On aime réduire Lennon et McCartney à une rencontre miracle, un samedi de juillet 1957 à Woolton, comme si le destin avait signé le contrat à leur place. Mais ce qui naît ce jour-là, devant les Quarrymen, c’est moins un coup de foudre qu’un test : Paul joue « Twenty Flight Rock », John jauge le danger… puis l’accepte. Dans les chambres trop étroites de Menlove Avenue, les guitares se cognent et une méthode se forge : se pousser, se contredire, finir les phrases de l’autre, écrire plus vite que l’ego. Dix ans plus tard, au cœur de Sgt. Pepper, cette alchimie se transforme en théâtre avec « With a Little Help from My Friends » : une chanson taillée pour Ringo, simple en apparence, chirurgicale en réalité, et même retouchée quand Starr refuse la blague des “tomates”. Et quand Get Back (janvier 1969) expose les fissures, le miracle reste visible par à-coups : la machine créative fonctionne encore, mais le monde pèse. Retour sur l’étincelle, la rivalité et la tendresse qui ont réécrit la pop.
On aime raconter l’histoire de John Lennon et Paul McCartney comme on raconte une fable fondatrice : une rencontre presque anodine, un samedi d’été, une fête de paroisse, et soudain l’univers bascule. C’est commode, c’est élégant, ça tient en une phrase. Dans la vraie vie, la bascule n’a rien d’une illumination divine. Elle ressemble plutôt à ce que le rock sait faire de mieux : un concours de présence, une intimidation muette, un échange de regards où l’on jauge le rival autant que l’allié, et cette intuition très adolescente, très brutale : « celui-là, je peux aller loin avec lui ».
La mythologie situe l’origine au St Peter’s Church de Woolton, à Liverpool, en 1957. La mythologie n’a pas tort. Simplement, elle oublie souvent le détail qui change tout : la rencontre n’est pas le début, elle est une reconnaissance. Ce jour-là, Lennon ne découvre pas seulement un garçon qui sait jouer. Il rencontre quelqu’un qui comprend ce que lui veut devenir. Et McCartney, de son côté, ne tombe pas sur un chanteur charismatique : il met enfin un visage sur une ambition qui ressemble à la sienne, mais qui a un an d’avance, une insolence supplémentaire, et ce mélange de bravade et de fragilité qui donne envie de s’en approcher tout en gardant ses distances.
Ce qui se joue alors n’est pas une amitié « mignonne » au sens où on l’entend aujourd’hui. C’est un pacte de travail, un pacte de survie, presque un pacte de transformation. Deux gamins qui vont se servir l’un de l’autre comme d’un accélérateur. Et qui vont, sans le savoir, inventer l’une des langues dominantes du XXe siècle : le partenariat Lennon-McCartney, ce moteur à deux têtes qui, pendant une décennie, va écrire des chansons si robustes qu’elles finiront par passer pour naturelles, comme si elles avaient toujours existé.
Sommaire
- Woolton, 1957 : le jour où l’on se reconnaît
- Deux enfances fissurées : quand la musique sert de langue commune
- Menlove Avenue : la chambre comme laboratoire
- Lennon-McCartney : l’alchimie, la rivalité, la discipline
- 1967 : quand la pop se déguise en théâtre
- « With a Little Help from My Friends » : la science de la chanson simple
- Les sous-entendus : rire en écrivant, sans perdre la tendresse
- La ligne de trop : l’histoire des tomates et la mémoire des concerts
- De la chambre au studio : l’intimité qui se transforme en tension
- Le mythe de la télépathie, ou l’art du travail invisible
- Pourquoi cette chanson-là continue de nous parler
- Lennon, McCartney : une histoire d’amour au sens rock du terme
Woolton, 1957 : le jour où l’on se reconnaît
On peut imaginer la scène comme un film d’époque, et ce n’est pas un hasard : on la rejoue mentalement parce qu’elle contient déjà tous les archétypes. La chaleur, les stands, l’odeur sucrée, les jeux, les adultes qui sourient, et au milieu de tout ça un groupe de skiffle, The Quarrymen, qui fait du bruit avec des moyens de fortune. Lennon, 16 ans, tient la scène comme on tient une bagarre : un peu de défi, un peu de comédie, beaucoup d’instinct. Il chante, il joue, il fait le malin, il occupe l’espace. McCartney, 15 ans, n’est pas encore « Paul McCartney » ; il est un garçon qui a déjà la musique en tête comme une obsession pratique, une discipline presque artisanale. Il écoute et il note mentalement : ce qui marche, ce qui ne marche pas, ce qu’on pourrait améliorer.
Puis vient le moment crucial : l’introduction. Un ami commun, Ivan Vaughan, sert de pont. Et là, la scène bascule dans quelque chose de très concret, très peu romantique : une sorte d’audition improvisée, un test. McCartney prend une guitare et joue, entre autres, un morceau qui va rester dans la légende parce qu’il dit tout de lui : « Twenty Flight Rock ». Ce n’est pas seulement l’effet de surprise – le gamin connaît les accords, les paroles, il a une assurance technique. C’est ce que ça raconte : Paul est déjà un musicien qui travaille. Il sait que l’impression se fabrique. Il sait que, dans ce monde-là, le talent doit se prouver vite, sans s’excuser.
Lennon, lui, n’est pas dupe. Il perçoit immédiatement le danger : ce petit est bon, et il est bon d’une manière qui peut menacer son statut. Et c’est là que Lennon fait preuve d’une intelligence rare chez un adolescent : il accepte le danger. Il comprend que l’ego, dans un groupe, est une ressource autant qu’un poison. Il comprend que s’il veut aller loin, il doit s’entourer de gens qui peuvent le dépasser sur certains terrains. C’est le premier geste « adulte » de Lennon dans l’histoire des Beatles : admettre qu’il a besoin d’un autre cerveau.
Cette rencontre n’est pas un coup de foudre sentimental. C’est un coup de foudre de métier. Deux garçons qui comprennent que, ensemble, ils peuvent créer une troisième entité : The Beatles avant même que le nom existe vraiment.
Deux enfances fissurées : quand la musique sert de langue commune
Si Lennon et McCartney s’aimantent si violemment, ce n’est pas seulement parce qu’ils aiment Little Richard, Chuck Berry ou le rhythm’n’blues importé d’Amérique. C’est aussi parce qu’ils se ressemblent là où on ne s’avoue pas qu’on se ressemble : dans la faille.
Il faut le dire sans psychanalyse de comptoir, mais sans l’édulcorer : ce sont deux adolescents marqués par des pertes qui laissent un goût métallique dans la bouche. McCartney a perdu sa mère, Mary, encore jeune. Lennon perdra la sienne, Julia, peu après leur rencontre. Même avant ce drame, John vit déjà une forme d’abandon : père absent, mère intermittente, et cette sensation d’être hébergé plutôt qu’élevé. Ils n’en font pas un sujet. Ils n’ont pas l’époque pour ça. Dans l’Angleterre de l’après-guerre, on serre les dents et on avance.
Mais la musique, elle, sait parler à la place. Elle offre un espace où l’on peut être tendre sans se ridiculiser, mélancolique sans avouer qu’on l’est, intense sans donner l’impression de quémander de l’amour. Cette pudeur-là, on la retrouvera plus tard dans les chansons : sous les refrains ensoleillés, il y a souvent une ombre, une inquiétude, une tension.
Leur lien se nourrit aussi d’un autre facteur, très simple : ils ont besoin d’un témoin. Un témoin de leur ambition, de leur solitude, de leur désir d’échapper à Liverpool sans renier Liverpool. L’un et l’autre comprennent que la musique n’est pas un hobby. C’est une sortie de secours. Et quand deux garçons découvrent qu’ils partagent la même sortie de secours, ils bâtissent une alliance.
Menlove Avenue : la chambre comme laboratoire
On imagine souvent les grands tournants de la pop dans des studios prestigieux, sous des néons, entourés d’ingénieurs du son. La vérité, c’est que beaucoup de choses commencent dans des chambres. Des pièces trop petites. Des lits qui grincent. Des guitares qui se cognent. Des coudes qui s’entrechoquent. Une intimité presque comique, loin de l’épopée.
McCartney, des années plus tard, décrira cette atmosphère avec une nostalgie précise : la chambre d’un ami, c’est un cocon, un endroit où tout est à portée de main, un espace où l’on se sent protégé. Il évoque ce confort de « chambre de garçon » comme un lieu où l’on peut s’absorber dans la musique sans se soucier du monde. Et il ajoute un détail très physique, presque burlesque : s’asseoir côte à côte sur un lit avec deux guitares, c’est s’exposer à une chorégraphie maladroite ; les manches se heurtent, les instruments s’entrechoquent. La création a parfois la grâce d’un meuble trop étroit.
Ce décor compte plus qu’on ne le croit. Parce qu’il fabrique une méthode. Lennon et McCartney apprennent à écrire dans la proximité, à terminer les phrases de l’autre, à réagir au quart de tour. Ils jouent, ils reprennent, ils rient, ils se moquent, ils s’encouragent, ils se challengent. Le partenariat Lennon-McCartney se construit comme ça : dans une alternance de sérieux et de gaminerie, de discipline et d’improvisation.
On dit souvent qu’ils avaient une compréhension « télépathique ». Le mot est séduisant, mais il masque une réalité plus rude : cette compréhension se travaille. Elle naît d’heures passées à écouter les mêmes disques, à voler les mêmes recettes, à décortiquer les mêmes progressions d’accords, à s’entraîner à être efficaces. Leur « télépathie » est une compétence.
Et surtout, elle est rendue possible par un pacte implicite : dans cette chambre, l’ego n’a pas le dernier mot. Il existe, bien sûr. Il fulmine, il se pique, il s’agace. Mais il se plie à une priorité : faire une chanson meilleure que la précédente.
Lennon-McCartney : l’alchimie, la rivalité, la discipline
Ce qui fait la force de John Lennon et Paul McCartney, c’est qu’ils ne se doublent pas : ils se complètent en se contrariant. Ils ont des qualités opposées qui, au lieu de s’annuler, se renforcent.
McCartney est souvent l’architecte : il pense en termes de structure, de mélodie, de finition. Il a ce côté « artisan de luxe » : il veut que la chanson tienne debout, qu’elle séduise, qu’elle soit chantable. Lennon, lui, apporte l’aspérité, le mordant, la manière de poser une phrase comme une provocation. Il a un flair pour le rythme des mots, pour l’angle qui blesse ou qui fait rire. Il aime l’inattendu, l’absurde, la cruauté parfois.
Quand ils écrivent ensemble, ils ne fusionnent pas dans une harmonie molle : ils se poussent. Ils s’impressionnent. Ils se surveillent. Chacun veut être celui qui a eu l’idée décisive. Cette compétition est une énergie. Elle explique pourquoi, au début, ils peuvent écrire sur des thèmes très simples – l’amour adolescent, la conquête, la jalousie – tout en donnant l’impression d’inventer une nouvelle pop. Parce que la simplicité n’est pas la facilité : c’est une forme de précision.
Dans les premières années des Beatles, l’essentiel est là : faire des chansons qui frappent vite, qui se retiennent, qui s’imposent. Mais à mesure que le groupe grandit, que les studios deviennent des terrains de jeu, que la culture change, Lennon et McCartney élargissent leur palette. Ils cessent d’écrire seulement « pour plaire ». Ils écrivent aussi pour s’amuser, pour surprendre, pour se raconter à demi-mot, pour construire un monde.
C’est là que leur humour devient crucial. Pas l’humour de la blague appuyée, mais celui du clin d’œil, de la double lecture, du sous-entendu. Ils apprennent à glisser des sourires dans des chansons qui, en surface, restent accessibles à tous.
1967 : quand la pop se déguise en théâtre
Arrive 1967, ce grand moment où la pop se met à croire qu’elle peut tout faire : être psychédélique, être conceptuelle, être narrative, être un spectacle total. Les Beatles, qui ont déjà cessé de tourner, disposent d’un luxe rare : du temps et un studio. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band n’est pas seulement un album ; c’est une mise en scène. Une manière de se masquer pour se libérer.
Dans ce contexte, l’idée d’écrire une chanson pour Ringo Starr devient plus qu’une tradition sympathique. C’est un dispositif dramatique. Ringo n’est pas seulement le batteur ; il devient un personnage, une voix au milieu de l’opérette. Il doit incarner une sorte d’ami accessible, celui qui parle au public sans hauteur, celui qui fait le lien.
Lennon et McCartney le comprennent très bien. Ils savent que Ringo a une chaleur particulière : une voix qui n’écrase pas, qui ne cherche pas à dominer. Une voix qui met à l’aise. Ils savent aussi qu’il a une tessiture limitée, et ils travaillent avec cette contrainte comme avec une couleur. Dans le rock, les contraintes font souvent les meilleures idées.
C’est ainsi qu’ils écrivent « With a Little Help from My Friends », cette chanson dont la force est d’avoir l’air évidente. Elle s’écoute comme une conversation amicale, un jeu de questions-réponses, une confession légère. Mais derrière cette légèreté, il y a une mécanique parfaite : chaque phrase est pensée pour que Ringo puisse la porter, chaque question est calibrée pour être à la fois innocente et légèrement équivoque, chaque montée finale ressemble à une petite victoire.
La chanson n’est pas seulement un « numéro de Ringo ». C’est un manifeste discret : les Beatles sont un groupe, un collectif, une bande. Dans un album qui joue à être une troupe imaginaire, cette chanson rappelle la réalité : sans les autres, on ne tient pas.
« With a Little Help from My Friends » : la science de la chanson simple
La beauté de With a Little Help from My Friends, c’est qu’elle se présente comme un morceau de camaraderie, presque comme un toast porté au milieu d’une soirée. Pourtant, si l’on écoute attentivement, tout est construction.
Le principe est théâtral : une voix principale, celle de Ringo, qui pose des questions existentielles à hauteur d’homme, et un chœur – les autres Beatles – qui répond comme un groupe d’amis qui ne juge pas, qui encourage, qui soutient. Cette structure en questions-réponses a un effet immédiat : elle implique l’auditeur. On ne reçoit pas la chanson passivement. On est interpellé. On se sent inclus.
Musicalement, la chanson avance comme un sourire qui se transforme progressivement en élan. Au début, tout est dans la proximité : un ton presque parlé, une mélodie confortable. Puis vient le moment où la chanson prend son envol, où l’on monte, où l’on ose. Et la fameuse note finale, tenue, peut se lire comme une métaphore : Ringo qui s’autorise à aller plus haut que son naturel, poussé par la présence des autres. Le message du texte devient un geste musical.
Il y a aussi, dans ce morceau, une forme de sagesse pop : parler de solitude, de doute, de besoin d’aide, sans se vautrer dans le pathos. Les Beatles, à ce moment-là, sont au sommet de leur pouvoir culturel. Ils pourraient être triomphants, écrasants. Au lieu de ça, ils mettent en avant une vulnérabilité. Mais une vulnérabilité souriante, presque pudique. Ce n’est pas « je suis brisé ». C’est « je fais comme je peux, et je m’en sors grâce à mes amis ».
On comprend pourquoi la chanson est devenue un standard mondial. Elle dépasse son contexte. Elle est l’équivalent sonore d’un remède simple, d’un geste de soin : un bouillon chaud, une main sur l’épaule. Elle a traversé les décennies parce qu’elle parle de quelque chose de plus solide que les modes : la nécessité des autres.
Les sous-entendus : rire en écrivant, sans perdre la tendresse
La légende raconte que Lennon et McCartney riaient en écrivant certains vers. Et ce n’est pas un détail folklorique : c’est un trait de leur génie. Leur humour n’est pas séparé de leur émotion ; il la protège, il la rend acceptable.
Dans With a Little Help from My Friends, il y a une ligne devenue célèbre, parce qu’elle ouvre une porte à l’interprétation. Une question sur ce qu’on « voit quand on éteint la lumière », suivie d’une réponse qui laisse planer un sous-entendu. McCartney, plus tard, dira en substance qu’il se souvient d’avoir gloussé avec John en écrivant ce passage, comme deux adolescents qui se permettent une blague un peu osée en plein milieu d’une chanson destinée à être chantée par leur batteur, personnage « gentil » du groupe.
Ce rire est important. Il rappelle que les Beatles, même au cœur de leur période la plus ambitieuse, restent des gars de Liverpool avec un humour de garçons, un goût pour le double sens. Ils savent que le public n’entendra pas tous la même chose. Ils savent que certaines personnes prendront la phrase au premier degré, d’autres y verront une allusion sexuelle, d’autres encore se contenteront de ressentir une complicité.
C’est là une des grandes forces du partenariat Lennon-McCartney : écrire des chansons à plusieurs étages, où l’on peut habiter selon son âge, son expérience, son degré d’attention. La pop devient un espace démocratique : chacun y trouve son niveau.
La ligne de trop : l’histoire des tomates et la mémoire des concerts
Et puis il y a l’anecdote, celle qui transforme une chanson chaleureuse en petite leçon d’histoire Beatles. À l’origine, Ringo Starr refuse de chanter une ligne. Pas parce qu’elle est trop difficile, pas parce qu’elle est trop intime : parce qu’elle convoque un traumatisme de scène.
La phrase, dans sa version initiale, demandait en gros : « Que ferais-tu si je chantais faux ? Te lèverais-tu pour me lancer des tomates ? » Sur le papier, c’est une blague. Une blague de music-hall. Un clin d’œil à l’idée du chanteur hué. Sauf que Ringo, lui, a encore dans le corps la mémoire des tournées : ces années où les Beatles étaient littéralement bombardés de projectiles divers, jouets et friandises, parce que le public hurlait plus fort qu’eux et que l’époque ne connaissait pas encore les codes de sécurité des concerts modernes.
Ringo ne veut pas réactiver ça. Il ne veut pas mettre dans la bouche du public une idée qui pourrait se matérialiser. Il y a là quelque chose de très concret, de très humain : une superstition de musicien, mais aussi une protection. Starr impose donc une modification. La chanson ne parlera pas de tomates. Elle dira plutôt : « Te lèverais-tu pour sortir ? » Ce n’est plus la violence burlesque du lancer. C’est la crainte plus intime du rejet, de l’abandon.
Et, sans doute, le morceau y gagne. Parce que ce changement déplace la chanson : on passe d’un gag visuel à une blessure émotionnelle. « Me lancer des tomates », c’est drôle. « Me laisser seul en partant », c’est universel. Ringo, en refusant la blague, rend la chanson plus vraie.
Ce détail raconte aussi autre chose : les Beatles ne sont pas un bloc figé. Même dans un groupe dominé par deux auteurs-compositeurs, un troisième membre peut dire non. Starr, souvent perçu comme le « gentil », sait mettre une limite. Il protège sa dignité. Et ce geste devient partie intégrante d’un classique.
De la chambre au studio : l’intimité qui se transforme en tension
Quand on regarde, des décennies plus tard, des images des Beatles à la fin des années 60, notamment dans The Beatles: Get Back de Peter Jackson, on est frappé par un paradoxe : on y voit à la fois la fatigue d’un groupe qui s’effiloche et la persistance d’une magie de travail.
Le documentaire montre des journées de janvier 1969 où l’on tente de fabriquer un projet en temps réel, sous pression, avec des caméras. C’est l’inverse de la chambre de Menlove Avenue. Là où, jadis, Lennon et McCartney pouvaient tâtonner sans témoin, ici tout est enregistré, tout est visible. L’intimité devient spectacle. Et dans ce contexte, chaque micro-tension prend un relief énorme.
Pourtant, même au bord de la rupture, on voit réapparaître les réflexes anciens : Lennon qui lance une idée, McCartney qui la structure ; McCartney qui insiste, Lennon qui ironise ; des moments où, soudain, une chanson prend forme sous nos yeux comme si la décennie précédente n’avait jamais cessé. C’est ça, le plus poignant : constater que la machine créative fonctionne encore, par à-coups, même quand le lien humain s’abîme.
Get Back révèle aussi la transformation du pouvoir interne. McCartney apparaît souvent comme celui qui porte le projet, qui veut maintenir le groupe en mouvement. Lennon semble plus distant, parfois ailleurs, parfois lumineux, parfois absent. On peut débattre des raisons, des contextes, des douleurs personnelles, des dépendances, des amours, des rancœurs. Mais l’essentiel est là : la relation Lennon-McCartney n’est plus la même que dans la chambre d’Aunt Mimi. Le duo est toujours un duo, mais l’équilibre a changé.
Et c’est précisément pour ça que l’on repense à With a Little Help from My Friends : cette chanson de 1967, conçue comme un manifeste de camaraderie, prend une couleur mélancolique quand on sait ce qui arrive ensuite. Comme si les Beatles, au sommet, avaient déjà écrit leur propre nostalgie.
Le mythe de la télépathie, ou l’art du travail invisible
On revient toujours à ce mot : télépathie. Il fait rêver parce qu’il suggère que le génie est un don mystique. Mais si Lennon et McCartney semblent se comprendre sans parler, c’est d’abord parce qu’ils ont passé des milliers d’heures à parler le même dialecte musical. Ils ont ingéré les mêmes chansons. Ils ont appris les mêmes tours. Ils ont répété les mêmes schémas jusqu’à ce qu’ils deviennent instinctifs.
Leur miracle n’est pas l’inspiration, c’est la capacité à transformer l’inspiration en œuvre finie. Beaucoup de musiciens ont des éclairs. Peu savent les discipliner. Lennon et McCartney, ensemble, y parviennent parce qu’ils se servent mutuellement de filtre : l’un empêche l’autre de se satisfaire d’une idée moyenne. L’un pousse l’autre à aller au bout.
Dans cette dynamique, la chambre de 1958 ou 1959 et le studio de 1967 sont deux versions d’un même lieu : un espace où l’on peut tester, échouer, recommencer. Ce qui change, c’est le poids du monde autour. Plus les Beatles deviennent grands, plus les chansons sont attendues, commentées, interprétées. Plus l’acte d’écrire se charge d’un enjeu qui n’existait pas au départ.
Et c’est peut-être là le cœur du drame Beatles : l’instrument qui les a sauvés au début – l’écriture à deux – devient, à la fin, un champ de bataille symbolique. Qui dirige ? Qui décide ? Qui est le vrai auteur ? Qui est le moteur ? Ces questions, à l’échelle d’un groupe planétaire, deviennent toxiques.
Pourquoi cette chanson-là continue de nous parler
With a Little Help from My Friends n’est pas seulement un morceau agréable. C’est un objet qui condense l’ADN des Beatles : l’humour, la tendresse, la science mélodique, l’intelligence de la simplicité, la capacité à écrire pour un personnage, et cette manière unique de faire passer une émotion réelle sous des habits de chanson populaire.
Elle raconte aussi quelque chose de précieux sur Lennon et McCartney : leur capacité à écrire non pas seulement pour eux, mais pour les autres. À se mettre au service d’une voix différente. À comprendre que le génie, parfois, consiste à s’effacer. Quand ils écrivent pour Ringo, ils ne cherchent pas à montrer qu’ils sont brillants. Ils cherchent à faire briller leur ami.
Et ce geste, en 1967, est d’autant plus beau qu’il arrive au moment où les Beatles sont en train de se transformer en mythes vivants. Ils pourraient se figer dans la grandeur. Au lieu de ça, ils fabriquent une chanson qui dit : « Je ne suis pas seul. » C’est presque une phrase d’enfant, et c’est précisément pour ça que c’est fort.
On peut écouter cette chanson à 15 ans, à 30 ans, à 60 ans, et y entendre des choses différentes. À 15 ans, on y entend un hymne à la bande. À 30, on y entend une manière de tenir debout au milieu du chaos. À 60, on y entend le souvenir d’un monde où les amis étaient un refuge. C’est le propre des grandes chansons : elles vieillissent avec nous, sans se démoder.
Lennon, McCartney : une histoire d’amour au sens rock du terme
Le rock n’est pas tendre avec les duos. Il adore les créer et il adore les détruire. Il aime la tension parce qu’elle produit des étincelles. Lennon et McCartney sont peut-être le duo le plus emblématique de cette logique : un partenariat qui a révolutionné la musique populaire, puis une séparation qui est devenue un traumatisme collectif.
Mais si l’on veut être juste, il faut résister à la tentation de lire leur histoire comme un roman simple. Il y a eu de l’amour, oui, dans un sens large, dans un sens rock : une loyauté, une fascination, une jalousie, une admiration. Il y a eu de la cruauté aussi, des moments où l’ego prend le dessus, où la blessure devient arme.
Ce qui demeure, au-delà des récits, ce sont les chansons. Elles sont la preuve que, pendant un temps, deux garçons de Liverpool ont trouvé une fréquence commune. Une manière d’assembler des mots et des notes qui a redessiné la carte du possible. Et parmi ces chansons, il y en a une qui, sous ses airs de comptine amicale, résume tout : With a Little Help from My Friends. Parce qu’elle dit, sans grand discours, la vérité la plus simple du duo Lennon-McCartney : on ne fait pas ça seul. On le fait à deux. On le fait en se tenant. On le fait en riant. On le fait en se disputant. Et, parfois, on le fait en changeant une histoire de tomates pour qu’elle devienne une histoire de cœur.
