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Yoko Ono face à la meute : la cassette de “Grow Old With Me” au lendemain de Lennon

Publié le 30 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 8 décembre 1980, New York a perdu un mythe, mais Yoko Ono a perdu un mari. Entre ces deux vérités, il y a un frottement brutal : celui d’un deuil intime happé par la faim d’images, de récits et de proximité. Alors que le monde se presse devant le Dakota, chante, pleure, filme et commente, la veuve de John Lennon devient un personnage public malgré elle — et parfois une cible. Ce récit remonte à un détail minuscule, presque incongru au milieu du vacarme : une cassette, la démo domestique de “Grow Old With Me”, gardée dans un sac comme on garde une bouée. Parce qu’il faut bien survivre aux coups de téléphone, aux intrusions, aux injonctions de “partager”, à cette étrange idée que l’amour des fans donne un droit de regard sur la douleur des proches. En suivant la trajectoire de ce ruban magnétique, on revisite l’après-assassinat : la minute de silence voulue par Ono, la violence du deuil parasocial, et la façon dont la musique — de Milk and Honey à Season of Glass — devient à la fois refuge et champ de bataille. Une plongée dans ce que le monde a voulu posséder… et ce qu’il a oublié de respecter.


Il y a des morts qui appartiennent à l’histoire, et des morts qui appartiennent à une famille. Les deux se superposent rarement sans friction. Dans le cas de John Lennon, la collision a été frontale : l’icône planétaire arrachée à la vie, et, à quelques centimètres de l’impact, Yoko Ono – une femme, une épouse, une mère – prise dans un cyclone d’images, de cris, de flashs et de projections. Le monde pleurait, oui. Mais le monde consommait aussi. Et, dans cette consommation, il a parfois perdu la décence élémentaire qui consiste à reconnaître, derrière le mythe, la chair et le chagrin.

Ce texte part d’un détail, presque un talisman : une cassette. “Grow Old With Me”, chanson inachevée, démo domestique, esquisse fragile enregistrée en 1980. Après l’assassinat de John Lennon, Yoko Ono la garde sur elle comme on garde une relique au fond d’une poche, non pas pour sanctifier l’histoire, mais pour survivre à la journée, à la nuit, à l’intrusion. Parce que parfois la mémoire n’est pas un musée : c’est un objet qu’on serre très fort pour ne pas tomber.

Sommaire

  • Le deuil parasocial : quand l’amour du public devient droit de regard
  • Yoko Ono avant la nuit : la fabrication d’un bouc émissaire
  • 8 décembre 1980 : la nuit où l’intime et le mondial se sont percutés
  • Le siège du Dakota : quand la foule franchit la porte
  • Une cassette dans un sac : le geste minuscule qui dit tout
  • “Grow Old With Me” : une promesse ordinaire devenue tragédie universelle
  • L’après : “Milk and Honey”, “Season of Glass” et la musique comme chambre d’écho
  • Les reprises et la postérité : quand le monde veut “terminer” la promesse
  • Réapprendre la retenue : regarder Yoko Ono comme une endeuillée, pas comme un écran
  • La cassette comme dernière frontière

Le deuil parasocial : quand l’amour du public devient droit de regard

La pop a inventé une forme d’intimité à grande échelle. À partir des années 60, les chanteurs entrent dans les salons, les chambres d’adolescents, les autoradios, les écouteurs collés à la peau. Ils deviennent des voix intérieures. Avec les Beatles, le phénomène s’est emballé : quatre garçons, et pourtant une foule. Quatre individualités, et pourtant une religion. Cette proximité, nourrie par les chansons, les interviews, les photos, a produit une relation asymétrique que notre époque a fini par nommer : le parasocial. Le public a l’impression de connaître l’artiste, de le comprendre, parfois de l’aimer au sens le plus littéral. Il s’identifie, il s’attache, il s’enlace à distance.

Le problème n’est pas l’attachement. Le problème, c’est ce que cet attachement autorise dans certaines têtes : l’idée d’un droit. Droit de savoir, droit d’exiger, droit de juger, droit d’approcher, droit de posséder un fragment. Comme si la célébrité transformait l’être humain en bien commun, en terrain public, en place de marché émotionnelle. Quand tout va bien, cette illusion fabrique des fans passionnés, parfois magnifiques. Quand la tragédie frappe, elle peut devenir un permis de cruauté.

La mort d’un artiste est un accélérateur brutal de ce mécanisme. Elle transforme le manque en objet collectif. Elle crée des rituels spontanés, des veillées, des minutes de silence, des bouquets qui s’accumulent jusqu’à la saturation. Elle provoque aussi une chose plus sournoise : le basculement d’une vie intime en récit public. Qui était la dernière personne à lui avoir parlé ? Qu’a-t-il dit ? Que portait-il ? Comment a-t-il regardé ? La douleur des proches devient matière première, la moindre larme devient une “image”. Et, dans ce passage à l’échelle, il y a une violence : celle de voir son drame personnel transformé en feuilleton mondial.

Le 8 décembre 1980 n’a pas seulement tué John Lennon. Il a aussi inauguré, en temps réel, une des grandes scènes modernes où le deuil se confond avec le spectacle. Et dans ce spectacle, la figure de Yoko Ono n’a pas été traitée comme une endeuillée. Elle a été traitée comme un personnage.

Yoko Ono avant la nuit : la fabrication d’un bouc émissaire

Pour comprendre la cruauté qui a suivi l’assassinat de John Lennon, il faut regarder ce qui l’a précédée. Yoko Ono n’a pas été “détestée” parce qu’elle aurait commis une faute précise ; elle a été détestée parce qu’elle faisait une cible parfaite. Femme, artiste conceptuelle, japonaise, parlant avec un accent, insoumise, indifférente aux codes de la rock culture occidentale : elle cumulait les raisons d’être réduite à une caricature par ceux qui avaient besoin d’un coupable pour expliquer la fin de l’innocence.

Dans l’imaginaire de certains fans, les Beatles n’étaient pas un groupe : c’était une famille dont le public se sentait membre. La séparation du groupe a donc été vécue comme une rupture personnelle, presque une trahison. Or une trahison exige un traître. Le récit simpliste a été écrit très tôt : “Elle l’a détourné”, “Elle a brisé le groupe”, “Elle l’a manipulé”. Un scénario de mélodrame, efficace, transmissible, confortable. C’est une vieille habitude : quand une histoire est complexe, on préfère un visage à blâmer plutôt qu’une réalité à accepter.

Ce récit a aussi servi de paravent à des réflexes plus sales. Le sexisme d’abord : l’idée qu’une femme qui parle, qui intervient, qui existe dans l’espace créatif masculin, est forcément une intrusion. Le racisme ensuite, plus ou moins avoué, plus ou moins inconscient : moqueries sur la voix, sur le physique, sur l’origine. Yoko Ono a été jugée non seulement pour ce qu’elle faisait, mais pour ce qu’elle était. Et l’industrie médiatique, au lieu de calmer le jeu, a souvent soufflé sur les braises : titres sensationnalistes, questions humiliantes, insinuations, portraits à charge. On peut aimer ou non son art, mais il faut regarder le traitement qui lui a été réservé pour ce qu’il est : une campagne de déshumanisation lente, répétée, normalisée.

Le plus tragique, c’est que cette déshumanisation a préparé le terrain à la suite. Si l’on a déjà décidé qu’une personne est une sorcière, on ne voit plus la veuve. On voit une ennemie. Et, dans les jours qui ont suivi la mort de Lennon, beaucoup n’ont pas vu une femme détruite ; ils ont vu un écran sur lequel projeter leurs fantasmes, leur rage, leur sentiment de dépossession.

8 décembre 1980 : la nuit où l’intime et le mondial se sont percutés

On connaît la chronologie générale : le Dakota, l’entrée, les tirs, l’absurde banalité d’un fan devenu assassin, la sidération immédiate. Mais ce que l’histoire retient mal, c’est l’expérience subjective de ceux qui étaient là. Yoko Ono ne “vit pas un événement historique” : elle vit l’arrachement brut de l’être aimé. Elle traverse un instant qui ne devrait appartenir qu’aux survivants, à la famille, à l’hôpital, au silence. Or ce silence n’existe pas. Il est immédiatement remplacé par le vacarme du monde.

Dans les heures et les jours suivants, la ville devient un décor saturé. Le Dakota se transforme en point de fixation. Le trottoir devient une scène. Les caméras se mettent en place comme on s’installe pour un concert. Les radios interrompent leur programmation. Les télévisions rediffusent les images, répètent les mêmes phrases, commentent, spéculent. La douleur est réelle, bien sûr. Le choc est authentique. Mais ce choc, en se massifiant, s’accompagne d’un phénomène de meute : les règles du savoir-vivre se dissolvent dans l’urgence de “participer”.

C’est là une ambiguïté douloureuse : le public veut rendre hommage, et en même temps il veut être là, physiquement, au plus près du lieu du drame, comme pour valider la réalité. Ce besoin d’être témoin, de s’approprier une parcelle, peut devenir invasif sans même s’en rendre compte. Les fleurs, les bougies, les chants – tout cela peut être beau. Mais autour de cette beauté, il y a aussi des voix qui exigent, qui interrogent, qui frappent, qui appellent.

Dans cette atmosphère, Yoko Ono prend une décision fondamentale : refuser le rituel attendu. Pas de funérailles publiques. Pas de cérémonie-spectacle. À la place, une demande de recueillement à distance, une minute de silence élargie au monde, un geste qui vise précisément à éviter l’attroupement morbide et l’appropriation. Dans un moment où la foule voudrait se rapprocher, elle demande au monde de reculer d’un pas. Ce pas, beaucoup ne l’ont pas fait.

Le siège du Dakota : quand la foule franchit la porte

La cruauté la plus glaçante n’est pas seulement celle des gros titres ou des commentaires de comptoir. Elle est celle qui entre dans l’appartement. Celle qui téléphone. Celle qui s’infiltre dans la nuit. Après la mort de Lennon, Yoko Ono ne se contente pas de pleurer : elle doit aussi se protéger. Et cette nécessité de protection dit quelque chose de monstrueux sur ce que la célébrité peut libérer chez certains.

Des récits ont circulé sur des appels incessants au Dakota, sur des plaisanteries macabres, sur des menaces, sur des personnes prétendant apporter des “messages”, voire incarner une forme de “réincarnation”. Qu’on imagine la scène : vous perdez votre mari, vous essayez de tenir debout pour votre enfant, et le monde, au lieu de vous laisser un espace, vous envoie sa folie en ligne directe. L’horreur n’est pas seulement le harcèlement : c’est l’idée que la douleur d’une veuve puisse devenir un terrain de jeu.

Il faut insister sur la psychologie perverse à l’œuvre : ces personnes ne se vivent pas forcément comme des bourreaux. Elles se vivent comme des participants. Elles veulent “être proches”, “faire partie de l’histoire”, “entrer en contact”. Elles n’acceptent pas l’évidence : l’intimité ne leur appartient pas. Et, parce qu’elles ne l’acceptent pas, elles forcent la serrure symbolique.

Le deuil de Yoko Ono a donc été un deuil sous surveillance, et parfois sous assaut. Cette dimension est essentielle, parce qu’elle explique pourquoi un objet aussi banal qu’une cassette a pu devenir, pour elle, une question de survie. Quand le monde entier vous regarde, l’unique fragment privé devient précieux au point d’être menacé. On ne protège pas seulement un souvenir ; on protège le dernier espace où la foule ne peut pas entrer.

Une cassette dans un sac : le geste minuscule qui dit tout

Dans ces jours d’après où la réalité ressemble à un cauchemar trop lumineux, Yoko Ono s’accroche à une cassette : la démo de “Grow Old With Me”. Rien de grandiose, rien d’orchestré, rien de “prêt”. Une voix, un instrument, une idée. Un Lennon domestique, loin des studios, loin des mythologies, loin des discours. Un Lennon qui chante pour elle, avant de chanter pour nous.

Elle racontera plus tard qu’après sa disparition, elle n’avait “qu’une cassette”, qu’elle gardait dans son sac. Et elle ajoute un détail bouleversant, presque enfantin et pourtant tragiquement logique : la peur qu’on la lui prenne. Elle parle de clochettes accrochées à la porte pour être réveillée si quelqu’un entrait. Ce n’est pas seulement une anecdote. C’est un symptôme. Celui d’une femme qui sait que le monde est capable de lui voler jusqu’à la dernière miette d’intimité. Celui d’une veuve qui comprend que, dans l’imaginaire public, tout ce qui touche à John Lennon est “collectible”.

On mesure ici le degré de distorsion produit par la célébrité. Normalement, le souvenir d’un mort appartient d’abord à ceux qui l’ont aimé. Ici, le souvenir est immédiatement disputé. L’objet devient une proie potentielle. La musique, qui aurait dû être un refuge, devient aussi un enjeu. C’est pour cela que cette cassette est plus qu’une cassette : c’est une frontière. La preuve qu’au milieu du vacarme, il existe encore un petit espace où la relation Lennon–Ono n’est pas médiatisée, pas commentée, pas disséquée. Une relation qui n’a pas besoin de témoins.

Et c’est là que se renverse le regard. Nous, auditeurs, nous avons souvent tendance à mythifier les “dernières chansons” comme des épitaphes destinées au monde. Mais, dans l’instant, elles sont d’abord des messages privés. “Grow Old With Me” n’est pas née comme une pièce de musée : elle est née comme une promesse d’amour ordinaire. La promesse la plus simple : vieillir ensemble.

“Grow Old With Me” : une promesse ordinaire devenue tragédie universelle

Ce qui rend “Grow Old With Me” si troublante, c’est précisément sa banalité. Dans un catalogue où Lennon a disséqué la célébrité, insulté les institutions, crié contre la guerre, réglé ses comptes avec les idoles, cette chanson s’avance à pas doux. Elle ne cherche pas à être une proclamation. Elle ressemble plutôt à une carte postale qu’on n’avait pas l’intention d’envoyer à la planète entière.

Elle appartient à la période du retour. 1980, c’est Lennon qui réapparaît après cinq années de retrait relatif, Lennon père au quotidien, Lennon qui réinvestit la musique avec Double Fantasy, Lennon qui s’offre le luxe d’une tendresse adulte. On peut discuter l’album, son vernis, ses choix, ses dialogues de couple parfois déroutants. Mais on ne peut pas nier ce qu’il raconte : l’idée d’une seconde vie. Une vie moins hystérique. Une vie où l’amour n’est plus seulement un feu d’artifice, mais une maison.

Dans ce contexte, “vieillir ensemble” est une formule presque radicale. Le rock, surtout dans sa mythologie classique, adore la jeunesse éternelle et la mort précoce. Il adore les corps brûlés, les destins éclairs, les héros qui s’éteignent avant d’avoir des rides. Lennon, lui, écrit une chanson qui ne glorifie pas la chute, mais la durée. Il parle d’un futur long, d’une continuité, d’une fidélité. Rien n’est plus anti-rock’n’roll, au sens cliché du terme, que cette aspiration à la stabilité.

Et voilà pourquoi la chanson fait si mal après coup. Parce qu’elle devient l’enregistrement d’un futur qui n’aura pas lieu. On n’entend pas seulement un homme chanter l’amour. On entend, malgré nous, la silhouette d’une absence. La promesse se transforme en ironie cosmique. Et pourtant, c’est précisément cette promesse qui a pu consoler Yoko Ono : non pas parce qu’elle niait la mort, mais parce qu’elle rappelait la vie d’avant la mort. Le Lennon qui existe là, sur cette démo, n’est pas un martyr, ni un symbole : c’est un mari.

En tant qu’historiens de la pop, nous avons tendance à “lire” les chansons comme des textes. Mais là, la chanson agit comme un objet transitionnel au sens le plus humain. Elle tient dans une main. Elle tient dans un sac. Elle accompagne les déplacements. Elle est moins une œuvre qu’une présence. Et, dans un monde qui vient de lui arracher son compagnon, Yoko Ono se fabrique une proximité de fortune : un ruban magnétique contre l’effondrement.

L’après : “Milk and Honey”, “Season of Glass” et la musique comme chambre d’écho

Après le drame, la question se pose toujours : que faire des chansons inachevées ? Que faire des bandes ? Que faire de ce qui reste, quand celui qui devait terminer n’est plus là ? Dans l’histoire du rock, les héritiers ont parfois transformé des démos en monuments, parfois en produits, parfois en fantômes. Dans le cas Lennon, la décision appartient à Yoko Ono. Et cette responsabilité est immense, parce qu’elle est toujours suspectée : si elle publie, on l’accuse de capitaliser ; si elle ne publie pas, on l’accuse de confisquer. Là encore, le public se croit propriétaire.

“Grow Old With Me” trouve une première vie officielle sur Milk and Honey, album posthume qui rassemble des titres laissés en chantier. La chanson y apparaît dans une version plus “achevée” que la simple démo brute qu’on imagine parfois, mais elle conserve un caractère de confession domestique. Le studio ne l’a pas transformée en bête de radio. Elle reste dans cet entre-deux : suffisamment travaillée pour exister, suffisamment fragile pour rappeler l’absence.

En parallèle, Yoko Ono transforme son chagrin en art frontal. Son album Season of Glass est un geste rare, presque insolent : refuser l’esthétisation confortable du deuil, montrer la blessure. Son iconographie, son atmosphère, disent un refus de lisser l’horreur. Là où la machine médiatique voulait un récit “romantique” de l’assassinat, Ono renvoie le réel : il y a du sang, il y a un enfant, il y a une femme qui doit continuer. On peut débattre des choix, des effets, mais il faut reconnaître le courage : ne pas laisser le monde transformer Lennon en icône propre et abstraite, rappeler que la violence est sale.

Il y a aussi Walking on Thin Ice, morceau dont l’histoire ressemble à un roman noir : dernière collaboration, dernier solo, dernière nuit. La chanson devient, après coup, une sorte de fil rouge tragique : comme si l’art avait enregistré, sans le savoir, la fragilité de la glace sous les pas. Là encore, ce qui nous fascine peut être la “légende”. Mais pour Yoko Ono, ce sont des morceaux de vie. Des choses qu’elle a vécues à hauteur d’homme, pas à hauteur de mythe.

C’est important, parce que cela éclaire le rôle de la musique dans le deuil. Pour le public, la musique est une façon de prolonger l’artiste. Pour les proches, elle peut être une façon de le retrouver, mais aussi une façon de le perdre à nouveau, à chaque écoute. Chaque bande remise en circulation est un compromis entre mémoire et exposition. Et l’on comprend mieux pourquoi une simple cassette, gardée jalousement, a pu représenter un dernier territoire inviolable.

Les reprises et la postérité : quand le monde veut “terminer” la promesse

Avec le temps, “Grow Old With Me” a attiré un type particulier de fantasme : celui de la complétion. Beaucoup rêvent de la chanson “terminée”, orchestrée, transformée en grand final. Cette pulsion est compréhensible : face à la mort, nous voulons fermer les parenthèses. Nous voulons que les œuvres soient “complètes”, comme si la complétude réparait l’injustice.

C’est dans cet esprit qu’apparaît, plus tard, une version enrichie, avec orchestration, associée au travail de George Martin. Le geste est délicat : donner un écrin sans étouffer la fragilité. Cela produit un autre effet émotionnel, plus cinématographique, plus “hommage”. On peut préférer la nudité de l’origine ou l’ampleur de l’arrangement. Mais, dans les deux cas, la question reste la même : qui parle ? Est-ce Lennon, ou l’idée de Lennon ?

La chanson a aussi été reprise, réinterprétée, parfois réimaginée comme si les Beatles pouvaient revenir par la magie des bandes. Les années Anthology ont nourri cette mythologie : les cassettes de Lennon, le studio, les survivants qui ajoutent leurs voix. La tentation est immense, parce qu’elle ressemble à une victoire sur le temps. Mais elle révèle aussi notre difficulté à accepter le manque. Nous voulons “entendre” la réunion comme on veut croire à la résurrection.

Il y a, dans certaines reprises tardives, un frisson particulier : Ringo Starr enregistrant le morceau, Paul McCartney apparaissant à ses côtés, comme si, l’espace d’une chanson, la promesse de vieillir ensemble s’élargissait à une fraternité d’anciens survivants. On peut y entendre un hommage, un geste d’amitié, une manière de dire : “On est encore là, et on pense à lui.” On peut aussi y voir la preuve que la chanson, si intime à l’origine, a fini par appartenir à l’histoire collective.

Mais ce basculement doit nous rendre prudents. Car “appartenir à l’histoire collective” ne signifie pas “appartenir à tout le monde”. La différence est fine, mais cruciale. L’histoire collective impose le respect. Elle impose la retenue. Elle impose de se rappeler qu’avant d’être un symbole, Lennon était un homme, et qu’avant d’être une figure contestée, Yoko Ono était – et reste – quelqu’un qui a vécu l’impensable.

Réapprendre la retenue : regarder Yoko Ono comme une endeuillée, pas comme un écran

Ce que raconte cette histoire de cassette, au fond, c’est notre incapacité chronique à laisser les femmes pleurer en paix lorsqu’elles sont associées à des hommes mythiques. La veuve devient un poste-frontière : on lui demande de gérer l’accès au mythe. Si elle protège, on la soupçonne. Si elle partage, on la juge. Si elle se tait, on l’accuse de manipuler. Si elle parle, on dit qu’elle se met en scène. C’est un piège sans issue, et Yoko Ono a vécu dans ce piège longtemps avant 1980.

Il ne s’agit pas d’idéaliser Ono, ni de la sanctifier. Elle est une artiste complexe, parfois irritante pour certains, parfois géniale pour d’autres. Elle a fait des choix discutables, comme tout le monde. Mais l’éthique minimale consiste à distinguer l’évaluation artistique du traitement humain. Et, humainement, ce qui lui a été infligé après la mort de Lennon relève d’une obscénité.

La cassette de “Grow Old With Me” est un symbole, oui. Mais un symbole qui nous accuse. Parce qu’elle montre que la foule, parfois, ne se contente pas de pleurer ; elle réclame. Elle exige un accès. Elle croit que la douleur privée doit être partagée, offerte, commentée. Comme si la célébrité annulait la propriété des souvenirs.

Peut-être est-ce là une leçon à tirer pour notre époque, encore plus vorace, encore plus intrusive, encore plus obsédée par l’instant. Aujourd’hui, les morts célèbres déclenchent des marées de contenus, des posts, des vidéos, des théories, des analyses, des marchandises, des “moments”. La compassion s’exprime, mais elle se performe aussi. Et, dans cette performance, les proches deviennent des figurants involontaires.

Or la dignité du deuil tient à une chose simple : accepter de ne pas tout voir. Accepter qu’il existe des portes fermées. Accepter qu’une veuve puisse garder une cassette dans son sac sans que le monde réclame de l’entendre, de la posséder, de la commenter. Accepter que le chagrin ne soit pas un spectacle, mais une zone interdite.

La cassette comme dernière frontière

Dans l’imaginaire rock, on aime les reliques : guitares, lunettes, manuscrits, bandes inédites. On aime ce qui “reste”. Mais il y a une différence morale entre admirer un objet et vouloir le prendre. Dans les jours qui ont suivi le 8 décembre 1980, Yoko Ono a eu peur qu’on lui vole la dernière trace intime de son mari. Cette peur, qu’on pourrait juger irrationnelle dans une vie normale, était rationnelle dans sa vie à elle. Parce que le monde avait déjà prouvé qu’il ne savait pas se tenir.

Et c’est pour cela que l’histoire est si puissante : parce qu’elle réduit une tragédie gigantesque à un geste minuscule. Une femme met une cassette dans son sac. Une femme accroche des clochettes à une porte. Une femme essaie de dormir. À l’échelle de la planète, c’est insignifiant. À l’échelle d’un cœur brisé, c’est tout.

Il existe mille façons de célébrer John Lennon. On peut réécouter les Beatles, replonger dans ses interviews, débattre de ses contradictions, admirer ses fulgurances, critiquer ses angles morts. Tout cela appartient à l’histoire. Mais il y a aussi une façon de l’honorer qui demande moins de bruit : se souvenir que, dans l’ombre de l’icône, il y avait des humains. Et que, parmi ces humains, Yoko Ono a dû protéger une cassette comme on protège un dernier morceau de vie.


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