Du 22 au 28 novembre 2025, la capitale tunisienne a vibré au rythme des planchers des théâtres arabes et africains. La cérémonie de clôture des Journées Théâtrales de Carthage (JTC) a récompensé les meilleures créations théâtrales venues d’Afrique et du Moyen Orient. Sept prix ont été décernés, dont les prestigieux Tanits de bronze, d’argent et d’or. Une nouvelle fois, aucune pièce venue d’Afrique subsaharienne n’a figuré parmi les lauréates — une situation qui se répète depuis 2017.
C’est un constat qui n’étonne plus vraiment. Pour l’Afrique subsaharienne, les récompenses restent rares aux JTC. En 42 ans d’existence et 26 éditions, la seule distinction notable décernée a été celle de la comédienne rwandaise Cécilia Kankonda, lauréate du prix de la meilleure interprétation féminine en 2018. Mais depuis, plus rien et aucune création venues d’Afrique subsaharienne n’est parvenue à se hisser sur le podium. Alors comment expliquer cette si faible représentativité aux palmarès de l’événement théâtral le plus important d’Afrique ?
La mobilité, un défi pour les compagnies africaines
Cette année, douze pièces étaient en compétition officielle. Parmi elles, sept provenaient du continent africain : Back (Sénégal), La Toge des Insensés (Côte d’Ivoire), Chute Libre (Égypte), Carnaval Romain (Algérie), Call Center Tragedy (Tunisie), Houm (Maroc) et la pièce tunisienne Les Fugueuses, trois fois primée. Une sélection qui privilégie largement les créations nord-africaines, reléguant les productions subsahariennes à une moindre visibilité. Selon Mohammed Mournir Argui, directeur général des JTC :
“Il devient de plus en plus difficile de faire venir de bonnes représentations d’Afrique subsaharienne. Les sponsors, et parfois même les ministères de la Culture, n’aident pas suffisamment. Nous avons manqué l’arrivée d’une grande pièce sud-africaine, Born Free, qui a dû se désister quatre jours avant le lancement faute de billets d’avion. Il faut qu’on s’entraide et que l’UNESCO facilite la circulation des artistes.”
Le coût de la mobilité constitue un obstacle supplémentaire : billets d’avion, transport des décors et costumes… Pour certaines compagnies, les frais peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros, limitant l’accès à la compétition pour celles qui disposent de moyens financiers réduits.
L’économie du spectacle vivant, un frein pour l’Afrique
Au-delà de la mobilité, le financement reste un problème majeur. Pour Pape Alioune Sené, comédien et metteur en scène sénégalais :
« La création a besoin d’un budget. Cette année, les trois pièces primées disposaient de budgets colossaux, inaccessibles pour la plupart des compagnies d’Afrique subsaharienne. Par exemple, le spectacle irakien Le Mur est venu avec un budget de 300 000 €, soit plus de 200 millions de Francs CFA. Pour la petite histoire, ça dépasse largement le budget annuel du ministère de la Culture du Sénégal. Si on veut représenter le théâtre subsaharien dans le monde, il faudra investir davantage. »
Pour d’autres, le problème n’est pas uniquement financier. Abdon Fortuné Kaumbha, metteur en scène et membre du jury international, souligne un manque d’esprit de compétition :
« Mon rôle était de juger tous les spectacles. Les compagnies subsahariennes ont du talent, mais certaines créations manquaient de rythme ou d’énergie. Parfois c’était dû à l’écriture de la pièce dans l’ensemble. Lors d’une compétition, il n’y a que trois prix pour douze pièces. Si une production ne remporte rien, ce n’est pas par négligence, ou parce que ce qui a été proposé n’était pas bon. Il faut travailler davantage pour être compétitif. »
Si les prix ont une valeur symbolique, ils peuvent être aussi stratégiques et économiques : ils offrent une reconnaissance nationale, la possibilité d’obtenir des subventions et une ouverture à l’international pour exporter les spectacles.
Emilie BORGES
Palmarès officiel JTC de 2025 à 2017
Édition (année) Tanit d’Or Tanit d’Argent Tanit de Bronze
2025 (26ᵉ) Les Fugueuses — Wafa Taboubi (Tunisie) La Presse de Tunisie+2African Manager+2 Le mur — Sinan Al-Azzawi (Irak) Tap Info+1 Jacaranda — Nizar Saidi (Tunisie) Tap Info+1
2024 (25ᵉ) Toxic paradise — Sadok Trabelsi (Tunisie) tunisie-actu.com+1 La maison d’Abou Abdallah — Anas Abdessamad (Irak) tunisie-actu.com La Victoria — Ahmed Amine Essahel (Maroc) tunisie-actu.com
2023 (24ᵉ) Mute — Sulayman Al Bassam (Koweït) La Presse de Tunisie+1 Chams — Amine Boudrika (Maroc) LobservateurDuMaroc+1 La ferme — Ghazi Zaghbani (Tunisie) La Presse de Tunisie+1
Année / édition Prix / catégorie — lauréat (compétition officielle)
2022 (23ᵉ) — Meilleure œuvre (Tanit d’or) : Les Jardins des Secrets — Mohamed El Hor (Maroc) lecourrierdelatlas.com+2WMC+2
— Meilleure mise en scène : Mohamed El Hor — Les Jardins des Secrets La Presse de Tunisie+1
— Meilleure interprétation féminine : Jalila Tlemsi — Les Jardins des Secrets lecourrierdelatlas.com+1
— Meilleure scénographie (Théâtre de l’Opéra de Tunis) : Mostapha El Alaoui & Mohamed El Hor — Les Jardins des Secrets La Presse de Tunisie+1
2021 (22ᵉ) — Meilleure œuvre (Tanit d’or) : La Dernière — Wafa Taboubi (Tunisie) تورس+1
— Meilleure mise en scène : Mohamed Cherchel — GPS (Algérie) تورس+1
— Meilleur texte : Sulayman Al-Bassam — I Medea (Koweït) WMC+1
— Meilleure interprétation masculine : Mohamed Haoues — GPS (Algérie) تورس+1
— Meilleure interprétation féminine : Hala Omrane — I Medea (Koweït) تورس+1
— Meilleure scénographie : Eric Souyer (remis pour I Medea) تورس+1
2020 — Aucune édition (festival interrompu / pas de palmarès)** La Presse de Tunisie+1
2019 (21ᵉ) — Meilleure œuvre : Le Collier et le Bracelet — mise en scène : Nasser Abdelmomen (Égypte) Directinfo - L'information en continue+1
— Meilleure mise en scène : Un Autre Ciel — Mohamed Elhor (Maroc) Directinfo - L'information en continue+1
— Meilleur texte théâtral : Le Chien de la Dame (texte : Abou Kammouna — Palestine) Directinfo - L'information en continue+1
— Meilleure interprétation masculine : Raed Mohsen — Les Espaces d’Ismail (Irak) Directinfo - L'information en continue+1
— Meilleure interprétation féminine : Nadia Boussetta — Cicatrice (Tunisie) Directinfo - L'information en continue+1
— Meilleure scénographie : La ville du Henné — mise en scène : Youssef Al‑Balouchi (Oman) Directinfo - L'information en continue+1
2018 (20ᵉ) — Meilleure œuvre : Point départ — Wahid Ajmi (Tunisie) Tap Info+1
— Meilleure mise en scène : Juif — Hammadi Louhaibi (Tunisie) Tekiano :: TeK'n'Kult -+1
— Meilleur texte théâtral : Etalonnage — Samer Mohamed Ismail (Syrie) Tap Info+1
— Meilleure scénographie : Variations sur la vie — mise en scène : Jawad Assadi (Irak) Tap Info+1
— Meilleure interprétation féminine : Cécilia Kankonda — Murs Murs (Rwanda) Tap Info+1
— Meilleure interprétation masculine : Youssef Al Mokbel — Etalonnage (Syrie) Tap Info+1
2017 (19ᵉ) — Meilleure œuvre : non attribué تورس+1
— Meilleure mise en scène : Les veuves — Wafa Taboubi (Tunisie) et 0 negatif — Ali Daim (Irak) Tekiano :: TeK'n'Kult -+1
— Meilleur texte théâtral : Statico — Chadi Douier (Syrie) et Bahidja — (texte de Ziyani Chérif Ayed) (Algérie) Tekiano :: TeK'n'Kult -+1
— Meilleure interprétation féminine : Amel Ben Heddou — Solo (Maroc) et Naouar Youssef — Statico (Syrie) Tekiano :: TeK'n'Kult -+1
— Meilleure interprétation masculine : Said Harrassi — Solo (Maroc) et Samer Omrane — Statico (Syrie) Tekiano :: TeK'n'Kult -+1
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