On a longtemps vendu les Beatles comme une évidence : quatre garçons, une montée en flèche, et l’histoire réglée comme un métronome. Sauf que, derrière le vacarme de la Beatlemania, la machine a toussé. 1966 : tournées devenues émeutes, menaces, fatigue, et cette peur sourde — et si le monde passait déjà à autre chose ? Au cœur de ce vertige, Paul McCartney tient la lampe allumée. Pas un optimisme de carte postale, mais une discipline : convertir la pression en travail, la peur en mélodie, le doute en ambition. Sur sa route, il croise des rivaux qui stimulent (Dylan, les Beach Boys) et une menace joyeuse, James Brown, volcan scénique qui rappelle à tous ce qu’est l’électricité. Les Beatles, eux, choisissent une autre arme : le studio, ses grooves qui se raffinent, ses cuivres qui racontent, ses chansons qui mutent jusqu’à Rubber Soul et Revolver. Reste la question qui griffe : comment rester un groupe quand le sommet devient un champ de tension, en 1968, et que chacun tire la couverture ? Plongée dans une trajectoire cabossée où l’optimisme, chez McCartney, agit comme une stratégie de survie — et où la grandeur, loin d’être un don, se fabrique à coups de décisions.
On raconte souvent l’histoire des Beatles comme on raconte un conte de fées industriel : quatre garçons, une île, une décennie, et une courbe de succès qui monte comme un graphique de bourse en pleine euphorie. Sauf que la réalité, comme toujours, a des angles. Des soirs de doute, des matins de gueule de bois, des après-midis où l’on se demande si le monde n’est pas déjà en train de se lasser. La Beatlemania a donné l’illusion d’une évidence. Mais même l’évidence, quand elle dure, finit par grincer.
Le paradoxe, c’est que ce grincement-là a nourri la légende. L’ascension des Beatles n’a pas été linéaire, parce qu’aucune aventure humaine ne l’est. Il y a eu des moments d’adrénaline absolue et des instants de pression qui vous tordent le ventre. Il y a eu des périodes où l’on se sent invincible et des heures où l’on se surprend à vérifier, presque honteux, si l’on mérite vraiment tout ce bruit. Et au milieu de ce chaos, il y a eu un moteur discret mais constant : Paul McCartney et sa manière quasi obstinée de croire, coûte que coûte, que la crème remonte toujours à la surface.
C’est une croyance qui peut agacer, comme toutes les certitudes. Elle peut ressembler à une posture de professionnel, au sourire de façade d’un garçon trop bien élevé pour laisser paraître la panique. Mais chez McCartney, cette foi-là n’a rien d’un vernis. C’est une énergie. Un réflexe de survie. Une politique intérieure. Quand tout se tend, Paul détend. Quand la peur rampe sous la porte, il allume une lumière. Cela ne veut pas dire qu’il ne doute jamais. Cela veut dire qu’il refuse de laisser le doute décider à sa place.
Sommaire
- L’optimisme de Paul McCartney : une arme plus tranchante qu’un médiator
- 1966 : quand la machine Beatles se met à tousser
- Rivalités et stimulations : l’époque où les géants se surveillent du coin de l’œil
- James Brown : la menace joyeuse qui rappelle à tout le monde ce qu’est l’électricité
- Le choc T.A.M.I Show : quand même les Rolling Stones se sentent petits
- Quand la soul s’infiltre chez les Beatles : groove, cuivres et identité mouvante
- Revolver, Rubber Soul, et la question qui tue : si ce n’est pas bon, alors qui l’est ?
- La vraie victoire : devenir plus qu’un groupe, devenir un langage
- 1968 : le sommet est aussi un endroit où l’on peut se perdre
- Le regard rétrospectif de McCartney : entre lucidité et affection pour son propre passé
- Pourquoi la crème remonte encore : la survie d’un son et d’une idée
- L’optimisme comme discipline, la grandeur comme conséquence
L’optimisme de Paul McCartney : une arme plus tranchante qu’un médiator
On sous-estime souvent le rôle psychologique d’un groupe. On parle des chansons, des guitares, des harmonies, des innovations en studio, des pochettes, des cheveux, des slogans, des procès. Mais un groupe, c’est aussi une petite société, avec ses humeurs, ses fragilités, ses tempéraments incompatibles qu’il faut pourtant faire cohabiter. Les Beatles ont été une grande machine musicale, mais ils ont aussi été un organisme vivant, sujet à l’angoisse, à la fatigue, à l’égo, au vertige de la célébrité. Dans un tel organisme, la personne qui “tient” le moral est parfois aussi importante que la personne qui écrit le refrain.
Paul McCartney n’a pas été le seul moteur créatif, mais il a souvent été le stabilisateur. Là où John Lennon pouvait se laisser aspirer par une noirceur lucide, où George Harrison pouvait ruminer son sentiment d’être sous-estimé, où Ringo Starr pouvait se retrouver coincé entre les lignes de front, Paul avait cette capacité presque insolente de garder la tête hors de l’eau. Ce n’est pas qu’il niait la pression : il la transformait. Il la convertissait en travail, en mélodie, en rythme, en solution.
Il y a dans l’écriture de McCartney une manière de requalifier la douleur. Dans son recueil Blackbird Singing, il a couché quelques lignes qui résument cette alchimie : « La tristesse n’est pas la tristesse. C’est le bonheur en veste noire. Les larmes ne sont pas des larmes. Ce sont des boules de rire trempées dans le sel. La mort n’est pas la mort. C’est la vie qui a sauté d’une haute falaise. » C’est du McCartney pur jus : une façon de prendre le pire et de le retourner comme un gant, de trouver dans l’ombre une matière à lumière.
Ce genre de philosophie n’est pas qu’un joli texte. C’est une posture existentielle. Et quand on vit sous le microscope mondial, quand on reçoit des menaces, quand chaque geste déclenche une hystérie, quand la moindre expérimentation artistique est un pari avec votre empire, cette posture peut littéralement sauver un groupe. La légende veut que les Beatles aient toujours su qu’ils étaient les meilleurs. La vérité, plus intéressante, c’est qu’ils ont parfois dû se le rappeler. Et Paul a souvent été celui qui disait : on continue, on avance, on ne se replie pas.
1966 : quand la machine Beatles se met à tousser
Il est facile, aujourd’hui, de regarder la discographie des Beatles et d’y voir une suite d’évidences géniales. Mais replacer tout ça dans son époque, c’est comprendre que chaque pas en avant était un pas sur une corde raide. L’année 1966 est un point de bascule. Pas parce que les chansons cessent d’être bonnes — au contraire — mais parce que l’environnement devient toxique. La popularité, ce monstre que tout le monde rêve de nourrir, commence à montrer ses dents.
À ce moment-là, le groupe est déjà un phénomène planétaire. Les concerts sont devenus des émeutes joyeuses où l’on n’entend plus la musique. Les tournées ressemblent à des transferts de prisonniers célèbres : hôtels bouclés, couloirs surveillés, sécurité permanente. Les Beatles sont riches, adulés, intouchables… et pourtant, ils sont vulnérables. Ils sont vulnérables parce que l’idolâtrie peut se retourner. Parce que le public, quand il ne comprend plus, peut punir. Parce qu’une phrase, sortie de son contexte, peut devenir un incendie. Parce que le monde n’aime pas qu’on lui échappe.
Cette tension-là nourrit la décision la plus déterminante de leur carrière : arrêter de tourner. Le studio devient un refuge, mais aussi un terrain de guerre intérieure, parce qu’en s’enfermant, on se retrouve face à soi-même. On n’a plus l’excuse de la foule. On n’a plus l’énergie du live. On a le silence, les bandes, les instruments, les idées. Et on a cette question : est-ce qu’on est encore désirés ? Est-ce que le monde a déjà commencé à passer à autre chose ?
Dans l’entourage du groupe, certains ont senti très tôt des frémissements. Le manager Brian Epstein, homme élégant et anxieux, savait que l’industrie est une bête capricieuse. Et George Martin, leur producteur, n’était pas du genre à s’aveugler par la mythologie. Ils ont tous, à un moment ou à un autre, perçu que la ferveur pouvait se tasser, que la nouveauté pouvait s’user, que l’invincibilité pouvait être une illusion. Ce n’était pas une chute, c’était une alerte. Et une alerte, quand on est intelligent, sert à se réinventer.
C’est là que la confiance de Paul McCartney devient un élément crucial. Parce que, face à l’idée que “ça pourrait s’arrêter”, il n’a pas répondu par la panique. Il a répondu par l’ambition. Il a répondu par la création. Il a répondu par cette intuition presque arrogante que, si l’on travaille assez, si l’on vise assez haut, si l’on se met en danger artistiquement, alors non seulement on survivra, mais on deviendra indispensable.
Rivalités et stimulations : l’époque où les géants se surveillent du coin de l’œil
Les Beatles ne sont pas apparus dans un désert. Ils ont émergé dans une décennie où les génies semblaient pousser comme des mauvaises herbes. La mythologie pop aime fabriquer des rois solitaires, mais les années soixante ressemblent plutôt à un banquet où les grands noms se répondent. Bob Dylan change la manière d’écrire en musique populaire, les Beach Boys prouvent que la sophistication harmonique peut devenir mainstream, et l’Amérique continue de produire des forces naturelles qui n’ont pas besoin de justification.
Dans ce contexte, croire en sa propre grandeur n’est pas automatique. C’est une lutte. Et ce qui est fascinant chez les Beatles, c’est qu’ils ont été des fans. Des fans authentiques. Des types qui, malgré leur statut, pouvaient encore être impressionnés, jaloux, stimulés. On les imagine facilement en conquérants, mais ils ont aussi été des apprentis permanents. Ils regardaient ailleurs. Ils écoutaient. Ils comparaient. Ils se demandaient : est-ce qu’on peut faire mieux ? Est-ce qu’on peut surprendre davantage ?
Cette lucidité a deux effets. D’abord, elle empêche de s’endormir. Ensuite, elle nourrit une tension productive : le besoin de se dépasser. Les Beatles ont souvent été décrits comme des révolutionnaires, mais on oublie qu’ils ont aussi été des compétiteurs. Non pas au sens vulgaire du terme, mais au sens où ils prenaient la musique au sérieux, comme un sport de haut niveau. Quand quelqu’un sortait une œuvre impressionnante, ils ne disaient pas seulement “bravo”. Ils disaient : “à nous de jouer”.
Et pourtant, même chez les champions, il y a des moments où le cerveau vous trahit. Où l’on se demande, presque en secret : suis-je vraiment à la hauteur de ce qu’on dit de moi ? McCartney l’a reconnu un jour, avec cette manière très britannique de dédramatiser : tout le monde a ces instants de vertige, où l’on se demande si l’on est aussi bon que la rumeur le prétend. Et puis, aussitôt, il se traite lui-même d’idiot d’y penser. Parce qu’il sait que ce dialogue intérieur est une impasse. Qu’essayer de convaincre quelqu’un que les Beatles n’étaient “pas si bons” serait une conversation absurde, une sorte de théâtre de mauvaise foi où l’histoire, elle, a déjà tranché.
Mais le fait même qu’il en parle est intéressant : cela signifie que le doute existe, ne serait-ce qu’en filigrane. Et c’est précisément ce filigrane qui rend leur grandeur moins mécanique, plus humaine, plus touchante.
James Brown : la menace joyeuse qui rappelle à tout le monde ce qu’est l’électricité
Il y a une catégorie d’artistes qui rendent les autres meilleurs simplement en existant. Pas parce qu’ils “influencent” au sens esthétique du terme, mais parce qu’ils posent un standard d’intensité. Vous pouvez avoir les meilleures chansons du monde : si quelqu’un, à côté, transforme une scène en volcan, vous êtes obligé de vous repositionner. James Brown était de cette race. Un étalon. Une centrale nucléaire en costume.
On peut comprendre, dès lors, pourquoi Paul McCartney a pu, à certains moments, ressentir un frisson de comparaison. “Mettez-nous face à James Brown, disque contre disque, il est forcément plus brûlant, parce que c’est James Brown.” Cette phrase dit beaucoup. Elle dit l’admiration, bien sûr. Elle dit la lucidité : Brown n’est pas seulement un chanteur, c’est une force scénique. Elle dit aussi quelque chose de plus rare : la capacité, chez McCartney, à concéder la supériorité d’un autre dans un domaine précis sans que cela ne diminue son propre orgueil artistique. Ce n’est pas de la modestie affectée. C’est de l’intelligence.
Car le champ de bataille n’était pas le même. Sur scène, Brown était un dieu païen, un prêtre du groove, un homme qui transformait chaque seconde en sueur sacrée. Les Beatles, eux, étaient devenus autre chose. Ils avaient été un groupe de scène excellent à leurs débuts, mais la Beatlemania a tordu le rapport au live. Le vacarme des salles a avalé la musique. La performance est devenue un symbole plus qu’un moment sonore. Et très vite, les Beatles ont déplacé leur puissance ailleurs : dans le studio, dans l’écriture, dans l’idée même de ce qu’une chanson pop peut contenir.
La confrontation imaginaire avec James Brown éclaire donc un point essentiel : la grandeur des Beatles ne se mesure pas seulement en décibels scéniques. Elle se mesure en capacité de transformation culturelle. Brown pouvait brûler une salle ; les Beatles pouvaient changer la température de l’époque.
Le choc T.A.M.I Show : quand même les Rolling Stones se sentent petits
Il existe une scène, racontée comme une légende de coulisses, qui résume l’effet Brown sur les jeunes loups britanniques. Un soir de 1964, sur un plateau américain, James Brown vient de livrer une performance qui ressemble à une exécution publique de la tiédeur. Il quitte la scène après avoir tout donné. Et derrière, il y a les Rolling Stones qui doivent passer. Imaginez le vertige : vous êtes un groupe déjà célèbre, déjà sûr de son charme dangereux, et vous devez succéder à une tornade.
On raconte que Mick Jagger, ce futur maître de la scène, aurait été saisi d’une peur presque enfantine. On raconte qu’il aurait fallu qu’un artiste plus installé vienne le secouer, lui dire d’aller faire “de son mieux”. Qu’il n’y avait pas de honte à survivre à une telle comparaison, parce que personne ne “gagne” contre Brown ce soir-là. Mais la leçon est là : si vous voulez conquérir l’Amérique, vous ne pouvez pas arriver avec une énergie de salon. Vous devez être capable de rivaliser avec les forces locales, avec ces monstres de présence qui font passer le reste pour un exercice scolaire.
Ce n’est pas seulement une anecdote croustillante. C’est un rappel historique : la British Invasion, pour triompher, a dû se durcir. Elle a dû apprendre à parler américain sur scène, à comprendre l’électricité du rhythm’n’blues, à absorber cette brutalité rythmique qui ne s’excuse pas. Et au sommet de cette brutalité élégante, il y avait James Brown.
Les Beatles, dans cette histoire, ne sont pas des élèves qui copient. Ils sont des artistes qui observent et qui choisissent leur réponse. Leur réponse n’a pas été de devenir Brown. Leur réponse a été d’élargir le champ, de prouver qu’on peut être moins “explosif” sur scène et pourtant plus radical dans la façon d’écrire, d’arranger, d’enregistrer. Et c’est là que se joue la différence entre l’influence et la compétition : Brown les pousse, mais ils ne l’imitent pas. Ils trouvent leur propre sortie de secours.
Quand la soul s’infiltre chez les Beatles : groove, cuivres et identité mouvante
Réduire l’impact de James Brown sur les groupes britanniques à une simple question de danse ou de charisme serait une erreur. L’influence la plus profonde est parfois souterraine. Elle passe par le rythme, par le placement, par cette manière de faire “tomber” une chanson sur ses appuis. Les Beatles n’ont jamais été un groupe de funk au sens strict, mais ils ont compris très tôt que le rythme est un langage, et que ce langage pouvait se raffiner.
Écoutez leur évolution entre le début des sixties et l’époque Rubber Soul / Revolver : on entend un groupe qui apprend à respirer autrement. Les grooves deviennent plus souples, plus insinuants. Les basses de Paul McCartney prennent une importance mélodique, mais aussi physique. Elles ne se contentent pas de soutenir : elles dansent. Elles dialoguent avec la batterie de Ringo Starr d’une manière de plus en plus “noire”, au sens musical, c’est-à-dire au sens où le corps est convoqué.
Les cuivres, eux, deviennent un outil narratif. Ils ne sont pas là pour faire joli, mais pour installer une couleur, une tension, une énergie. Les Beatles ne se contentent plus d’être un groupe de guitares. Ils deviennent un atelier sonore où chaque instrument est un personnage. Et ce glissement-là, on peut le lire comme une réponse indirecte à l’Amérique : vous avez la scène, nous avons le studio. Vous avez la transe immédiate, nous avons la mutation lente. Vous avez l’urgence, nous avons la précision.
Ce qui est fascinant, c’est que cette sophistication ne les rend pas froids. Au contraire, elle les rend plus expressifs. Quand ils injectent des éléments de soul, ils ne le font pas pour “faire genre”. Ils le font parce que ça sert la chanson. Parce que ça ouvre une porte émotionnelle. Parce que ça donne de la chair. Et cela rejoint une idée fondamentale : chez les Beatles, l’expérimentation n’est pas un exercice intellectuel. C’est une quête de sensation.
Revolver, Rubber Soul, et la question qui tue : si ce n’est pas bon, alors qui l’est ?
Il y a une phrase attribuée à McCartney qui résume une forme de logique implacable : si des albums comme Revolver ou Rubber Soul ne sont pas “bons”, alors qui a déjà été bon ? C’est une manière de couper court aux débats de mauvaise foi. Parce qu’il y a, dans certaines discussions, une tentation moderne de relativiser tout, de réduire les monuments à des accidents de nostalgie, de prétendre que l’histoire a exagéré.
Sauf que certains disques résistent à la relativisation. Ils résistent parce qu’ils continuent de fonctionner. Parce qu’ils continuent d’émouvoir. Parce qu’ils continuent d’inspirer. Parce qu’ils continuent de sonner vivants. Vous pouvez jouer au jeu du cynisme, vous pouvez dire “oui mais”, vous pouvez chercher les failles. Mais la musique, elle, vous rattrape.
Cela ne signifie pas que les Beatles étaient parfaits. Cela signifie qu’ils ont été, à plusieurs reprises, au-dessus du lot d’une manière statistiquement indécente. Et cela explique aussi pourquoi McCartney peut se permettre, avec une franchise presque comique, de dire qu’ils étaient “terriblement bons”. Parce qu’à un moment, l’humilité devient une forme de mensonge poli. Et l’histoire, elle, n’a pas besoin qu’on la caresse dans le sens du poil : elle se constate.
Cela dit, il existe des nuances. Des contemporains ont parfois pointé des limites, notamment sur le terrain du live. Certains, comme Keith Richards, ont pu dire, en substance : belles chansons, beau son, mais sur scène, pas toujours au niveau. Cette critique, qu’on la trouve juste ou non, rappelle une chose : être un groupe immense, ce n’est pas être invulnérable à la comparaison. Et surtout, cela rappelle que les Beatles ont déplacé leur centre de gravité. Ils n’ont pas “perdu” la scène : ils ont choisi de l’abandonner, parce qu’ils avaient trouvé un autre endroit où gagner.
La vraie victoire : devenir plus qu’un groupe, devenir un langage
Quand McCartney se demande si les Beatles étaient “plus que de la musique”, il touche à un point qui dépasse la discographie. Les Beatles, c’est un phénomène culturel qui a contaminé le langage, la mode, l’attitude, la manière de rêver. Ils ont offert à une génération une grammaire émotionnelle. Ils ont rendu possible une idée : celle qu’un groupe pop peut être à la fois populaire et profond, léger et ambitieux, immédiat et expérimental.
C’est peut-être là que la comparaison avec James Brown devient la plus intéressante. Brown est l’incarnation d’une intensité qui brûle au présent. Il transforme la salle ici et maintenant. Les Beatles, eux, transmutent l’époque. Ils prennent l’énergie du monde, ses tensions, ses désirs, ses peurs, et ils la distillent en formes nouvelles. Ils donnent au tumulte une identité. Ils offrent au chaos un miroir.
Cela explique pourquoi leur ascension n’a pas été linéaire : parce qu’ils ne se contentaient pas de grimper, ils changeaient d’échelle. Un groupe qui monte peut retomber. Un groupe qui change l’architecture du jeu laisse des traces plus profondes. Et ces traces-là, on les suit encore.
1968 : le sommet est aussi un endroit où l’on peut se perdre
L’année 1968 est souvent photographiée comme un moment de liberté créative. Mais elle est aussi, pour les Beatles, une période de tensions. L’image publique reste celle d’un groupe mythique, mais à l’intérieur, les fissures existent. On peut aimer passionnément ce qu’ils ont enregistré à cette époque et reconnaître en même temps que le climat humain n’était pas idyllique.
C’est là qu’apparaît une autre dimension de la confiance de Paul McCartney : sa tendance à vouloir tenir la barre, parfois trop fort. Quand un navire tangue, il faut un capitaine. Mais si chacun veut être capitaine, le navire se déchire. McCartney a souvent été celui qui ramassait les morceaux, celui qui poussait, celui qui insistait pour finir, pour enregistrer, pour livrer. Cette énergie-là a produit des chefs-d’œuvre. Elle a aussi pu épuiser les autres.
Dans ce contexte, la question du doute prend une forme différente. Ce n’est plus seulement “sommes-nous aimés ?”. C’est “sommes-nous encore un groupe ?”. Et cette question-là est plus dangereuse que toutes les critiques extérieures. Parce qu’elle ne dépend pas du public, mais de la capacité à coexister.
Pourtant, même dans ce chaos, on retrouve ce trait fondamental : l’ambition artistique ne faiblit pas. Le groupe peut se fragmenter en individualités, mais la musique, elle, continue d’être audacieuse. Comme si la crise alimentait la création. Comme si l’urgence de laisser une trace avant l’effondrement rendait chaque idée plus intense.
Le regard rétrospectif de McCartney : entre lucidité et affection pour son propre passé
Ce qui frappe, quand on écoute Paul McCartney parler des Beatles des décennies plus tard, c’est le mélange de tendresse et de fermeté. Il peut plaisanter sur le fait qu’il serait “absurde” de prétendre qu’ils n’étaient pas si bons. Il peut reconnaître des moments d’insécurité, des instants de vertige. Mais il refuse de participer au jeu moderne du déboulonnage.
Ce refus n’est pas de l’arrogance. C’est une manière de protéger quelque chose de précieux : le souvenir d’un travail collectif exceptionnel. McCartney est l’un des rares artistes de cette ampleur à rester, au fond, un fan de ce qu’il a fait. Et c’est peut-être ce qui le rend si attachant : il n’a pas honte d’aimer. Il n’a pas besoin de se distancier pour paraître sophistiqué. Il regarde le passé comme on regarde un album de famille : avec une lucidité parfois douloureuse, mais sans cynisme.
Et puis il y a cette idée, presque philosophique, que la grandeur se constate plus qu’elle ne se discute. Les débats existent, bien sûr. Les préférences aussi. Certains préfèrent la brutalité scénique d’un James Brown, la sueur, l’instant. D’autres préfèrent l’architecture sonore des Beatles, le laboratoire, la mutation. Mais l’histoire de la pop n’est pas un match de boxe. C’est un écosystème. Et dans cet écosystème, les Beatles occupent un rôle que personne n’a réellement repris : celui de groupe capable de rendre l’expérimentation grand public sans perdre l’émotion.
Pourquoi la crème remonte encore : la survie d’un son et d’une idée
Il est tentant de croire qu’un phénomène aussi massif que les Beatles ne peut survivre que par inertie, par patrimoine, par héritage sacralisé. Mais la vraie raison de leur longévité est plus simple et plus troublante : les chansons tiennent. Elles tiennent parce qu’elles sont écrites avec une précision mélodique presque insolente. Elles tiennent parce qu’elles portent une émotion qui n’a pas vieilli. Elles tiennent parce qu’elles ont cette capacité rare de sembler à la fois évidentes et mystérieuses.
Et puis il y a la dimension culturelle. Les Beatles ne sont pas seulement un catalogue : ils sont un imaginaire. Ils sont un moment où la musique populaire a pris confiance en elle-même, où elle s’est autorisée à être un art total. Ils ont ouvert une porte que d’autres ont franchie ensuite. Ils ont prouvé que l’on pouvait être adoré et pourtant risquer. Que l’on pouvait être riche et pourtant curieux. Que l’on pouvait être une marque mondiale et pourtant rester, parfois, quatre garçons qui cherchent la prochaine idée.
Dans cette perspective, la comparaison avec James Brown devient presque un symbole. Brown représente l’intensité brute, la performance qui écrase. Les Beatles représentent la transformation, l’œuvre qui s’infiltre dans la durée. L’un vous met KO en trois minutes. Les autres vous hantent pendant cinquante ans. Et ce n’est pas une hiérarchie : c’est deux manières différentes d’être immense.
L’optimisme comme discipline, la grandeur comme conséquence
Si l’ascension des Beatles n’a pas été linéaire, c’est parce qu’ils ont traversé des zones de turbulence qui auraient pu briser n’importe quel groupe. Pression, menaces, fatigue, rivalités, doutes, concurrence féroce, et cette sensation permanente de devoir se réinventer sous les projecteurs. Ce qui les a protégés, c’est évidemment leur talent, cette chimie rarissime entre John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr. Mais ce qui les a aussi protégés, c’est une attitude : la conviction qu’on peut transformer la peur en énergie, la lassitude en ambition, l’ombre en matière à lumière.
Chez Paul McCartney, cette attitude a souvent pris la forme d’une joie volontaire. Pas une joie naïve, mais une joie comme stratégie. Une joie qui dit : on ne va pas se laisser avaler. On ne va pas laisser la panique décider de la musique. On va continuer. Et si la tristesse arrive, on la mettra en “veste noire”, comme dans son poème, et on la fera chanter.
Au fond, la question n’est pas de savoir si les Beatles croyaient toujours à leur propre légende. La question, plus belle, c’est de comprendre comment ils ont continué à avancer même quand la légende devenait lourde à porter. Et la réponse ressemble à un refrain de McCartney : on avance parce qu’on a encore une chanson à écrire. Parce qu’on a encore un son à inventer. Parce qu’on a encore un monde à étonner.
