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Ringo Starr et Bill Haley : le deuil des idoles

Publié le 28 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Quand un artiste meurt, notre chagrin n’a pas de corps : aucune chaise vide, aucun trousseau de clés à récupérer, rien de concret à serrer dans la main. Et pourtant, la peine s’impose, compacte, presque gênante, parce qu’on a laissé cette voix entrer partout : dans l’adolescence, les nuits trop longues, les ruptures, les périodes où l’on se cherche. Avec les Beatles, ce vertige est encore plus cruel : Lennon arraché en 1980, Harrison effacé en 2001, et cette pensée qui flotte désormais au-dessus de Paul McCartney et Ringo Starr — un jour, il n’en restera qu’un, puis plus aucun. Ce qui bouleverse, c’est que les idoles, elles aussi, deviennent orphelines. Début 1981, au milieu de l’onde de choc Lennon, Ringo encaisse un autre départ : Bill Haley. Et il lâche une phrase d’enfant devenu légende : « Bill Haley était comme mon père ». Dans ce court aveu, tout se plie : la transmission, la jeunesse, la peur de vieillir, et l’étrange vérité du rock — on pleure souvent moins une star qu’une partie de soi.


Quand un artiste meurt, il n’y a pas de chaise vide à la table du dîner, pas de clés qu’on récupère dans une poche, pas de rendez-vous administratifs au funérarium. Il n’y a pas, pour nous, les vivants ordinaires, la matérialité du chagrin. Et pourtant, il arrive que la douleur soit là, pleine, compacte, presque embarrassante. Une douleur qui surprend parce qu’elle ressemble à celle qu’on associe aux proches, aux intimes, aux liens de sang. On se sent un peu ridicule, on se juge, on se dit que ce n’était “qu’un chanteur”, “qu’un musicien”, “qu’une star”. Puis la vague revient, et on comprend que ce n’est pas qu’une star : c’était une présence.

Cette présence, on l’a laissée entrer partout. Dans la chambre d’ado, dans les trajets nocturnes, dans les amours qui commencent, dans les ruptures qui finissent mal, dans les périodes où l’on ne sait plus très bien qui l’on est. La musique, à la différence de tant d’autres arts, se colle à la peau. Elle devient une habitude physiologique. On écoute pour se calmer, pour se motiver, pour se consoler, pour se punir parfois. Alors quand l’artiste disparaît, c’est comme si un bout de notre biographie perdait sa voix.

Je n’ai pas vécu l’assassinat de John Lennon. Je suis né trop tard pour ressentir, en direct, cette fracture brute du 8 décembre 1980, ce moment où le monde a compris que les Beatles n’étaient pas seulement un mythe : ils étaient aussi mortels, et même vulnérables comme le reste. Je suis trop jeune, aussi, pour avoir des souvenirs clairs de la disparition de George Harrison en novembre 2001, même si j’ai grandi dans l’écho de cette nouvelle, dans cet air d’époque où l’on parlait de lui comme d’un homme qui s’était effacé doucement, à la différence de Lennon qui avait été arraché violemment.

Il reste donc, au-dessus de nos têtes, comme une ombre qu’on évite de regarder trop longtemps : l’idée qu’un jour, la faucheuse viendra pour Paul McCartney et Ringo Starr. Le jour où l’un des deux tombera, le monde se mettra à trembler d’une manière particulière. Et le jour où le second disparaîtra — celui qui deviendra le dernier Beatle — il y aura quelque chose d’encore plus étrange : la sensation qu’un continent s’est détaché. Non pas que la musique s’arrête, bien sûr. Mais parce que la présence vivante des Beatles, ce dernier fil organique qui relie le mythe à la respiration, se rompra définitivement.

J’ai déjà connu ce vertige avec David Bowie. Et, plus récemment, avec Brian Wilson, dont la disparition a eu l’effet d’un silence brutal, comme si l’atelier secret de la pop venait de fermer ses portes. Mais les Beatles, même face à ces géants-là, occupent un étage à part : ils ne sont pas seulement un groupe que j’aime. Ils sont une architecture intérieure, un système de repères. Alors oui : quand viendra l’heure de McCartney et de Starr, il est possible qu’un vide immense se mette à souffler, longtemps, dans ma vie et dans celle de millions d’autres.

Et pourtant, si ce chagrin est si puissant, c’est aussi parce qu’il nous renvoie à une évidence qu’on oublie trop facilement : les artistes, eux aussi, perdent des gens. Les artistes, eux aussi, sont traversés par le deuil. Ils idolâtrent, ils apprennent, ils s’attachent, ils enterrent. Ils ont beau être des monuments publics, ils restent des êtres humains dont l’identité s’est construite à partir d’autres voix. Et parfois, la mort de ces voix-là leur arrache une partie d’eux-mêmes.

C’est là que l’histoire devient fascinante. Parce que si nous redoutons la disparition des derniers Beatles, eux ont déjà vécu l’expérience inverse : perdre ceux qu’ils admiraient, perdre ceux qu’ils aimaient, perdre leurs compagnons. Et Ringo Starr, au début de 1981, incarne cette douleur de manière presque exemplaire, à travers une phrase simple, déchirante, prononcée dans un entretien : “Bill Haley était comme mon père.”

Sommaire

  • Les Beatles face à la mort : l’illusion d’éternité qui se fissure
  • 1981 : le double choc, ou comment une époque devient un cimetière
  • Bill Haley, “père” musical : ce que cette image dit de Ringo, et de nous
  • Liverpool, l’Angleterre des années 50 : quand le rock devient un billet d’avion mental
  • Devenir ce qu’on a admiré : le vertige de l’identification
  • La solitude du “dernier Beatle” : une couronne qui pèse plus qu’elle ne brille
  • Paul et Ringo : deux manières de survivre au chagrin, deux philosophies du temps
  • Quand les idoles meurent, le fan vieillit : Bowie, Brian Wilson, et la fermeture d’un siècle
  • Les artistes aussi enterrent leurs héros : le deuil comme rite de passage musical
  • Le deuil collectif : quand le monde pleure ensemble, et que chacun pleure seul
  • Ce qui reste : chansons, héritage, et cette consolation imparfaite
  • Épilogue : “peace and love” face au temps, et cette leçon venue d’un batteur

Les Beatles face à la mort : l’illusion d’éternité qui se fissure

On a grandi avec l’idée que les Beatles étaient une force de la nature, quelque chose d’inépuisable. Même séparés, ils restaient là, dans l’air, dans les disques, dans les rééditions, dans les légendes, dans les photos noir et blanc qui avaient l’air d’avoir été prises hier. Le problème des mythes, c’est qu’ils vieillissent mal : on ne sait pas quoi faire quand ils se mettent à mourir. Lennon assassiné, c’est le mythe frappé par une balle. Harrison emporté par la maladie, c’est le mythe qui se retire, qui s’amenuise jusqu’à disparaître. Entre les deux, le même message : ce que l’on croyait intangible ne l’est pas.

Pour Paul McCartney et Ringo Starr, cette réalité n’a pas été théorique. Elle s’est imposée comme un traumatisme. La mort de Lennon n’est pas seulement la disparition d’un ami et d’un ex-collègue. C’est la fin brutale d’une possibilité : la possibilité qu’un jour, malgré tout, ils se retrouvent réellement. Pas un projet marketing, pas un “feat.” de studio, pas un fantasme de fans. Une vraie rencontre, humaine, un regard, une guitare, une réconciliation peut-être. Lennon mort, cette porte se referme sans bruit, et l’on comprend que certaines histoires n’ont pas de chapitre final, seulement des pages arrachées.

La mort de Harrison, vingt ans plus tard, a un autre parfum : plus de fatalité, moins de violence, mais une tristesse épaisse. Harrison, c’était le lien. Le discret, le médiateur possible, celui qui pouvait parler aux uns et aux autres, celui qui portait une forme de sagesse acquise à coups de blessures. Quand il s’en va, c’est la confirmation que les Beatles appartiennent désormais au passé, pas seulement comme groupe, mais comme monde.

Et pourtant, il y a un paradoxe magnifique : plus ils disparaissent, plus ils sont présents. La mort, chez les Beatles, n’a pas effacé la musique ; elle l’a rendue encore plus centrale, encore plus chargée. Chaque écoute devient une conversation avec des fantômes. Chaque morceau contient un double fond : l’énergie du moment où il a été enregistré, et la connaissance que ce moment est désormais inaccessible.

Pour nous, fans, cette connaissance est douloureuse mais abstraite. Pour McCartney et Starr, elle a été charnelle, quotidienne. Elle a pesé sur leurs années, sur leurs interviews, sur leurs tournées, sur leur façon de parler des années 60 comme d’un pays qu’on ne peut plus visiter. Et cette expérience du deuil, ils l’ont vécue non seulement comme survivants d’un groupe, mais comme hommes qui, avant d’être des Beatles, étaient des adolescents de Liverpool avec des idoles américaines plein la tête.

C’est là qu’apparaît Bill Haley, figure qu’on réduit parfois à un cliché — la banane, le jive, “Rock Around the Clock” — mais qui, pour Ringo, était bien plus que ça. Il était une origine.

1981 : le double choc, ou comment une époque devient un cimetière

Début 1981, l’hiver est encore plein de la mort de Lennon. On parle souvent de cette période en termes historiques, comme d’un événement médiatique, d’une séquence mondiale. Mais pour ceux qui restaient, c’était un quotidien cassé. Un quotidien où l’on se réveille en se souvenant que l’ami est mort, puis où l’on oublie pendant dix minutes, puis où l’on se le reprend en pleine figure. Le deuil, c’est souvent ça : une alternance cruelle de trous de mémoire et de coups de marteau.

Dans ce contexte, Ringo Starr donne un entretien au printemps 1981. Il n’est pas seulement un musicien qui fait la promo de ses projets. Il est un homme qui cherche ses mots au milieu de ruines. Et puis survient un autre décès, moins spectaculaire dans la presse internationale, mais symboliquement immense pour lui : celui de Bill Haley, mort le 9 février 1981.

On pourrait se dire que la mort de Bill Haley n’a pas le même poids que celle de Lennon. Évidemment. Lennon était un membre de la famille, un compagnon de révolution. Haley était une idole. Mais c’est précisément là que le chagrin devient intéressant : les morts ne s’additionnent pas de manière rationnelle. Elles se parlent. Elles se répondent. Elles réactivent des couches anciennes. Et parfois, la mort d’une idole adolescente, survenant juste après la mort d’un frère d’armes, produit un effet de gouffre : comme si l’on perdait d’un coup la jeunesse et l’âge adulte, le point de départ et la ligne d’arrivée.

Dans cet entretien, Ringo lâche alors cette phrase : “Bill Haley était comme mon père.” Il précise, de manière très simple, presque enfantine : quand Haley est apparu, lui avait 14 ou 15 ans, Haley environ 28 ; à cet âge-là, explique-t-il, quelqu’un de 28 ans ressemble à un père. Ce n’est pas une déclaration littérale, bien sûr. Ringo ne raconte pas une adoption. Il raconte une formation. Il raconte l’idée qu’on peut être “élevé” par une musique, guidé par une voix, orienté vers une vocation comme on l’est par une figure parentale.

Il y a quelque chose de bouleversant dans cette confession parce qu’elle remet l’artiste à hauteur d’homme. On imagine Ringo, star planétaire, multi-millionnaire, survivant de la plus grande aventure pop du XXe siècle. Et on le voit redevenir un gamin de Liverpool qui regarde l’Amérique à travers un jukebox. Un gamin qui a besoin d’un modèle. Un gamin qui découvre que la musique peut être une porte de sortie.

Bill Haley mort, c’est comme si cette porte de sortie, symboliquement, prenait feu. Comme si la main qui avait ouvert la porte lâchait la poignée.

Bill Haley, “père” musical : ce que cette image dit de Ringo, et de nous

Pourquoi employer le mot “père” ? Pourquoi pas “héros”, “inspiration”, “modèle” ? Parce que “père” renvoie à quelque chose de plus intime : la transmission. Pas seulement l’admiration, mais l’idée qu’on reçoit une permission de vivre. Un père, même imparfait, c’est celui qui donne une direction, qui rend un futur imaginable.

Ringo Starr n’a pas eu une enfance facile. Il l’a raconté, et sa biographie est connue : maladie, fragilité, scolarité fragmentée, sentiment de décalage. La musique, chez lui, n’est pas seulement une passion. C’est une structure. Une discipline. Une façon de trouver une place dans le monde. Quand il parle de Haley comme d’un père, il parle de l’homme qui l’a aidé à se projeter.

Et Bill Haley, il faut le rappeler, a été une figure de bascule : un musicien qui, avec son groupe et quelques titres devenus des totems, a participé à populariser le rock’n’roll à une échelle massive. “Rock Around the Clock” n’est pas seulement un tube. C’est un moment culturel. Une chanson qui surgit dans un monde d’après-guerre et qui dit aux adolescents : vous existez comme force distincte, vous pouvez danser, vous pouvez faire peur, vous pouvez être bruyants.

Quand on a 14 ans, qu’on vit dans une ville grise, qu’on grandit dans une Angleterre qui se reconstruit encore, entendre ce choc américain, ce rythme qui cogne, cette énergie qui n’a pas l’air de demander la permission, ça ressemble à une révélation. Ça ressemble à l’irruption du futur.

Ringo, en disant “mon père”, dit autre chose : il dit qu’un adolescent peut être adopté par une culture. Adopté par une musique. C’est la vérité secrète de tant de vies : on se choisit des parents symboliques parce qu’on a besoin de figures. On se fabrique une famille de sons, une famille d’images. Certains se construisent avec le cinéma, d’autres avec les livres. Dans la pop, on se construit avec des chansons.

Ce mécanisme, nous le connaissons aussi, fans. La différence, c’est que nous restons fans. Ringo, lui, a franchi la frontière. Il est devenu, à son tour, l’homme de 28 ans que des adolescents regardaient comme un père. C’est vertigineux. C’est aussi pour ça que la mort de Haley pouvait creuser un trou immense en lui : quand l’origine meurt, c’est toute la chaîne de transmission qui se met à trembler.

Liverpool, l’Angleterre des années 50 : quand le rock devient un billet d’avion mental

Il est difficile, aujourd’hui, de mesurer ce que représentait le rock américain dans l’Angleterre des années 50. Nous vivons dans un monde saturé de musique, un monde où tout est disponible en quelques secondes, où l’on peut écouter dix versions d’une chanson sans bouger de son canapé. À l’époque, la musique circulait autrement : par la radio, par quelques disques, par des magasins, par les marins qui ramenaient des 45-tours, par les salles où l’on allait danser comme on allait à la messe.

Pour un adolescent de Liverpool, ville portuaire, le rock américain avait une saveur particulière : il arrivait littéralement par la mer, porté par des réseaux de circulation matérielle. Il avait un parfum d’ailleurs, une promesse d’ailleurs. Il disait : il existe une autre manière de marcher, de parler, de s’habiller, d’aimer, de se rebeller. Il disait : vous n’êtes pas condamnés à répéter la vie de vos parents.

Bill Haley, avec son côté à la fois accessible et explosif, a joué un rôle central dans cette diffusion. Il n’avait pas l’aura “sexuelle” et dangereuse qu’on associera à Elvis. Il n’avait pas le mystère moite d’un Little Richard. Il avait quelque chose de presque banal en apparence, ce qui a peut-être facilité son infiltration : on pouvait l’accepter sans trop paniquer, jusqu’au moment où la musique faisait son travail de sabotage.

Et cette musique-là, c’est un langage rythmique qui va irriguer toute la première période Beatles. Avant la sophistication, avant la pop baroque, avant la psyché, il y a le corps. Il y a l’idée qu’une chanson doit faire bouger, qu’elle doit tenir une salle, qu’elle doit faire transpirer. Les Beatles, avant d’être des compositeurs de studio, sont un groupe de scène. Un groupe de clubs. Un groupe qui apprend à survivre en jouant fort, vite, longtemps. Et dans ce monde-là, les pionniers du rock’n’roll américain ne sont pas des références abstraites : ce sont des manuels de survie.

Ringo, en particulier, a une relation physique à cette musique. Le batteur est souvent le musicien qu’on oublie quand on raconte la légende, parce que l’on préfère les voix, les guitares, les visages. Mais le batteur, c’est le cœur. C’est celui qui transforme un morceau en mouvement. Et quand Ringo parle de Haley, il parle aussi de rythmes qui l’ont formé, de pulsations qui ont modelé sa manière de jouer, ce swing légèrement en arrière, cette façon de faire danser la caisse claire comme si elle souriait.

Ce n’est pas un hasard si, des décennies plus tard, Ringo enregistrera encore “Rock Around the Clock”. Ce n’est pas un gimmick nostalgique. C’est un retour à la source. Une manière de dire : je sais d’où je viens.

Devenir ce qu’on a admiré : le vertige de l’identification

Il y a un moment étrange dans la vie des artistes : celui où l’on réalise qu’on a pris la place. Pas la place au sens de remplacer quelqu’un — l’art n’est pas une chaise musicale aussi simple — mais la place symbolique. Le musicien qui, adolescent, regardait les idoles comme des géants, se retrouve, à 28 ans, à être lui-même le géant. Et un jour, il se retrouve vieux, à regarder la nouvelle génération le regarder. C’est un cercle qui peut donner le tournis.

Pour Ringo, ce cercle est particulièrement cruel, parce que la trajectoire Beatles accélère tout. En quelques années, il passe de fan de rock’n’roll à membre du plus grand groupe du monde. Il passe du désir d’ailleurs à l’incarnation de l’ailleurs. Il passe du gamin qui admire à l’adulte qui est admiré. Et cette vitesse laisse peu de temps pour intégrer la transformation.

Dans ce contexte, perdre Bill Haley en 1981, c’est perdre une balise. C’est se retrouver face à une évidence : ceux qui t’ont construit s’en vont, et toi, tu es désormais dans la catégorie des “pères”. Tu es celui qui transmet, que tu le veuilles ou non. Tu es celui dont la mort fera pleurer des gens qui ne t’ont jamais rencontré.

Ce mécanisme, quand on y pense, est presque insoutenable. Il explique aussi pourquoi les artistes parlent rarement de leurs idoles avec autant de simplicité. Dire “c’était mon père”, c’est s’autoriser à être faible. C’est s’autoriser à être l’enfant qu’on cache sous le costume de star. C’est refuser la posture.

Et il y a, derrière cette phrase, une autre vérité : le deuil n’est pas seulement la perte d’une personne. C’est la perte d’un rôle intérieur. Quand Bill Haley meurt, Ringo perd l’idée que quelque part, dans le monde, il existe encore l’homme qui a ouvert la porte. Même si Haley n’était plus une figure quotidienne, sa simple existence avait un effet rassurant : l’origine était toujours vivante. Quand l’origine meurt, on est projeté dans un monde où l’on n’a plus de parents symboliques. On devient l’ancien.

Cette bascule, nous la vivons aussi, en tant que fans. Quand Bowie meurt, ce n’est pas seulement Bowie qui disparaît : c’est une manière de comprendre le monde. Quand Brian Wilson s’éteint, ce n’est pas seulement un musicien : c’est l’atelier secret de l’harmonie qui se ferme. Et quand, un jour, McCartney et Starr disparaîtront, ce ne sera pas seulement deux hommes âgés : ce sera l’idée qu’il reste encore, quelque part, des témoins directs de ce miracle appelé Beatles.

La solitude du “dernier Beatle” : une couronne qui pèse plus qu’elle ne brille

Dans notre imaginaire collectif, il y a quelque chose d’obscène et d’inévitable : la fascination pour le dernier survivant. Les médias adorent ce récit. Les fans, parfois malgré eux, y pensent. Qui sera “le dernier Beatle” ? Qui portera seul le mot “Beatles” comme un fardeau vivant ? Qui deviendra, par la force des choses, le gardien ultime ?

Ce scénario, on le projette comme une fiction. Mais pour Paul McCartney et Ringo Starr, c’est une possibilité concrète. Une possibilité qui a déjà commencé, en réalité, le jour où Lennon est mort. Puis le jour où Harrison est mort. À partir de là, chaque anniversaire, chaque interview, chaque tournée, chaque apparition publique est aussi une variation sur la même phrase implicite : “ils ne sont plus que deux”.

Être l’un des deux derniers, c’est vivre avec un reflet permanent. C’est être toujours ramené au groupe, même quand on parle d’autre chose. C’est être la moitié d’un duo qui n’a pas choisi d’être un duo. C’est être une archive vivante.

Et être le dernier, ce serait encore autre chose : ce serait se retrouver seul face à une légende partagée. Seul face à une histoire où l’on était quatre. Seul avec les souvenirs, les nuances, les secrets, les contradictions. Seul à porter, même involontairement, une forme de verdict sur le passé. Le dernier n’a pas seulement la couronne : il a le silence.

Il y a là quelque chose de tragique, parce que les Beatles ont toujours été un organisme. Même séparés, même fâchés, même lointains, ils restaient définis par le “nous”. Le “je” existait, mais il était toujours comparé au “nous”. Le dernier Beatle, lui, n’aurait plus de “nous” possible. Il n’aurait plus que le monde en face, et une musique derrière lui.

C’est aussi pour cela que la phrase de Ringo sur Bill Haley résonne si fort : elle rappelle que même les légendes ont besoin d’un “père”. Et qu’un jour, elles deviennent orphelines.

Paul et Ringo : deux manières de survivre au chagrin, deux philosophies du temps

Depuis vingt ans, on observe chez Paul McCartney et Ringo Starr une chose frappante : leur manière de rester en mouvement. McCartney, c’est l’homme qui continue de jouer, de composer, de monter sur scène avec une énergie qui défie la biologie. Il y a chez lui quelque chose de presque obsessionnel : comme si la musique était une façon de tenir le temps à distance, de refuser que l’histoire se referme. Jouer, c’est rester vivant. Jouer, c’est rester présent. Jouer, c’est ne pas devenir une statue.

Ringo, lui, a développé une autre posture : moins conquérante, plus mantra. Il répète “peace and love” comme une formule de protection. On peut sourire, trouver ça naïf, y voir un slogan. Mais à force d’écouter, on comprend que c’est plus profond : c’est une manière de se tenir dans le monde après avoir vu le pire. Après un assassinat. Après des enterrements. Après des décennies où l’on comprend que la gloire n’empêche rien.

Les deux hommes ont aussi connu des deuils intimes qui ne sont pas ceux du groupe. McCartney a perdu Linda, ce qui a laissé une trace visible dans sa façon de parler de la vie, de l’amour, de la simplicité. Ringo a traversé ses propres chaos, ses propres périodes sombres, et il en est sorti avec cette nécessité de paix, comme si la sérénité était une conquête.

Dans ce paysage, la mort de Bill Haley en 1981 apparaît comme une scène fondatrice : Ringo y exprime, sans détour, la douleur de perdre un modèle. Et cette douleur, si on la regarde bien, annonce tout le reste. Parce que quand on perd son “père musical”, on comprend que le monde est en train de changer de génération. On comprend qu’on est entré dans l’âge où l’on perd des repères.

McCartney et Starr ont traversé cette bascule pendant qu’ils étaient eux-mêmes des repères. C’est une expérience presque impossible : être endeuillé et être symbole en même temps. Avoir envie de pleurer en privé et devoir représenter une histoire en public. On attend d’eux de la dignité, du souvenir, de la lumière. On oublie qu’ils ont, eux aussi, des trous dans le ventre.

Quand les idoles meurent, le fan vieillit : Bowie, Brian Wilson, et la fermeture d’un siècle

Je comprends très bien ceux qui disent : “Pourquoi pleurer une célébrité ?” Je comprends la méfiance, le cynisme, l’argument moral. Sauf qu’il y a un détail que ces objections oublient : le deuil d’une célébrité n’est pas seulement le deuil de la célébrité. C’est le deuil d’une époque de soi.

Quand David Bowie est mort, beaucoup ont pleuré l’artiste, évidemment. Mais beaucoup ont aussi pleuré l’idée que le futur n’était plus le même. Bowie incarnait une promesse : celle de se réinventer, de muter, de s’échapper. Sa mort a ressemblé à une fermeture des possibles, même si c’est irrationnel.

Quand Brian Wilson est parti, c’est autre chose qui s’est éteint : une forme de lumière paradoxale, une mélancolie ensoleillée, le génie fragile d’un homme qui entendait des harmonies comme d’autres entendent des voix. On a pleuré l’homme, mais on a aussi pleuré une certaine idée de la pop comme art total, comme architecture émotionnelle.

Les Beatles, eux, sont au-dessus de ces catégories parce qu’ils contiennent toutes les catégories. Ils contiennent la pop adolescente, l’expérimentation, la mélancolie, l’humour, la violence, le spirituel, le trivial. Ils sont un monde. Et la disparition de leurs derniers représentants vivants sera, pour beaucoup, la fermeture définitive d’un siècle culturel.

Ce n’est pas un hasard si l’on redoute particulièrement le moment où il ne restera plus aucun Beatle. Ce n’est pas seulement l’amour des chansons. C’est la fin d’une connexion directe avec un moment historique où la musique populaire a basculé. Quand le dernier s’en ira, les Beatles deviendront entièrement des archives : des voix enregistrées, des images figées, des souvenirs racontés. Ils le sont déjà en grande partie, mais il reste encore, tant que Paul et Ringo respirent, une forme de présence humaine qui empêche le mythe de devenir totalement muséal.

Cette présence, on la sous-estime. Elle se manifeste dans des détails absurdes : une vidéo où McCartney plaisante, une photo de Ringo souriant, une annonce de tournée, une apparition surprise, une interview où l’on reconnaît un accent de Liverpool. Ce sont des rappels : ce n’est pas seulement une légende, ce sont des hommes.

Et c’est précisément pour ça que leur mort, quand elle arrivera, sera d’une puissance particulière : parce qu’elle brisera ce dernier ressort, cette dernière illusion de continuité.

Les artistes aussi enterrent leurs héros : le deuil comme rite de passage musical

Revenons à Ringo et à Bill Haley. Ce qui me touche dans cette histoire, ce n’est pas seulement la phrase “comme mon père”. C’est ce qu’elle révèle de la construction d’un musicien. On imagine souvent les grands artistes comme des génies apparus par génération spontanée, comme des météores. La réalité est plus humaine : ils sont faits de transmissions. Ils sont faits de copies, d’apprentissages, d’admiration, de gestes imités, de disques usés.

Les Beatles eux-mêmes, avant d’être des Beatles, ont été des éponges. Ils ont absorbé les Everly Brothers, Elvis, Buddy Holly, Chuck Berry, Little Richard, Carl Perkins, et tant d’autres. Ils ont appris à chanter en harmonies en imitant. Ils ont appris à tenir un public en reproduisant l’énergie des pionniers. Ils ont appris, surtout, que la musique pouvait être une identité.

Bill Haley, dans ce panthéon, occupe une place particulière parce qu’il a été l’une des portes d’entrée les plus accessibles vers le rock’n’roll. Un rock’n’roll qui, pour un adolescent anglais, avait un goût de transgression. Et Ringo, qui deviendra un batteur au style immédiatement reconnaissable, a dû ressentir cette musique comme un appel physique.

Quand Haley meurt, Ringo ne perd donc pas seulement une idole. Il perd une version de lui-même. Il perd le garçon de 14 ans qui a découvert que le rythme pouvait changer une vie. Il perd l’homme qui, à ses yeux, avait rendu cette découverte possible.

Ce mécanisme explique pourquoi les artistes peuvent être dévastés par la mort d’autres artistes. Ils ne pleurent pas seulement un collègue. Ils pleurent un pilier intérieur. Ils pleurent une partie de leur moteur.

Et, à l’inverse, cela explique aussi pourquoi la mort de McCartney ou de Starr, un jour, sera ressentie comme un séisme par des millions de gens : parce que pour certains, ils ont été Bill Haley. Ils ont été “le père”. Pas au sens moral. Au sens initiatique. Celui qui ouvre la porte.

Le deuil collectif : quand le monde pleure ensemble, et que chacun pleure seul

Il y a une étrange beauté dans le deuil collectif. Quand un géant meurt, les réseaux se remplissent de souvenirs, de photos, de chansons partagées, de phrases recopiées, de bougies virtuelles. On peut trouver ça kitsch. Mais on peut aussi y voir une forme de rituel contemporain : une manière de dire, ensemble, que quelque chose a compté.

Les Beatles, eux, déclenchent ce réflexe à un niveau extrême. La mort de Lennon a provoqué des rassemblements, des minutes de silence spontanées, des foules chantant “Imagine” comme un hymne. La mort de Harrison a déclenché des hommages plus doux, plus méditatifs, des écoutes de “Here Comes the Sun” comme si le soleil devait réellement revenir après la nouvelle.

Quand viendra le tour de McCartney et de Starr, le monde fera la même chose. Il y aura des articles, des documentaires, des playlists, des débats sur “le meilleur album”, “la meilleure période”, “le plus grand héritage”. Il y aura du commerce, forcément, parce que la mort est aussi un moment où l’industrie se remet en marche. Il y aura des cynismes. Mais il y aura aussi des larmes sincères. Des gens qui n’auront jamais mis les pieds à Liverpool et qui auront pourtant l’impression de perdre un membre de leur famille.

Et malgré ce vacarme collectif, chacun vivra son deuil dans une solitude intime. Parce que la musique est intime. Elle touche des endroits que les discours n’atteignent pas. Elle ravive des visages, des lieux, des odeurs. Elle est un fil direct vers des souvenirs qu’on croyait perdus.

C’est pour ça que je comprends le chagrin anticipé. Je comprends cette idée qu’un jour, la disparition du dernier Beatle produira une douleur particulière. Non pas parce que nous “connaissions” ces hommes. Mais parce qu’ils ont accompagné nos vies, et que leur disparition mettra fin à une forme de dialogue imaginaire. Les parasocialités ne sont pas des amitiés, mais elles ne sont pas non plus des illusions complètes : elles sont des relations émotionnelles à sens unique, et ces relations peuvent être profondes.

Et si l’on veut être honnête, sans se moquer de soi : il y a des artistes qui ont été plus présents dans notre vie que certains proches. Parce qu’ils étaient là tous les jours. Parce qu’ils parlaient quand personne ne parlait. Parce qu’ils chantaient à notre place.

Ce qui reste : chansons, héritage, et cette consolation imparfaite

Le seul antidote réel à la mort d’un artiste, c’est l’œuvre. C’est une consolation imparfaite, parce qu’elle ne remplace pas la présence humaine, mais elle offre quelque chose d’unique : la possibilité de revenir. On ne peut pas revenir à une personne, mais on peut revenir à une voix enregistrée. On peut, littéralement, réentendre un souffle. La technologie a donné aux artistes une forme d’après-vie. Une après-vie qui peut être douce ou cruelle, selon l’état dans lequel on reçoit le deuil.

Les Beatles, de ce point de vue, sont une anomalie : leur œuvre est si vaste, si variée, si vivante, qu’elle donne l’impression d’être inépuisable. On peut écouter les mêmes morceaux pendant cinquante ans et y trouver autre chose. On peut redécouvrir une harmonie, une ligne de basse, un détail de batterie. On peut entendre la joie, l’ironie, la fatigue, la tendresse. On peut entendre l’humain.

Quand McCartney et Starr disparaîtront, un jour, nous aurons encore cela. Nous aurons les chansons. Nous aurons aussi les traces de leur humanité hors musique : des interviews, des rires, des gestes, des maladresses. Mais l’essentiel restera les morceaux. Et c’est peut-être là que la phrase de Ringo sur Bill Haley prend une dimension supplémentaire : Ringo a perdu son “père musical”, mais il n’a pas perdu “Rock Around the Clock”. Il a perdu l’homme, mais la musique restait. Elle restait comme une source où il pouvait encore boire.

C’est ce qui nous arrivera, à nous. Nous perdrons les hommes. Mais la musique restera. Et cette musique, parce qu’elle a été notre biographie, deviendra aussi un lieu de deuil. Un lieu où l’on va pour pleurer, puis où l’on finit, parfois, par sourire.

Le rock est plein de clichés sur l’immortalité, sur les légendes qui ne meurent jamais. La vérité est plus simple : les hommes meurent, les chansons restent. Et parfois, dans ce reste, on trouve une force étrange : la capacité de continuer.

Épilogue : “peace and love” face au temps, et cette leçon venue d’un batteur

Je pense souvent à cette image : Ringo Starr, printemps 1981, encore sonné par la mort de Lennon, et soudain frappé par celle de Bill Haley. Le monde extérieur ne voit peut-être qu’une anecdote : un Beatle qui parle d’un vieux pionnier du rock. Mais si l’on écoute vraiment, c’est un moment de vérité : un homme reconnaît qu’il a été un enfant, qu’il a eu besoin d’un guide, qu’il a eu un “père” de musique, et qu’il se retrouve orphelin.

Ce moment contient une leçon. Il nous dit que nos idoles ont des idoles, que nos légendes ont des racines, et que la transmission est un fil fragile. Il nous dit aussi que le chagrin n’est pas une faiblesse. Il est une preuve d’amour. Il est la trace de ce qui a compté.

Un jour, nous perdrons Paul McCartney. Un jour, nous perdrons Ringo Starr. Et l’un des deux portera, malgré lui, ce titre absurde et lourd : le dernier Beatle. Quand cela arrivera, nous aurons raison d’être tristes. Non pas parce que le monde “devrait” pleurer une célébrité. Mais parce que ces hommes auront traversé nos vies comme des compagnons invisibles, et que leur départ marquera la fin d’une présence vivante.

Alors, peut-être que la seule attitude raisonnable, en attendant, est celle que Ringo répète depuis des années comme une petite incantation : peace and love. Pas comme une carte postale. Comme un geste de survie. Comme un rappel que le temps est un voleur, oui, mais que la musique, parfois, est une façon de lui rendre ses coups.

Et si le jour venu, le vide est immense, il restera toujours cette possibilité : remettre un disque. Entendre une caisse claire sourire. Entendre une basse marcher. Entendre quatre voix qui, pendant quelques minutes, font croire que rien ne meurt vraiment.


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