Magazine Culture

Blizzard sur le Sahara : l’aveu d’Elvis Presley face aux Beatles

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Un roi du rock qui soupçonne les Beatles d’anti-américanisme, un crooner qui a inventé l’hystérie moderne avant de cracher sur le rock’n’roll, et un “troisième Beatle” longtemps relégué au second plan… Il suffit d’une chanson pour faire tenir ce triangle impossible. Ici, tout part d’un grondement : Manhattan, 30 décembre 1942, Paramount Theatre. Sinatra entend rugir la foule avant même de chanter, et l’époque découvre qu’une jeunesse peut posséder la culture en hurlant. Le disque tourne, la mécanique se répète : Elvis devient le nouveau péril moral, puis se rêve gardien de l’ordre, jusqu’à serrer la main de Nixon en 1970. Entre-temps, les Beatles dynamitent l’Amérique, rencontrent Elvis le 27 août 1965 dans un silence gêné, et la légende se met à transpirer. Alors pourquoi, contre toute logique, Elvis finit-il par chanter les Beatles sur scène ? Parce que “Something”, chef-d’œuvre signé George Harrison, agit comme une passerelle : elle avale les rivalités, contourne l’ego, et transforme la jalousie en aveu. Une histoire de collisions, de générations, et d’une chanson trop grande pour choisir un camp.


Il y a des croisements qui ressemblent à des erreurs de la nature, des moments où l’histoire de la musique fait mine de trébucher sur ses propres lacets. Imaginer Elvis Presley reprenant The Beatles, c’est un peu comme voir une tempête de neige s’abattre sur les dunes du Sahara : techniquement possible, presque incongru, et justement pour ça irrésistible. Parce que ces deux forces-là n’auraient, en théorie, jamais dû se croiser autrement que dans les couloirs de la mythologie. L’un est le prototype du mythe américain, la mâchoire et le swing, la sueur et le gospel, le rock’n’roll comme une arme de séduction massive. Les autres sont l’explosion britannique qui a tout reconfiguré, de la pop à la manière de s’habiller, de penser, de se tenir dans la lumière. Deux empires. Deux modèles. Deux façons de conquérir le monde à coups de refrains.

Et pourtant, au-dessus de ces deux colosses, il y a eu un autre grondement originel. Avant Elvis Presley. Avant The Beatles. Avant la guitare électrique devenue un fétiche planétaire, avant la mèche rebelle transformée en manifeste politique, avant les cris de stades et la religion du disque. Il y a eu Frank Sinatra. On l’oublie trop souvent parce que la mémoire populaire aime simplifier : Elvis, puis les Beatles, puis tout le reste. C’est pratique, c’est vendeur, c’est faux. La vérité, c’est que la première grande secousse moderne, celle qui invente la hystérie collective telle qu’on la connaît, se produit dans l’Amérique en guerre, au moment où les garçons partent au front et où les filles s’accrochent à une voix comme à une bouée.

Sommaire

  • 30 décembre 1942 : Frank Sinatra et l’invention de la foule
  • La mécanique éternelle : pop culture contre ordre moral
  • 1964 : Beatlemania, ou le monde qui bascule encore
  • 27 août 1965 : quand The Beatles rencontrent Elvis Presley
  • Elvis Presley, patriotisme et soupçon : la tentation de l’ordre
  • Frank Sinatra face à la modernité : avaler l’époque plutôt que la nier
  • La naissance de Something : George Harrison entre désir et mystique
  • Elvis Presley et The Beatles : la reprise comme aveu
  • Pourquoi Something traverse les âges : le pouvoir du non-dit
  • Le manège de l’influence : quand les rois se parlent malgré eux

30 décembre 1942 : Frank Sinatra et l’invention de la foule

Le 30 décembre 1942, New York a froid, le monde est en pièces détachées, et l’avenir sent la poudre. Mais à Manhattan, au Paramount Theatre, quelque chose brûle déjà : une ferveur qui n’a pas encore de nom. Avant même d’entrer en scène, Frank Sinatra entend le rugissement, cette clameur qui n’est pas une simple joie mais une force physique, une marée sonore capable de faire vaciller un homme. Il décrira plus tard ce moment avec une précision quasi clinique : le bruit est « absolument assourdissant », un « rugissement énorme », cinq mille gamins qui tapent du pied, hurlent, applaudissent, et lui, raide de peur, incapable de bouger un muscle. Dans le folklore des révolutions culturelles, on aime raconter les choses comme si elles étaient propres, photogéniques, dignes d’un documentaire élégant. Dans la réalité, la révolution sent toujours un peu la panique, la sueur, et parfois l’urine : celle des fans qui n’osent pas quitter leur place, persuadés que le moindre mouvement pourrait leur faire rater une seconde d’éternité.

Ce qui se joue là dépasse largement la musique. En 1942, l’idée même d’un « solo artist » superstar n’est pas un réflexe culturel. On a des orchestres, des big bands, des chanteurs qui passent devant le pupitre, mais pas encore ce concept d’un homme seul capable d’aspirer toute la lumière et de faire trembler une salle par sa seule présence. Le public, lui aussi, n’est pas encore organisé comme un marché segmenté. Il n’y a pas officiellement d’« adolescence » comme catégorie reine : pas cette économie entière construite sur les goûts, les colères et les hormones de la jeunesse. Ce soir-là, quelque chose se met en place. Les adolescentes — les fameuses bobby-soxers, chaussettes blanches remontées et cœur en apnée — découvrent qu’elles peuvent être une force. Et surtout qu’elles peuvent posséder la culture.

La nuance est fondamentale. Jusque-là, la culture populaire « grand public » est largement pensée pour les adultes, les classes installées, les familles. Les jeunes consomment ce qu’on leur donne, en marge, comme des locataires dans la maison des autres. Avec Frank Sinatra, ils deviennent propriétaires. Ils ont leur idole, leur langage, leur fièvre. Ils n’applaudissent pas : ils s’emparent. Un animateur comme Jack Benny, témoin médusé, dira qu’il a cru que le bâtiment allait s’effondrer. La phrase est drôle, presque trop parfaite, mais elle dit la vérité : ce n’est pas un concert, c’est un séisme.

Deux ans plus tard, au même endroit, la situation dégénère. Des dizaines de milliers de fans se massent, tentent de forcer les accès, la police intervient : la « riot » Sinatra devient un mythe fondateur, le prototype de ce qu’on appellera plus tard, avec une fausse légèreté, la « fan hysteria ». Les journaux se divisent : les vieux incrédules, les jeunes scandalisés qu’on puisse ne pas comprendre. Et au milieu, une évidence : la jeunesse a découvert qu’elle pouvait faire du bruit, et que ce bruit pouvait changer le monde.

La mécanique éternelle : pop culture contre ordre moral

Dix ans plus tard, l’histoire recommence, comme un disque qui saute sur la même mesure. Cette fois, le garçon qui déclenche la panique s’appelle Elvis Presley. La scène est différente, l’énergie est plus sexuelle, plus animale, plus électrique. Mais le schéma est identique : un nouveau langage surgit, et le vieux monde, qui se croyait propriétaire de la décence, crie à la fin des temps.

Le plus fascinant, c’est que cette peur se documente avec une franchise grotesque. Dans les archives, on trouve des lettres outrées, des signalements, des appels à l’autorité. Des citoyens écrivent à des institutions comme si un chanteur pouvait menacer la sécurité nationale. Elvis Presley, danger public. Le balancement des hanches élevé au rang de péril stratégique. On l’accuse d’exciter les pulsions, de provoquer des comportements déviants, on fantasme des orgies dans les fan-clubs, on soupçonne drogues et perversions avec l’assurance d’un procureur sans dossier. Relu aujourd’hui, c’est comique et glaçant à la fois, parce que c’est le même réflexe qui reviendra pour le rock, le punk, le rap, les jeux vidéo : quand on ne comprend pas un phénomène culturel, on le criminalise.

Ce qui rend l’affaire encore plus savoureuse, c’est que Frank Sinatra, l’ancien tremblement de terre, se retrouve du mauvais côté de la plaque tectonique. Lui qui a inventé la foule moderne, lui qui a vu des adolescentes s’évanouir à cause d’une note tenue trop longtemps, se met à regarder Elvis Presley comme une menace. Il le qualifiera d’aphrodisiaque rance, de musique déplorable qui encourage des réactions « négatives et destructrices » chez les jeunes. On pourrait y voir une simple jalousie. Ce serait trop facile. C’est plus complexe : c’est la mécanique cruelle de la culture populaire. Elle fonctionne comme une guerre de générations où chaque révolution finit par devenir, tôt ou tard, l’ordre établi.

À chaque cycle, le même paradoxe : les anciens rebelles deviennent des conservateurs. Pas forcément politiquement, pas forcément dans leur intimité, mais symboliquement. Ils défendent leur royaume. Ils défendent leur manière de faire. Ils défendent la mémoire de leur propre révolution, figée, sanctifiée, rendue respectable. Et ils s’effraient de ce que la nouvelle révolution fait à la morale, à la langue, aux corps, aux cheveux, à l’idée même de « bon goût ».

1964 : Beatlemania, ou le monde qui bascule encore

Et puis arrive 1964. Le troisième chapitre de la même fable, à peine déguisé. The Beatles débarquent en Amérique et la planète perd une nouvelle fois son calme. Même cri, même débordement, même panique médiatique. Les adultes se demandent ce qui ne tourne pas rond. Les jeunes se demandent comment on peut ne pas comprendre. La différence, cette fois, c’est que l’onde de choc ne concerne pas seulement une idole : elle touche la culture entière. The Beatles ne sont pas uniquement un phénomène d’adoration. Ils sont une méthode. Ils réécrivent les règles du songwriting, du studio, de l’image, de l’humour, du rapport au public. Ils ne prennent pas seulement la couronne : ils redessinent le royaume.

Dans ce contexte, on comprend la crispation de Sinatra et d’Elvis Presley. Les deux ont été des avant-gardes, chacun à sa manière. Ils savent donc parfaitement ce que cela signifie quand une nouvelle vague arrive : elle ne demande pas poliment la place, elle la prend. Et elle vous relègue, non pas forcément dans l’oubli, mais dans le passé. Or, le passé, même prestigieux, n’a jamais été une place confortable pour un homme habitué à être le présent.

On raconte souvent Elvis Presley comme une figure immobile, un roi figé dans son statut, comme si son règne avait été éternel. En réalité, son empire est fragilisé dès le début des années 60, entre les films à la chaîne, les bandes originales inégales, et une industrie qui préfère le rentabiliser plutôt que le laisser redevenir dangereux. Quand The Beatles explosent, ils incarnent exactement ce qu’Elvis a été : une jeunesse qui invente son propre futur. Et c’est précisément ce que le système a cessé de lui permettre d’être.

Quant à Frank Sinatra, il se reconfigure en permanence, mais il n’aime pas qu’on lui rappelle qu’il n’est plus la nouveauté. Il peut enregistrer des chansons contemporaines, moderniser son répertoire, mais il refuse l’idée que le centre du monde soit occupé par des « gamins » aux cheveux longs. Dans une formule restée célèbre, il s’agace publiquement de ces jeunes chanteurs qui portent des « balais » sur la tête, comme si la coiffure était une déclaration de guerre.

27 août 1965 : quand The Beatles rencontrent Elvis Presley

Le choc des empires a pourtant un visage, une date, une scène. Le 27 août 1965, à Los Angeles, The Beatles rencontrent enfin Elvis Presley. C’est un épisode raconté mille fois, parce qu’il contient tout : le mythe, la gêne, l’admiration, la rivalité, l’absurde. On imagine un sommet historique, des rires, des échanges flamboyants, des photos iconiques. La réalité est plus étrange, plus humaine : au début, il y a un silence. Des hommes qui se dévisagent, conscients d’être des monuments, paralysés par leur propre légende. Elvis Presley est là, chez lui, dans une ambiance de club privé : lumières colorées, télévision allumée, entourage fidèle, musique en sourdine. Les Beatles arrivent, nerveux, excités, et soudain ils ne savent plus quoi faire de leurs mains.

À un moment, Elvis lâche une phrase qui fait l’effet d’une aiguille sur un ballon : si vous allez rester assis à me fixer toute la nuit, je vais aller me coucher. C’est brutal, drôle, révélateur. La rencontre ne sera pas un tableau héroïque, mais une scène de comédie. Et c’est précisément ce qui la rend précieuse : elle casse la statue. Elle rappelle que les mythes ont des corps, des fatigues, des humeurs.

Le plus beau, dans cette nuit, c’est qu’elle condense la tension de l’époque. Les Beatles admirent Elvis : ils ont grandi sur lui, ils ont rêvé devant lui, ils se sont construits en partie à partir de ce qu’il a ouvert. Mais ils sont aussi, désormais, une menace objective pour son aura. Lui le sait. Eux le savent. Et personne ne veut le dire à voix haute. Alors on parle de tournées, d’anecdotes, on bricole une conversation, on cherche une sortie. Les récits divergent sur l’issue exacte : certains parlent d’un moment où des guitares apparaissent et où la musique, enfin, fait ce que les mots n’arrivent pas à faire. Quoi qu’il en soit, l’image est forte : des rois incapables de se saluer autrement que par la gêne, comme si la couronne était un poids trop lourd pour permettre la spontanéité.

Cette rencontre agit comme un symbole. Elle dit que l’histoire de la pop n’est pas une ligne droite mais une série de collisions. Elle dit que l’admiration peut cohabiter avec la rivalité. Elle dit, surtout, que les générations s’observent comme des espèces différentes, même quand elles partagent le même ADN musical.

Elvis Presley, patriotisme et soupçon : la tentation de l’ordre

L’histoire prend une tournure encore plus ironique en 1970, quand Elvis Presley se retrouve face à Richard Nixon. Là encore, la scène est tellement improbable qu’elle ressemble à une fiction trop bien écrite. Elvis veut un badge, une reconnaissance officielle, une place dans l’appareil. Il se voit en allié de l’État contre la drogue et les contestations. Il croit, sincèrement ou stratégiquement, qu’il peut parler aux jeunes mieux que quiconque, et que cette influence peut devenir une arme de persuasion massive au service de l’ordre.

Dans ce contexte, il lâche une phrase qui nous intéresse : il estime que The Beatles ont été une force d’esprit anti-américain. Qu’ils viennent, prennent l’argent, repartent, et propagent ensuite une vision hostile. Qu’ils ont posé les bases de problèmes de jeunesse par leur apparence « sale », leur musique suggestive, leur façon d’incarner un monde qui échappe au contrôle. C’est à la fois caricatural et instructif. Car ce n’est pas seulement Elvis qui parle : c’est une époque. C’est une frange d’Amérique qui voit dans la pop non pas un divertissement mais un champ de bataille idéologique.

Ce qui frappe, c’est la manière dont la musique, toujours, finit par être accusée de tout. La sexualité, la drogue, la contestation, la décadence, le manque de respect, la désobéissance. Comme si un refrain pouvait faire tomber une civilisation. Comme si la culture populaire était un virus. Or, si elle est bien un virus, c’est un virus qui révèle : il met en lumière les tensions déjà présentes, les fractures, les hypocrisies. The Beatles ne créent pas la rébellion : ils lui donnent une bande-son. Elvis Presley, lui, se retrouve dans une position paradoxale : ancien symbole de panique morale, il endosse désormais le rôle de gardien de l’ordre, au moins dans son discours.

Frank Sinatra face à la modernité : avaler l’époque plutôt que la nier

Pendant ce temps, Frank Sinatra fait ce qu’il a toujours fait : il s’adapte, mais à sa manière. Il peut cracher sur le rock’n’roll dans une phrase, et enregistrer le lendemain des chansons contemporaines. Il peut mépriser la coiffure des idoles du moment, et leur emprunter une mélodie si elle lui va. Sinatra est un pragmatique de génie : il comprend que la modernité ne se combat pas frontalement. Elle s’absorbe. On la transforme en matière sinatrienne, on la plie à son phrasé, on la rend élégante, on la fait entrer dans la grande tradition du chanteur qui raconte une histoire en trois minutes, cigarette imaginaire au bout des doigts.

C’est ainsi qu’en 1969, il enregistre « Yesterday » sur un album qui porte un titre programmatique : My Way. Le symbole est délicieux. Le disque est un geste d’orgueil — « à ma façon » — mais aussi un aveu : même le roi des crooners doit désormais regarder ce que la génération d’après a écrit. La chanson des Beatles devient un standard, un morceau du grand répertoire, une matière première qu’on peut interpréter comme on interpréterait Cole Porter ou Rodgers & Hart. La modernité, digérée, devient tradition.

Et puis il y a « Something ». Là, on n’est plus dans l’emprunt opportuniste. On est dans la reconnaissance. Sinatra qualifie cette chanson de l’une des plus grandes chansons d’amour écrites depuis cinquante ans, voire un siècle. Il admire, surtout, un détail : elle ne dit jamais explicitement « je t’aime ». Et pourtant, tout l’exprime. C’est un compliment immense, parce qu’il touche au cœur du songwriting : dire l’émotion sans la nommer, suggérer plutôt que déclarer, faire exister l’amour par la musique autant que par les mots.

L’ironie veut que Sinatra, en introduisant souvent le morceau sur scène, l’ait parfois présenté comme une chanson de Lennon et McCartney, comme s’il n’avait pas intégré que George Harrison en était l’auteur. Paul McCartney, avec son humour désarmant, résumera la chose d’une phrase : « Merci, Frank. » Cette petite pique contient une vérité plus large : Harrison, longtemps considéré comme le « troisième homme » du groupe, signe avec « Something » l’un des titres les plus universels du catalogue, au point de franchir les frontières de génération, de classe et de goût.

La naissance de Something : George Harrison entre désir et mystique

Pour comprendre pourquoi cette chanson agit comme un pont entre les mondes, il faut revenir à sa naissance. George Harrison commence à l’écrire à la fin des années 60, à une période où tout est en train de se fissurer chez les Beatles. Le groupe avance, mais l’ambiance se charge d’électricité statique : égos, projets divergents, fatigues, fractures invisibles. Dans cette atmosphère, Harrison cherche sa place. Il a toujours été un compositeur en devenir, parfois bridé par le duo Lennon-McCartney, parfois trop respectueux pour imposer ses chansons. Or, « Something » n’est pas une chanson qui demande la permission. Elle arrive avec une évidence mélodique qui ressemble à un destin.

La première phrase, « Something in the way she moves », résonne comme un écho : celle de James Taylor, artiste de l’écurie Apple, dont le titre « Something in the Way She Moves » a inspiré l’ouverture. Ce jeu de miroirs est typique de la pop : elle recycle, elle renvoie, elle transforme. Harrison lui-même imaginait la chanson chantée par Ray Charles, preuve que son ambition n’était pas de faire « une chanson Beatles » de plus, mais un standard au sens noble, une chanson capable de survivre à son contexte.

Et puis il y a le visage derrière l’ombre : Pattie Boyd, muse, amour, symbole d’une époque où la beauté devient un langage culturel. Harrison dira que la chanson est née pour elle, avant d’être récupérée par le grand public comme une déclaration universelle. On peut y voir une contradiction. En réalité, c’est la définition même d’un grand morceau : partir d’une personne précise et atteindre l’humanité entière. Comme si l’intime était une fusée capable de percer le plafond des générations.

Musicalement, « Something » possède ce que les chansons rares ont : une architecture simple en apparence, mais bâtie sur des choix harmoniques qui accrochent le cœur sans qu’on comprenne immédiatement pourquoi. Elle avance comme une confidence, puis s’ouvre, puis retombe, avec cette guitare qui ne cherche pas à briller mais à parler. Le solo de Harrison, court, chantant, presque vocal, n’est pas un exercice de virtuosité : c’est une phrase de plus dans la conversation. Il dit ce que les mots n’osent pas dire. Il prolonge l’ambiguïté sensuelle de la chanson : ce « quelque chose » qui attire, qui retient, qui obsède.

Elvis Presley et The Beatles : la reprise comme aveu

Alors, pourquoi Elvis Presley, qui se méfie publiquement des Beatles, finit-il par les chanter ? Parce qu’un grand artiste peut détester une époque et reconnaître un chef-d’œuvre. Parce qu’on peut être jaloux et lucide. Parce qu’une chanson, parfois, vous choisit.

Au début des années 70, Elvis remonte sur scène, retrouve une partie de sa puissance, et se construit un répertoire qui mélange ses classiques, des standards, du gospel, du country, et des reprises contemporaines. Dans ce mélange, les Beatles apparaissent plus souvent qu’on ne le croit. Il chante « Get Back » régulièrement, comme un morceau de scène taillé pour le groove. Il s’attaque à « Yesterday », exercice périlleux tant la chanson est nue, fragile, presque chirurgicale. Il interprète « Hey Jude » avec cette ampleur de showman qui veut faire d’un refrain une cathédrale. Il glisse même « Lady Madonna », clin d’œil étrange, presque ludique, comme s’il s’autorisait, l’espace d’un instant, à s’amuser avec l’univers Beatles. Et puis il y a « Something », évidemment, sa préférée, celle qui lui va comme une veste faite sur mesure.

On parle souvent d’Elvis comme d’un crooner déguisé en rocker, ou d’un rocker condamné à devenir crooner. « Something » réconcilie ces deux faces. Elle lui permet d’être suave sans être mièvre, puissant sans être brutal. Elle épouse son vibrato, son sens du drame, sa façon de faire croire que chaque syllabe coûte quelque chose. Dans le concert Aloha from Hawaii, elle devient un moment suspendu : Elvis chante une chanson d’un groupe qu’il soupçonne, qu’il critique, qu’il jalouse peut-être, mais qu’il ne peut pas ignorer. C’est un aveu sans discours. L’art, ici, gagne contre l’ego.

Ce qui est fascinant, c’est la manière dont Elvis présente souvent le morceau : avec une forme de respect un peu crispé, comme un homme contraint d’admettre que le nouveau mari de son ex est objectivement brillant. Il peut se sentir trahi par l’histoire, mais il ne peut pas trahir la chanson. Alors il la chante. Il la chante encore. Et plus il la chante, plus elle le transforme : elle l’inscrit, malgré lui, dans la continuité de George Harrison.

Pourquoi Something traverse les âges : le pouvoir du non-dit

Si « Something » fait tomber les frontières, c’est parce qu’elle appartient à une catégorie très rare : la chanson dont le sens est plus grand que ses mots. Elle ne raconte pas une histoire précise. Elle ne détaille pas. Elle suggère. Elle décrit un mouvement, une attraction, une évidence. Et cette évidence reste volontairement floue : « quelque chose » dans la manière dont elle bouge, dont elle regarde, dont elle sait. Le mot « quelque chose » est un trou noir poétique. Chacun y projette ce qu’il veut. C’est une chanson-personnage, un miroir émotionnel.

C’est aussi une chanson qui parle d’amour sans l’annoncer, ce que Frank Sinatra admirait tant. Dans la grande tradition des standards, l’amour est rarement une déclaration frontale. Il est une énigme, une peur, une obsession, un vertige. « Something » s’inscrit dans cette lignée tout en étant profondément pop : elle est accessible, mémorisable, immédiate, mais elle contient une profondeur qui résiste aux décennies. Voilà pourquoi elle peut être chantée par un crooner, un soulman, un rocker, un showman de Las Vegas, une diva, un groupe instrumental. Elle ne trahit personne, elle offre un terrain.

On mesure la force d’un standard à sa capacité d’être repris sans s’user. « Something » a été reprise par une quantité vertigineuse d’artistes, devenant l’une des compositions des Beatles les plus reprises, juste derrière « Yesterday ». Ce n’est pas un hasard. « Yesterday » est une confession pure, un classique instantané, une blessure mise en musique. « Something » est une fascination, un désir, une reconnaissance. Deux faces d’une même médaille : la pop quand elle devient intemporelle.

Et puis il y a la symbolique : George Harrison, longtemps dans l’ombre de Lennon et McCartney, signe une chanson qui séduit précisément ceux qui, historiquement, incarnaient l’ancien monde. Frank Sinatra la fait entrer dans son répertoire. Elvis Presley l’embrasse sur scène. Le « troisième Beatle » devient, par une ironie magnifique, le compositeur qui relie les continents culturels. C’est presque une revanche cosmique : l’homme discret, celui qu’on a longtemps sous-estimé, écrit une chanson si solide qu’elle traverse les clans comme une lame.

Le manège de l’influence : quand les rois se parlent malgré eux

Au fond, ce que raconte cette histoire n’est pas seulement un détail savoureux de discographie. Ce n’est pas une anecdote de fans. C’est une leçon sur la façon dont la culture se fabrique : par cycles, par affrontements, par absorption. Frank Sinatra invente le cri moderne. Elvis Presley transforme ce cri en désir électrique et scandalise l’Amérique. The Beatles prennent ce désir, y ajoutent l’intelligence, l’ironie, l’audace, et ouvrent des portes que personne n’avait vues. Puis le système digère tout : il transforme la rupture en produit, l’avant-garde en patrimoine, la révolte en nostalgie.

Et au cœur de ce manège, de temps en temps, une chanson passe entre les gouttes. Elle refuse d’appartenir à un camp. Elle refuse d’être un drapeau. Elle devient un territoire commun, une vérité musicale que même les rivaux doivent reconnaître. « Something » est cette chanson-là : un morceau qui réconcilie la sensualité d’Elvis, l’élégance dramatique de Sinatra, et la modernité des Beatles. Un pont lancé au-dessus du vide, au-dessus des jalousies, des peurs et des guerres de générations.

On peut vivre sans croire aux mythes. Mais il est difficile de ne pas frissonner devant celui-ci : un chanteur né dans l’Amérique des big bands, un roi du rock’n’roll accusé de perversion nationale, et un guitariste anglais longtemps relégué à l’arrière-plan, réunis par la même évidence. Comme si la musique, parfois, avait un sens de l’humour supérieur à celui des hommes. Comme si elle nous rappelait que, malgré les époques, malgré les coiffures, malgré les slogans et les panique morales, une grande chanson reste une grande chanson. Et qu’au bout du compte, c’est elle qui gagne.


Retour à La Une de Logo Paperblog