À force de voir les artistes d’aujourd’hui parler comme des communiqués de presse, on en oublierait presque qu’il a existé un temps où le rock se jouait aussi à coups de phrases. Un temps où une interview pouvait déraper, où un couloir de studio devenait une arène, et où personne ne venait poser un coussin entre deux ego. C’est dans ce monde-là que surgit une scène délicieusement abrasive des années 70 : John Lennon, en plein désordre californien, tombe sur Joni Mitchell au travail et lâche, sans fard, qu’il ne l’a « jamais aimée », qu’elle est « too twee », trop mièvre — puis enfonce le clou en se moquant de la “suréducation” et des violons supposés fabriquer un tube. Tout est là : la peur de la sophistication, l’obsession de l’authenticité, la question de la classe, et cette manière qu’avait Lennon de boxer pour exister. Sauf que Joni n’est pas du genre à se laisser réduire à une étiquette : architecte d’harmonies, autrice au scalpel, elle répond à la condescendance par le récit, et renvoie la pique comme on renvoie une balle trop appuyée. Pourquoi Lennon a-t-il visé si juste… et si faux à la fois ? Et que dit ce clash de ce qu’on a perdu quand tout est devenu “safe” ?
Quand on regarde la pop culture actuelle, on a parfois l’impression d’assister à une grande cérémonie de neutralisation. Des artistes célèbres, bardés de media training, répondent aux interviews comme on récite un texte appris sur une fiche bristol : poli, prudent, interchangeable. Tout le monde “adore” tout le monde, tout le monde “respecte” tout le monde, et les rares désaccords sont emballés dans une mousse de diplomatie si épaisse qu’on n’entend plus rien. Les stars contemporaines savent qu’une phrase malheureuse devient une capture d’écran, un hashtag, un procès d’intention, et parfois un trou noir économique. Alors elles évitent. Elles contournent. Elles sourient. Elles ne disent plus.
Et puis il y a l’autre monde. Le monde d’avant. Celui des années 60 et des années 70, quand la culture rock ressemblait moins à une industrie de l’image qu’à une cour de récréation de surdoués mal élevés, et quand la presse musicale jouait au plus près de la zone dangereuse. À l’époque, les ego étaient moins coachés, les langues moins surveillées, et la parole circulait avec une liberté brutale. Les artistes étaient encore des créatures qui pouvaient se permettre d’être bancals, contradictoires, parfois injustes, souvent fascinants. Ils se balançaient des piques à la figure parce qu’ils vivaient vite, parlaient vite, et pensaient que la musique était un sport de combat autant qu’un art.
Dans cette histoire-là, il y a une collision qui fait encore grincer les dents des décennies plus tard : John Lennon qui n’aimait pas Joni Mitchell. Pas une petite réserve vague, pas une préférence de goûts formulée avec des pincettes. Non. Une phrase sèche, mordante, presque britannique dans sa cruauté : “Je n’ai jamais aimé Joni Mitchell, elle est trop mièvre.” Le mot “mièvre”, traduction commode de “twee”, est une lame courte. Il ne dit pas seulement “je n’aime pas”. Il dit “je te trouve petite”, “je te trouve précieuse”, “je te trouve trop délicate pour être prise au sérieux”. Et quand cette phrase vient de l’un des plus puissants compositeurs du XXe siècle, elle ne reste pas une anecdote : elle devient un caillou dans la chaussure de la postérité.
Le plus ironique, c’est que cette critique nous est parvenue par Joni elle-même, enveloppée dans sa propre critique de Lennon. Comme si, dans le grand théâtre des egos, chacun devait tenir son rôle jusqu’au bout : donner, prendre, rendre. Lennon cogne, Joni encaisse, puis Joni renvoie. C’est un échange à l’ancienne, sans attaché de presse pour amortir le choc. Et au milieu, une question demeure : qu’est-ce qu’ils se reprochaient, au fond ? Une esthétique ? Une classe sociale ? Une manière de voir le monde ? Une peur de l’autre déguisée en jugement musical ?
Sommaire
- L’âge d’or du journalisme rock : quand les artistes parlaient sans filet
- Les querelles comme carburant : l’insulte, le sarcasme et la mythologie
- Joni Mitchell : une liberté qui dérange, une sophistication qui ne demande pas la permission
- John Lennon après les Beatles : un boxeur sentimental, allergique à la révérence
- Hollywood, couloirs de studio et nuits trop longues : le contexte du choc
- “Je ne l’ai jamais aimée, elle est trop mièvre” : la pique et ce qu’elle révèle
- Court and Spark dans le couloir d’en face : la rencontre en studio et la critique de l’“overeducation”
- Authenticité contre sophistication : ce que Lennon reproche vraiment
- Randy Newman : le cynique qui ne comprend pas le culte, et la jalousie qui dit parfois vrai
- Le procès en “surcote” : Joni Mitchell est-elle vraiment “overrated” ?
- Et si Lennon avait tort ? Ce que Court and Spark dit de la liberté artistique
- La postérité comme arbitre : ce que ces clashs racontent de nous
- La nostalgie d’une parole brute, et ce qu’on perd quand tout devient “safe”
L’âge d’or du journalisme rock : quand les artistes parlaient sans filet
Il faut se rappeler d’où vient cette franchise. Les grandes années du journalisme rock, celles où un reporter pouvait passer des jours dans un van de tournée, traîner dans les hôtels, survivre aux loges et aux afters, appartiennent à un moment où le rock se vivait comme une aventure collective. Les frontières entre l’artiste, le journaliste et le public étaient plus poreuses. La presse musicale n’était pas seulement une machine à promotion : c’était un espace de récit, de confrontation, parfois de mise à nu.
Cette proximité produisait des interviews qui ressemblaient à des scènes de roman. Les musiciens parlaient sous l’effet de la fatigue, de l’alcool, de la confiance ou de la paranoïa. Ils disaient tout haut ce qu’aujourd’hui on garderait pour un texto tardif ou un message vocal supprimé. Les “digs”, ces petites phrases assassines, devenaient des morceaux de légende. On se souvient des Sex Pistols envoyant les Rolling Stones à la retraite, comme si le punk devait tuer symboliquement ses pères pour exister. On se souvient de Joni Mitchell qualifiant Bob Dylan de “plagiaire”, déclaration incendiaire dans un milieu qui vénérait Dylan comme un prophète. À l’époque, un artiste pouvait se permettre d’être sincère au mauvais sens du terme : sincère et injuste, sincère et cruel, sincère et borné.
Mais il ne faut pas idéaliser non plus. Cette franchise n’était pas forcément de la vérité. Elle était souvent une posture, un réflexe de survie, une manière de se situer dans une hiérarchie. Dans le rock, dire “je n’aime pas untel” peut être un acte esthétique, mais aussi un acte politique, un acte de classe, un acte d’ego. Quand un artiste attaque, il dessine les contours de son propre personnage. Et Lennon, plus que beaucoup d’autres, a construit sa légende sur cette franchise agressive : il était le type qui disait la vérité, ou du moins sa vérité, même si elle changeait la semaine suivante.
Les querelles comme carburant : l’insulte, le sarcasme et la mythologie
Dans l’imaginaire rock, la querelle est un carburant. Ce n’est pas un accident, c’est presque un genre. Le rock adore les duels : l’artiste “authentique” contre l’artiste “fabriqué”, le prolétaire contre le bourgeois, le brut contre le sophistiqué, le punk contre le dinosaure, le puriste contre le vendu. Chaque époque invente ses lignes de fracture, et chaque artiste choisit son camp, parfois malgré lui.
Ces querelles ont une fonction : elles dramatisent la musique. Elles transforment des chansons en armes symboliques. Elles font de la critique une scène. Quand Joni traite Dylan de plagiaire, elle ne parle pas seulement de mélodies et de textes : elle parle de légitimité, d’authenticité, d’une certaine idée de la poésie. Quand les Pistols s’attaquent aux Stones, ils ne parlent pas seulement de riffs : ils parlent de génération, de pouvoir, de contrôle de l’espace médiatique. Et quand Lennon dit qu’il n’aime pas Joni parce qu’elle est “trop mièvre”, il ne parle pas seulement d’arrangements : il parle de ce qu’il supporte ou non dans la culture, de ce qui l’intimide, de ce qui le révulse.
Le détail crucial, dans cette histoire, c’est que Joni Mitchell n’est pas une artiste “facile” à réduire à une étiquette. Elle est à la fois populaire et exigeante, accessible et expérimentale, folk et jazz, confessionnelle et conceptuelle. C’est précisément cette complexité qui la rend vulnérable aux caricatures. On peut la trouver sublime, on peut la trouver insupportable, on peut la trouver “trop” : trop cérébrale, trop sophistiquée, trop précise, trop libre. Et Lennon, qui détestait souvent ce qui lui semblait “précieux”, avait un radar très sensible pour détecter ce qu’il associait à la classe moyenne cultivée.
Joni Mitchell : une liberté qui dérange, une sophistication qui ne demande pas la permission
Avant d’entrer dans le clash, il faut replacer Joni. Joni Mitchell, c’est l’une des plus grandes auteurs-compositrices du siècle, mais c’est aussi une figure qui a toujours refusé la soumission. Elle n’a pas seulement écrit des chansons : elle a construit une œuvre. Elle a produit, arrangé, peint ses pochettes, contrôlé son son. À une époque où l’on demandait aux femmes d’être la voix douce au milieu d’un monde d’hommes, elle a pris la place du cerveau, de l’architecte.
Son parcours est celui d’une artiste qui avance en brûlant ses propres ponts. Elle commence dans la folk, ce territoire où l’on peut être minimaliste, guitare-voix, et parler du monde comme on tient un journal intime. Très vite, elle élargit le cadre. Elle devient une compositrice de structures, une obsessionnelle des harmonies, une chercheuse de couleurs. Elle écrit des chansons qui ont l’air simples et qui, quand on les regarde de près, sont des labyrinthes. Cette sophistication n’est pas un caprice : c’est son langage naturel.
Et puis il y a sa personnalité : Joni n’est pas du genre à se laisser raconter par les autres. Elle est acérée, souvent drôle, parfois impitoyable. Elle est capable de compliments très beaux et de jugements très durs. Elle a ce mélange de vulnérabilité et de dureté qu’on trouve chez les grands artistes : une peau épaisse, mais un cœur qui écoute tout.
Si l’on veut comprendre pourquoi certains l’ont trouvée “surcotée”, il faut accepter une vérité : Joni provoque des réactions extrêmes parce qu’elle exige une écoute active. Elle ne s’offre pas comme un produit évident. Elle demande une attention, une sensibilité, parfois une culture musicale. Elle n’est pas “rock” au sens caricatural du terme. Et pour certains rockers, cela suffit à la mettre du mauvais côté de la frontière.
John Lennon après les Beatles : un boxeur sentimental, allergique à la révérence
De l’autre côté, il y a Lennon. John Lennon, c’est l’homme qui a quitté l’enfance dans une ville ouvrière et qui a transformé ses blessures en chansons universelles. C’est aussi l’homme qui a grandi avec une obsession : ne pas se faire dominer. Lennon déteste l’autorité, mais il déteste aussi tout ce qui lui ressemble. Il est un rebelle qui veut rester rebelle, même quand il devient riche, célèbre, sacralisé. Et cette contradiction l’a rendu à la fois génial et insupportable.
Après les Beatles, Lennon traverse des périodes où il cherche à redevenir “vrai”. Il se méfie du décor, de la sophistication, des arrangements trop polis, des idées qui ressemblent à des cours de musique. Il veut du brut, du direct, du viscéral. Il veut que la chanson ressemble à un coup de poing, pas à un diplôme.
Ce n’est pas qu’il ignore la sophistication. Les Beatles ont travaillé avec George Martin, ont exploré des orchestrations, des expérimentations de studio. Lennon lui-même a été au cœur de ces aventures. Mais il y a une différence entre sophistication choisie et sophistication perçue comme une “mise à distance”. Lennon, surtout dans certaines périodes, se méfie de ce qui ressemble à une barrière entre l’émotion et le public. Il soupçonne l’arrangement de cacher l’absence de vérité. Il soupçonne la maîtrise de masquer le manque de feu.
Et dans cette logique, Joni Mitchell peut apparaître comme une ennemie symbolique : une artiste qui maîtrise tout, qui contrôle tout, qui compose comme on dessine, qui ne donne pas l’impression de se jeter dans le vide. Pour Lennon, ce type de contrôle peut ressembler à une trahison du rock. Même si, évidemment, c’est un jugement simpliste.
Hollywood, couloirs de studio et nuits trop longues : le contexte du choc
L’anecdote qui cristallise leur antagonisme se déroule dans un cadre très “années 70” : des studios hollywoodiens, des sessions nocturnes, des gens qui passent d’une salle à l’autre, une atmosphère de fête épuisante. Joni travaille sur Court and Spark, Lennon traîne dans une période de désordre personnel et artistique, celle qu’on associe à son Lost Weekend. Ce terme, “week-end perdu”, est déjà une mythologie : un Lennon séparé de Yoko, vivant à Los Angeles, alternant excès, nuits sans fin, et tentatives de retrouver un centre.
Dans ce Los Angeles-là, la musique est partout et la frontière entre le travail et la débauche est floue. Lennon est dans un état qui le rend plus dangereux socialement : la lucidité du cynique, la fatigue du corps, l’alcool comme amplificateur, l’ego comme pare-chocs. Et Joni, de son côté, est au travail. Elle est dans la concentration, la recherche, la construction d’un disque qui va devenir son album le plus populaire et, paradoxalement, l’un de ses plus raffinés.
Le décor compte, parce que les paroles de Lennon, dans cette histoire, ressemblent à celles d’un type qui débarque dans une pièce où quelqu’un fait quelque chose de sérieux, et qui veut prouver qu’il peut renverser la table. Lennon n’est pas toujours comme ça, mais il a ce réflexe : si une situation menace son statut, il attaque. Il transforme la conversation en duel. Il fait de la critique un test de force.
“Je ne l’ai jamais aimée, elle est trop mièvre” : la pique et ce qu’elle révèle
La phrase la plus citée arrive par le biais d’un souvenir raconté par Joni. Elle évoque un film anglais qui passait en revue “les meilleurs musiciens du XXe siècle”. Selon elle, dès que le film atteignait son époque, “le niveau d’intelligence chutait considérablement”. Et c’est là qu’apparaît la scène presque théâtrale : un homme qui croise les bras, croise les jambes, et lâche, à propos d’elle : “Je n’ai jamais aimé Joni Mitchell, elle est trop mièvre.” Puis Joni conclut, comme une petite pique en retour : “C’est comme ça qu’était John Lennon.”
Le mot “twee”, dans la culture britannique, renvoie à quelque chose de trop mignon, trop précieux, trop affecté. C’est l’opposé du rugueux. C’est une accusation de fragilité, presque de “petitesse”. Appliqué à Joni Mitchell, c’est absurde si l’on pense à la dureté de certains de ses textes, à l’acidité de son regard sur les relations, à son refus de plaire. Mais c’est logique si l’on comprend que Lennon ne parle pas seulement de chansons. Il parle d’une posture qu’il croit percevoir : celle d’une artiste qui lui semble appartenir à un monde “cultivé”, un monde qui l’exclut, un monde qui le juge.
Joni, d’ailleurs, interprète cette hostilité en termes de classe : elle y voit “la peur que les gens de classe ouvrière peuvent avoir des gens de classe moyenne”. Qu’on soit d’accord ou non avec cette lecture, elle est révélatrice. Lennon, toute sa vie, a eu une relation complexe avec la classe sociale : il revendique le prolétariat, mais il devient un millionnaire global ; il déteste les bourgeois, mais il vit dans le luxe ; il se méfie des intellectuels, mais il veut être un artiste sérieux. Cette contradiction, chez lui, produit parfois de la violence verbale : attaquer l’autre pour ne pas se sentir attaqué.
Court and Spark dans le couloir d’en face : la rencontre en studio et la critique de l’“overeducation”
L’autre scène, plus précise encore, se situe dans les studios où Joni enregistre Court and Spark. Lennon, dans une salle voisine, travaille sur des sessions chaotiques liées à son propre univers de l’époque. Il vient, Joni lui fait écouter des morceaux. Et Lennon réagit. Dans le souvenir rapporté par Joni, il lâche une phrase qui résume parfaitement son rapport à la sophistication : “Oh, c’est un produit de la suréducation. Tu veux un tube, hein ? Mets des violons !”
Il y a plusieurs choses dans cette sortie. D’abord, le mépris pour l’idée d’“éducation” comme source de musique. Comme si apprendre, écouter, absorber, travailler, était une trahison du “naturel”. C’est une vision romantique du rock : l’artiste authentique serait celui qui jaillit du sol, sans culture, sans méthode, juste avec du feu. Ensuite, il y a la suspicion envers le succès : “Tu veux un tube.” Comme si viser l’efficacité mélodique était un compromis. Enfin, il y a la condescendance : “mets des violons”, comme si l’arrangement était une recette de cuisine et non un choix artistique.
Le plus ironique, c’est que Court and Spark contient justement ce que Lennon semble reprocher : une recherche sonore, des musiciens d’exception, un équilibre entre pop et jazz, une sophistication qui ne s’excuse pas. Et pourtant, ce disque est aussi profondément accessible, rempli de mélodies qui accrochent, de refrains qui restent. C’est une preuve que la sophistication n’est pas l’ennemie de l’émotion. Mais Lennon, à ce moment-là, n’a pas envie de cette nuance.
Pour Joni, cette critique ressemble à une tentative de la remettre à sa place. Et elle n’est pas du genre à accepter. Le “clou dans le cercueil” de leur entente, c’est peut-être ça : Lennon arrive en donneur de leçons, et Joni n’a jamais supporté les donneurs de leçons.
Authenticité contre sophistication : ce que Lennon reproche vraiment
Si l’on veut être juste, il faut essayer de comprendre Lennon sans le caricaturer. Lennon a été élevé dans une culture où la musique populaire était une échappatoire. Le rock’n’roll des années 50, c’était la promesse d’une liberté immédiate : trois accords, une énergie, une sexualité, une insolence. Pour lui, ce langage est sacré. Quand il entend une musique qui s’en éloigne, il peut ressentir une forme de trahison.
Mais il y a aussi autre chose : Lennon a toujours eu peur d’être démasqué. Même au sommet, même dans les Beatles, il a parfois eu le sentiment d’être un imposteur. Cette peur se transforme souvent en agressivité. Quand il rencontre quelqu’un qui maîtrise son art avec une assurance calme, cela peut le menacer. Joni, en studio, est précisément ce type d’artiste : une femme qui sait ce qu’elle veut, qui dirige, qui ne demande pas la validation d’un homme célèbre pour exister.
Et puis il y a une dimension presque idéologique. Lennon a construit une partie de son image sur la “vérité”, sur la confession, sur le rejet du faux. Joni, elle, est une artiste de la précision. Elle écrit comme une peintre, elle détaille, elle nuance. Lennon peut confondre nuance et froideur. Il peut confondre précision et distance. Il peut confondre sophistication et “bourgeoisie”. Ce sont des raccourcis, mais Lennon était souvent un homme de raccourcis brillants et injustes.
La vérité, c’est que Lennon parle ici autant de lui que d’elle. Il défend son territoire symbolique. Il protège sa mythologie : le rock comme langage du peuple, contre une artiste qui lui semble incarner une autre forme de culture.
Randy Newman : le cynique qui ne comprend pas le culte, et la jalousie qui dit parfois vrai
Dans cette histoire, Lennon n’est pas seul. Randy Newman, autre esprit acéré, autre machine à sarcasmes, a lui aussi exprimé son incompréhension face à la vénération entourant Joni. Dans une interview célèbre, il dit qu’il lui arrive de s’énerver contre “la vénération accordée à certains auteurs, auxquels une génération décide d’offrir un laissez-passer”. Puis il lâche : “Joni adorée comme ça, c’est étrange pour moi.”
Randy Newman n’est pas un rockeur classique. C’est un satiriste, un compositeur d’orfèvrerie, un observateur cruel de l’Amérique. Il sait reconnaître le talent, mais il se méfie des unanimismes. Quand tout le monde s’accorde pour dire “c’est une génie”, lui veut comprendre pourquoi, et surtout pourquoi certains échappent à la critique. Son propos n’est pas forcément “Joni est mauvaise”. C’est plutôt : “Pourquoi elle est intouchable ?” Et cette question, même si elle peut sentir la jalousie, n’est pas absurde.
Parce que le culte de Joni, surtout dans certaines sphères, a pris une dimension religieuse. Joni est devenue un symbole : la grande artiste libre, la femme qui a imposé sa vision, la poétesse du cœur moderne. Et dès qu’un artiste devient un symbole, il devient difficile de le critiquer sans être accusé de blasphème. Newman, qui a toujours aimé piquer les idoles, réagit à ce mécanisme.
Il y a là une dynamique typiquement rock : l’artiste marginal d’hier devient le saint patron d’aujourd’hui. Et ceux qui n’entrent pas dans l’église se demandent s’ils sont sourds, ou si le culte a dépassé la musique.
Le procès en “surcote” : Joni Mitchell est-elle vraiment “overrated” ?
La question “Joni Mitchell est-elle surestimée ?” revient régulièrement, comme un serpent de mer. Elle est souvent brandie par ceux qui confondent “je n’aime pas” avec “ce n’est pas bon”, ou par ceux que la sophistication met mal à l’aise. Mais il faut la prendre au sérieux, parce qu’elle touche à quelque chose de réel : Joni n’est pas universelle. Elle n’est pas faite pour plaire à tout le monde. Et ce n’est pas un défaut.
On peut trouver ses textes trop denses, ses mélodies trop sinueuses, son timbre parfois exigeant, ses choix harmoniques parfois déroutants. On peut préférer le rock frontal, la soul immédiate, le punk brut. On peut estimer que son aura critique a parfois écrasé d’autres artistes de son époque. On peut aussi penser que son statut d’icône a été renforcé par des récits qui dépassent la musique : la femme indépendante, la muse de Laurel Canyon, la figure de l’artiste totale.
Mais si l’on regarde l’œuvre, surtout sur la période qui mène à Court and Spark, il est difficile de parler de surestimation sans mauvaise foi. Ce disque, précisément, est un paradoxe splendide : c’est son album le plus “grand public”, et pourtant il est construit avec une exigence d’artisanat rare. Il réussit à être à la fois un objet pop et un objet d’auteur. Il contient des chansons qui parlent de désir, de solitude, de l’industrie musicale, des compromissions, sans jamais tomber dans le slogan. Il a cette qualité rare : on peut l’écouter superficiellement et en tirer du plaisir, ou l’écouter profondément et y trouver un monde.
Le succès de Joni n’est pas seulement un consensus critique. Il vient aussi de la manière dont ses chansons ont accompagné des vies. Elle a écrit des textes qui ne flattent pas, qui ne simplifient pas. Elle a mis en musique des sentiments complexes, ambigus, parfois honteux. Et cette honnêteté-là, même sophistiquée, est une forme d’authenticité.
Et si Lennon avait tort ? Ce que Court and Spark dit de la liberté artistique
Il est tentant, quand on adore Lennon, de lui trouver des excuses, de transformer sa pique en “opinion d’artiste”. Il a le droit de ne pas aimer. Bien sûr. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir à quel point sa critique rate sa cible.
Car Court and Spark n’est pas un disque “mièvre”. Il est souvent inquiet, parfois mordant. Il parle des fêtes où l’on se sent seul, des relations où l’on se ment, des compromis qu’on accepte par fatigue. Il y a de la lucidité, de l’ironie, une mélancolie qui ne cherche pas à être jolie. Et musicalement, l’album est une démonstration : il prouve qu’on peut élargir le vocabulaire du rock sans perdre l’âme.
Lennon, qui a toujours voulu être un artiste total, aurait pu être sensible à cette ambition. Mais à ce moment précis de sa vie, il est probablement dans un état où il rejette ce qu’il ne peut pas contrôler. Il est dans le ressentiment, dans la posture de l’homme qui veut rester “simple”, parce que la simplicité est un refuge. Et Joni, en face, lui renvoie une image qui l’agace : celle d’une artiste qui n’a pas besoin de refuge.
Là où Lennon est en lutte permanente avec sa propre mythologie, Joni avance. Elle n’essaie pas d’être “rock”, elle est Joni. Elle ne cherche pas à prouver qu’elle est authentique, elle travaille. Et c’est peut-être ça, la vraie divergence : Lennon a besoin de déclarer, Joni a besoin de construire.
La postérité comme arbitre : ce que ces clashs racontent de nous
Aujourd’hui, ces querelles nous fascinent pour une raison simple : elles donnent du relief à une époque qu’on fantasme comme plus “vraie”. On aime l’idée que les artistes parlaient sans filtre, qu’ils osaient détester, qu’ils osaient être injustes. C’est un antidote à la communication contemporaine, aseptisée, où tout le monde se félicite et où les conflits se déplacent dans l’ombre des réseaux.
Mais il faut aussi comprendre ce qu’on projette. On ne regrette pas seulement la franchise, on regrette la sensation que la musique comptait tellement qu’on pouvait se battre pour elle. Qu’un jugement esthétique pouvait être une affaire de vie ou de mort symbolique. Qu’un mot pouvait déclencher une guerre de perception. Ce n’était pas forcément sain, mais c’était vivant.
La postérité, elle, a tranché d’une manière inattendue : Lennon est resté Lennon, un monument, un mythe, une voix qui continue de hanter la pop. Et Joni est restée Joni, devenue à son tour une référence absolue, presque un passage obligé pour les auteurs-compositeurs modernes. Le temps n’a pas “donné raison” à l’un contre l’autre. Il a montré qu’ils appartenaient à deux lignées différentes de la musique populaire : Lennon, le boxeur émotionnel qui frappe et se frappe ; Joni, l’architecte sensible qui transforme les sentiments en structures.
Quant à Randy Newman, il reste l’outsider brillant, celui qui voit les mécanismes de culte et qui s’en méfie, même quand l’objet du culte est légitime. Sa remarque sur la “vénération” dit quelque chose de vrai : la critique peut devenir un réflexe de groupe. Mais elle dit aussi quelque chose d’humain : l’irritation face à ce que les autres aiment trop.
Et peut-être que la conclusion la plus honnête, c’est celle-ci : ces clashs ne nous apprennent pas qui a “raison” musicalement. Ils nous apprennent comment des artistes se regardent, se jugent, se projettent. Lennon juge Joni, mais il parle de sa peur de la sophistication. Joni raconte Lennon, mais elle parle de son rejet de la condescendance. Newman critique le culte, mais il parle de son propre rapport à la reconnaissance. Derrière chaque pique, il y a une autobiographie involontaire.
La nostalgie d’une parole brute, et ce qu’on perd quand tout devient “safe”
À l’ère du media training, un clash comme celui-là serait impossible. Pas parce que les artistes s’aiment plus, mais parce qu’ils savent trop bien ce qu’ils risquent. La parole est devenue une matière dangereuse, et la musique un produit tellement industrialisé que le moindre dérapage coûte cher. On ne dit plus “je n’aime pas”. On dit “ce n’est pas ce que j’écoute”. On ne dit plus “c’est mièvre”. On dit “c’est une esthétique différente”. On ne dit plus “suréducation”. On dit “approche plus sophistiquée”.
Il y a une part de progrès là-dedans : moins de violence gratuite, moins de mépris public, moins de règlements de comptes sexistes ou classistes. Mais il y a aussi une perte : la sensation que les artistes existent comme des êtres entiers, capables de contradictions, de colères, de jugements risqués. Le rock, dans sa version mythologique, est censé être un espace de vérité. Quand tout est filtré, on perd cette illusion.
Et c’est pour ça que l’anecdote Lennon-Mitchell continue de tourner. Parce qu’elle appartient à une époque où la musique était un champ de bataille d’egos et d’idées, où un couloir de studio pouvait devenir une scène de théâtre, et où les mots restaient, parfois, comme des échardes.
Au final, Lennon n’a pas “détruit” Joni. Il l’a piquée, elle a répondu, et le monde a continué. Mais la petite phrase, elle, nous rappelle que même les génies peuvent être injustes, que les légendes peuvent avoir des angles morts, et que la grandeur d’un artiste ne l’empêche pas de se tromper sur un autre artiste. C’est peut-être même l’un des charmes paradoxaux de cette époque : l’humanité, avec ses défauts, qui dépasse le mythe.
