On a beau raconter que Lennon et McCartney ne sont devenus auteurs qu’à Hambourg, quand les nuits dans les clubs ont forgé le groupe et que George Martin leur a ouvert EMI. Mais l’écriture, elle, s’est allumée bien avant, dans des chambres d’ados de Liverpool, au milieu des cahiers d’école et des deuils mal digérés. À 14 ans, McCartney transforme le vide laissé par sa mère en ballade fragile avec I’ve Lost My Little Girl. Lennon, lui, bricole Hello Little Girl comme on colle des souvenirs sur une mélodie, déjà hanté par les absents. Puis vient la première étincelle commune : Too Bad About Sorrows, quatre lignes naïves et pourtant révélatrices, où l’on entend se mettre en place la mécanique du duo, ce mélange de douceur mélodique et de piqûre ironique. De l’avant-Beatles à Love Me Do, puis jusqu’aux sessions Get Back de 1969 où la chanson ressurgit comme un fantôme, cet article remonte la piste d’un “commencement” moins officiel mais plus émouvant : celui d’une obstination adolescente qui, à force de brouillons, finira par changer la pop.
Il y a, dans l’histoire de The Beatles, une poignée de mythes qui ont la peau dure parce qu’ils arrangent tout le monde. Ils simplifient, ils romancent, ils rendent le récit plus net, plus vendable, plus “cinéma”. Parmi eux, cette idée tenace selon laquelle John Lennon et Paul McCartney ne seraient devenus de “vrais” auteurs-compositeurs qu’au moment où le groupe s’est professionnalisé, quand Hamburg leur a tanné la peau et que George Martin a ouvert la porte d’EMI. Comme si l’écriture avait été un costume enfilé le jour où le monde a commencé à regarder.
La phrase de Lennon, rapportée des années plus tard, en est une parfaite illustration : il affirme qu’il sait que McCartney avait déjà “la chanson” en tête à Hamburg, “bien avant qu’on soit des auteurs”. Le genre de souvenir qu’on lâche avec désinvolture, un sourire en coin, comme si la création n’était qu’un détail dans l’aventure. Sauf que, précisément, ce détail est tout sauf anecdotique. Car si “Love Me Do” a cristallisé une bascule – celle d’un groupe britannique publiant un premier single largement issu de son propre imaginaire – l’écriture, elle, avait commencé bien plus tôt. Elle avait commencé à l’âge où l’on n’a pas encore de carrière, pas encore de public, et même pas encore de groupe stable. Elle avait commencé comme commencent les choses essentielles : dans une chambre d’ado, avec une guitare mal domptée et un cœur déjà fissuré.
Dire que Lennon et McCartney n’étaient pas encore des auteurs avant Hamburg, c’est confondre deux réalités : l’une intime, l’autre industrielle. Ils n’étaient pas encore “auteurs” au sens du métier, du contrat, du catalogue et des royalties. Mais ils étaient déjà des songwriters au sens le plus brut : des gamins qui tentent de mettre un peu d’ordre dans le chaos en empilant des accords et des mots. Et plus important encore, ils étaient déjà un duo, déjà ce couple créatif étrange où l’on s’aime, où l’on se défie, où l’on s’aiguise mutuellement. Bien avant la gloire, il y avait déjà la méthode, l’instinct, et cette petite alchimie compétitive qui allait tout incendier.
Sommaire
- Paul McCartney à 14 ans : apprendre à écrire avec un vide au ventre
- John Lennon : la première chanson comme un miroir fêlé
- La rencontre : deux solitudes qui se reconnaissent et se provoquent
- Liverpool, les cahiers d’école et la naissance d’un duo d’auteurs
- “Too Bad About Sorrows” : quatre lignes pour comprendre une légende
- De Hamburg à Liverpool : la forge, la sueur, et l’obligation d’écrire
- 1962 : “Love Me Do”, ou le moment où le groupe prend la parole
- 1969 : Get Back, ou la machine à remonter le temps malgré elle
- Ce que révèle cette première chanson : la méthode Lennon-McCartney à l’état brut
- Pourquoi cette origine compte : mémoire, mythe, et vérité émotionnelle
- Épilogue : la première étincelle et l’incendie
Paul McCartney à 14 ans : apprendre à écrire avec un vide au ventre
On aime raconter Paul McCartney comme le “mélodiste”, le garçon poli, l’élève appliqué, celui qui sait finir les chansons là où d’autres les abandonnent en plan. C’est parfois vrai, souvent utile, mais rarement suffisant. Car la première chanson qu’il écrit, “I’ve Lost My Little Girl”, n’a rien d’un exercice scolaire inoffensif. C’est une ballade adolescente, oui, simple et droite, mais traversée par une douleur réelle. Derrière le titre, il y a une absence qui ne se comble pas, un trou dans l’enfance : la mort de sa mère.
C’est là que l’on comprend un truc fondamental sur l’écriture chez McCartney : elle ne naît pas d’abord d’une ambition artistique, mais d’un besoin presque physiologique de transformer l’émotion en objet. Quand on est un garçon de quatorze ans et qu’on voit le monde se fendre, on a deux choix : se taire, ou inventer une langue pour dire l’indicible. La chanson, chez lui, devient très tôt une façon de tenir debout, de mettre une mélodie sur ce qu’on ne sait pas nommer. Même si la musique est rudimentaire, même si les mots sont ceux d’un adolescent, le geste est déjà celui d’un auteur : prendre le réel, le broyer, et le rendre chantable.
On peut entendre dans cette première tentative l’ombre de tout ce qui viendra : cette capacité à faire passer des émotions complexes par des formes apparemment simples, ce talent pour l’évidence mélodique qui masque le travail. McCartney comprendra vite que la douceur n’est pas l’opposé de la gravité, mais son cheval de Troie. C’est ainsi qu’il écrira plus tard des chansons capables de faire sourire et pleurer dans la même mesure. Et quand on remonte au point de départ, “I’ve Lost My Little Girl” ressemble moins à une curiosité d’archives qu’à un premier coup de pioche dans une mine qui n’allait jamais se tarir.
John Lennon : la première chanson comme un miroir fêlé
De son côté, John Lennon écrit “Hello Little Girl” très jeune lui aussi. Et ce qui frappe, dans les souvenirs qu’il en gardera, c’est la manière dont il relie spontanément cette chanson à sa mère, à des refrains plus anciens, à une mémoire affective qui remonte avant lui. Lennon, même quand il fanfaronne, a cette lucidité étrange : il sait que les chansons ne surgissent jamais de nulle part. Elles sont des collages, des détournements, des fantômes mis en costume.
Quand il raconte que “Hello Little Girl” vient d’une chanson des années 30 ou 40 que sa mère aimait chanter, il ne dit pas seulement “j’ai été influencé”. Il dit autre chose, plus intime : la musique, pour lui, est déjà un territoire familial, chargé de psychologie, de manque, de culpabilité, de tout ce qu’il appellera plus tard – avec une ironie protectrice – “très freudien”. Lennon comprend, avant même d’avoir les mots pour l’expliquer, que chanter est une façon de parler aux absents. Chez lui, la chanson est rarement une carte postale : c’est une lettre qu’on envoie à quelqu’un qui ne répondra plus.
“Hello Little Girl” restera suffisamment importante pour qu’il la conserve dans son répertoire jusqu’à l’audition de Decca, le 1er janvier 1962, quand The Beatles tentent leur chance et se voient refuser. Le morceau n’impressionne pas les décideurs, mais il dit déjà quelque chose de Lennon : une manière d’accrocher une mélodie à un groove léger, et de faire passer un mélange de drague, de théâtre et de mélancolie derrière une façade pop. Et quand la chanson devient plus tard un hit pour The Fourmost, c’est un autre indice : même embryonnaire, Lennon sait déjà écrire des choses qui fonctionnent. Pas forcément parce qu’elles sont “originales”, mais parce qu’elles ont ce qu’il faut d’accroche et de caractère. Le futur est là, en filigrane.
La rencontre : deux solitudes qui se reconnaissent et se provoquent
On connaît la scène comme on connaît les grands mythes : un été, une fête, un groupe de skiffle, et un gamin qui impressionne un autre gamin en accordant une guitare et en chantant correctement les paroles. Mais ce qui compte, ce n’est pas seulement l’anecdote. Ce qui compte, c’est l’effet chimique immédiat : Lennon voit en McCartney quelqu’un qui peut le rendre meilleur, et McCartney voit en Lennon quelqu’un qui peut lui donner une intensité qu’il n’a pas encore.
Le duo Lennon-McCartney naît d’un paradoxe. Lennon est plus “dangereux”, plus insolent, plus instinctif. McCartney est plus “musicien”, plus méthodique, plus capable de polir. L’un a besoin d’un rival pour ne pas s’endormir dans sa propre arrogance. L’autre a besoin d’un mentor insolent pour oser sortir du cadre. Ensemble, ils ne se complètent pas gentiment : ils se frottent, ils se corrigent, ils se volent des idées, ils se piquent au vif. Ils inventent une forme de couple créatif où l’amour passe par la compétition.
On dit souvent qu’ils écrivaient “ensemble”, comme si cela signifiait forcément assis côte à côte, plume en main, construisant chaque ligne à deux. La réalité, plus riche, est qu’ils ont très tôt mis en place un pacte : tout ce qui naît sous leur impulsion devient un territoire commun. Parfois l’un apporte une ébauche et l’autre la renforce. Parfois ils bricolent vraiment à quatre mains. Parfois ils se contentent de quelques ajustements décisifs. Mais l’idée, elle, est puissante : l’écriture devient un sport d’équipe, et même un sport de duel. Ce pacte est l’une des grandes inventions du rock moderne. Il transforme la chanson en laboratoire permanent.
Liverpool, les cahiers d’école et la naissance d’un duo d’auteurs
Avant les studios, avant les amplis corrects, avant les micros et les contrats, il y a des cahiers. Des pages griffonnées. Des mots raturés. Une adolescence qui s’ennuie et qui, pour survivre, fabrique des mondes. On imagine volontiers les Quarry Men comme une bande de garçons jouant du skiffle avec des instruments de fortune, mais la vérité plus intéressante, c’est que dans le Liverpool de l’époque, écrire une chanson est déjà un acte de projection : c’est refuser de se limiter à reprendre les succès américains, c’est vouloir laisser une trace, c’est se voir ailleurs que dans le décor assigné.
Quand McCartney explique que “Too Bad About Sorrows” serait la première chanson qu’il a écrite avec Lennon, et qu’il évoque le cahier d’école où ils notaient leurs paroles, on touche à quelque chose de presque sacré. Non pas parce que ce serait un chef-d’œuvre perdu, mais parce que c’est le point zéro de la machine Lennon-McCartney. C’est le moment où deux adolescents comprennent qu’ils peuvent fabriquer un objet nouveau, ensemble, et que cet objet peut exister indépendamment de leurs vies.
Ce qui est fascinant, c’est que cette première collaboration n’est pas un manifeste de génie. C’est, au contraire, une petite chose fragile, un embryon. Et c’est précisément pour cela qu’elle est émouvante : on n’y entend pas encore les Beatles, on y entend l’avant. L’instant où le duo apprend à marcher. Les mots ne sont pas “brillants”, la structure est simple, mais déjà, il y a une logique de chanson, une cadence, un refrain potentiel. Déjà, il y a ce besoin de raconter une émotion sentimentale, comme si l’amour et la perte étaient les deux langues naturelles de l’adolescence.
“Too Bad About Sorrows” : quatre lignes pour comprendre une légende
“Too bad about sorrows / Too bad about love / There’ll be no tomorrow / For all of your love.” Même en les lisant, ces lignes ont quelque chose de naïf, presque enfantin. Elles sonnent comme une complainte de teen-ager qui imite ce qu’il entend à la radio. Mais si l’on s’arrête une seconde, on voit aussi ce qu’elles contiennent : un balancement mélodique évident, une économie de mots, une manière de faire tenir un drame en peu de syllabes. Il y a déjà, dans ce minimalisme, un instinct pop.
Puis vient ce deuxième couplet, aperçu plus tard : “You said you were sleeping / But I can’t forget / The troubles you’re leaving / Don’t be like that.” Là, on entend quelque chose de plus “Lennonien” : le soupçon, la petite scène de jalousie, la phrase qui pique. Et l’on se surprend à imaginer le dialogue silencieux entre les deux garçons : McCartney apportant la forme, Lennon injectant l’aigreur ou l’ironie. Bien sûr, c’est peut-être une reconstruction. Mais c’est une reconstruction cohérente avec tout ce que l’on sait de leur dynamique.
Ce qui compte, c’est que cette chanson porte déjà un thème récurrent : l’amour comme zone de turbulence, la tristesse comme matière première. On a parfois tendance à penser que Lennon n’a découvert la vulnérabilité qu’à l’ère de “Help!” ou de “In My Life”, et que McCartney n’a écrit des choses sombres qu’en vieillissant. Or, dès les premières tentatives, les deux semblent attirés par la mélancolie. Simplement, ils n’ont pas encore les outils pour la complexifier. Ils la traitent comme on traite une plaie quand on est ado : on la touche, on la regarde, on la transforme en refrain, en espérant que ça fera moins mal.
Il y a aussi quelque chose de profondément rock dans le fait que la “première chanson” du duo soit restée presque invisible, perdue, ressurgie par hasard. Comme si le mythe refusait de se donner entièrement. Comme si l’origine devait rester partiellement floue, pour préserver sa puissance.
De Hamburg à Liverpool : la forge, la sueur, et l’obligation d’écrire
Entre les cahiers d’école et “Love Me Do”, il y a un gouffre, mais ce gouffre est rempli de nuits. Hamburg, ce n’est pas seulement un décor de légende avec des néons, des clubs et des heures de scène interminables. C’est un accélérateur brutal. Là-bas, The Beatles deviennent un groupe au sens musculaire du terme. Ils apprennent à tenir un set, à varier, à captiver un public qui peut se montrer hostile. Ils apprennent l’endurance, la discipline, la précision. Et, dans ce contexte, écrire devient presque une nécessité : pour se démarquer, pour exister, pour ne pas être un groupe de plus.
Quand Lennon dit que McCartney avait “Love Me Do” à Hamburg, il pointe peut-être une vérité plus intéressante que son mensonge involontaire : Hamburg est le lieu où l’idée de devenir auteurs s’est transformée en projet concret. Pas l’origine, mais la décision. Avant, ils écrivaient parce que ça les amusait ou parce que ça les soulageait. À Hamburg, ils comprennent qu’écrire peut aussi être une arme.
On oublie souvent que l’Angleterre du début des années 60 est encore très hiérarchisée culturellement. Les stars viennent souvent d’ailleurs, les chansons sont souvent importées, et l’idée qu’un groupe de Liverpool puisse imposer ses propres compositions à la radio nationale a quelque chose d’audacieux. Écrire, c’est donc aussi se donner le droit. Se donner le droit de parler à la première personne, de ne pas dépendre du répertoire des autres, de ne pas attendre qu’on leur serve des titres.
1962 : “Love Me Do”, ou le moment où le groupe prend la parole
Quand “Love Me Do” sort à l’automne 1962, on peut l’entendre comme une chanson simple, presque maladroite, portée par un harmonica entêtant et une énergie directe. Mais symboliquement, c’est un geste énorme. The Beatles ne débutent pas en se contentant d’un standard : ils proposent une chanson estampillée Lennon-McCartney, c’est-à-dire un monde en gestation. Et même si le morceau a une part de rugosité, même si l’on sent encore les coutures, il annonce une direction : celle d’un groupe qui veut être autre chose qu’un interprète.
Il faut se souvenir du contexte : les maisons de disques, à l’époque, aiment contrôler. Elles aiment fournir les chansons, choisir les arrangements, façonner l’image. Que George Martin accepte d’enregistrer “Love Me Do” et de le sortir, c’est aussi reconnaître un potentiel d’auteur. Ce n’est pas seulement “un bon petit groupe”. C’est un groupe qui a quelque chose à dire.
“Love Me Do” est parfois regardée de haut, comme le brouillon d’un futur chef-d’œuvre. C’est une erreur de perspective. Ce titre est précieux parce qu’il documente un instant où la pop anglaise change de centre de gravité. La chanson n’est pas parfaite, mais elle est signée par ceux qui la chantent. Et cette signature va bientôt devenir l’une des plus puissantes marques culturelles du siècle.
Surtout, “Love Me Do” met en évidence une tension qui ne quittera jamais le duo : l’équilibre entre la simplicité immédiate et l’ambition. Dans cette chanson, l’ambition est encore contenue, presque timide. Mais elle existe déjà, comme une promesse.
1969 : Get Back, ou la machine à remonter le temps malgré elle
Et puis, il y a ce moment paradoxal : janvier 1969, le groupe est en train de se fissurer, et pourtant il se retrouve à rejouer des bribes du passé. Les sessions qui deviendront Get Back (puis “Let It Be”) ressemblent parfois à une séance de spiritisme. Les Beatles tentent de redevenir un groupe “simple”, de retourner à l’essentiel, mais ce faisant, ils réveillent des souvenirs, des réflexes, des vieilles chansons. On les voit retomber sur des fragments de leur adolescence, comme si le présent était trop lourd à porter et que le passé offrait une échappatoire.
C’est là que “Too Bad About Sorrows” réapparaît, presque par accident, comme un objet remonté du fond d’un tiroir. Lennon gratte, plaisante, chante faux exprès, comme on le ferait pour désamorcer l’émotion. Puis plus tard, McCartney la prend plus au sérieux, le groupe tente de la suivre, et tout finit par se déliter. C’est une scène profondément Beatles : l’élan, la beauté possible, et l’impossibilité de la maintenir parce que les tensions sont partout.
Ce qui bouleverse, c’est le contraste. En 1958, “Too Bad About Sorrows” est l’exercice naïf de deux ados qui apprennent à écrire. En 1969, la même chanson est le souvenir d’une innocence perdue, rejoué par des hommes qui portent déjà sur les épaules un empire musical et des rancœurs accumulées. La chanson n’a pas changé, mais eux si. Et ce simple décalage suffit à charger quatre lignes d’un poids émotionnel immense.
Le montage de Peter Jackson, en laissant exister ces instants, offre plus qu’une anecdote de fan : il montre comment l’histoire personnelle et l’histoire collective s’entrelacent. Get Back n’est pas seulement un documentaire sur un album inachevé, c’est une archive vivante où l’on voit les Beatles se souvenir en direct.
Ce que révèle cette première chanson : la méthode Lennon-McCartney à l’état brut
On pourrait être tenté de traiter “Too Bad About Sorrows” comme une relique amusante, un caillou dans une vitrine. Mais elle révèle quelque chose de très concret : le duo s’est construit sur une pratique. Une discipline. Un rendez-vous. Deux garçons qui se retrouvent et qui décident que, cette fois, ils ne se contenteront pas de jouer les chansons des autres. Ils vont écrire. Ils vont essayer. Ils vont se tromper. Ils vont recommencer.
C’est une leçon souvent négligée dans les récits sur le génie : la grandeur de Lennon et McCartney n’est pas seulement une affaire d’inspiration. C’est une affaire de quantité, de travail, d’obsession. Avant d’écrire “She Loves You” ou “A Day in the Life”, il fallait écrire des chansons maladroites, des brouillons, des demi-idées, des refrains sans pont. Il fallait accumuler des tentatives, comme on accumule des heures de vol.
“Too Bad About Sorrows” montre aussi que leur partenariat n’est pas né dans un bureau d’éditeur, mais dans une intimité d’adolescents. Ils écrivent dans des cahiers d’école, avec des préoccupations qui ressemblent à celles de tous les garçons de leur âge : l’amour, la tristesse, les petites trahisons. Et pourtant, parce que ce sont eux, parce qu’ils ont déjà cette étincelle de musicalité et cette intelligence de la forme, ces préoccupations ordinaires deviennent le socle d’une aventure extraordinaire.
Enfin, la chanson rappelle que l’étiquette Lennon-McCartney n’est pas seulement une signature légale. C’est une idée artistique : deux sensibilités qui acceptent de se mélanger, de s’effacer partiellement l’une dans l’autre, pour fabriquer quelque chose de plus grand que la somme de deux ego. Et ce pacte, une fois scellé, ne se défait jamais complètement, même quand l’amitié se fissure.
Pourquoi cette origine compte : mémoire, mythe, et vérité émotionnelle
Dans le fandom Beatles, on aime dater les commencements. Trouver “le premier”. La première chanson, le premier concert, le premier enregistrement, la première fois que. C’est humain : on veut des points fixes dans une histoire trop vaste. Mais l’origine réelle est rarement un point. C’est un processus. Et “Too Bad About Sorrows” vaut moins comme “première” que comme symbole de ce processus.
Elle nous rappelle que le récit officiel – Love Me Do comme acte de naissance de l’écriture Beatles – est incomplet. Avant la naissance publique, il y a une gestation souterraine. Avant le succès, il y a l’artisanat. Avant la pop révolutionnaire, il y a des gamins qui imitent des chansons anciennes, qui cherchent leurs mots, qui bricolent une mélodie avec trois accords.
Elle nous rappelle aussi que la carrière de The Beatles est courte à l’échelle d’une vie, mais immense à l’échelle de la culture. En 1969, quand Lennon rejoue ces lignes en plaisantant, il n’est plus l’adolescent de Liverpool. Il est déjà une figure mondiale. Et pourtant, il suffit de quatre vers pour que le passé remonte, comme un goût familier. C’est vertigineux : la célébrité n’efface pas les débuts, elle les rend parfois plus fantomatiques encore.
Enfin, cette chanson nous donne une façon plus juste de penser le “génie” Lennon-McCartney. Pas comme une lumière tombée du ciel en 1962, mais comme une flamme entretenue dès l’adolescence, nourrie par la perte, par l’amour, par la compétition, par le désir de sortir de Liverpool. Le génie, ici, n’est pas un miracle : c’est une obstination.
Épilogue : la première étincelle et l’incendie
Il y a quelque chose de beau, et même de cruel, dans le fait que la toute première collaboration Lennon-McCartney ne nous soit parvenue que sous forme de fragments, chantés à moitié, entre deux prises, au milieu d’un mois de janvier où le groupe se désagrège. Comme si l’histoire refusait la boucle parfaite. Comme si le commencement ne pouvait être observé qu’au moment où la fin approche.
Mais peut-être est-ce la morale la plus Beatles de toutes. Leur histoire est faite de paradoxes : l’innocence et la maîtrise, la joie et la mélancolie, la camaraderie et la rivalité, l’artisanat et la révolution. “Too Bad About Sorrows” est un minuscule fragment de ce grand puzzle, mais il contient déjà les premières couleurs. Il contient déjà l’idée qu’une chanson peut être un refuge, un défi, un jeu, un exutoire. Il contient déjà, en germe, cette manière unique qu’auront John Lennon et Paul McCartney de transformer la vie en musique.
Et si l’on veut vraiment répondre à la question que la légende pose en creux – quand sont-ils devenus des auteurs ? – la réponse est peut-être simple : ils l’étaient dès l’instant où ils ont compris qu’une guitare et quelques mots pouvaient changer la température d’une pièce. Dès l’instant où ils ont senti que l’écriture leur donnait une chance de réinventer leur destin. Bien avant Hamburg, bien avant Love Me Do, bien avant que le monde n’apprenne leurs noms, ils avaient déjà commencé à devenir ce qu’ils seraient toujours : des garçons qui écrivent pour survivre, et qui finissent, sans l’avoir prémédité, par écrire pour tout le monde.
