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Quand McCartney rougit de « Rock Show » : la gêne qui allume Wings

Publié le 30 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des chansons qui vieillissent comme des slogans : elles claquent, elles font lever une foule, et pourtant leur auteur finit par les regarder avec un sourire un peu gêné. Avec Rock Show, Paul McCartney avoue dans The Lyrics une forme d’embarras — pas sur la musique, qui cogne et ouvre Venus and Mars comme une rampe de lancement, mais sur les mots, les « axes », le name-dropping, le titre lui-même qu’il aurait préféré appeler « rock and roll show ». Derrière ce détail, on voit toute la mécanique intime de McCartney : le perfectionnisme appris chez les Beatles, la peur d’être daté, le refus de porter un costume de rocker caricatural… et, en même temps, l’amour viscéral du grand cinéma des stades. On remonte le fil : l’après-Beatles, la reconstruction avec Wings, Band on the Run comme certificat de légitimité, puis Venus and Mars et son fantasme de spectacle total. Et on comprend pourquoi Rock Show compte encore : parce qu’une chanson n’a pas besoin d’être « noble » pour être vraie. Parfois, l’embarras n’est pas une faiblesse. C’est une boussole.


Aucune règle n’oblige un artiste à aimer tout ce qu’il publie. Et heureusement. Si l’on devait n’enregistrer que ce dont on est fier à 100%, l’histoire du rock serait un cimetière de disques fantômes, des chefs-d’œuvre restés dans des tiroirs parce que leur auteur a passé sa vie à traquer l’imperfection comme d’autres traquent la drogue. Un album, souvent, est un compromis entre ce qu’on a rêvé et ce qu’on a réussi, entre la fulgurance et l’artisanat, entre l’instant et le recul. Paul McCartney le sait mieux que personne : sa carrière entière est une tension permanente entre l’élan et la finition, entre la mélodie qui tombe du ciel et l’obsession de la polir jusqu’à la rendre presque irréelle.

Ce qui surprend, c’est que McCartney, ce type dont l’oreille semble avoir été calibrée dès l’enfance pour produire des refrains immortels, puisse regarder certains de ses morceaux et y voir du “trop”, du “bête”, du “gênant”. Comme si le gars qui a écrit Hey Jude, Let It Be et Penny Lane avait encore besoin de s’excuser. Comme si le génie mélodique devait, malgré tout, demander pardon d’avoir parfois été… populaire. Simple. Direct. Rock.

Son malaise autour de Rock Show, morceau-charnière de l’ère Wings, est révélateur. McCartney admet dans The Lyrics qu’il éprouve une forme de gêne face à cette chanson, et pas n’importe laquelle : une gêne presque linguistique, presque sociale, comme s’il avait peur d’avoir parlé la mauvaise langue devant les mauvais témoins. Ce n’est pas tant la musique qui lui pose problème — elle fonctionne, elle cogne, elle ouvre des stades — mais les mots, l’imaginaire, le cliché assumé. Les guitares, les “axes”, les noms de rock stars lâchés comme des clins d’œil, et ce titre même, Rock Show, qu’il dit ne pas aimer. Il aurait préféré “rock and roll show”, nuance de puriste, nuance de garçon de Liverpool élevé au rock’n’roll des années 50, nuance d’un homme qui a toujours tenu à distinguer la posture du vrai feu.

Ce micro-drama autour d’un morceau qu’une partie du public adore raconte énormément de choses : sur McCartney, sur son rapport au rock, sur l’après-Beatles, sur la violence des regards extérieurs, sur la manière dont un artiste réécrit sa propre histoire à mesure qu’il vieillit. Et il raconte aussi ceci : la gêne n’est pas forcément le signe qu’un morceau est raté. Parfois, c’est le signe qu’il est trop nu, trop sincère, trop ancré dans une époque — donc forcément un peu ridicule quand on le regarde de loin. Mais le rock est fait de ça : de grandeur et de ridicule, de panache et de “silly willy”, de moments où l’on se sent invincible et d’autres où l’on se revoit, des années plus tard, en se demandant pourquoi on a osé.

Sommaire

  • Le perfectionnisme de McCartney : une religion forgée chez les Beatles
  • Repartir de zéro : quand l’ex-Beatle devient un débutant
  • Band on the Run : le triomphe sous pression, le rock comme preuve
  • Venus and Mars : le fantasme du show total, du studio à l’arène
  • Rock Show : une chanson qui déroule un tapis rouge aux guitares
  • “Axes”, “Jimmy Page”, “silly willy” : McCartney face au cliché, et la peur du ridicule
  • Le live : l’endroit où la chanson devient vraie
  • Rockshow : quand l’ouverture de concert devient un titre de film
  • The Lyrics : la mémoire qui réécrit, l’artiste qui se juge avec un autre visage
  • Pourquoi Rock Show compte : l’euphorie collective comme art majeur
  • Le vrai sujet : pas une chanson gênante, mais un artiste qui refuse d’être figé

Le perfectionnisme de McCartney : une religion forgée chez les Beatles

Pour comprendre pourquoi McCartney peut se montrer si dur avec lui-même, il faut revenir à l’atelier originel : les Beatles et leur laboratoire sous la houlette de George Martin. Dans ce studio, McCartney a appris que la pop n’était pas un accident heureux : c’était un art d’orfèvre. On pouvait réenregistrer une prise, recommencer une harmonie, déplacer une note de basse, changer un timbre, doubler une voix, faire de la chanson un objet total. Ce n’est pas seulement un apprentissage technique ; c’est une façon de penser. Un morceau n’existe pas tant qu’il n’est pas “juste”. Et “juste”, chez McCartney, signifie souvent : plus clair, plus net, plus efficace, plus beau, plus “évident”.

Cette obsession a un revers : elle fabrique un standard interne impossible à satisfaire. Quand tu as vécu l’époque où chaque sortie des Beatles ressemblait à un événement mondial, où chaque détail pouvait devenir légende, tu développes forcément une anxiété de l’héritage. La moindre chanson devient un duel contre toi-même. Et comme McCartney est l’un des rares artistes à avoir été à la fois un adolescent affamé de rock’n’roll et un architecte de pop ultra sophistiquée, il porte deux juges dans sa tête. Le premier veut l’énergie brute. Le second veut la perfection.

On a beaucoup caricaturé McCartney en maniaque du contrôle, en gentil dictateur du studio. La vérité est plus subtile : son perfectionnisme n’est pas un caprice, c’est une manière de survivre à l’idée que tout peut s’effondrer à tout moment. Chez les Beatles, ce perfectionnisme a produit des miracles. Il a aussi créé des tensions. Maxwell’s Silver Hammer, souvent cité comme l’exemple ultime de cette volonté de fignolage jusqu’à l’épuisement collectif, symbolise bien le problème : McCartney veut atteindre une forme d’évidence sonore, les autres veulent passer à autre chose. Et au milieu, il y a une question presque philosophique : est-ce que la pop doit être “facile” parce qu’elle est simple, ou est-ce qu’elle doit être “simple” parce qu’elle a été travaillée jusqu’à l’os ?

Après la séparation, ce perfectionnisme change de nature. Chez les Beatles, il était contenu par un collectif, par la résistance des autres, par les limites du groupe. En solo, McCartney se retrouve face à lui-même. Et quand tu n’as plus Lennon pour te contredire, plus Harrison pour apporter un contrepoint, plus Ringo pour détendre l’atmosphère, tu risques de te perdre soit dans l’excès de contrôle, soit dans l’excès de liberté. McCartney va expérimenter les deux.

Repartir de zéro : quand l’ex-Beatle devient un débutant

Les premières années post-Beatles de McCartney sont souvent mal comprises, parce qu’on a tendance à regarder les artistes à travers la loupe de leur “période classique”. Or l’après-Beatles, pour McCartney, n’est pas une continuation naturelle : c’est une reconstruction. Il doit réapprendre à être jugé comme un individu, à porter seul le poids d’un disque, à encaisser la cruauté de critiques qui, parfois, se comportent comme si la célébrité devait être payée par une humiliation permanente.

McCartney, au début des années 70, n’essaie pas seulement de faire de la musique. Il essaie de prouver qu’il existe en dehors du mythe Beatles. Il cherche un nouveau cadre. Il cherche une nouvelle famille musicale. Il comprend aussi, intuitivement, que le public ne pardonnera pas facilement à un ex-Beatle d’être “juste” un chanteur pop. Il faut du rock, du groupe, de la sueur, de la scène, de la “vraie vie”. C’est une époque où l’authenticité est devenue une monnaie et où tout le monde suspecte les anciens rois de la pop d’être des aristocrates déconnectés.

La création de Wings répond à ce besoin. C’est à la fois un projet artistique et un geste psychologique : se remettre dans une dynamique de groupe, se confronter à d’autres musiciens, repartir sur les routes, accepter l’idée que tout ne sera pas immédiatement brillant. Linda McCartney, Denny Laine, puis d’autres musiciens qui passeront dans l’écurie Wings, forment autour de Paul une structure à la fois familiale et professionnelle. Et ce mélange est explosif : il nourrit une énergie de bande, mais il nourrit aussi un ressentiment extérieur. Beaucoup ne pardonnent pas à McCartney d’emmener sa femme sur scène, comme si l’amour était une faute de goût dans le rock.

Il y a dans les débuts de Wings un esprit presque punk avant l’heure : une volonté de faire, même si ce n’est pas parfait. Wild Life ressemble parfois à un disque saisi sur le vif, une collection de moments plus que de monuments. C’est maladroit par endroits, charmant ailleurs, et surtout, c’est courageux. McCartney accepte de se montrer humain, vulnérable, pas encore redevenu l’homme des grandes machines. Mais cet esprit “ramshackle” a un prix : le public veut du grand McCartney, pas du McCartney qui cherche.

Cette tension entre le besoin d’être “grand” et la volonté de recommencer à zéro va conduire à la phase la plus décisive de Wings : l’album qui va, littéralement, sauver leur crédibilité.

Band on the Run : le triomphe sous pression, le rock comme preuve

Quand McCartney enregistre Band on the Run, il est dans une situation paradoxale : il est déjà une légende, mais il doit encore prouver qu’il peut faire un disque de légende hors des Beatles. La mythologie autour de l’enregistrement en conditions difficiles est devenue un récit classique : les emmerdes, les imprévus, la sensation d’être isolé, de devoir compter sur l’instinct. Et c’est précisément là que McCartney excelle. Parce que son talent, au fond, n’a jamais dépendu du confort. Il dépend d’une chose : l’énergie vitale. Quand il est acculé, McCartney se met à courir. Et quand McCartney court, il trouve des mélodies.

Band on the Run offre à Wings ce que le public attendait : une preuve. Des chansons fortes, une production ambitieuse, une vision. On y entend un groupe qui n’est plus seulement un projet de reconstruction, mais une machine capable de produire des hymnes. Le succès relance tout : la confiance, les tournées, la stature. McCartney retrouve un rôle qu’il connaît : celui d’un leader qui peut être à la fois l’artisan et la locomotive.

Mais cette réussite amène une nouvelle pression : il faut enchaîner. Il faut construire la suite. Et quand tu sors d’un disque qui a servi de certificat de légitimité, tu as deux options. Soit tu répètes la formule. Soit tu changes de décor. McCartney choisit de changer de décor, mais sans abandonner la logique du spectacle.

Venus and Mars : le fantasme du show total, du studio à l’arène

Venus and Mars arrive comme une réponse à une question implicite : à quoi ressemble Wings quand le groupe assume pleinement son destin de mastodonte live ? McCartney veut un disque qui respire la scène, mais pas une scène ordinaire. Il veut un show de rock comme un film de science-fiction, une arène transformée en vaisseau spatial, une dynamique de spectacle total où le public est aspiré dès les premières secondes.

Le choix d’ouvrir l’album avec le diptyque Venus and Mars puis Rock Show n’est pas anodin. C’est une technique narrative que McCartney connaît par cœur : commencer par une porte d’entrée, un décor, un rideau qui se lève. Comme autrefois avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, qui annonçait un concept de spectacle, McCartney cherche ici une mise en scène sonore. On n’écoute pas seulement des chansons : on entre dans une ambiance. Le premier morceau flotte comme une introduction cosmique, et le second déclenche la propulsion. Un petit moment de théâtre pop, mais à l’échelle d’un stade.

Et c’est là qu’apparaît l’un des grands paradoxes de McCartney. Il est un homme profondément attaché au rock’n’roll originel, au langage direct, à l’électricité primitive. Mais il est aussi un artiste qui adore les dispositifs, les cadres, les “présentations”. Chez lui, le rock est souvent mis en scène. Même quand il se veut brut, il a un sens du décor. Rock Show, c’est exactement ça : une chanson qui joue au rock de stade, qui l’assume, qui le commente, qui le célèbre, tout en gardant cette distance légère typiquement mccartneyenne, ce sourire en coin qui évite la posture trop sérieuse.

Sauf que ce sourire, des années plus tard, c’est précisément ce qui le gêne.

Rock Show : une chanson qui déroule un tapis rouge aux guitares

Musicalement, Rock Show est conçu comme un morceau d’ouverture. Il a cette fonction pratique et magique : lancer la soirée. On entend les guitares, le rythme, l’énergie qui se met en place. McCartney, en bon homme de scène, sait que le début d’un concert est un moment fragile : il faut attraper le public, l’embraser, le rassurer. Rock Show fait ça. Il ne demande pas une écoute attentive, il demande une participation physique. Il est fait pour que la foule se mette debout, pour que l’air change dans la salle.

Les paroles, elles, sont une sorte de reportage fantasmé : McCartney décrit l’expérience d’un show, évoque des figures du rock, cite Jimmy Page comme un clin d’œil à l’époque, à cette aristocratie de la guitare qui règne alors sur les grandes scènes. C’est du vocabulaire de fan, du vocabulaire de gars qui connaît le frisson de la foule. Et c’est là le cœur du morceau : il ne s’agit pas d’écrire une grande poésie. Il s’agit d’écrire une sensation.

Mais McCartney, lui, est un homme qui entend aussi les mots comme des objets. Il a toujours eu un rapport presque tactile au langage, à la sonorité, au choix d’un terme plutôt qu’un autre. Dans The Lyrics, il explique que les gars de Wings voulaient jouer Rock Show, mais que lui était un peu réticent. Il se moque de lui-même, se souvient de sa réaction interne : “Oh non, pas les guitares (‘axes’), Jimmy Page et ces bêtises… Je ne suis pas sûr d’avoir envie de faire tout ça.” Puis il avoue, avec une honnêteté désarmante, qu’il est “un peu embarrassé” par cette chanson. Et surtout, il précise le point qui le travaille : il décrit un rock show, mais il n’aurait jamais appelé ça “rock show”. Il aurait dit “rock and roll show”. Comme si le simple mot “rock”, isolé, lui paraissait trop moderne, trop américain, trop connoté, presque vulgaire.

C’est un détail minuscule, et en même temps un détail énorme, parce qu’il ouvre une fenêtre sur McCartney. On comprend que son embarras n’est pas moral. Il est identitaire. McCartney n’a jamais voulu être un rocker caricatural. Il veut être un musicien de rock’n’roll au sens noble, celui de Little Richard, de Chuck Berry, de la ferveur primitive. Il se méfie du rock comme posture, du rock comme costume.

Et pourtant, sur scène, Rock Show fonctionne précisément parce qu’il accepte ce costume. Parce qu’il joue avec les codes. Parce qu’il donne au public ce qu’il est venu chercher : le grand cinéma du rock.

“Axes”, “Jimmy Page”, “silly willy” : McCartney face au cliché, et la peur du ridicule

Il y a une peur qui hante beaucoup d’artistes, surtout ceux qui ont été jeunes au bon moment et vieux trop longtemps : la peur d’avoir été datés. La peur que ce qui paraissait cool devienne gênant. La peur que le geste spontané ressemble, rétrospectivement, à une grimace. McCartney, qui a traversé plusieurs ères culturelles, sait à quel point les mots vieillissent mal. Un terme d’argot peut sonner faux dix ans plus tard. Une référence peut se transformer en poussière.

Quand il parle de Rock Show, McCartney semble se reprocher d’avoir coché trop de cases. Les guitares comme symboles, le name-dropping, l’imaginaire de stade, la notion même de “rock show” comme expression un peu générique. Il a l’impression d’avoir été trop littéral. Trop “période”. Et comme il est un artiste qui aime l’intemporalité — cette capacité à écrire une chanson qui semble avoir toujours existé — il se méfie de ce qui crie trop fort “1975”.

Mais il y a une ironie magnifique : ce qui l’embarrasse, c’est précisément ce qui donne au morceau sa valeur documentaire. Rock Show capture une époque où le rock de stade devient une culture en soi, où l’on va voir des groupes comme on va voir des phénomènes, où la guitare devient un emblème. McCartney ne fait pas que jouer ce jeu : il le photographie. Il le transforme en chanson. Il met le public dans la salle, dans la foule, dans l’électricité collective.

Et puis il y a cette question de classe et de goût. McCartney a toujours été un artiste profondément populaire, au sens noble, mais aussi un artiste conscient des codes. Il sait ce qui est “beau”, ce qui est “cheap”, ce qui est “chic”, ce qui est “ringard”. Il porte en lui un vieux réflexe britannique : ne pas trop en faire, ne pas être trop démonstratif. Le rock de stade, lui, est démonstratif par nature. C’est du “plus”. C’est du gigantisme. Et McCartney, en l’embrassant, flirte forcément avec le mauvais goût, donc avec la possibilité du ridicule.

Sauf que le rock, encore une fois, est né dans le ridicule. Le rock’n’roll, à ses débuts, était vulgaire aux yeux des adultes. Les Beatles eux-mêmes étaient un scandale capillaire. La grandeur vient souvent de la capacité à assumer ce que les autres jugent “bête”. Rock Show appartient à cette tradition : c’est un morceau qui ne demande pas la permission.

Le live : l’endroit où la chanson devient vraie

La meilleure réponse à l’embarras de McCartney, c’est la trajectoire scénique de Rock Show. Parce que si une chanson “gênante” survit sur scène, c’est qu’elle a une fonction. Elle sert à quelque chose. Elle produit un effet. Et Rock Show est devenu l’une des pierres angulaires du répertoire live de Wings, précisément parce qu’il ouvre le bal comme un coup de canon.

Les grands morceaux d’ouverture ont cette mission particulière : ils doivent transformer un public en foule. Au début d’un concert, on est encore des individus : on parle, on s’installe, on attend. Puis le premier morceau arrive et, si c’est le bon, il dissout les individus dans un même mouvement. Rock Show est conçu pour ça. Il est une rampe de lancement. Il est une manière de dire : “Ça y est, on y est.” Dans les années de grande tournée, ce diptyque Venus and Mars / Rock Show s’impose comme un générique. Pas seulement un début, mais une signature.

Il faut se souvenir de ce que représente Wings, à ce moment-là. McCartney n’est plus seulement l’ex-Beatle qui fait des disques. Il est un homme qui veut reconquérir la scène mondiale, prouver qu’il peut être un leader de groupe devant des dizaines de milliers de personnes, sans la béquille du mythe Beatles, ou plutôt en acceptant que le mythe Beatles plane tout le temps au-dessus de lui comme une ombre. La tournée devient un jugement public. Un test de force. Un test d’endurance. Et Rock Show est l’outil parfait pour dire : “On est un groupe de rock, et on est là.”

Ce qui est beau, c’est que le morceau, malgré les états d’âme de son auteur, est resté. Il est resté parce qu’il fonctionne. Parce qu’il traduit une euphorie simple : celle d’être au milieu d’une arène quand les amplis grondent et que la magie collective s’allume. McCartney n’a pas besoin d’écrire une thèse. Il écrit une sensation, et cette sensation est universelle.

Rockshow : quand l’ouverture de concert devient un titre de film

La boucle est presque trop parfaite : Rock Show, chanson dont McCartney n’aime pas trop le titre, devient malgré tout un élément si associé à l’expérience scénique de Wings que le mot “Rockshow” finira par nommer un film-concert. Là, on touche à un point crucial : l’artiste peut être embarrassé, mais la culture, elle, choisit ce qu’elle retient. Et le public a retenu cette idée-là : McCartney et Wings, c’était un rock show. Un grand. Un massif. Un spectacle total.

Ce n’est pas une ironie cruelle, c’est une ironie rock. Le genre est rempli d’artistes qui détestent leurs plus gros tubes, qui méprisent la chanson qui les a rendus immortels, qui rêvent d’un autre héritage. Mais parfois, c’est précisément le morceau “simple” qui révèle le mieux leur talent. Parce qu’il expose le moteur. La capacité à fabriquer de l’euphorie.

Rock Show n’est pas la chanson la plus profonde de McCartney, ni la plus émouvante, ni la plus sophistiquée. Mais c’est une chanson qui montre une compétence rare : écrire l’énergie d’un concert. Et ça, c’est un art à part entière. Beaucoup de groupes font des morceaux “rock” ; peu savent écrire la sensation d’y être.

The Lyrics : la mémoire qui réécrit, l’artiste qui se juge avec un autre visage

L’intérêt de The Lyrics, au-delà de la dimension autobiographique, c’est la possibilité de voir un artiste dialoguer avec ses propres œuvres comme s’il les rencontrait à nouveau. McCartney n’est plus le jeune homme de 1975. Il est un homme qui a traversé des décennies de scènes, de critiques, de comparaisons, de deuils, de triomphes. Son rapport à une chanson change parce que lui-même change.

Quand il dit être “embarrassé” par Rock Show, il faut entendre un mélange de lucidité et d’auto-dérision. Ce n’est pas un reniement violent. C’est un sourire un peu gêné, le genre de sourire qu’on a quand on revoit une photo de soi à vingt-cinq ans dans un costume qu’on croyait génial. McCartney a toujours eu ce côté très britannique : préférer l’humour à la grandiloquence. Il peut dire “c’est un peu idiot” sans que cela annule l’efficacité du morceau.

Mais ce jugement tardif dit aussi quelque chose de plus profond : McCartney, contrairement à l’image de perfectionniste sûr de lui, est un artiste qui doute. Il doute de ses mots, de ses choix, de ses attitudes. Il a le doute d’un artisan, pas le doute d’un imposteur. Il doute parce qu’il se relit. Parce qu’il se relance. Parce qu’il refuse de figer son œuvre dans une vitrine.

Et surtout, il y a cette phrase capitale : il n’aurait pas appelé ça un “rock show”, mais un “rock and roll show”. Ce n’est pas seulement une nuance de vocabulaire. C’est une déclaration d’appartenance. McCartney veut être relié à une généalogie, celle du rock’n’roll originel, pas à une étiquette qui, pour lui, sonne trop “industrie”, trop “arena rock”. Il veut le cœur, pas l’emballage. Même quand il fabrique l’emballage.

Pourquoi Rock Show compte : l’euphorie collective comme art majeur

On peut aimer Rock Show sans prétendre que c’est un sommet lyrique. Et on peut comprendre l’embarras de McCartney sans adopter son jugement. Parce que l’intérêt du morceau n’est pas dans ses mots pris isolément. Il est dans la façon dont il produit une image mentale immédiate : la foule, les guitares, le bruit, les noms qui claquent comme des néons. C’est une chanson-caméra. Une chanson qui te déplace.

Le rock, à son meilleur, n’est pas seulement une musique. C’est une situation. Une densité d’air. Un sentiment de communauté temporaire. McCartney, malgré tous ses raffinements, n’a jamais perdu ce sens de la situation. Il a toujours su que la pop devient grande quand elle devient partagée. Rock Show est une chanson qui comprend la foule, qui la respecte, qui la met en scène sans la mépriser.

C’est aussi une chanson qui rappelle un truc fondamental sur McCartney : il est souvent plus rock qu’on ne veut bien le dire. On l’a longtemps caricaturé en mélodiste gentil, alors qu’il a, dans son ADN, une énergie de rocker, parfois même une brutalité sourde. Simplement, chez lui, le rock n’est pas toujours un manifeste. C’est une jubilation. Une manière de jouer. Et cette jubilation, parfois, s’habille de mots un peu “silly”. Tant mieux.

Le vrai sujet : pas une chanson gênante, mais un artiste qui refuse d’être figé

Au fond, l’histoire de Rock Show n’est pas l’histoire d’une chanson embarrassante. C’est l’histoire d’un artiste qui refuse que ses chansons deviennent des monuments intouchables. McCartney, même au sommet, se permet de dire : “Je ne suis pas sûr.” Il se permet de relativiser, de se moquer, de corriger. Cela peut agacer les fans, qui voudraient que chaque morceau soit sanctifié. Mais c’est aussi ce qui maintient l’œuvre vivante.

Et puis il y a une vérité simple, presque tendre : un artiste se juge toujours plus durement que son public. Le public entend une énergie, un souvenir, une sensation. L’artiste entend aussi les coutures, les hésitations, les mots qu’il aurait changés, l’intonation qu’il regrette. McCartney, avec son oreille de perfectionniste, entend le détail qui le gêne. Nous, on entend l’explosion.

Et si l’on veut être juste, il faut accepter les deux. Oui, Rock Show est un morceau qui joue avec des codes un peu voyants. Oui, son titre sonne comme une pancarte lumineuse. Oui, il y a du clin d’œil. Mais c’est précisément pour ça qu’il marche : il est fait pour la scène, fait pour l’arène, fait pour ce moment où tu n’as pas besoin d’une grande subtilité, seulement besoin de sentir le sol trembler.

McCartney peut préférer l’élégance d’une autre écriture, la nuance d’un autre vocabulaire. Il peut rougir un peu de ses “axes”. Mais la chanson, elle, a déjà fait son travail : elle a capturé, en quelques minutes, cette euphorie primitive qui est l’une des raisons pour lesquelles on aime le rock. Ce moment où l’on est au milieu de la foule et où, soudain, tout devient possible.


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