de l’earworm, du ver d’oreille, et le refrain est son arme favorite : répétition, répétition, répétition. Un refrain, c’est du sucre. La pop en est pleine, parfois jusqu’à l’écœurement, et tant mieux : la musique populaire a besoin de plaisir immédiat, de petites drogues légales. Le refrain, c’est l’endroit où la chanson se transforme en fête.

Sauf que les Beatles, eux, n’ont jamais vraiment aimé les règles, même quand ils semblaient les respecter. Leur génie ne se mesure pas seulement à la quantité de mélodies immortelles qu’ils ont produites à une vitesse indécente, mais à leur capacité à faire sauter les verrous sans perdre le grand public en route. Ils ont réussi quelque chose d’extrêmement rare : être avant-gardistes et fédérateurs, être expérimentaux et massifs, être bizarres et universels. Et, parmi les nombreuses preuves de cette liberté, il en existe une délicieusement provocante : ils ont été capables de décrocher la première place des classements avec des chansons qui, techniquement, n’avaient pas de refrain au sens classique du terme.

On croit souvent que ce genre de chose n’arrive qu’aux artistes « difficiles », aux francs-tireurs, à ceux qui ne cherchent pas le hit. Chez les Beatles, c’est l’inverse : ils contournent la formule tout en gagnant. Comme s’ils avaient compris, très tôt, que la forme n’est qu’un emballage, et que l’essentiel, ce n’est pas d’obéir à la recette, mais de fabriquer l’addiction autrement.

Sommaire

Les Beatles, usine à refrains : « yeah yeah yeah » comme science exacte

On ne va pas réécrire l’histoire : au début, les Beatles sont des maîtres du refrain. Ils en font même une spécialité. Les premiers hits du groupe fonctionnent comme des slogans affectifs, des petites phrases qu’on peut apprendre en trois secondes et répéter toute une vie. “She Loves You” et son « yeah yeah yeah » ne sont pas seulement un refrain, c’est une incantation collective. “A Hard Day’s Night” porte son titre comme un trophée, un crochet si évident qu’on a l’impression qu’il existait déjà avant la chanson, quelque part dans l’air, et que Lennon n’a fait que le ramasser.

À cette époque, les Beatles sont encore un groupe de scène, une machine à tenir un public, et leur musique porte la marque de ce besoin vital : accrocher immédiatement. Le refrain est un outil de survie, pas un choix esthétique abstrait. Il faut séduire la salle, il faut faire chanter, il faut créer un moment où l’audience devient le cinquième membre. Ce n’est pas seulement une stratégie commerciale : c’est la définition même du rock’n’roll de club. Le refrain, c’est le point de ralliement. C’est là que les corps s’accordent.

Ce qui est fascinant, c’est que même à cette période « pop parfaite », les Beatles ne sont pas des élèves dociles. Ils jouent déjà avec les formes héritées du passé, celles des standards, celles du Tin Pan Alley, celles des comédies musicales. Il existe, dans leurs premiers albums, des chansons qui ne reposent pas sur le couplet-refrain moderne, mais sur d’autres architectures, parfois plus anciennes, parfois plus tordues. Simplement, comme tout est porté par leur énergie et leur sens du hook, on ne le remarque pas toujours.

En réalité, dès le début, ils savent une chose que l’industrie oublie souvent : le refrain n’est pas le seul moyen de fabriquer un crochet. Il peut y avoir un riff, un motif vocal, un titre répété au bon endroit, une intonation qui revient comme un boomerang, une phrase qui s’imprime parce qu’elle tombe au moment exact où l’émotion bascule. Les Beatles ne vénèrent pas le refrain. Ils vénèrent la mémorisation.

Et plus les années passent, plus ils vont le prouver en déconstruisant la chanson pop comme on démonte un moteur, pour voir comment ça marche vraiment.

Plus ils avancent, plus ils desserrent l’étau : la forme se dissout avec la scène

Il y a quelque chose de presque mécanique dans l’évolution des Beatles : plus ils s’éloignent de la scène, plus ils s’éloignent des formats. À partir du moment où ils arrêtent de tourner, où le studio devient leur terrain de jeu principal, une liberté nouvelle apparaît. Ils n’ont plus besoin de penser en termes d’efficacité live immédiate. Ils n’ont plus besoin d’imaginer comment une chanson va être chantée au Cavern ou au Shea Stadium. Ils peuvent construire des objets sonores qui n’obéissent pas à la logique du concert.

C’est là que les structures se relâchent, que les chansons deviennent des mini-films, que les ponts s’allongent, que les codas se transforment en transe, que les couplets s’accumulent sans forcément mener à un refrain traditionnel. La psyché, l’expérimentation, les collages, les montages, tout cela contribue à déplacer le centre de gravité. Les Beatles comprennent qu’on peut captiver autrement : par la surprise, par le contraste, par la narration, par la texture.

On pense évidemment à “A Day in the Life”, à sa construction bipolaire, à sa montée orchestrale, à son final comme un coup de massue métaphysique. On pense au grand ruban de l’Abbey Road medley, suite d’éclats plutôt que collection de refrains. On pense à leurs morceaux les plus extrêmes, là où même la notion de chanson devient fragile.

Mais le plus spectaculaire, c’est quand cette liberté formelle ne se contente pas d’être un luxe d’album : elle devient compatible avec le hit, avec le single, avec la première place des charts. Là, on touche à quelque chose de rare : l’avant-garde qui gagne la partie sans se trahir.

Pour comprendre ce phénomène, il faut faire un détour par une question plus glissante qu’elle n’en a l’air : qu’est-ce qu’un refrain, au juste ?

Refrain, refrain « masqué », refrain intégré : la question qui rend tout flou

En français, on utilise souvent refrain comme traduction naturelle de « chorus ». Sauf que la pop anglo-saxonne joue avec une terminologie qui a évolué. Le refrain, au sens strict moderne, c’est un passage distinct, reconnaissable, qui revient plusieurs fois avec les mêmes paroles et la même mélodie, souvent plus « haut » émotionnellement, plus ouvert, plus conçu pour être chanté.

Mais il existe d’autres formes de répétition. Il y a le refrain intégré, cette ligne qui revient au bout de chaque couplet sans qu’il y ait un bloc séparé. Il y a la chanson en forme AABA, héritée des standards : trois sections semblables, puis une section contrastée qu’on appelle souvent « middle eight » au Royaume-Uni, puis retour. Dans cette forme-là, il n’y a pas de refrain distinct, mais il y a un thème principal qui revient, et qui joue, psychologiquement, le rôle de colle.

Autrement dit : on peut avoir une chanson extrêmement mémorable sans « refrain » au sens couplet/refrain. La mémoire peut s’accrocher à un titre répété, à une mélodie principale, à un motif rythmique. C’est là que beaucoup d’analyses deviennent floues : on confond parfois l’absence de refrain avec l’absence de répétition, alors que la répétition est partout, simplement déplacée.

Chez les Beatles, ce flou est presque une spécialité. Ils savent déguiser le refrain, le déplacer, le retarder, le dissoudre. Ils savent faire croire qu’il n’y en a pas, alors qu’il existe sous forme de mantra, de coda, d’appel-réponse, de phrase-titre martelée à des endroits stratégiques.

La question « quelles chansons des Beatles ont été numéro 1 sans refrain ? » dépend donc d’un critère : parle-t-on d’un refrain classique, bien séparé, ou de toute forme de répétition qui remplit la même fonction ?

Si l’on prend la définition la plus stricte, on arrive à un constat passionnant : il existe au moins deux cas majeurs, et ils racontent deux versions différentes de la même audace. Deux chansons qui ont dominé les classements sans s’appuyer sur le crochet traditionnel, en inventant d’autres manières de devenir inoubliables : “Yesterday” et “Hey Jude”.

“Yesterday” : le numéro 1 sans refrain qui ne ressemble même pas à un disque des Beatles

Le premier cas est presque un scandale interne. “Yesterday”, c’est la chanson des Beatles qui a l’air de ne pas être une chanson des Beatles. Pas de batterie, pas de basse, pas d’harmonie vocale façon bande de Liverpool. Juste Paul McCartney, une guitare acoustique, et un quatuor à cordes arrangé par George Martin. Une ballade d’une simplicité trompeuse, qui semble tomber du ciel comme un souvenir.

Le paradoxe est délicieux : cette chanson, aujourd’hui, est si universelle qu’on l’imagine naturellement destinée au statut de classique. Mais au moment de sa naissance, elle posait un problème d’image. Elle sonnait trop différente. Tellement différente que les Beatles, en tant que groupe, ne voulaient pas en faire un single au Royaume-Uni. Comme si sortir “Yesterday” en single risquait de fissurer le mythe en construction. Comme si la marque The Beatles devait rester associée à l’électricité, au swing, à l’énergie collective.

Et pourtant, aux États-Unis, le disque sort en single à l’automne 1965. Et il grimpe. Et il finit numéro 1 du Billboard Hot 100, où il reste un mois complet, à partir du 9 octobre 1965. Le monde s’en fout des états d’âme identitaires : le monde entend une chanson parfaite et il s’y accroche.

Ce détail est essentiel : “Yesterday” devient numéro 1 sans avoir été conçu comme un hit de groupe. C’est presque un accident industriel. Et c’est aussi une preuve de puissance : même quand les Beatles s’éloignent de leur propre caricature, leur génie mélodique reste capable d’écraser la concurrence.

Sur le plan structurel, “Yesterday” est un cas d’école. La chanson repose sur une forme très proche du AABA, héritée des standards. Elle enchaîne des sections qui portent la mélodie principale, puis une section contrastée — ce fameux moment où la chanson s’ouvre, où l’on sort du cercle, où l’harmonie prend un autre chemin, comme si la narration changeait de lumière. Il y a un « middle eight » clair, puis retour.

Il n’y a pas de refrain distinct. Il y a bien le mot “Yesterday” qui revient, comme un point fixe, mais il n’existe pas ce moment où la chanson « s’élargit » en refrain, ce moment où l’on passe en mode slogan. La force de “Yesterday”, c’est qu’elle n’a pas besoin de slogan. Elle est elle-même un slogan émotionnel, une capsule de nostalgie.

Le crochet, ici, n’est pas un refrain : c’est la mélodie, et c’est l’idée. La chanson vous attrape parce qu’elle ressemble à un regret universel. Elle dit : hier était plus simple, hier était plus doux, hier je ne savais pas encore. C’est presque un cliché existentiel, et c’est précisément pour ça que ça fonctionne : tout le monde connaît cette sensation. McCartney ne raconte pas une histoire détaillée. Il propose une émotion que chacun peut habiter.

Il faut aussi mesurer ce que ce succès raconte sur la pop : l’oreille du public n’est pas aussi stupide que l’industrie le prétend. On nous explique souvent qu’il faut un refrain parce que l’auditeur est impatient, parce qu’il faut « accrocher » en quinze secondes, parce que sans refrain on perd le grand public. “Yesterday” est la preuve inverse : une chanson peut devenir gigantesque en étant retenue, en refusant l’explosion, en misant sur la nuance. C’est un hit qui ne prend pas par la force, mais par l’évidence.

Et c’est un hit qui ouvre un autre débat, plus cruel : si “Yesterday” a pu être numéro 1 sans refrain, c’est aussi parce qu’elle est écrite comme un standard. Elle parle à des générations au-delà du rock. Elle peut être chantée par des crooners, par des jazzmen, par des chanteurs de variété. Elle franchit les frontières. Le refrain, dans ce cas, n’est pas nécessaire parce que la chanson est déjà un objet complet, fermé, parfaitement équilibré.

“Yesterday”, en somme, prouve qu’un numéro 1 peut exister sans refrain classique quand la mélodie est si forte qu’elle joue le rôle de refrain à elle seule. Mais les Beatles, évidemment, ne vont pas s’arrêter là. Ils vont pousser l’idée dans l’autre direction : non pas la retenue, mais la démesure.

“Hey Jude” : le hit sans refrain qui finit en cathédrale de “na na na”

Si “Yesterday” est une preuve par la délicatesse, “Hey Jude” est une preuve par l’architecture monumentale. Le morceau sort fin août 1968, au moment où les Beatles lancent Apple et tentent de se réinventer en dehors de la simple machine EMI. La chanson est longue. Très longue. Plus de sept minutes. Un format presque insultant pour les règles tacites de la radio pop de l’époque.

Et pourtant, elle devient un colosse. Elle est publiée au Royaume-Uni le 30 août 1968, et elle atteint la première place quelques jours plus tard, où elle reste deux semaines. Aux États-Unis, elle sort le 26 août et grimpe jusqu’au sommet du Billboard Hot 100, où elle va régner pendant neuf semaines à partir du 28 septembre. Un règne monstrueux. Un règne qui dit : les règles, c’est pour les autres.

Ce succès est souvent raconté par l’anecdote de la durée : le single trop long, les programmateurs supposément réticents, la confiance insolente des Beatles. Mais l’essentiel n’est pas la durée : l’essentiel, c’est ce qu’ils font de cette durée. Ils transforment le temps en dramaturgie. Ils retardent la gratification. Ils construisent un escalier.

La structure de “Hey Jude” est à la fois simple et déroutante. Il y a des couplets, il y a des passages contrastés, mais il n’y a pas ce refrain classique qu’on attendrait. Avant la grande coda, la chanson fonctionne plutôt comme une alternance de narration et de montée émotionnelle. La phrase “Hey Jude” revient, bien sûr, mais comme un appel, pas comme un refrain autonome. McCartney raconte, encourage, console. Il s’adresse à quelqu’un, comme dans une lettre chantée. C’est une chanson de soutien, une chanson qui dit : transforme ta tristesse en force.

Le vrai « moment refrain », celui que tout le monde retient, arrive tard. Très tard. Il arrive quand la chanson bascule dans sa coda interminable, ce grand mantra de “na na na” qui semble ne plus vouloir finir. Et c’est là que les Beatles font quelque chose de génial : ils déplacent le refrain à la fin et le transforment en rituel collectif.

On pourrait dire : c’est un refrain, finalement. Oui, mais c’est un refrain qui n’a pas le comportement traditionnel du refrain. Il n’intervient pas plusieurs fois au fil de la chanson pour structurer l’écoute. Il arrive comme une libération. Comme si la chanson vous avait gardé enfermé dans le récit, puis vous ouvrait soudain les portes d’un stade.

C’est aussi pour ça que beaucoup oublient que “Hey Jude” n’a pas de refrain classique : la coda est si massive qu’elle efface le souvenir de la structure précédente. Elle devient la chanson. Dans la mémoire collective, “Hey Jude”, c’est presque autant le “na na na” que les mots du début. La coda agit comme une marée qui recouvre tout.

Cette stratégie est une inversion de la recette pop. Au lieu de donner le refrain comme un bonbon régulier pour maintenir l’attention, McCartney propose une montée lente, presque narrative, puis une explosion communautaire qui transforme l’auditeur en participant. La chanson devient une cérémonie.

Ce basculement n’est pas seulement un coup de génie formel. Il dit quelque chose de profond sur le rapport Beatles-public à cette époque. 1968, c’est une année violente, fracturée. C’est une année où la promesse “peace and love” des années précédentes commence à se fissurer. Et “Hey Jude”, avec son final de foule, propose une autre forme d’unité : non pas un discours politique, mais une communion sonore. Une chanson où l’on se rassemble sur des syllabes sans signification, parce que parfois la signification fatigue, et que le collectif a juste besoin de respirer ensemble.

McCartney, en concert, l’a compris depuis des décennies. “Hey Jude” est devenu une machine à faire chanter le monde, une chanson qu’il peut offrir au public comme un micro tendu. Et c’est bien la preuve que la coda n’est pas une simple longueur : c’est une invention sociale. C’est un espace pour les autres.

Et au milieu de cette histoire, il y a un détail très Beatles : McCartney avait un temps envisagé de changer une ligne devenue célèbre, “le mouvement dont tu as besoin est sur ton épaule”, qu’il jugeait un peu étrange. John Lennon, lui, aurait insisté pour la garder, la trouvant brillante. Même dans une chanson écrite pour consoler, l’alchimie Lennon-McCartney est là : l’un doute, l’autre tranche, et une phrase bancale devient un monument.

“Hey Jude” est donc un numéro 1 sans refrain classique, mais avec un remplacement : la coda, le mantra, la transe. Un hit qui prouve qu’on peut fabriquer une accroche non pas par répétition régulière, mais par répétition terminale, par saturation, par immersion.

Si “Yesterday” est un standard qui gagne sans slogan, “Hey Jude” est un gospel pop qui gagne en inventant un slogan sans mots.

Les faux amis : quand le refrain se cache dans le couplet

À ce stade, il faut éviter un piège. Beaucoup de chansons des Beatles donnent l’impression de ne pas avoir de refrain, alors qu’elles en ont un sous une forme déguisée. Prenons “Paperback Writer” : on n’a pas un refrain carré à la “She Loves You”, mais le titre revient comme un point d’ancrage, et la chanson repose sur un jeu d’appel-réponse vocal qui crée une impression de refrain. Pareil pour “Eleanor Rigby” : ce n’est pas un refrain pop euphorique, mais la phrase “tous les gens solitaires” revient comme un motif, un chœur grec, une respiration qui structure l’écoute.

Le cas de “In My Life” est encore plus subtil : pas de refrain au sens strict, mais une phrase qui revient et qui joue exactement ce rôle émotionnel, comme une conclusion répétée. On pourrait multiplier les exemples dans le catalogue Beatles : ils adorent ces refrains intégrés, ces titres répétitifs, ces retours de motif qui remplacent le bloc traditionnel.

Ce que ça montre, c’est que les Beatles comprennent très tôt l’essence du refrain : ce n’est pas un format, c’est une fonction. Le refrain, c’est l’endroit où l’auditeur reconnaît. On peut obtenir cette reconnaissance autrement.

C’est pour ça que la question « quels numéros 1 sans refrain ? » doit être traitée avec précision. Si l’on accepte qu’un titre répété au début de chaque couplet fasse office de refrain, alors on peut étirer la définition jusqu’à rendre la catégorie presque vide de sens. Si l’on cherche au contraire les cas où il n’existe pas de refrain clairement séparé, où la chanson ne propose pas ce bloc répétitif traditionnel, alors les exemples se resserrent.

Et c’est là qu’on comprend le coup de force : les Beatles n’ont pas seulement écrit des chansons étranges sans refrain sur leurs albums. Ils ont aussi propulsé au sommet des classements des chansons qui refusaient cette structure attendue, tout en restant populaires à l’échelle planétaire.

Pourquoi ça marche quand même : le vrai secret, ce n’est pas le refrain, c’est l’obsession

On croit que le refrain est le carburant unique du hit, parce que c’est la partie la plus visible. Mais le refrain n’est qu’une surface. Ce qui fait qu’une chanson devient obsessionnelle, c’est une combinaison plus large : une mélodie qui « tombe » parfaitement sur les mots, une progression harmonique qui crée une sensation de retour, un rythme qui installe un mouvement, une voix qui raconte quelque chose de vrai, une émotion qui vise juste.

“Yesterday” fonctionne parce qu’elle est une émotion claire. “Hey Jude” fonctionne parce qu’elle est un geste de consolation qui se transforme en communion. Dans les deux cas, le public n’est pas attiré par un refrain, mais par un sentiment. Et quand le sentiment est assez puissant, la structure devient secondaire. On peut même dire mieux : quand le sentiment est assez puissant, la structure devient invisible.

Il y a aussi un point que l’industrie oublie : la répétition ne se limite pas au refrain. Dans “Yesterday”, la répétition est dans la ligne mélodique, dans la simplicité du motif, dans le mot-titre qui agit comme un pivot. Dans “Hey Jude”, la répétition est retardée puis démultipliée jusqu’à l’hypnose.

En termes de psychologie de l’écoute, c’est presque plus efficace. Le refrain classique vous donne une répétition régulière, confortable, attendue. La stratégie Beatles vous donne une répétition qui vous surprend, qui vous attrape par un autre chemin, soit par la douceur standard (“Yesterday”), soit par la transe communautaire (“Hey Jude”). Dans les deux cas, l’auditeur se retrouve prisonnier sans comprendre comment.

C’est cela, au fond, le génie Beatles : faire passer des idées sophistiquées pour des évidences. Écrire des chansons qui semblent simples parce qu’elles coulent, alors qu’elles sont construites comme des pièges à mémoire.

Les Beatles et la liberté formelle : un luxe payé au prix fort

Il serait tentant de conclure que les Beatles pouvaient tout se permettre parce qu’ils étaient les Beatles, parce que leur nom garantissait le succès, parce que le public suivait quoi qu’ils fassent. Il y a une part de vérité : un groupe inconnu n’aurait pas sorti un single de sept minutes en 1968 avec la même confiance. Un label aurait paniqué. Une radio aurait hésité. L’autorité artistique ouvre des portes.

Mais réduire “Hey Jude” et “Yesterday” à un privilège serait injuste. La réalité, c’est que ce privilège a été construit, morceau après morceau, par une exigence folle. Les Beatles ont gagné le droit de briser les règles parce qu’ils avaient d’abord prouvé qu’ils les maîtrisaient mieux que quiconque. Ils ont construit une crédibilité mélodique qui leur permettait ensuite de prendre des risques.

Et puis, surtout, il ne faut pas oublier que ce « droit » n’est pas seulement une question de statut : c’est une question de vision. Beaucoup d’artistes célèbres deviennent prudents. Ils répètent ce qui marche. Les Beatles, eux, ont eu cette obsession presque dangereuse : avancer. Même quand ça divisait. Même quand ça compliquait la dynamique interne. Même quand ça faisait grincer.

La liberté formelle, chez eux, n’est pas un caprice. C’est un besoin. Un besoin de ne pas se répéter, de ne pas devenir son propre tribute band avant l’heure. Cette obsession les a menés au sommet, mais elle les a aussi brûlés. Les Beatles ont payé cher leur vitesse. Leur discographie est un miracle, mais c’est aussi un champ de bataille.

Dans ce contexte, voir “Hey Jude” devenir un hymne collectif, presque un moment d’unité totale, a quelque chose de poignant. Parce que derrière cette unité chantée, le groupe, lui, est déjà fissuré. On chante “na na na” ensemble pendant que, dans les coulisses, l’organisme Beatles commence à se désaccorder. Les chansons, parfois, savent plus que leurs auteurs.

Alors, quelles chansons des Beatles ont été numéro 1 sans refrain ?

Si l’on accepte une définition stricte du refrain comme bloc distinct répété tout au long d’une chanson, deux cas dominent, et ils racontent à eux seuls une histoire complète.

D’abord “Yesterday”, devenue numéro 1 aux États-Unis à l’automne 1965, sans refrain classique, sous forme de standard moderne, portée par une mélodie qui agit comme un crochet permanent. Ensuite “Hey Jude”, numéro 1 au Royaume-Uni puis numéro 1 aux États-Unis en 1968, sans refrain classique dans sa première partie, mais avec une coda-mantra qui remplace le refrain par une communion.

On peut discuter, chipoter, élargir, débattre de la frontière entre refrain et motif. C’est le sport favori des fans, et c’est une preuve d’amour : on dissèque parce qu’on veut comprendre. Mais au-delà du débat terminologique, un fait demeure : les Beatles ont prouvé qu’on pouvait atteindre le sommet sans obéir au moule du couplet-refrain tel qu’on le raconte aujourd’hui.

Et c’est peut-être la leçon la plus précieuse pour tous ceux qui écrivent, écoutent, vivent la musique : une chanson n’a pas besoin de ressembler à une chanson pour toucher. Elle a juste besoin d’être vraie, mémorable, habitée. Le refrain est une des routes possibles. Les Beatles, eux, ont tracé des autoroutes parallèles.

Épilogue : le refrain comme religion, et les Beatles comme hérétiques bien-aimés

Ce qui rend cette histoire si belle, ce n’est pas seulement l’anecdote technique d’un hit sans refrain. C’est ce qu’elle dit de la pop comme art. On a tendance à traiter la structure comme une loi naturelle, alors que ce n’est qu’une convention. Une convention utile, confortable, souvent efficace. Mais une convention, donc quelque chose qu’on peut tordre, détourner, décaler.

Les Beatles ont tordu. Ils ont détourné. Ils ont décalé. Ils ont pris le refrain, ce petit dieu des radios, et ils lui ont dit : tu n’es pas indispensable. Pas parce qu’ils méprisaient le plaisir immédiat, mais parce qu’ils avaient compris que le plaisir pouvait naître ailleurs, dans un souffle, dans une montée, dans une coda, dans un simple mot comme “Yesterday”, dans une foule de “na na na” qui transforme un stade en chorale.

C’est aussi pour ça que leurs chansons continuent de se transmettre. Parce qu’elles ne sont pas seulement des objets d’époque. Elles sont des leçons de liberté. Et tant que l’on écoutera The Beatles, on se souviendra qu’une recette n’est jamais qu’une option, pas une destinée.


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