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Le jour où McCartney a dépassé les Beatles : 2 juin 1973, victoire douce

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

 Le 2 juin 1973, l’Amérique consacre Paul McCartney d’un geste froid : My Love est n°1 du Hot 100, Red Rose Speedway trône au Billboard 200. Un doublé sans discours, une petite vengeance d’homme poli : après la séparation des Beatles, après les procès et les sarcasmes, McCartney prouve qu’il peut gagner sans se déguiser en rockeur maudit. Ici, la douceur n’est pas une faiblesse mais une stratégie, la ballade devient une arme, et Wings un atelier de reconstruction. On plonge dans les coulisses de My Love, son écrin de cordes et son piano électrique, et surtout dans le solo de Henry McCullough, lame de blues qui fend le satin. Puis on remonte le fil de Red Rose Speedway : le fantôme du double album, l’art du confort pop, la Face B en puzzle et cette manière très McCartney de dompter le réel par la mélodie. Entre caresse et mécanique, rose rouge et moteur, tout s’y joue en clair-obscur. Pourquoi ce romantisme a-t-il conquis les radios américaines en 1973 ? Et que raconte, en creux, ce sommet discret sur la guerre d’images de l’après-Beatles ? Un retour à chaud sur un instant où Paul dépasse son ombre sans lever la voix — et où les chiffres, enfin, parlent pour lui.


Le 2 juin 1973, au milieu d’une Amérique qui avale les disques comme elle avale les kilomètres, Billboard acte un renversement symbolique dont Paul McCartney devait rêver en secret depuis le divorce le plus commenté de l’histoire de la pop. À la première place du Billboard Hot 100, un slow au cœur nu, My Love. Au sommet du Billboard 200, l’album qui l’abrite, Red Rose Speedway. Un doublé qui n’a rien d’un hasard et tout d’une revanche, mais une revanche à l’anglaise, donc feutrée : pas de déclaration incendiaire, pas de communiqué, pas de surenchère. Juste des chiffres. Un classement. Une photographie glacée du réel où le public américain, soudain, choisit McCartney sans les Beatles.

À l’instant où la page se tourne, elle grince encore. On oublie parfois à quel point le début des années 70 a été une zone de turbulences pour lui. Non pas parce qu’il aurait cessé d’écrire des chansons — l’homme ne sait pas s’arrêter, il a toujours composé comme on respire — mais parce qu’il devait composer contre quelque chose. Contre une légende trop grande, contre une presse souvent cruelle, contre l’idée commode qu’il n’était que le « gentil » des quatre, le fournisseur officiel de mélodies, le type qui mettrait des rubans autour des plaies pendant que les autres feraient la guerre. My Love et Red Rose Speedway renversent précisément cette caricature : la tendresse y devient une arme, la douceur une stratégie, le romantisme un territoire à conquérir.

Il y a dans ce doublé du 2 juin 1973 une ironie presque scénaristique. Au moment où Paul McCartney décroche enfin ce statut de force autonome, il le fait en détrônant, temporairement, son propre passé : la compilation 1967–1970 des Beatles est alors délogée du sommet. L’histoire se mord la queue, mais avec élégance. McCartney ne tue pas les Beatles : il les dépasse un instant, comme on dépasse, sur l’autoroute, la voiture de son enfance. On ne s’arrête pas pour la pousser dans le fossé. On continue. On regarde devant.

Sommaire

  • Exister après les Beatles : le procès permanent de Paul McCartney
  • My Love : la ballade qui refuse de demander pardon
  • Henry McCullough : le solo qui fend le sucre comme une lame
  • Red Rose Speedway : un album charnière, né d’un compromis et devenu victoire
  • Une pochette comme un aveu : McCartney au premier plan, Wings en filigrane
  • La Face A : l’art de la caresse pop, sans perdre la maîtrise
  • La Face B : le medley, ou l’ambition cachée sous le sourire
  • Wings : groupe réel ou extension de McCartney ? La question qui colle à la peau
  • Pourquoi l’Amérique tombe : 1973, le romantisme comme refuge
  • La critique : entre mépris réflexe et reconnaissance tardive
  • Le triomphe du doublé : un sommet, puis un passage de relais très beatlesien
  • Le fantôme du double album : ce que Red Rose Speedway aurait pu être, et ce qu’il est devenu
  • De Red Rose Speedway à Band on the Run : l’élan avant la grande fuite
  • Un disque sous-estimé, parce qu’il ne crie pas son importance
  • La revanche sans aigreur : McCartney gagne en restant McCartney

Exister après les Beatles : le procès permanent de Paul McCartney

Ceux qui n’ont pas vécu l’époque ont du mal à imaginer la violence symbolique de l’après-Beatles. On raconte souvent la séparation comme un mythe lointain, un nuage de dates et de procédures, mais pour Paul, c’est aussi un quotidien de soupçons. Parce qu’il a annoncé la fin. Parce qu’il a intenté des actions en justice. Parce qu’il a eu l’audace, pire : l’instinct de survie. Dans un monde qui préfère les héros tragiques, McCartney a le mauvais rôle : celui qui veut préserver, protéger, maintenir un cap familial et artistique sans se transformer en martyr.

Au tournant de 1971-1972, son cas devient presque une question de goût, donc une guerre de classes culturelle. D’un côté, la gravité supposée : l’avant-garde, les slogans, la rage, l’expérimental, les postures. De l’autre, la « légèreté » : un mot commode pour dire « accessible », « chantable », « populaire ». McCartney a beau être l’un des architectes majeurs de la modernité pop, on le renvoie à une caricature de carte postale. Alors il fonde Wings, non pas comme un caprice, mais comme une structure de reconstruction. Un cadre. Une famille. Une manière de se remettre en mouvement après l’accident.

C’est là qu’il faut comprendre la portée symbolique de Red Rose Speedway. Cet album n’arrive pas comme un manifeste doctrinal. Il arrive comme une preuve d’endurance. Un disque qui dit : je suis encore là, je peux encore toucher, je peux encore écrire des refrains qui se collent à la peau, je peux encore faire grimper un groupe entier au sommet des classements américains. Et surtout, je peux le faire en assumant ce que je suis : un auteur de mélodies, un metteur en scène de sentiments, un technicien de studio au service de l’émotion.

My Love : la ballade qui refuse de demander pardon

My Love cristallise tout le débat McCartney en une seule chanson. Pour ses détracteurs, elle est « trop » : trop douce, trop polie, trop satinée. Pour ses admirateurs, elle est l’exemple parfait d’un don rare : écrire une ballade qui ne triche pas, qui ne cherche pas l’originalité à tout prix, mais l’évidence. Et l’évidence, quand elle est bien fabriquée, est ce qu’il y a de plus difficile.

La chanson est dédiée à Linda McCartney, muse, épouse, partenaire de route et de groupe. Chez Paul, l’amour n’est pas un sujet secondaire : c’est un centre de gravité. Non pas l’amour comme concept abstrait, mais l’amour domestique, l’amour vécu, l’amour du quotidien, celui qui ne fait pas la couverture des magazines politiques mais qui tient debout une vie entière. Il y a quelque chose de presque provocateur, au fond, à sortir en 1973 une déclaration aussi simple, aussi directe, dans un monde rock qui valorise la transgression plus que la fidélité. My Love est une chanson qui dit : je choisis le lien plutôt que la pose.

Et puis il y a le son. My Love n’est pas qu’une suite d’accords et de mots tendres : c’est une mise en scène. Un piano électrique qui installe un confort feutré, des cordes qui respirent avec la voix, une construction qui avance à pas lents comme une procession laïque. L’enregistrement, réalisé avec un orchestre important capté en direct avec le groupe, donne cette sensation d’instant suspendu : on n’est pas dans la démonstration, on est dans l’enveloppement. McCartney chante comme on caresse. La ligne mélodique est si évidente qu’elle semble avoir existé avant lui, ce qui est souvent le signe des grandes chansons : elles paraissent inévitables.

Le public américain, lui, n’a pas besoin qu’on lui explique. La chanson prend son temps, grimpe, s’installe, puis finit par dominer le Billboard Hot 100 pendant plusieurs semaines, comme si la douceur elle-même avait décidé de s’imposer. Dans un paysage où cohabitent l’exubérance instrumentale, les guitares hypertrophiées, les voix qui veulent être plus grandes que la vie, My Love gagne sans hurler. Elle gagne par persistance. Par chaleur. Par cette impression rare que quelqu’un vous parle à l’oreille au lieu de vous attraper au col.

Henry McCullough : le solo qui fend le sucre comme une lame

Il y a un détail, pourtant, qui empêche My Love de basculer dans la simple carte de vœux : le solo de guitare de Henry McCullough. C’est là que la chanson révèle une seconde nature. McCartney construit un écrin soyeux, et au milieu, McCullough plante une phrase de guitare qui a le goût du vrai. Pas un solo bavard, pas une avalanche de notes pour prouver qu’on sait jouer. Une ligne chantante, lumineuse, mais traversée d’une tension bluesy, d’une gravité discrète. Comme si, soudain, le morceau rappelait qu’aimer, ce n’est pas seulement sourire : c’est aussi risquer.

Cette intervention est d’autant plus frappante qu’elle n’est pas pensée comme un exercice de style. Elle ressemble à une respiration incontrôlée. Une fulgurance. Un moment où le guitariste impose sa voix propre dans un univers très cadré. C’est précisément ce frottement qui rend My Love plus durable qu’on ne le croit. La chanson a la douceur du satin, mais une couture se voit, volontairement : celle de McCullough, qui rappelle que Wings n’est pas uniquement un dispositif derrière Paul, mais un groupe où, parfois, un musicien peut faire basculer l’émotion.

McCartney lui-même, dans diverses évocations, a laissé entendre sa surprise, ce « wow » instinctif devant un solo qui dépasse la simple exécution. Et McCullough, de son côté, a raconté l’idée d’un geste plus libre, plus fier, presque une permission donnée au dernier moment : ne pas « coller au script », mais faire chanter la guitare comme un personnage. Cette interaction dit beaucoup de l’équilibre fragile de Wings à cette époque : Paul est un chef d’orchestre, mais il cherche aussi, parfois, à se convaincre qu’il peut laisser vivre l’accident heureux.

Red Rose Speedway : un album charnière, né d’un compromis et devenu victoire

Si My Love est la flèche qui atteint le cœur du public, Red Rose Speedway est le terrain sur lequel cette flèche prend sens. Et ce terrain, paradoxalement, est celui du compromis. On l’oublie souvent : l’album a d’abord été imaginé comme un projet plus vaste, plus généreux, une sorte de double disque qui aurait présenté Wings comme un groupe à part entière, avec ses couleurs, ses détours, ses essais. L’industrie en décide autrement. On coupe, on resserre, on choisit des titres plus « sûrs », on privilégie une cohérence plus immédiatement vendable. Le résultat, sur le papier, pourrait ressembler à une demi-victoire.

Sauf que McCartney transforme cette contrainte en esthétique. Red Rose Speedway devient un disque de circulation, justement : un album qui passe d’un climat à l’autre sans prétendre à l’unité conceptuelle. Il n’annonce pas une révolution. Il propose une expérience d’écoute. Il remet au centre une idée presque oubliée dans certains coins du rock de l’époque : un album peut être un endroit où l’on se sent bien. Ce n’est pas un crime. Ce n’est même pas une faiblesse. C’est une ambition différente.

Le plus frappant, avec le recul, c’est la manière dont cet album combine la décontraction et la sophistication. McCartney donne parfois l’impression d’improviser, d’écrire sur un coin de table, de chanter en souriant. Mais derrière, tout est pensé : les arrangements, les transitions, le relief des chœurs, le placement des instruments, l’art de fabriquer du confortable sans tomber dans l’inerte. Red Rose Speedway est un disque qui refuse le spectaculaire, mais pas le travail.

Une pochette comme un aveu : McCartney au premier plan, Wings en filigrane

Même l’objet raconte quelque chose. Sur la pochette, Paul McCartney s’affiche. Pas un portrait de groupe, pas une bande de copains jouant la démocratie rock. Paul, face caméra, une rose rouge aux lèvres, posé devant un moteur de moto. Le symbole est transparent et pourtant ambigu : la rose et le métal, le romantisme et la mécanique, la tendresse et la puissance. La douceur, oui, mais avec un moteur derrière. Le message est presque silencieux : vous pouvez continuer à voir Wings comme un « projet McCartney ». Très bien. Alors voici McCartney, justement, au centre. Prenez-le tel qu’il est.

Autour, l’album se pare d’un packaging soigné, presque luxueux, avec livret, photos, graphismes, comme si l’on voulait compenser l’absence du double album initial par une richesse visuelle. McCartney, dans ces années-là, comprend que l’après-Beatles se joue aussi dans les détails : l’objet doit être à la hauteur de l’événement. Il faut prouver, encore et encore, qu’on n’est pas dans le bricolage. Que ce n’est pas un petit disque de plus. Que c’est un chapitre sérieux.

La Face A : l’art de la caresse pop, sans perdre la maîtrise

L’ouverture, Big Barn Bed, annonce immédiatement la couleur : une énergie souple, un groove sans agressivité, une chanson qui sourit mais avance. McCartney a toujours aimé ces introductions qui donnent l’impression d’ouvrir les rideaux plutôt que d’allumer un projecteur. Il y a quelque chose de vivant, de presque « groupe » dans cette entrée en matière : on sent des musiciens qui jouent ensemble, qui respirent, qui n’ont pas peur de paraître simples.

Puis vient My Love, qui agit comme une pièce centrale, un salon où l’on s’assoit. À ce stade, l’album pourrait choisir de s’installer dans le velours et de ne plus bouger. Mais Red Rose Speedway est plus étrange qu’on ne le dit. Après la grande ballade, McCartney glisse vers d’autres formes de sensualité. Get on the Right Thing, par exemple, apporte une nervosité plus soul, plus musclée, comme si Paul rappelait qu’il sait aussi faire rouler une section rythmique. Le morceau a une énergie qui regarde vers l’Amérique, justement : celle des radios, du rhythm and blues digéré par la pop, du corps qui bouge sans se poser de questions.

Au cœur de cette face, un des sommets secrets de l’album : Little Lamb Dragonfly. C’est typiquement le genre de chanson qui explique pourquoi McCartney, même quand on le sous-estime, reste un compositeur hors normes. La structure y est mouvante, presque narrative. On passe d’une candeur pastorale à une gravité mélodique, d’un tableau champêtre à une montée émotionnelle plus complexe. C’est une chanson qui semble parler de nature, d’animaux, de métamorphose, mais qui transporte en réalité une tristesse plus profonde, un sentiment de perte et de consolation. McCartney a ce talent étrange : faire entrer le deuil dans une mélodie qui reste belle. Comme si la beauté était une forme de réparation.

La Face B : le medley, ou l’ambition cachée sous le sourire

On réduit parfois Red Rose Speedway à un disque « gentil », comme si la gentillesse était un aveu de faiblesse. Il suffit pourtant d’écouter la Face B pour comprendre que McCartney n’a jamais cessé d’aimer les constructions ambitieuses. Le medley final, composé de plusieurs fragments enchaînés, rappelle une tradition beatlesienne — celle des suites, des collages, des morceaux qui se répondent — mais avec une modestie nouvelle. Ce n’est pas l’architecture monumentale d’Abbey Road, c’est un théâtre plus intime. Un pop-symphonisme feutré, oui, mais qui révèle une obsession : raconter autrement qu’en couplet-refrain, faire circuler des motifs, créer une sensation de voyage.

Ce medley a quelque chose de fascinant parce qu’il assume sa nature de puzzle. Il ne cherche pas à masquer les coutures : au contraire, il les transforme en charme. McCartney, à ce moment précis, semble dire : je peux encore jouer avec la forme, mais je le fais sans dogme. Je le fais pour le plaisir. Pour la fluidité. Pour l’écoute.

Dans cette Face B, Loup (1st Indian on the Moon) agit comme un objet non identifié, une parenthèse quasi instrumentale, un décor lunaire au milieu des chansons. Là encore, McCartney est fidèle à lui-même : il glisse un morceau étrange là où on ne l’attend pas. Comme si, au cœur même d’un album conçu pour rassurer, il fallait un petit grain de sable surréaliste pour rappeler qu’il a été un Beatle, donc un fabricant de bizarreries pop.

Wings : groupe réel ou extension de McCartney ? La question qui colle à la peau

Le débat sur Wings est aussi vieux que le groupe lui-même. Pendant des années, beaucoup ont vu cette formation comme un décor : des musiciens au service d’un ex-Beatle, un projet familial, une structure malléable. Ce jugement n’est pas entièrement faux, mais il est incomplet. Red Rose Speedway est justement un moment où Wings commence à ressembler à une entité. Denny Laine apporte une couleur vocale et guitare qui ancre le groupe dans une tradition rock britannique. Denny Seiwell, à la batterie, donne une assise solide, plus souple que spectaculaire. Linda McCartney, quant à elle, est le point le plus controversé, et donc le plus intéressant.

Il faut être honnête : Linda n’est pas une virtuose au sens classique. Mais elle est un choix esthétique. Sa présence n’est pas seulement musicale, elle est narrative. Elle incarne une idée : McCartney ne veut pas d’un groupe de mercenaires, il veut une vie. Une caravane. Un monde où la musique n’est pas séparée du quotidien. Linda, avec ses harmonies parfois fragiles, apporte une humanité qui hérisse les puristes mais touche le public. Dans un rock qui se professionnalise à outrance, où la virtuosité devient parfois une religion, Wings propose un contre-modèle : l’émotion avant la performance, la chaleur avant la démonstration.

Et puis il y a cette vérité simple : sur scène, au fil des tournées de 1972 et 1973, Wings apprend à devenir un groupe. Ce n’est pas instantané. Ce n’est pas parfait. Mais c’est vivant. Et quand My Love devient un moment fort des concerts, on comprend que la chanson n’est pas seulement un produit de studio : c’est une pièce de répertoire, un rituel, un endroit où McCartney peut regarder Linda et transformer une déclaration privée en communion publique.

Pourquoi l’Amérique tombe : 1973, le romantisme comme refuge

Il est tentant de raconter le succès de My Love et de Red Rose Speedway comme une simple victoire de star. Mais la vérité est plus intéressante : l’Amérique de 1973 est un pays saturé de tensions, de bruit, de contradictions. Les modes musicales se télescopent : hard rock, glam, soul, singer-songwriters, prog, funk, tout coexiste dans une compétition permanente. Dans ce chaos, une ballade comme My Love offre autre chose : un refuge. Une chanson qui ne vous demande pas d’adhérer à une idéologie, mais de ressentir.

Le public américain a toujours eu une relation particulière avec McCartney. Peut-être parce qu’il représente une forme de professionnalisme pop, cette capacité à livrer des chansons immédiatement mémorisables, sans cynisme apparent. Quand My Love dépasse des titres plus flamboyants ou plus démonstratifs, ce n’est pas un accident : c’est le signe qu’une partie du public veut, à ce moment-là, une musique qui apaise autant qu’elle excite.

Et l’album, de son côté, arrive comme une extension logique de cette émotion. Red Rose Speedway n’est pas un disque de rupture, c’est un disque de réconciliation. Réconciliation avec l’idée qu’on peut faire de la pop sans s’excuser. Réconciliation avec l’idée que le plaisir d’écoute est une valeur. Réconciliation, surtout, avec l’idée que Paul McCartney n’a pas besoin d’être « l’autre » par rapport à Lennon ou Harrison : il peut être Paul, tout simplement.

La critique : entre mépris réflexe et reconnaissance tardive

À sa sortie, Red Rose Speedway ne fait pas l’unanimité. En Grande-Bretagne, la réception est plus tiède, le disque n’atteint pas les sommets espérés, et une partie de la presse continue de lire McCartney à travers le prisme du manque : manque de rage, manque de tranchant, manque de modernité supposée. C’est une critique qui dit parfois plus sur l’époque que sur la musique. Car la modernité, chez McCartney, n’est pas toujours dans la posture. Elle est dans l’artisanat. Dans la façon de construire une chanson, de faire circuler une mélodie, d’enregistrer une voix, de fabriquer un objet sonore qui tient dans le temps.

Aux États-Unis, en revanche, le regard est souvent plus pragmatique. Certaines critiques soulignent la solidité des arrangements, la cohésion plus nette que sur les productions précédentes de Wings, la présence des guitares et des chœurs. En substance, on reconnaît que McCartney livre là un de ses meilleurs disques depuis la séparation. Ce contraste transatlantique est passionnant : il révèle deux manières d’écouter. L’une, plus idéologique, qui juge l’artiste à l’aune de ce qu’il représente. L’autre, plus sensorielle, qui juge l’album à l’aune de ce qu’il procure.

Avec le recul, Red Rose Speedway souffre d’un destin paradoxal : il est coincé entre des albums plus « mythologiques » de McCartney. Avant, il y a Ram, réhabilité comme un chef-d’œuvre de pop aventureuse. Après, il y a Band on the Run, souvent présenté comme la grande consécration de Wings. Red Rose Speedway devient alors le disque « entre-deux », le disque qu’on cite moins, celui qu’on réduit à My Love. Mais c’est précisément cette position intermédiaire qui le rend précieux : il documente un moment de bascule, un instant où McCartney apprend à gagner autrement.

Le triomphe du doublé : un sommet, puis un passage de relais très beatlesien

Le plus beau dans cette histoire, c’est sa dimension presque romanesque. Red Rose Speedway atteint la première place américaine début juin 1973 et s’y installe plusieurs semaines. My Love, au même moment, règne sur le Billboard Hot 100. Et puis, comme un clin d’œil cruel et magnifique, un autre ex-Beatle surgit. George Harrison arrive avec Give Me Love (Give Me Peace on Earth) côté singles, et Living in the Material World côté albums. L’Amérique, pendant un instant, est un terrain de jeu où les anciens Beatles se relaient au sommet comme si le groupe continuait d’exister sous forme d’ombres séparées.

Cette alternance dit beaucoup de la période. Les Beatles sont morts, mais leur empire culturel est encore là, et leurs carrières solo ne sont pas des notes de bas de page : elles sont l’histoire centrale du rock grand public. Pour McCartney, pourtant, la signification intime du 2 juin 1973 reste unique. Ce doublé n’est pas seulement un succès : c’est une respiration. La preuve tangible qu’il n’est pas condamné à être « l’ex-Beatle qui fait des chansons mignonnes ». Il est un artiste contemporain. Un homme capable de faire plier l’Amérique avec une ballade et un album qui, loin de la grandiloquence, assume la chaleur.

Le fantôme du double album : ce que Red Rose Speedway aurait pu être, et ce qu’il est devenu

Impossible de parler de Red Rose Speedway sans évoquer ce qu’il ne contient pas. L’histoire du projet initial, plus vaste, est devenue une légende dans la maccasphère : des titres mis de côté, des orientations différentes, un équilibre plus rock qui aurait, selon certains, mieux servi Wings. Cette frustration existe, et elle est même exprimée par certains membres du groupe. Mais elle ne doit pas aveugler : le disque tel qu’il sort en 1973 a une cohérence émotionnelle qui n’est pas celle d’un double album luxuriant. Il ressemble à un choix. À une ligne.

Ce choix, c’est celui de la continuité douce. McCartney ne cherche pas à prouver qu’il peut être plus dur, plus bruyant, plus « sérieux » selon les critères rock. Il cherche à prouver qu’il peut gagner en restant fidèle à son instinct. C’est là que Red Rose Speedway devient un disque presque philosophique : il pose une question silencieuse au rock. Et si la douceur était une forme de force ? Et si la mélodie, cette chose souvent méprisée par les esthètes, était la plus grande arme de masse de la musique populaire ?

De Red Rose Speedway à Band on the Run : l’élan avant la grande fuite

On comprend mieux Band on the Run quand on revient à Red Rose Speedway. Le disque de 1973 est une étape : il consolide Wings, il offre un premier grand triomphe américain, il prouve que le groupe peut porter un album au sommet. Mais il révèle aussi des tensions : la question du contrôle, la place laissée aux musiciens, la difficulté d’être un « vrai groupe » quand l’un des membres est un monument vivant. Cette tension, McCartney la traîne comme une ombre. Il veut une bande, mais il est Paul McCartney. Il veut la démocratie rock, mais il entend tout. Il veut l’accident heureux, mais il adore maîtriser.

Ce paradoxe n’est pas un défaut : c’est le moteur de sa carrière. Il passera sa vie à osciller entre l’instinct et la méthode, entre le jeu et la discipline, entre la chanson jetée sur un carnet et le perfectionnisme de studio. Red Rose Speedway est l’un des disques où cette oscillation est la plus audible. On y entend un homme qui se reconstruit en public, qui avance en portant sa légende sur le dos, mais qui refuse d’en faire une croix.

Un disque sous-estimé, parce qu’il ne crie pas son importance

Le problème de Red Rose Speedway, dans l’imaginaire rock, c’est qu’il n’a pas l’odeur du danger. Il ne sent pas la nuit blanche destructrice. Il ne sent pas la révolution. Il sent la vie. Et la vie, dans le rock, est souvent moins glamour que la chute. Pourtant, il y a une profondeur particulière dans ce disque. Pas une profondeur démonstrative, pas une profondeur à base de symboles grandiloquents. Une profondeur humaine : celle d’un homme qui décide de ne pas se laisser avaler par le récit tragique.

My Love, dans ce cadre, devient plus qu’un slow « sucré ». Elle devient une déclaration de méthode. McCartney dit : je vais écrire l’amour, je vais écrire la fidélité, je vais écrire la beauté simple, et je vais le faire au plus haut niveau d’artisanat pop. Il n’y a rien de facile là-dedans. Il faut une science de la mélodie, une intelligence de l’arrangement, une capacité à incarner sans surjouer.

Et puis il y a l’effet du temps. Les disques « charnières » sont souvent réévalués, parce qu’on les écoute ensuite sans les attentes de l’époque. On n’attend plus qu’ils soient « l’album qui prouve que… ». On les écoute pour ce qu’ils sont. Et Red Rose Speedway, écouté ainsi, révèle une qualité rare : il procure une sensation de lumière. Une lumière travaillée, pas naïve. Une lumière qui connaît l’ombre.

La revanche sans aigreur : McCartney gagne en restant McCartney

Le 2 juin 1973, Paul McCartney n’a pas besoin de régler des comptes. Les classements parlent. Son single et son album sont numéros un aux États-Unis. Il obtient ce qu’il cherchait : la preuve publique de sa légitimité hors des Beatles. Il l’obtient non pas en reniant son passé, mais en prouvant qu’il peut exister à côté. Non pas en devenant un autre, mais en assumant ce qu’il est depuis toujours : un écrivain de mélodies, un fabricant d’émotions, un architecte de la pop.

C’est peut-être cela, le vrai scandale McCartney : il ne veut pas se détruire pour être crédible. Il veut vivre. Aimer. Travailler. Élever ses enfants. Monter sur scène. Enregistrer. Continuer. Et en 1973, l’Amérique, pour un instant décisif, le suit au sommet.

Dans l’histoire des ex-Beatles, Red Rose Speedway et My Love ne sont pas les œuvres les plus « mythifiées ». Elles n’ont pas l’aura tragique d’un Lennon en guerre, ni la spiritualité flamboyante d’un Harrison au sommet mystique, ni l’élégance tardive de certaines renaissances. Elles ont autre chose : la preuve qu’on peut gagner sans se renier. Une victoire douce. Une victoire au sourire calme. Une victoire à la McCartney.


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