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My Sweet Lord, chorale fantôme : la revanche de George Harrison

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des tubes qui semblent avoir toujours été là, comme si la radio les avait trouvés sous un coussin. My Sweet Lord fait partie de cette race : une mélodie immédiate, un appel gospel qui bascule sans prévenir vers le mantra, et ce chœur final qui transforme la prière d’un Beatle en communion planétaire. Sauf que derrière cette foule de voix se cache un mystère de studio : qui chante vraiment ? Un simple overdub de George Harrison, démultiplié jusqu’à l’illusion, ou une bande de complices croisés à Abbey Road autour de Phil Spector — Clapton, Whitlock et quelques fantômes crédités pour rire sous le nom de George O’Hara-Smith Singers ? En remontant la piste des sessions d’All Things Must Pass, entre cookies Hare Krishna, Wall of Sound, visites qui crispent l’air et rivalités post-Beatles, on découvre que le flou n’est pas une erreur : c’est la signature même du morceau. Car ces chœurs ne servent pas à faire joli, ils fabriquent un “nous”, une église provisoire où l’auditeur devient le dernier membre. Une enquête sonore, donc, mais aussi une histoire de revanche : celle du Beatle tranquille qui, l’espace d’un single, a cessé d’attendre son tour.


Il y a des débats qui ressemblent à des matches sans fin, des derbys où les supporters ne rentrent jamais chez eux. Le plus grand compositeur des Beatles ? À ce jeu-là, on peut jouer toute une vie, s’écharper sur des couplets, dresser des palmarès absurdes, sortir les chiffres de ventes comme des cartons rouges, et finir par se rappeler l’évidence : on parle d’un groupe où trois auteurs majeurs ont cohabité, parfois en fraternité, souvent en compétition, toujours sous haute tension. John Lennon avec ses brûlures à l’acide, Paul McCartney avec sa virtuosité mélodique insolente, et George Harrison avec sa patience de saint et sa rancune de musicien laissé sur le banc.

Sauf que, dans cette histoire, il y a un moment précis où le « troisième homme » passe devant les deux autres. Un moment où le Beatle tranquille cesse d’être tranquille. Un moment où l’élève qui a dû quémander des places sur les albums du groupe débarque, une fois la séparation consommée, avec une cathédrale entière dans les bras. Ce moment s’appelle All Things Must Pass. Et à l’intérieur de ce triple disque, il y a un chant qui a l’air si simple qu’on le croit tombé du ciel. Une mélodie qui s’attrape en trente secondes, qui colle à la peau, qui donne l’impression d’avoir toujours existé. My Sweet Lord.

On a beaucoup écrit sur son succès, sur son parfum de gospel blanc, sur son basculement du « hallelujah » vers le mantra Hare Krishna, sur son procès qui a parasité sa légende. Mais il y a une question, plus concrète, plus triviale et donc plus rock : qui chante les chœurs de “My Sweet Lord” ? Qui se cache derrière cette foule de voix qui transforme une prière intime en communion de stade ? Qui fait monter le morceau vers sa transe finale, ce moment où Harrison ne chante plus seulement pour Dieu, mais avec une communauté imaginaire ?

La réponse est moins nette qu’on l’imagine. Et c’est justement ce flou qui raconte le mieux la naissance de My Sweet Lord : un enregistrement collectif, une blague de studio, un bricolage d’overdubs, une mythologie qui enfle, et, au centre, George Harrison qui découvre enfin ce que ça fait d’avoir de la place.

Sommaire

  • 1970 : l’après-apocalypse Beatles et la revanche du silencieux
  • Une chanson qui a l’air d’un standard : pourquoi My Sweet Lord frappe si fort
  • De la loge au temple : comment Harrison écrit son “Oh Happy Day” personnel
  • Abbey Road, 1970 : Phil Spector et le vertige du Wall of Sound
  • Les Krishnas dans le studio : quand la spiritualité devient une scène rock
  • Qui chante les chœurs de “My Sweet Lord” ? La réponse officielle, la blague, et le brouillard
  • Le fantasme Lennon : pourquoi on croit entendre John, et pourquoi c’est révélateur
  • La montée du mantra : quand le chœur devient le message
  • Les musiciens autour du feu : Clapton, Preston, Badfinger, et l’esprit de bande
  • Le triomphe et la tache : succès mondial, et l’ombre de He’s So Fine
  • 1971 et après : de la transe studio à la scène, et l’héritage d’un hymne
  • Le vrai secret des chœurs : l’art de disparaître derrière son propre message

1970 : l’après-apocalypse Beatles et la revanche du silencieux

Quand les Beatles implosent, le monde du rock se comporte comme après une guerre : chacun compte ses morts, réécrit les causes, et cherche le prochain drapeau à planter. McCartney sort vite, en mode survie : un disque bricolé à la maison, une déclaration d’indépendance, un instinct de mélodiste qui, même quand il fait semblant de s’excuser, n’a pas l’intention de s’arrêter. Lennon arrive avec le scalpel, la confession brutale, le besoin de se dépouiller de tout, même de son propre mythe. Deux réactions opposées, deux façons de sortir d’une famille toxique : l’un reconstruit une maison, l’autre brûle les meubles.

Et puis Harrison. Harrison, c’est l’homme qui, pendant des années, a dû défendre ses chansons comme on défend une place sur la banquette arrière. On sait la routine : une ou deux compositions par album, parfois géniales, souvent reléguées au rang de « joli complément ». Something, Here Comes the Sun, While My Guitar Gently Weeps ont déjà prouvé qu’il n’était pas un figurant. Mais dans la mécanique Beatles, la place est chère, et la domination Lennon/McCartney est une loi non écrite.

Ce que All Things Must Pass révèle, c’est que Harrison n’a pas seulement « quelques bonnes chansons ». Il a un stock, une vision, une urgence. Il a accumulé des titres refusés, des esquisses non retenues, des mélodies mises de côté. Il a aussi mûri ailleurs : dans l’Inde de Ravi Shankar, dans les couloirs d’Apple, dans les jams avec Delaney & Bonnie, dans cette galaxie de musiciens qui tournent autour des Beatles comme des satellites impatients. Et surtout, il a un sujet qui le dépasse : la spiritualité, non pas comme folklore, mais comme axe de vie. Ce n’est pas un concept marketing. C’est une obsession.

Ce disque, triple, parfois trop plein, parfois gonflé d’écho jusqu’à l’ivresse, est aussi un manifeste : « vous ne m’avez pas laissé entrer, je vais construire ma propre ville ». Et la ville a des cathédrales, des ruelles sombres, des bars, des églises, des temples, des fêtes païennes, des lamentations. Au milieu, My Sweet Lord apparaît comme la place centrale, celle où tout le monde finit par passer.

Une chanson qui a l’air d’un standard : pourquoi My Sweet Lord frappe si fort

On sous-estime souvent ce qui fait la force d’un tube : sa capacité à donner l’illusion de l’évidence. Les grands morceaux ressemblent à des portes déjà ouvertes. My Sweet Lord appartient à cette famille-là : celle des chansons qui paraissent simples, mais dont la simplicité est une construction. Le morceau démarre comme une confidence, presque comme si Harrison te chuchotait à l’oreille avec une guitare acoustique, avant que le décor ne s’élargisse. Il y a un moment où la chanson cesse d’être un homme seul et devient un groupe. C’est là que les chœurs entrent en jeu.

La mélodie est d’une efficacité insolente, une de ces lignes qu’on pourrait imaginer signées Lennon ou McCartney dans leurs jours de grâce. C’est d’ailleurs ce qui rend l’ironie savoureuse : Harrison prouve qu’il peut écrire, lui aussi, une mélodie « universelle », une mélodie pop au sens le plus noble, celle qui traverse les langues et les générations sans demander la permission. Et il le fait en y injectant ce qui le distingue : une quête spirituelle assumée, frontale, sans cynisme.

Les paroles sont presque déconcertantes de dépouillement. Il n’y a pas le labyrinthe de métaphores d’un Dylan, ni les jeux de mots d’un Lennon période psychédélique. Il y a un désir clair : « je veux te voir, je veux être avec toi ». Le mot « Lord » peut être entendu par un chrétien, un agnostique, un gamin qui ne sait pas ce qu’il chante. Et le morceau joue avec cette ambiguïté, l’exploite, l’ouvre.

Puis vient ce basculement : le « hallelujah », partagé par la tradition juive et chrétienne, se mélange à la formule vaishnava “Hare Krishna, Hare Rama”. Harrison fait se toucher des mondes qui, dans la vraie vie, passent leur temps à se disputer des frontières. Il ne prêche pas l’addition, il prêche la porosité. Et c’est là que les voix d’accompagnement prennent une dimension politique : elles ne sont pas juste là pour faire joli. Elles incarnent l’idée même de communauté.

De la loge au temple : comment Harrison écrit son “Oh Happy Day” personnel

La genèse de My Sweet Lord raconte beaucoup sur Harrison : sa capacité à absorber des influences, à les transformer, et à les réorienter vers son obsession du moment. Le morceau naît dans un contexte qui n’a rien de mystique : une tournée, des interviews, l’ennui des couloirs, la fatigue, ce temps mort où un musicien gratte des accords pendant que d’autres parlent. Harrison entend une version gospel qui le remue, et il se dit qu’il va écrire « son » équivalent, une chanson de louange mais à sa manière.

Ce qui le fascine dans le gospel, ce n’est pas seulement la religion, c’est l’énergie collective : la réponse du chœur, l’appel et la réplique, la sensation que la musique est un acte partagé. Le gospel, c’est la spiritualité mise en scène, transformée en mouvement. Harrison a passé des années à chercher une version occidentale de ce qu’il a appris au contact des musiques indiennes : la répétition comme transe, le mantra comme montée, l’extase comme architecture.

À ce stade, il n’est pas encore « George Harrison, star solo ». Il est encore un Beatle. Donc il donne d’abord la chanson à Billy Preston, autre satellite génial de la galaxie Apple, musicien de gospel justement, clavier de feu, âme immense. C’est déjà révélateur : Harrison n’a pas l’ego d’un leader qui garde tout pour lui. Il partage. Il distribue. Il teste. Et il comprend, en voyant la chanson vivre ailleurs, qu’elle peut devenir un hymne.

Quand il se décide à l’enregistrer pour lui-même, l’idée a grandi. Ce n’est plus un simple morceau : c’est une pierre angulaire. Et pour l’enregistrer, Harrison va choisir l’homme qui incarne l’excès sonore.

Abbey Road, 1970 : Phil Spector et le vertige du Wall of Sound

On ne choisit pas Phil Spector par hasard. On ne l’invite pas dans un studio pour obtenir un son propre, sage, minimaliste. Spector, c’est l’architecte de la densité, le type qui empile les instruments comme on empile des briques, jusqu’à ce que la chanson devienne un mur. Son Wall of Sound est un mythe autant qu’une technique : c’est l’idée que le son peut être une matière physique, qu’il doit envelopper l’auditeur, l’engloutir, lui coller au torse.

Harrison, qui sort d’un groupe où chaque détail est disséqué, où la précision est une religion, trouve là un nouveau terrain de jeu. À Abbey Road, les sessions de All Things Must Pass ressemblent à un banquet. Plusieurs guitares acoustiques, plusieurs claviers, parfois deux batteries, des percussions qui doublent les accents, des voix qui se superposent. Harrison racontera qu’il avait « deux batteurs, un bassiste, deux pianos et environ cinq guitares acoustiques », et qu’il passait du temps à faire jouer tout le monde exactement dans le même rythme pour que l’ensemble sonne comme un seul instrument gigantesque. Cette image est parfaite : plusieurs corps pour un seul geste. Un groupe qui respire comme un organisme.

C’est là que la question des chœurs devient intéressante. Parce qu’avec Spector, rien n’est jamais « juste » un chœur. Les voix sont un instrument de plus, une texture, une masse. Elles ne doivent pas seulement accompagner : elles doivent créer une sensation d’espace. Sur My Sweet Lord, les chœurs ne font pas « joliment gospel ». Ils font « foule ». Ils transforment la prière en cérémonie.

Spector dira plus tard, en parlant des overdubs, que Harrison pouvait passer des heures à chercher la perfection, à essayer et réessayer, et qu’il faisait la même chose avec les voix de fond. C’est une autre facette du « Beatle tranquille » : derrière le sourire doux, il y a un maniaque du détail. Un homme qui ne lâche rien.

Les Krishnas dans le studio : quand la spiritualité devient une scène rock

La légende des sessions de All Things Must Pass est pleine de détails qui semblent inventés par un scénariste trop enthousiaste. Et pourtant, tout indique que l’ambiance était réellement surréaliste : un studio londonien, des musiciens de rock et de soul, un producteur au passé mythologique, et, au milieu, des dévots Hare Krishna qui apparaissent comme des personnages de film.

Bobby Whitlock, claviériste, futur membre de Derek and the Dominos, se souvient de cette intrusion permanente. Il décrit des types qui déboulent en pleine prise, qui balancent des pétales de fleurs, qui distribuent des cookies au beurre de cacahuète, comme si la musique était une fête foraine spirituelle. Un autre musicien raconte même un dévot caché dans un piano, surgissant au mauvais moment. On imagine la scène : les guitares lancent l’accord, la batterie arrive, et soudain un Krishna bondit comme un diable d’une boîte. La transcendance version slapstick.

Ce chaos-là n’est pas un décor anecdotique. Il raconte ce que Harrison essaye de faire : introduire dans la pop, dans un studio qui a vu naître la modernité Beatles, une autre idée du sacré. Pas un sacré distant, hiératique, mais un sacré vivant, un sacré envahissant, parfois pénible, parfois ridicule, mais réel. La spiritualité n’est plus un sujet de chanson : c’est un personnage qui traverse la pièce.

Et c’est précisément ce qui se passe dans My Sweet Lord. Le morceau commence comme une confession et finit comme une procession. Il y a une dramaturgie. Les chœurs, en entrant progressivement, miment cette arrivée du groupe, cette irruption de la communauté. Le chant individuel devient chant collectif. Le croyant devient foule.

Qui chante les chœurs de “My Sweet Lord” ? La réponse officielle, la blague, et le brouillard

Alors, venons-en au nerf : ces voix qu’on entend à la fin, ce chœur qui répète hallelujah puis Hare Krishna, ce son de congrégation, ce « nous » sonore. Qui est derrière ?

La première réponse, la plus savoureuse, tient en un nom : The George O’Hara-Smith Singers. Un crédit à la fois sérieux et moqueur, typique de l’humour britannique de studio, ce goût pour les pseudonymes et les clins d’œil, comme si l’on pouvait désamorcer la solennité du propos en collant une étiquette farfelue sur les chœurs d’un hymne.

Mais derrière le pseudonyme, les versions divergent. Une école dit : ce sont surtout des overdubs de Harrison lui-même, multiplié, empilé, transformé en chorale par la magie du magnétophone. Cela correspond à l’idée d’un Harrison perfectionniste, capable de faire ses chœurs en boucle jusqu’à obtenir cette impression de masse, comme si un seul homme pouvait simuler une église entière. Et il y a quelque chose de beau là-dedans : la foi solitaire qui se fabrique une communauté.

Une autre version, plus « jam de copains », affirme que les chœurs ont été chantés, au moins en partie, par un petit groupe présent autour de lui : Phil Spector lui-même, Eric Clapton, Bobby Whitlock, et peut-être d’autres silhouettes non identifiées, dont les fameux « Cyril » et « Betty » cités dans certains crédits, comme si Harrison avait poussé la blague jusqu’à inventer des membres fantômes.

La vérité, probablement, ressemble à un mélange des deux : des voix réelles au départ, puis un travail d’overdub et d’empilement qui rend l’oreille incapable de démêler les individus. C’est le principe même du Wall of Sound appliqué aux voix : l’identité se dissout dans la texture. On n’entend plus des personnes. On entend un chœur comme concept.

Et ce flou n’est pas un accident : il sert la chanson. Dans My Sweet Lord, l’idée n’est pas « regardez qui chante avec moi ». L’idée, c’est « venez chanter avec moi ». Peu importe l’identité exacte. Ce qui compte, c’est l’invitation.

Le fantasme Lennon : pourquoi on croit entendre John, et pourquoi c’est révélateur

Dans toute mythologie Beatles, il y a une loi : dès qu’un morceau est assez célèbre, quelqu’un finira par affirmer que John Lennon est quelque part dedans. Un rire au fond, une guitare cachée, une voix dans un chœur. C’est presque un sport. Et My Sweet Lord n’y échappe pas.

La rumeur existe parce qu’elle est séduisante : imaginer Lennon, le rival, le frère ennemi, dans le studio, participant à l’hymne de Harrison, ce serait une belle image de réconciliation. Et puis, les sessions de All Things Must Pass ont effectivement vu passer des visiteurs, et il est attesté que Lennon et Yoko Ono sont venus au moins une fois, provoquant une tension palpable. On raconte que l’ambiance s’est refroidie instantanément, que Harrison s’est demandé ce qu’ils faisaient là, comme si la maison qu’il venait enfin d’habiter risquait d’être envahie par les anciens propriétaires.

Mais « venir au studio » ne veut pas dire « chanter sur la bande ». Et surtout, les documents sérieux sur les musiciens présents sur My Sweet Lord ne retiennent pas Lennon comme participant avéré. Ce qui est fascinant, c’est moins la question factuelle que ce que la rumeur raconte : notre besoin de raccrocher chaque geste de Harrison à Lennon et McCartney. Comme si Harrison ne pouvait pas, même au sommet, exister sans eux.

Or My Sweet Lord est précisément le morceau qui prouve le contraire. Harrison n’a pas besoin de la présence de Lennon pour être grand. Il n’a pas besoin de l’ombre Beatles pour écrire un standard. Et si l’on croit entendre Lennon, c’est peut-être parce que l’oreille cherche un repère, un fantôme familier, dans une chanson qui, justement, annonce une émancipation.

La montée du mantra : quand le chœur devient le message

Ce qui rend les chœurs de My Sweet Lord si puissants, ce n’est pas seulement leur son. C’est leur dramaturgie. Harrison ne balance pas le mantra dès la première seconde. Il prépare l’oreille. Il installe un terrain commun, un mot partagé, hallelujah, une porte d’entrée occidentale, presque pop, presque neutre. Puis, progressivement, il fait glisser la foule vers autre chose. Et d’un coup, sans que le grand public comprenne forcément, les radios du monde entier diffusent un mantra sanskrit à l’heure du déjeuner.

Harrison lui-même a expliqué, avec un sourire qu’on devine, qu’il faisait d’abord chanter « hallelujah », puis qu’il passait à « Hare Krishna », pour que les gens se mettent à chanter le mantra avant même de savoir ce qui leur arrivait. C’est à la fois malicieux et très sérieux : une stratégie de diffusion spirituelle, déguisée en pop song.

À l’intérieur même de ce chœur, il y a encore une couche, plus discrète : une prière védique glissée dans le mélange, comme un message secret dans une bouteille. Là encore, le procédé est splendide : la musique pop comme cheval de Troie. La répétition des voix, l’empilement, le flou des identités, servent à masquer et à révéler en même temps. On est dans une chanson qui parle de voir Dieu, et qui joue à cacher des prières dans le son.

C’est pour ça que la question « qui chante ? » est presque secondaire. Le chœur est un dispositif. Il n’a pas vocation à être crédité comme un featuring. Il a vocation à être vécu comme une foule. Une foule où chacun peut se projeter. Une foule où l’auditeur devient le dernier membre.

Les musiciens autour du feu : Clapton, Preston, Badfinger, et l’esprit de bande

Il faut aussi se souvenir que All Things Must Pass est un disque de rencontres. Harrison, libéré des hiérarchies Beatles, se met à inviter. Il construit une bande. Il y a Eric Clapton, ami, frère, parfois miroir douloureux, guitariste qui traverse déjà ses propres enfers. Il y a Billy Preston, qui apporte cette chaleur gospel, cette souplesse rythmique, cette musicalité joyeuse. Il y a Badfinger, groupe Apple, jeunes loups qui servent de section rythmique acoustique, qui empilent les guitares comme on empile des briques dans un mur.

Et puis il y a cette énergie de studio qui ressemble à une maison ouverte : tout le monde passe, tout le monde joue, tout le monde participe. Whitlock dira que Harrison incluait tout le monde parce qu’« il y en avait assez pour tous ». Cette phrase est peut-être la plus belle définition de All Things Must Pass : un disque où Harrison, après avoir manqué d’espace dans les Beatles, crée volontairement un espace trop grand, un espace où l’on peut entrer sans frapper.

Les chœurs de My Sweet Lord sont le reflet de cette politique. Même si, techniquement, ils sont peut-être en grande partie l’œuvre d’Harrison multiplié par overdub, l’idée reste celle d’un collectif. Le morceau sonne comme une bande qui chante autour d’un feu, même si le feu est un magnétophone et la bande une illusion.

C’est aussi dans cette atmosphère que naît quelque chose d’autre : la sensation que le rock peut être spirituel sans devenir mièvre. Harrison n’écrit pas une chanson de catéchisme. Il écrit un chant pop qui a le courage d’être premier degré. Il sait que c’est risqué. Il sait que ça peut prêter à rire. Il s’en fiche. Il a attendu trop longtemps pour demander la permission.

Le triomphe et la tache : succès mondial, et l’ombre de He’s So Fine

On ne peut pas raconter My Sweet Lord sans évoquer l’autre histoire, celle qui colle à la chanson comme un chewing-gum sous une semelle : l’affaire He’s So Fine des Chiffons. Parce que c’est la tragédie classique du tube : plus une chanson devient universelle, plus on la passe au microscope. Plus elle conquiert le monde, plus on cherche la faille.

Le procès et son verdict ont inscrit My Sweet Lord dans une zone étrange : celle des chansons qu’on aime tout en se sentant obligé d’ajouter une parenthèse. Comme si, à chaque écoute, il fallait rappeler la polémique. Et pourtant, le succès est là, indiscutable : premier ex-Beatle à décrocher un numéro un dans certains territoires, et, au Royaume-Uni, un des singles les plus vendus de l’année 1971. La chanson devient un hymne mondial, un chant que des gens qui ne savent rien de Krishna chantent dans leur voiture.

Ce qui est cruel, c’est que l’argument de Harrison sur ses influences n’est pas absurde : il pensait au gospel, à l’idée d’un chant de louange, pas à une girl group song des années 60. Mais la justice, elle, regarde les notes, les similarités mélodiques, la mémoire musicale. Et elle tranche.

Le plus ironique, c’est que cette affaire n’enlève rien à l’impact émotionnel du morceau. Elle ajoute une couche de paradoxe : une chanson qui prêche la transcendance, empêtrée dans une histoire de droits d’auteur. Une prière prise au piège des lois terrestres. Harrison, qui cherche l’absolu, ramené brutalement au monde matériel. Presque une blague cosmique.

Et au fond, ça colle parfaitement à l’esprit de All Things Must Pass : un disque où la lumière et l’ombre cohabitent, où la joie spirituelle est traversée par les frustrations, les rancœurs, les procès, les cendres d’Apple, les tensions post-Beatles. La foi ne supprime pas le chaos. Elle le traverse.

1971 et après : de la transe studio à la scène, et l’héritage d’un hymne

Ce qui est frappant, c’est que My Sweet Lord n’est pas seulement un tube figé dans son époque. La chanson a vécu sur scène, notamment au Concert for Bangladesh, où Harrison la chante comme on mène une cérémonie, avec ce mélange de modestie et d’autorité tranquille. Elle a aussi été réenregistrée plus tard, preuve qu’Harrison lui-même savait qu’il tenait là un morceau hors du temps, un de ces titres qui survivent à leurs créateurs.

Et l’héritage dépasse la musique. My Sweet Lord a ouvert une porte : celle d’une spiritualité pop assumée, non ironique, non cynique. Avant l’ère où tout doit être distancié, Harrison ose la sincérité. Il ose la prière en plein Top 40. Il ose l’idée que la répétition peut être hypnotique sans être stupide. Il ose la collision des traditions religieuses sans transformer ça en slogan de carte postale.

Quant aux chœurs, ils sont devenus une signature. On peut reprendre le morceau avec une guitare seule, ça marche. Mais ce qui fait frissonner, ce qui donne l’impression de lever les yeux vers quelque chose de plus grand, c’est ce moment où les voix arrivent, où le morceau cesse d’être un homme qui demande et devient un groupe qui affirme. Que ce groupe soit composé de Spector, Clapton, Whitlock, de membres de passage, ou qu’il soit majoritairement l’ombre multipliée d’Harrison, au fond, c’est presque la même chose : la chanson fabrique un collectif. Elle fabrique une église provisoire. Et c’est peut-être ça, le vrai miracle pop.

Le vrai secret des chœurs : l’art de disparaître derrière son propre message

À force de chercher « qui chante », on risque de rater ce que Harrison réussit : se retirer derrière la chanson. C’est contre-intuitif, parce que My Sweet Lord est aussi son moment de gloire, son instant de victoire post-Beatles. Mais regardez bien : Harrison ne transforme pas son triomphe en démonstration d’ego. Il ne fait pas un morceau « regardez-moi ». Il fait un morceau « regardez là-bas ». Il pointe ailleurs. Il se place comme un passeur.

Les chœurs sont l’expression sonore de ce retrait. Un chanteur pop classique mettrait sa voix en avant, en majesté, et utiliserait les chœurs comme un décor. Harrison fait l’inverse : il se fond progressivement dans une foule. Il commence seul, puis il invite d’autres voix, puis il se noie dans le collectif. La star devient un membre parmi d’autres. Le Beatle devient un croyant. Et c’est pour ça que la chanson touche autant : elle n’est pas une performance, elle est un geste.

Bien sûr, il y a une part de mise en scène. Bien sûr, il y a une production gigantesque, un Wall of Sound qui rend tout plus grand que nature. Mais la nature du message reste humble : « je veux te connaître ». On n’est pas dans la certitude, on est dans le désir. Et les chœurs, en créant une communauté, donnent à ce désir une dimension universelle. Ce n’est plus « moi ». C’est « nous ».

Alors, qui chante les chœurs de “My Sweet Lord” ? Peut-être Harrison seul, démultiplié jusqu’à l’illusion. Peut-être Harrison entouré de ses complices de studio, avec Phil Spector en renfort et Eric Clapton dans la pièce, Bobby Whitlock au milieu du bruit et des cookies. Peut-être un peu des deux. Ce qui est sûr, c’est que ces chœurs ne sont pas un détail. Ils sont le cœur idéologique du morceau : la preuve que la pop, parfois, sait transformer une prière individuelle en hymne collectif.

Et si Harrison a « gagné » ce soir-là, ce n’est pas seulement parce qu’il a écrit un tube. C’est parce qu’il a trouvé la façon la plus élégante de sortir de l’ombre : en chantant la lumière, sans jamais la confisquer.


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