À la fin des sixties, les Beatles ne se quittent pas dans un fracas romantique mais dans un brouillard de réunions, de contrats et de comptes à rendre. Apple Corps, rêvée comme une utopie créative, ressemble de plus en plus à une salle de classe où l’on vous distribue des papiers à signer — et où l’on étouffe. C’est là que George Harrison, longtemps cantonné au rôle du « troisième », trouve sa sortie de secours : sécher une journée de paperasse, filer respirer chez Eric Clapton, prendre une guitare acoustique… et laisser tomber sur le bois ces notes qui semblent ouvrir une fenêtre. Here Comes the Sun naît d’un ras-le-bol très concret, mais devient aussitôt mieux qu’une anecdote : une petite liturgie de rétablissement, un printemps gagné sur l’hiver intérieur. Dans les coulisses d’Abbey Road, la chanson révèle tout ce que les derniers Beatles ont encore de miraculeux : un sens de l’architecture pop capable d’avaler un Moog en douceur, des métriques qui boitent juste assez pour hypnotiser, et un Ringo instinctif obligé de dompter l’impossible sans jamais casser le flux. Entre les tensions de Get Back, l’absence ponctuelle de Lennon, et la perfection parfois tyrannique du studio, ce morceau lumineux ressemble à un dernier geste de liberté — et à la preuve que, même au bord du divorce, ils savaient encore servir la grâce. Entrez : le soleil arrive, mais il n’efface rien. Il éclaire tout.
La légende veut que The Beatles se soient séparés comme se séparent les empires : sans explosion spectaculaire, plutôt par érosion lente, par fatigue des fondations, par lassitude d’avoir été un miracle trop longtemps. La réalité, elle, est plus cruelle parce qu’elle est plus banale. À la fin, ils ne se sont pas déchirés sur une question d’art, comme on aime l’imaginer pour sauver la poésie. Ils se sont surtout abîmés dans des histoires de pouvoir, de contrats, d’avocats et de chiffres. Le rock’n’roll, ce grand roman des âmes, s’est retrouvé à faire la queue au guichet de l’administration.
Et pourtant, dans ce crépuscule, il y a un paradoxe qui rend la période fascinante : c’est précisément au moment où l’on pourrait croire la machine grippée pour toujours, où l’on sent chaque réunion comme une punition, que surgit un disque d’une élégance quasi insolente. Abbey Road est ce dernier costume sur-mesure porté par un groupe qui sait, confusément, qu’il n’y aura plus beaucoup d’occasions de se tenir droit ensemble. Dans ce costume, deux boutons brillent d’un éclat particulier : Something et Here Comes the Sun, les deux coups de maître de George Harrison. Deux chansons qui sonnent comme une émancipation tardive, comme la revanche calme d’un homme longtemps cantonné au rôle du “troisième auteur”.
L’histoire de Here Comes the Sun est devenue une parabole beatlesienne : un musicien étouffé par la bureaucratie s’échappe, va respirer dans un jardin, et trouve la lumière. On pourrait en faire une publicité pour l’éloge de la fuite. Mais ce serait trop simple. Ce qui rend cette chanson bouleversante, ce n’est pas seulement la beauté de ses premières notes. C’est tout ce qu’elles contiennent en creux : une fatigue, un ras-le-bol, une lucidité, et cette force étrange qu’il faut pour continuer à créer au milieu des ruines.
Sommaire
- Apple Corps : l’utopie devenue paperasse
- De “Get Back” à Abbey Road : le dernier effort pour redevenir un groupe
- George Harrison en 1969 : l’homme qui revient de loin
- Un jardin, un matin, une fuite : la naissance de Here Comes the Sun
- Anatomie d’un miracle pop : guitare, Moog et rythmes bancals
- En studio : trois Beatles, un accident, et la discipline retrouvée
- Ringo Starr face aux métriques impossibles : le triomphe du batteur “instinctif”
- Something : l’autre sommet, et la confirmation d’un auteur majeur
- Maxwell’s Silver Hammer : quand la perfection devient une torture
- Le medley : “The Long One” comme dernier acte de théâtre
- Après la séparation : la vie infinie d’une chanson de printemps
- La lumière et la lucidité : ce que dit vraiment Here Comes the Sun des derniers Beatles
Apple Corps : l’utopie devenue paperasse
Il y a, dans le mythe Apple Corps, quelque chose d’émouvant et de tragique. Une entreprise fondée au sommet de la gloire, imaginée comme un refuge créatif, une manière de redistribuer la richesse, d’ouvrir des portes, de faire exister des idées qu’un label traditionnel n’aurait jamais financées. Une utopie sixties, au fond : la conviction que l’argent peut être un carburant pour l’art plutôt qu’un poison.
Le problème, c’est que l’utopie a un ennemi mortel : la gestion. Dès que la machine doit tourner tous les jours, payer des salaires, signer des contrats, contrôler des dépenses, l’idéal se heurte à la réalité. Et la réalité, à la fin des années 60, c’est que The Beatles ne sont ni des comptables ni des PDG. Ils sont des musiciens qui ont grandi trop vite, qui ont perdu leur manager Brian Epstein, et qui se retrouvent à piloter un navire gigantesque sans boussole claire. Dans ce chaos, chacun cherche instinctivement un point d’appui, un “adulte” de substitution, une figure d’autorité qui ferait le sale boulot à leur place.
Cette recherche d’un manager, d’un sauveur, devient une guerre civile miniature. On connaît la fracture : Paul McCartney qui pousse la piste “familiale” et “juridiquement propre” des Eastman ; John Lennon qui se passionne pour la poigne d’Allen Klein ; George Harrison et Ringo Starr qui suivent plutôt Lennon, par lassitude de la confusion et parce que Klein promet de remettre de l’ordre. À ce moment-là, l’intime et le business se mélangent à un niveau toxique. Ce n’est plus seulement “qui a raison”, c’est “qui trahit qui”. Un désaccord de management devient une question d’amitié, donc une blessure.
C’est dans ce climat que Harrison décrit Apple comme une école : un endroit où l’on “doit” aller, où l’on signe des papiers, où l’on subit des gens dont la seule compétence est de vous rappeler que vous êtes devenu une entreprise. Le vocabulaire de l’enfance revient souvent quand des adultes se sentent piégés : c’est une façon de dire l’humiliation. Quand un artiste multimillionnaire, adoré par la planète, confie qu’il va “sécher” une réunion, il ne parle pas comme un magnat. Il parle comme un gamin en fuite, parce que c’est exactement ce qu’il ressent : l’envie de disparaître, ne serait-ce qu’une journée, pour redevenir quelqu’un qui a le droit de respirer.
De “Get Back” à Abbey Road : le dernier effort pour redevenir un groupe
Avant Abbey Road, il y a le fantôme du projet Get Back. L’idée initiale : revenir à la simplicité, jouer ensemble, retrouver la sueur, la camaraderie, le son d’un groupe plutôt que celui d’un laboratoire. L’exécution : des caméras partout, un calendrier serré, un environnement froid, des tensions personnelles qui se voient, s’entendent, se figent sur la pellicule. Le rêve d’authenticité se transforme en reality show avant l’heure, et personne n’a vraiment envie d’être filmé quand il souffre.
Les sessions de janvier 1969 ont laissé des traces. Harrison claque la porte un temps, preuve que l’édifice est déjà fissuré. La suite se fera à coups de compromis : changement de lieu, arrivée d’un invité (Billy Preston) qui détend l’atmosphère, rooftop concert qui offre une dernière image de joie brute. Mais la fatigue reste là, tapie. Le projet s’enlise, sera monté plus tard, bricolé, et deviendra Let It Be dans un contexte déjà post-traumatique.
C’est alors que surgit ce geste presque romantique : tenter une dernière fois de faire un disque “comme avant”. Revenir aux studios EMI, se remettre sous l’autorité bienveillante mais ferme de George Martin, reprendre la discipline, la méthode, la recherche du son parfait. En d’autres termes : faire semblant, quelques semaines, que le divorce n’est pas encore prononcé. Cette idée peut sembler hypocrite. Elle est, en réalité, profondément humaine. On se raccroche à ce qu’on sait faire. On remet le costume de scène parce qu’il est plus supportable que la nudité des conflits.
Abbey Road est donc un album construit sur une contradiction : il est à la fois le produit d’une crise et la preuve que la crise n’a pas totalement détruit le talent collectif. On y entend encore la magie des interactions, la science des arrangements, l’intelligence de production, et surtout cette capacité unique à transformer l’inconfort en élégance sonore. C’est un disque où, paradoxalement, les coutures ne craquent pas. On ne voit pas le sang. Tout est poli, parfois même somptueux. Comme si la beauté était une dernière politesse.
George Harrison en 1969 : l’homme qui revient de loin
Pour comprendre pourquoi Here Comes the Sun frappe si fort, il faut regarder Harrison à hauteur d’homme, pas seulement comme “le troisième Beatle”. Début 1969, il traverse une période compliquée, faite de lassitude, de problèmes personnels, d’une sensation d’étouffement. Il a déjà prouvé qu’il pouvait écrire grand. Mais il a aussi l’impression d’être coincé dans un système où ses chansons doivent se battre pour exister, où l’espace est mécaniquement accaparé par le duo Lennon–McCartney, cette alliance historique qui a bâti l’empire.
Harrison est en train de devenir autre chose : un auteur qui ne se contente plus de fournir une chanson “en bonus”. Il a un réservoir immense, une culture musicale qui s’élargit, une spiritualité qui reconfigure sa manière d’écrire. Son immersion dans la musique indienne, son amitié avec Ravi Shankar, son intérêt pour d’autres rythmiques, d’autres manières de penser le temps et la mélodie, tout cela le transforme. Il ne cherche pas seulement à “faire une belle chanson”. Il cherche à faire une chanson qui ouvre une porte.
Il y a aussi sa relation avec Eric Clapton, qui n’est pas un détail anecdotique mais un miroir. Clapton, c’est un guitar hero, un virtuose qui incarne une autre mythologie du rock, plus blues, plus “masculine” dans l’imaginaire collectif de l’époque. Harrison, lui, est souvent perçu comme plus réservé, plus spirituel, plus intérieur. Leur amitié est un échange : Clapton apporte l’électricité, la flamboyance, Harrison apporte une forme de calme, une profondeur émotionnelle qui n’a pas besoin de hurler. Et il y a, derrière, la complexité affective, la fameuse histoire avec Pattie Boyd, les sentiments mêlés, la douleur sublimée. Dans ce nœud-là, Harrison apprend aussi à écrire avec une vérité plus nue.
Quand il part “sécher” Apple pour aller chez Clapton, ce n’est pas seulement un caprice. C’est un réflexe de survie. C’est un homme qui choisit l’air plutôt que l’asphyxie. Et dans le rock, l’air, c’est souvent une guitare acoustique.
Un jardin, un matin, une fuite : la naissance de Here Comes the Sun
La scène est presque trop belle pour être vraie, et pourtant elle l’est : Harrison dans le jardin de Clapton, une guitare acoustique à la main, l’Angleterre qui sort de sa grisaille, et ces notes qui tombent comme des gouttes de lumière. Ce qui frappe dans son récit, c’est la simplicité. Il ne décrit pas une épiphanie mystique avec des chœurs célestes. Il décrit un soulagement. La joie de ne pas avoir à affronter “les comptables idiots”, la sensation physique de marcher, de respirer, de jouer. Le plaisir enfantin de faire l’école buissonnière quand on n’a plus l’âge de le faire.
Et puis il y a la métaphore saisonnière, très anglaise : l’hiver qui semble durer éternellement, le printemps qu’on “mérite” enfin. Ce n’est pas qu’une image météo. C’est une image psychique. L’hiver, c’est Apple, les réunions, les tensions, la sensation d’être prisonnier d’un rôle. Le printemps, c’est la musique, l’amitié, le retour à ce qui compte. “Le soleil arrive”, ce n’est pas une prophétie naïve : c’est une décision intérieure. C’est Harrison qui se parle à lui-même. C’est un homme qui se rappelle qu’il existe autre chose que la paperasse.
Ce qui rend la chanson universelle, c’est qu’elle parle de ce moment que tout le monde connaît : celui où l’on se dit que ça a assez duré. Que la longue période froide, celle où l’on avance sans joie, où l’on encaisse, où l’on survit, doit finir par céder. Harrison écrit un morceau de pop, oui, mais c’est aussi une petite liturgie laïque. Une chanson de rétablissement. Une chanson qui, sous son apparente douceur, porte la marque d’une bataille gagnée contre la morosité.
On comprend alors pourquoi la mélodie est si directe, si accueillante. Elle n’essaie pas d’impressionner. Elle ne cherche pas la grandeur. Elle cherche l’évidence. Les meilleures chansons de Harrison, souvent, ont ce pouvoir : elles semblent avoir toujours existé, comme si elles avaient été trouvées plutôt que composées. Here Comes the Sun appartient à cette catégorie rare, celle des morceaux qui entrent dans la vie des gens comme une lumière familière.
Anatomie d’un miracle pop : guitare, Moog et rythmes bancals
La douceur de Here Comes the Sun est trompeuse. Comme souvent chez The Beatles, ce qui sonne simple est en réalité d’une sophistication discrète. Le morceau repose sur une guitare acoustique qui donne l’impression d’un cercle, d’une boucle solaire. Harrison joue avec une précision presque artisanale. Les accords se succèdent avec une logique limpide, mais la manière de les arpeger, de les accentuer, crée ce balancement hypnotique.
Et puis il y a ces détails qui font la différence entre une bonne chanson et un classique. Le Moog synthesizer, par exemple, qui vient colorer certaines lignes, doubler une phrase, ajouter une brillance étrange. Ce n’est pas le Moog démonstratif des expérimentations futuristes. C’est un Moog utilisé comme une teinte, un rayon supplémentaire dans le spectre. Un instrument moderne, presque science-fictionnel, mis au service d’une chanson qui parle de nature. Contradiction ? Non : un équilibre. Harrison montre qu’on peut être technologique sans perdre l’organique.
La structure rythmique, elle, est l’autre trompe-l’œil. Le morceau glisse par moments dans des signatures irrégulières. On peut l’entendre sans savoir compter : quelque chose, soudain, “cloche” délicieusement, comme un pas de côté. Ce n’est pas un exercice de style. C’est une respiration. Harrison, nourri par ses expériences avec la musique indienne, introduit ces décalages comme on introduit une ondulation dans une phrase chantée. Cela donne au refrain une qualité presque incantatoire, un mouvement qui ne se laisse pas enfermer dans un carré parfait.
C’est là que la chanson touche à quelque chose de profondément beatlesien : la capacité à rendre pop ce qui ne devrait pas l’être. Une signature en 11/8, des transitions subtiles, des superpositions vocales, et pourtant un résultat que des millions de gens peuvent fredonner sans réfléchir. The Beatles ont toujours eu ce génie : faire passer des idées complexes par la porte de la mélodie.
Et au milieu de tout cela, l’émotion reste le centre. La technique n’est jamais là pour dire “regardez comme nous sommes brillants”. Elle est là pour servir ce sentiment très simple : la lumière revient. Le morceau est construit comme une preuve. À chaque détour rythmique, à chaque surlignage de Moog, il affirme : oui, malgré tout, le soleil revient.
En studio : trois Beatles, un accident, et la discipline retrouvée
La création d’un mythe n’empêche pas la réalité du calendrier. Here Comes the Sun se construit en studio au cœur de l’été 1969, pendant les sessions de Abbey Road. Ce qui est frappant, c’est que l’enregistrement commence sans John Lennon, convalescent après un accident de voiture en Écosse. L’absence de Lennon n’est pas seulement un détail biographique : c’est un symptôme de l’époque. Chacun est déjà, par moments, ailleurs. Physiquement, mentalement, affectivement.
Ce jour-là, Harrison, McCartney et Ringo Starr posent la base. On imagine souvent le groupe travaillant comme un bloc, mais à la fin, les Beatles fonctionnent aussi par sous-groupes. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’album est si paradoxal : il est collectif sans être toujours “ensemble”. Malgré tout, la discipline est là. Harrison est minutieux, il refait, il cherche le bon mouvement, il veut que l’acoustique soit irréprochable. L’élégance sonore de Abbey Road doit beaucoup à cette exigence.
Les jours suivants ajoutent des couches : voix, harmonies, percussions, petites touches qui font respirer le morceau. À l’échelle d’une chanson de trois minutes, ce travail est immense, mais il reste invisible à l’écoute. La chanson donne l’impression d’une évidence captée sur le vif. C’est le tour de passe-passe de la grande production : faire croire que la beauté est spontanée alors qu’elle est sculptée.
Il y a aussi, autour, tout un contexte de fin de règne. Les sessions de Abbey Road ne sont pas une colonie de vacances. Les tensions existent, parfois à bas bruit, parfois à ciel ouvert. Pourtant, sur cette chanson, on entend une sorte de pacte silencieux : personne n’a envie de gâcher ce moment. Le morceau est trop beau, trop fragile. Il oblige presque à la délicatesse.
Et c’est peut-être là le plus poignant : au moment où The Beatles se fissurent, ils sont encore capables de se mettre au service d’une chanson de Harrison avec un professionnalisme admirable. Comme si, malgré les rancœurs, une partie d’eux savait reconnaître la grâce quand elle se présentait. Comme si, dans cette fin, il restait une forme de respect sacré pour la musique.
Ringo Starr face aux métriques impossibles : le triomphe du batteur “instinctif”
On a trop souvent résumé Ringo Starr à une caricature : le gentil, le simple, le “moins technique”. C’est une erreur classique, et Here Comes the Sun est l’un des meilleurs antidotes à cette injustice. Car ce morceau, justement, n’est pas un tapis roulant rythmique. Il demande une attention particulière, une capacité à naviguer dans des changements subtils sans perdre le flux.
Les toms de Ringo, ces descentes rondes qui ponctuent le morceau, sont devenus une signature. Ils donnent au refrain une ampleur douce, comme des vagues. Et pourtant, selon des témoignages, Ringo a détesté enregistrer ces parties. Non pas parce qu’il n’aimait pas la chanson, mais parce qu’il avait du mal à reproduire exactement ce qu’il venait de jouer. Ringo n’est pas un batteur “mathématique”. Il est un batteur de sensation. Il sent le groove, il sent la chanson, il joue avec un naturel qui fait parfois oublier la complexité de ce qui se passe dessous.
Dans le documentaire de Scorsese sur Harrison, Ringo raconte l’absurdité ressentie quand George lui présente le morceau en parlant d’une mesure “en sept et demi”. Il explique que compter jusqu’à sept pour un beat n’est tout simplement pas sa manière de penser. Il lui faut donc inventer une stratégie : trouver une façon de jouer qui retombe au bon endroit, à chaque fois, sans transformer son cerveau en calculatrice. Cette confession est précieuse, parce qu’elle dit quelque chose de la musique populaire : ce n’est pas une affaire de théorie, c’est une affaire de corps. Ringo ne “comprend” pas, au sens académique, il “fait”.
Ce qui est magnifique, c’est que cette difficulté devient une force. Si Ringo ne peut pas répéter mécaniquement, alors chaque prise est une tentative vivante, une recherche. Et dans cette recherche, il y a une intensité. Ses fills ont ce côté irrépétable, ce petit miracle de l’instant. On entend un batteur qui se bat avec la chanson et qui, à la fin, la sert parfaitement.
La beauté de Here Comes the Sun, c’est aussi cela : l’addition de tempéraments très différents. Harrison apporte la structure, la mélodie, la lumière. McCartney apporte souvent la rigueur, l’oreille, la science de l’harmonie. Ringo apporte l’humanité, le mouvement, cette manière de rendre organique ce qui pourrait être trop “propre”. À la fin, on n’entend pas un problème de métrique. On entend un morceau qui respire.
Something : l’autre sommet, et la confirmation d’un auteur majeur
Dire que Harrison “marque des points” sur Abbey Road est en dessous de la vérité. Il y impose une évidence : il est un grand auteur, au même niveau que ses deux camarades historiques. Something, placée très tôt sur l’album, agit comme un manifeste. Une ballade d’une sobriété renversante, une mélodie qui semble flotter, une déclaration d’amour qui n’a pas besoin d’effets. C’est une chanson qui ne cherche pas à être moderne, elle cherche à être vraie.
Le plus révélateur, dans la réception interne, c’est que Lennon lui-même reconnaît la grandeur du morceau. Ce n’est pas seulement un compliment : c’est un changement d’équilibre. Pendant des années, Harrison a dû “négocier” l’espace. Là, l’espace s’impose. Et l’histoire retiendra que Something devient une face A, événement symbolique : Harrison, enfin, n’est plus le “troisième”.
Ce succès n’est pas un hasard. Il est le produit d’années de frustration, d’apprentissage, de maturation. Harrison a vu Lennon et McCartney écrire à une vitesse inhumaine, il a appris en silence, il a accumulé des idées, il a développé son propre langage. Quand il arrive à ce moment, fin 60s, il a un style identifiable. Il ne copie plus. Il propose. Et ses propositions sont des classiques.
Il y a aussi quelque chose de poignant dans la juxtaposition de Something et Here Comes the Sun. L’une est une chanson d’amour adulte, presque grave. L’autre est une chanson de délivrance lumineuse. Ensemble, elles dessinent un portrait psychologique : Harrison est à la fois le romantique et le survivant, celui qui aime et celui qui s’échappe. Deux manières de dire la même chose : je veux vivre autrement.
Sur Abbey Road, il ne s’agit pas seulement d’une réussite individuelle. Il s’agit d’un basculement dans l’histoire des Beatles. Si le groupe avait continué, on peut imaginer un futur où Harrison aurait pris encore plus de place. On peut imaginer un album de Beatles avec quatre ou cinq chansons de George. On ne le saura jamais. Mais Abbey Road laisse entendre ce futur fantôme.
Maxwell’s Silver Hammer : quand la perfection devient une torture
À côté de cette lumière, il y a les zones d’ombre du disque, ou plutôt les zones de tension rendues audibles par ce qu’on sait du contexte. Maxwell’s Silver Hammer est l’exemple parfait. Sur le papier, c’est une petite chanson pop, presque enfantine, avec un récit macabre. Une comptine de meurtre, un music-hall noir. Sur le plan sonore, c’est propre, travaillé, efficace. Mais dans les coulisses, c’est l’un des moments où la fracture se voit.
Le problème n’est pas que la chanson soit “mauvaise”. Le problème, c’est ce qu’elle symbolise à ce moment précis : Paul McCartney en perfectionniste obsédé, qui veut tout contrôler, qui s’accroche à une idée jusqu’à l’épuisement des autres. Lennon, Harrison et Ringo ont tous, à divers degrés, exprimé leur exaspération. Ils ont eu le sentiment de passer un temps disproportionné sur un morceau qu’ils ne considéraient pas comme essentiel. Et cette sensation, en fin de règne, est insupportable. Quand on sent que le groupe se termine, on n’a plus envie de gaspiller des journées sur une lubie.
Dans les témoignages, on entend un vocabulaire presque violent : “fruity”, “granny music”, “la pire session”. Là encore, il faut lire entre les lignes. Ce n’est pas seulement une critique esthétique. C’est la fatigue d’être entraîné dans le monde mental de Paul quand on n’a plus l’énergie d’y aller. McCartney, lui, voit un arrangement, une couleur, un film sonore. Les autres voient une boucle sans fin. Et dans cette boucle, ils voient aussi leur propre enfermement.
Ce qui est fascinant, c’est que cette tension cohabite avec la beauté du disque. Abbey Road est un album où l’on peut entendre à la fois l’excellence et la crise. Comme un couple qui, au bord de la rupture, réussit encore à organiser un dîner parfait pour les invités. De l’extérieur, tout brille. À l’intérieur, tout grince.
Et c’est peut-être aussi pour cela que Here Comes the Sun touche autant. Parce qu’elle naît en opposition directe à ce climat. Elle est le contraire de la salle de réunion, le contraire de la répétition forcée, le contraire de la contrainte. Elle est un geste de liberté, là où d’autres morceaux sont vécus comme des devoirs.
Le medley : “The Long One” comme dernier acte de théâtre
La seconde face de Abbey Road, ce long medley qui enchaîne des fragments, est souvent décrite comme une suite, une pièce en plusieurs mouvements. C’est aussi une réponse pragmatique : utiliser des idées inachevées, des débuts de chansons, et en faire une œuvre cohérente. Mais réduire le medley à un simple assemblage serait une erreur. Il fonctionne comme un dernier acte de théâtre, une manière de dire adieu sans prononcer le mot.
On peut y entendre la patte de McCartney, son goût pour la construction, pour la narration musicale. On peut aussi y entendre la main de George Martin, ce sens de l’architecture, cette capacité à faire tenir ensemble des éléments disparates. Et, malgré les tensions, on y entend le groupe redevenir “le groupe”. Pas dans le quotidien, peut-être, mais dans l’œuvre. Dans l’œuvre, ils savent encore être The Beatles.
La beauté du medley tient à sa mélancolie masquée. Il y a des moments solaires, des moments absurdes, des moments presque burlesques. Mais l’ensemble donne la sensation d’un fil qui se referme. Et quand arrive “The End”, avec ses solos partagés, ses dernières grandes phrases, on ressent quelque chose d’unique : l’impression d’assister à la fin d’un monde. La dernière ligne, souvent citée, a la simplicité des vérités définitives : l’amour que tu prends est égal à l’amour que tu donnes. On dirait une maxime gravée sur une pierre.
Ce qui rend ce final encore plus poignant, c’est qu’il ne sonne pas comme une capitulation. Il sonne comme une dignité. Ils auraient pu se terminer dans la boue, dans le brouillon, dans l’amertume totale. Ils choisissent, consciemment ou non, de laisser une œuvre qui ressemble à une couronne. La couronne n’empêche pas la douleur. Mais elle la transforme en forme.
Dans cette perspective, Here Comes the Sun prend une place particulière dans la dramaturgie de l’album. Elle arrive comme une ouverture de fenêtre. Elle prépare l’oreille à une face B qui, malgré ses éclats, porte une gravité sourde. Elle dit : il y a encore de la lumière. Même si c’est la dernière.
Après la séparation : la vie infinie d’une chanson de printemps
Le destin de Here Comes the Sun après la fin de The Beatles raconte quelque chose de plus grand que le groupe. La chanson a quitté son contexte de crise pour devenir un objet culturel autonome. Elle est jouée dans des mariages, des funérailles, des films, des moments de bascule. Elle s’est détachée de l’histoire d’Apple, de Klein, des réunions, pour devenir un symbole universel de renaissance.
C’est aussi l’une des chansons qui résument le mieux l’illusion Beatles : écrire des morceaux capables de survivre à leur époque. Harrison compose en pensant à son soulagement personnel, à l’hiver anglais, à l’échappée chez Clapton. Des décennies plus tard, quelqu’un l’écoute en sortant d’une dépression, en quittant un boulot toxique, en survivant à un deuil, et il y trouve une vérité. C’est cela, la grande musique populaire : elle part d’un endroit intime et elle arrive chez tout le monde.
Il y a une ironie douce : Harrison, longtemps sous-estimé comme auteur dans le cadre des Beatles, signe avec Here Comes the Sun l’un de leurs hymnes les plus partagés, les plus “communs”, au sens noble. Une chanson qui appartient à tous. Et, dans l’économie émotionnelle du groupe, c’est presque une réparation. Comme si la lumière qu’il cherchait ce matin-là dans un jardin avait continué à voyager, longtemps après que la machine Beatles se soit arrêtée.
On peut aussi y lire une leçon sur la fin. Les fins ne sont pas toujours des points. Parfois, ce sont des virgules. Abbey Road est la fin d’un groupe, mais pas la fin d’une influence. Et Here Comes the Sun est la preuve la plus simple de cette continuité : une chanson née d’un contexte sombre, devenue une lampe dans la vie des autres.
La lumière et la lucidité : ce que dit vraiment Here Comes the Sun des derniers Beatles
Revenir à cette chanson, c’est revenir à la question de départ : les derniers jours de The Beatles n’étaient pas heureux. Ils étaient lourds, complexes, parfois humiliants. Mais réduire cette période à un désastre serait manquer l’essentiel. Car c’est aussi une période de création intense, de maturité, de lucidité. Les Beatles ne sont plus des garçons qui courent après la nouveauté. Ce sont des hommes qui savent, chacun à leur manière, ce qu’ils veulent sauver.
Harrison sauve une chose simple : le droit de respirer. Il transforme une fuite en chanson, et cette chanson devient un monument. Il rappelle que l’art, parfois, est une manière de survivre à l’absurde. Les réunions d’Apple, les querelles de management, les contrats, tout cela appartient au bruit de fond. Here Comes the Sun appartient à la clarté.
Et c’est peut-être la plus belle manière de regarder la fin de The Beatles : non pas comme une tragédie romantique où l’on chercherait un coupable, mais comme une histoire humaine où quatre personnes, après avoir vécu trop vite, doivent redevenir des individus. Dans ce passage douloureux, ils laissent un dernier cadeau collectif. Au milieu de ce cadeau, Harrison dépose une chanson qui dit, sans pathos, sans grand discours : ça ira mieux. Pas parce que le monde est gentil, mais parce que la lumière finit toujours par revenir.
On peut écouter Here Comes the Sun comme une carte postale de printemps. On peut aussi l’écouter comme une archive émotionnelle, la trace d’un homme qui, au bord de la rupture, choisit la vie. Dans les dernières années des Beatles, il n’y a pas que des disputes et des avocats. Il y a aussi cette chose rare : un chef-d’œuvre écrit “en séchant l’école”, comme un gamin, par un musicien qui était en train de devenir adulte autrement.
Et quand les premières notes retentissent, encore aujourd’hui, on comprend pourquoi elles sont iconiques. Elles ne promettent pas le bonheur. Elles promettent la fin de l’hiver.
