Magazine Culture

De « Something » à « Blow Away » : George Harrison, l’amour à voix basse

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On a longtemps raconté l’amour chez les Beatles comme une affaire de duo : Paul, artisan de tendresse pop, et John, chirurgien des sentiments qui préfère les plaies aux bouquets. Sauf qu’au moment où l’on croit la légende verrouillée, George Harrison glisse une chanson qui ne demande pas la permission. « Something », sur Abbey Road, ne dit jamais “je t’aime” et pourtant tout y respire : la pudeur, le vertige, l’évidence — au point d’être adoubée par Sinatra et de devenir un standard au-delà du groupe. Dix ans plus tard, changement de décor : 1979, pluie sur Friar Park, bonheur domestique, et Harrison qui ose une pop sans honte avec « Blow Away », ritournelle lumineuse née d’un ciel chargé et d’un besoin très simple — chasser les nuages, tenir bon, rester vivant. Entre ces deux pôles, se dessine un portrait : celui d’un “éternel troisième” devenu maître du timing, capable de relier l’intime et le spirituel, la douceur et la gravité. Pourquoi cette voix à mi-mot frappe-t-elle plus fort que les grandes déclarations ? Plongée dans l’amour version Harrison, en clair-obscur.


Lorsqu’on prononce les mots chansons d’amour des Beatles, un automatisme se déclenche chez beaucoup d’entre nous. Il a le visage d’un type qui a l’air né pour sourire, qui compose comme on respire et qui, même quand il prétend faire du rock, finit par vous glisser une mélodie en sucre chaud dans la poche. Paul McCartney est devenu, presque malgré lui, le fournisseur officiel de romance du groupe. Sa spécialité, c’est la lumière. Pas la lumière aveuglante des révélations mystiques, ni la lumière crue des lampadaires sur une ruelle de Liverpool à trois heures du matin, mais une lumière domestique, rassurante, celle qui tombe sur une table de cuisine, un canapé, un dimanche.

McCartney a ce don rarissime : écrire des chansons qui semblent exister depuis toujours, comme si elles avaient été oubliées quelque part entre deux battements de cœur et qu’il ne faisait que les ramasser. Dans les love songs signées de sa main, l’amour n’est pas un champ de bataille, c’est un abri. Même quand la nostalgie s’en mêle, même quand l’absence griffe, le décor reste habitable. Il y a chez lui une manière de dire la douceur sans la rendre mièvre, de faire de l’intime quelque chose d’universel sans forcer. Et surtout, il y a cette voix, cette façon de caresser une note sans l’écraser, d’atteindre l’émotion sans l’annoncer par un panneau lumineux.

À l’inverse, John Lennon s’est souvent plu à regarder l’amour comme un problème, une énigme, parfois une impasse. Il y a chez Lennon une grandeur tragique, une fascination pour la faille, pour l’ombre portée des choses. Ses déclarations d’amour sont souvent des aveux, ses chansons de couple des radiographies. Il aime quand ça saigne, ou quand ça se déchire, ou quand ça se recompose en morceaux mal ajustés. Là où Paul bâtit des maisons, John ouvre des fenêtres et vous oblige à respirer un air qui pique.

Tout cela est devenu, avec le temps, un récit confortable : Paul le romantique, John le tourmenté. Une partition simple, presque scolaire. Sauf que la musique des Beatles est précisément l’histoire de tout ce qui déborde les cases. Et l’une des plus belles ironies du groupe, c’est qu’au moment où l’on croit tenir la vérité — « le plus grand auteur de chansons d’amour, c’est Paul » — surgit un troisième homme, longtemps cantonné au rôle du guitariste taciturne, et qui, sur la fin, place une banderille si parfaite qu’elle traverse l’histoire.

Ce troisième homme, c’est George Harrison.

Sommaire

  • George Harrison, l’éternel troisième, et l’art de prendre son temps
  • « Something » : la chanson d’amour qui ne dit jamais « je t’aime »
  • Abbey Road : la revanche tardive de l’homme discret
  • 1979 : bonheur domestique, pluie battante, et pop sans honte
  • « Blow Away » : une chanson sur le temps qu’il fait, et sur ce qui ne change pas
  • La peur du sentimentalisme : Harrison face à ses propres chansons
  • L’album « George Harrison » : amour, foi, et élégance brumeuse
  • De « Something » à « Blow Away » : deux manières de dire la même fragilité
  • Le grand malentendu : Harrison, sentimental ou secret ?
  • Harrison face à McCartney : la douceur contre la douceur
  • L’héritage : « Something » comme standard, « Blow Away » comme autoportrait

George Harrison, l’éternel troisième, et l’art de prendre son temps

Harrison a passé la majeure partie des années Beatles dans une position que l’histoire du rock connaît bien : celle du prodige relégué. L’histoire des groupes est remplie de « troisièmes hommes » qui observent les duels d’ego au centre de la scène, qui apprennent, qui patientent, qui accumulent des chansons dans des tiroirs. Parfois ils explosent ailleurs, parfois ils s’éteignent doucement. Chez Harrison, la patience a pris la forme d’un entêtement silencieux. Il a enduré l’évidence : dans un groupe où deux compositeurs dominent tout, les miettes sont rares. On vous accorde un titre, parfois deux, par album. Vous avez le droit d’exister, mais pas trop. Et vous regardez les autres transformer le studio en terrain de jeu alors que vous vous battez pour une minute d’attention.

Ce contexte n’est pas seulement une anecdote biographique : il a façonné l’écriture de Harrison. Parce que quand on n’a pas de place, on apprend à viser juste. Quand on n’a qu’une cartouche, on la polit jusqu’à ce qu’elle devienne une balle d’or. Harrison n’a pas eu le luxe de l’abondance ; il a eu l’obligation de l’efficacité. Et, plus subtilement, il a développé un rapport particulier à la chanson : pour lui, écrire n’est pas seulement exprimer, c’est conquérir un espace.

On a souvent raconté son évolution comme une montée en puissance linéaire : d’abord l’apprenti, puis l’auteur de plus en plus sûr de lui, jusqu’à l’explosion tardive. C’est vrai, mais ce récit oublie la dimension la plus touchante de Harrison : il est devenu grand en apprenant à écrire contre le bruit. Contre le bruit médiatique du duo Lennon-McCartney. Contre le bruit interne d’un groupe qui, à partir du milieu des sixties, ressemble parfois à une colocation de génies fatigués. Contre le bruit de sa propre frustration.

Et puis, à la fin des années 60, alors que l’édifice Beatles commence à se fissurer, Harrison arrive avec une chanson qui ne demande pas la permission. Une chanson qui ne se présente pas comme « la contribution de George », mais comme une évidence. Une chanson qui oblige les autres à se taire parce qu’elle est, simplement, trop belle pour être discutée.

Cette chanson s’appelle Something.

« Something » : la chanson d’amour qui ne dit jamais « je t’aime »

La force de Something tient d’abord à un paradoxe : c’est une chanson d’amour pudique, presque retenue, et pourtant elle vous frappe avec la violence tranquille des grandes évidences. Elle ne s’ouvre pas sur une déclaration tonitruante. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle décrit, elle suggère, elle contourne. Elle installe une présence. « Something in the way she moves… » : il y a « quelque chose » dans la manière dont elle bouge. Pas « tout », pas « l’essentiel », pas « l’amour de ma vie », juste « quelque chose ». Une infime bascule. Un détail qui fait dérailler le rationnel.

Ce qui rend la chanson si puissante, c’est ce qu’elle refuse. Elle refuse la rhétorique. Elle refuse les grandes proclamations. Elle refuse même, fait rarissime dans une love song aussi populaire, de prononcer la phrase magique. Frank Sinatra, qui l’adorait, aimait souligner ce point : la chanson ne dit jamais « je t’aime », et pourtant elle respire l’amour de tous ses pores.

Cette économie de mots est typiquement harrisonienne. Harrison n’est pas un écrivain de slogans. Il n’écrit pas pour faire des phrases qu’on imprimera sur des mugs. Il écrit pour attraper une sensation. Et l’amour, chez lui, est une sensation complexe : un mélange de fascination, de gratitude, de vertige, d’inquiétude. Dans Something, on entend une forme d’adoration qui n’est jamais servile. On entend aussi une fragilité : « I don’t know… » revient comme un aveu. Il ne sait pas. Il ne maîtrise pas. Il constate. Il est saisi.

Musicalement, la chanson se tient sur un fil parfait entre sophistication et simplicité. Ce n’est pas une ballade au piano, ni une démonstration orchestrale. C’est un morceau qui avance avec la souplesse d’un corps vivant. La ligne de basse de McCartney — ronde, mélodique, presque bavarde — semble dialoguer avec la voix de Harrison. La batterie de Ringo, d’une élégance discrète, soutient sans jamais appuyer. Et l’arrangement, sous la houlette de George Martin, donne à la chanson ce lustre de classicisme qui la rend intemporelle.

Mais le plus beau, c’est que Something sonne à la fois comme une chanson des Beatles et comme une chanson qui n’appartient qu’à Harrison. Elle a le raffinement du groupe, la précision d’orfèvre du studio, et en même temps cette manière de laisser respirer l’espace, de laisser l’émotion se déployer sans la surligner. On y perçoit déjà l’homme qui, l’année suivante, se libérera définitivement avec All Things Must Pass.

La chanson a aussi une histoire d’inspiration qui participe à sa légende. Harrison a longtemps laissé planer une ambiguïté : écrite pour Pattie Boyd, sa femme de l’époque, ou pensée comme une chanson d’amour plus vaste, voire spirituelle. Pattie Boyd a raconté qu’il la lui avait présentée comme une chanson pour elle, mais Harrison, plus tard, a nuancé, rappelant que pour lui l’amour humain et l’amour spirituel se répondaient.  Cette ambiguïté n’est pas un caprice : elle est au cœur de son art. Harrison écrit des chansons qui peuvent être adressées à une femme, à Dieu, à la vie, au monde. Il ne compartimente pas. Il relie.

Et c’est précisément cette capacité à relier qui a fait de Something une sorte de standard, une chanson qui dépasse le cadre Beatles pour entrer dans le grand répertoire de la pop. Sinatra l’a chantée, l’a enregistrée, l’a parfois même présentée par erreur comme une composition de Lennon-McCartney, ce qui est à la fois un hommage involontaire et un gag cosmique : la plus belle chanson d’amour des Beatles, attribuée au mauvais duo, écrite par l’homme qu’on oubliait.

Abbey Road : la revanche tardive de l’homme discret

Il y a quelque chose de tragique et de magnifique à la fois dans le fait que la consécration de Harrison, au sein des Beatles, arrive si tard. Abbey Road est souvent décrit comme l’album de la maturité finale, celui où le groupe, malgré les tensions, retrouve une forme de majesté. Mais c’est aussi l’album où Harrison place deux titres qui, rétrospectivement, ressemblent à une prise de pouvoir. Something et Here Comes the Sun ne sont pas des « bonnes chansons de George » : ce sont des piliers. Des morceaux qui définissent l’identité même de l’album, au même titre que les sommets de Lennon ou McCartney.

On connaît la suite : la dissolution, les querelles, l’épuisement. Quand les Beatles s’arrêtent, Harrison n’est plus le cadet qu’on autorise à parler de temps en temps. Il a déjà prouvé qu’il pouvait rivaliser. Et surtout, il a accumulé un stock de chansons et d’idées qui, libérées du cadre du groupe, vont se déployer d’un seul coup.

All Things Must Pass, en 1970, n’est pas seulement un grand album : c’est une libération spectaculaire. Un triple album comme déclaration d’indépendance. Une manière de dire : « Voilà ce que j’avais dans la tête pendant que vous occupiez l’espace. » Et au milieu de cette abondance, on retrouve l’amour, encore, mais un amour harrisonien, c’est-à-dire un amour qui ne sépare jamais le sentiment du sens. Chez lui, l’émotion n’est pas un but, c’est un chemin.

C’est ce chemin qui nous intéresse ici, parce qu’il mène à un point étrange : l’année 1979.

1979 : bonheur domestique, pluie battante, et pop sans honte

La fin des années 70 n’est pas toujours la période la plus célébrée de l’ex-Beatle. Harrison a traversé des phases, des disques inégaux, des moments de retrait, des périodes où la musique semblait moins centrale que sa vie personnelle, ses engagements, ses amitiés, ses projets parallèles. Il y a chez lui une méfiance envers le cirque. Il n’a jamais eu le besoin compulsif d’être partout, de saturer l’espace médiatique.

À ce moment-là, Harrison est dans une phase de contentement domestique. Il a construit une autre vie. Il s’est rapproché d’un bonheur plus simple, plus intime. Olivia Arias est entrée dans sa vie, leur fils Dhani est né en 1978, et cette période influence directement son écriture. L’homme qui avait chanté la fin des illusions avec une sagesse presque bouddhiste se retrouve confronté à une autre vérité : le bonheur existe, mais il faut le défendre.

Son album George Harrison (1979), souvent éclipsé par les monuments du début de décennie, est précisément le disque d’un homme qui essaie d’habiter ce bonheur sans le caricaturer. Il y a là une douceur assumée, une volonté de faire des chansons qui ne sont pas des manifestes mais des respirations. L’album, co-produit avec Russ Titelman, est enregistré en partie à Friar Park, avec cette patine légèrement brumeuse, cette élégance sans ostentation.

Et au cœur de ce disque, Harrison place une chanson qui va devenir son single phare de l’époque : Blow Away.

Le titre est une petite bombe de simplicité. Une chanson qu’on peut fredonner dès la première écoute, un refrain qui s’accroche comme une ritournelle de radio, et pourtant, derrière cette évidence, un mécanisme plus subtil : Harrison parle de météo, de nuages, de pluie, pour parler de l’intérieur. Il parle du ciel pour parler de l’âme. Il fait ce qu’il a toujours fait, mais sous une forme plus pop, plus directe, presque naïve.

Et c’est là que l’histoire devient délicieuse : Harrison lui-même a avoué qu’il avait été un peu embarrassé par cette chanson, justement parce qu’elle était trop accrocheuse, trop « évidente ». Il raconte avoir senti une gêne devant cette efficacité mélodique, avant de constater que le morceau fonctionnait, que les gens l’aimaient.

Cette confession est révélatrice. Elle dit beaucoup du rapport de Harrison à la musique. McCartney, lui, n’a jamais eu peur d’être catchy : c’est sa nature. Lennon, lui, se méfiait souvent de la facilité, mais il savait aussi en jouer, la tordre, la saboter. Harrison, en revanche, a longtemps associé la simplicité à un risque : celui de tomber dans le sentimental, dans le joli, dans l’ornemental.

Or, l’une des grandes questions de son œuvre, c’est précisément celle-ci : comment écrire des chansons d’amour sans basculer dans la mièvrerie ? Comment dire la lumière sans la transformer en carte postale ?

Blow Away est sa réponse. Une réponse imparfaite, peut-être, mais fascinante.

« Blow Away » : une chanson sur le temps qu’il fait, et sur ce qui ne change pas

Harrison raconte l’origine du morceau comme on raconte une petite illumination quotidienne. Il est dans le jardin, il pleut à verse, et il se rend compte qu’il est en train de se laisser contaminer par la grisaille. Le mauvais temps agit sur lui. Il se sent déprimé. Et soudain, il se rappelle une vérité qu’il juge essentielle : tout change autour de vous, mais quelque chose en vous demeure. Il faut s’en souvenir, et « se battre pour le droit d’être heureux ».

Cette phrase pourrait sonner comme un mantra de développement personnel si elle était prononcée par n’importe qui. Mais chez Harrison, elle est chargée d’une gravité particulière, parce qu’il ne parle pas depuis un podium. Il parle depuis un vécu de désillusions, de conflits, de recherches spirituelles, d’excès aussi. Il sait que le bonheur n’est pas un état permanent, mais une discipline. Un effort. Une résistance.

Dans Blow Away, cette résistance prend la forme d’une chanson pop. Et c’est précisément ce qui la rend touchante : Harrison ne se contente pas de vous dire « soyez heureux », il vous offre une mélodie qui vous y pousse. La chanson est construite comme une petite mécanique de nettoyage. Les couplets décrivent le ciel chargé, la sensation d’oppression, puis le refrain arrive comme une fenêtre qu’on ouvre. Le mot même, « blow away », contient l’idée du vent qui chasse, qui dégage, qui balaye.

On pourrait presque y voir une chanson de Beatles tardifs, une de ces sessions où le groupe, en 1968 ou 1969, aurait tenté de faire un titre lumineux mais légèrement étrange, avec une guitare qui grince juste ce qu’il faut, et une voix qui, sous la douceur, cache une fatigue. La frontière entre pop et nuance est exactement là.

Harrison, guitariste avant tout, sait que la guitare peut être un personnage. Dans Blow Away, elle n’est pas virtuose, elle est expressive. Elle accompagne la mélodie comme un ami discret. Pas de démonstration, pas de solo tonitruant, mais des phrases qui respirent. Harrison a toujours été un maître des guitares qui parlent à voix basse.

Et puis il y a ce refrain, tellement répétitif qu’il pourrait être agaçant, mais qui devient hypnotique. C’est là que se joue la tension évoquée plus haut : la chanson flirte avec la facilité. Elle danse au bord du gouffre de la banalité. Et pourtant elle ne tombe pas, parce qu’il y a, dans la voix de Harrison, une gravité douce qui empêche le morceau de devenir un simple jingle.

C’est une chanson heureuse, mais pas triomphante. Une chanson optimiste, mais pas arrogante. Une chanson qui dit : la tristesse existe, elle arrive parfois par la météo, par un détail, par une fatigue. Et on peut la chasser, non pas en la niant, mais en se rappelant quelque chose de plus profond.

La peur du sentimentalisme : Harrison face à ses propres chansons

L’un des passages les plus éclairants, dans les déclarations de Harrison autour de cette période, c’est sa manière de parler de ses propres titres. Il dit aimer l’ensemble, mais pointe du doigt deux chansons qu’il juge plus faibles : If You Believe et Soft Touch. Il précise qu’il aime le sentiment de la première, mais qu’il la trouve un peu « évidente » comme mélodie, et que la seconde lui paraît « agréable » sans être spéciale.

Ce jugement est intéressant, parce qu’il révèle un Harrison critique envers sa propre douceur. Comme si l’amour, chez lui, devait toujours passer un examen de dignité artistique. Comme s’il se méfiait de la romance trop frontale. Et en même temps, il est en 1979, il est heureux, il a envie d’écrire des chansons qui reflètent cette joie. Alors il avance sur une crête.

Blow Away se trouve pile sur cette crête. Trop pop pour les puristes. Trop nuancée pour être un simple tube. Trop sincère pour être cynique. Trop répétitive pour être sophistiquée. Et c’est justement cette contradiction qui la rend attachante : on entend un homme qui ose être léger, qui s’autorise une chanson « catchy », tout en gardant son identité.

C’est aussi, d’une certaine manière, une réponse à l’idée que Harrison serait un compositeur « spirituel » donc forcément austère. Non : Harrison peut écrire des chansons lumineuses. Il peut être drôle. Il peut être simple. Et il peut le faire sans renier sa profondeur.

L’album « George Harrison » : amour, foi, et élégance brumeuse

Le disque de 1979 est parfois résumé comme « l’album heureux ». C’est une simplification, mais pas une absurdité. On y trouve une forme de sérénité, une respiration après des années d’irrégularité. Les critiques de l’époque l’ont globalement bien accueilli, certains y voyant son meilleur album depuis All Things Must Pass.

Ce qui frappe, quand on le réécoute aujourd’hui, c’est la cohérence émotionnelle. Ce n’est pas un album concept, mais c’est un album d’humeur. On y trouve des chansons d’amour explicites, des chansons plus introspectives, des touches spirituelles, et même un clin d’œil aux passions extra-musicales de Harrison. Le tout sans jamais donner l’impression d’un collage. L’album a le son d’un homme qui n’a plus besoin de prouver qu’il est un Beatle. Il est George Harrison, point.

Et au milieu, Blow Away agit comme la porte d’entrée idéale : un single évident, radiophonique, qui attire l’oreille et donne le ton. Le morceau se classe dans les charts, devient un succès notable pour Harrison à cette époque, et confirme qu’il peut encore toucher le grand public sans forcer.

Il faut aussi se souvenir que Harrison, à cette période, a d’autres préoccupations : il s’investit dans le cinéma, fonde HandMade Films avec Denis O’Brien pour financer notamment Life of Brian des Monty Python, allant jusqu’à hypothéquer sa propriété de Friar Park, selon la légende devenue quasi officielle. Ce détail est essentiel pour comprendre l’homme : Harrison n’est pas seulement un musicien, c’est un type qui veut faire exister des choses qu’il aime, même si ça n’a aucun sens économique. Il paie, littéralement, pour voir un film qu’il veut voir. Il agit comme un fan riche, ce qui est probablement l’une des postures les plus sympathiques qu’un ancien Beatle puisse adopter.

Cette générosité, ce refus du cynisme, se retrouve aussi dans ses chansons d’amour. Harrison ne cherche pas à être cool. Il ne cherche pas à être moderne. Il cherche à être vrai.

De « Something » à « Blow Away » : deux manières de dire la même fragilité

Si l’on met Something et Blow Away face à face, on observe un même geste dans deux costumes différents. Dans les deux cas, Harrison ne décrit pas l’amour comme une possession. Il ne dit pas « tu es à moi ». Il dit : je suis touché, je suis influencé, je suis bouleversé. Dans Something, c’est « quelque chose » dans la manière dont elle bouge. Dans Blow Away, c’est la météo qui influence son humeur, et lui qui doit se rappeler un centre intérieur.

Dans les deux cas, il y a une passivité assumée, mais pas une faiblesse. Harrison admet qu’il est affecté. Il admet qu’il n’est pas maître. Mais il refuse de s’y résigner : dans Something, il y a la décision de suivre cette attraction, même sans comprendre. Dans Blow Away, il y a la décision de chasser la grisaille, de lutter pour le bonheur.

Et ce qui est fascinant, c’est que cette fragilité n’est jamais mise en scène. Harrison ne la vend pas. Il la constate. Il l’offre.

C’est peut-être pour cela que tant de gens, critiques, musiciens, auditeurs, ont vu en Something une forme de sommet : une chanson d’amour dépourvue de narcissisme. Une chanson où l’ego se retire. Une chanson où l’amour n’est pas une performance, mais une contemplation.

Dans une époque où la pop adore les grandes déclarations, Harrison écrit l’amour comme un murmure. Et, paradoxalement, ce murmure résonne plus loin.

Le grand malentendu : Harrison, sentimental ou secret ?

On reproche parfois à Harrison, surtout quand on aborde ses chansons romantiques des années 70, d’être trop sucré, trop « gentil », trop proche du cliché du rockeur apaisé qui chante le bonheur comme on chante la météo. Ce reproche existe parce que Harrison ne joue pas la carte du danger. Il n’a pas, dans ces chansons-là, la brûlure d’un Lennon ou l’ivresse d’un McCartney. Il a autre chose : une pudeur.

Mais cette pudeur est parfois prise pour de la platitude. C’est injuste, parce que Harrison n’est jamais vraiment un sentimental naïf. Il est un homme qui se méfie de ses propres émotions, qui les filtre, qui les rend présentables, parfois au point de les lisser. C’est là que réside sa limite, et c’est aussi ce qui le rend humain : Harrison est capable de beauté pure, mais il est aussi capable de trop vouloir être correct.

Blow Away illustre parfaitement ce danger. Il est facile de l’écouter en surface, comme une chanson pop agréable. Mais si l’on s’attarde, on y entend un homme qui parle de dépression météorologique, de lutte intérieure, de constance de l’âme. C’est un morceau léger qui cache une idée sérieuse. Ce n’est pas un slogan, c’est une stratégie de survie en trois minutes cinquante-neuf.

Et si Harrison a été embarrassé, c’est peut-être parce qu’il sentait ce décalage. Il savait que la chanson pouvait être entendue comme une sucrerie. Il savait aussi qu’elle était, pour lui, un rappel important. Alors il a mis la vérité dans la musique, et il a laissé le public choisir son niveau d’écoute.

Harrison face à McCartney : la douceur contre la douceur

Revenir à la question initiale — « la plus grande chanson d’amour des Beatles » —, c’est forcément retourner au duel fantasmé. McCartney est, statistiquement, émotionnellement, culturellement, le grand pourvoyeur de romance du groupe. Mais Harrison, avec Something, a signé une chanson qui a souvent été perçue comme plus grande que la somme de ses concurrentes.

Pourquoi ? Parce que McCartney, même dans ses plus belles ballades, garde souvent une part de mise en scène. Il écrit comme un dramaturge. Il sait où il va. Il construit. Harrison, lui, écrit comme quelqu’un qui découvre en écrivant. Il n’impose pas, il suit. Il y a une humilité dans Something qui la rend presque sacrée.

Et il y a une autre dimension, plus cruelle : Something arrive tard, comme un regret. Elle fait naître une pensée douloureuse : et si Harrison avait eu plus de place plus tôt ? Et si les Beatles avaient été un trio d’auteurs, pas un duo dominant avec un troisième à l’arrière ? Cette question est un fantasme d’historien, parce qu’elle oublie une chose : la frustration a fabriqué Harrison. Sans cette frustration, aurait-il écrit Something avec cette précision, cette retenue, cette intensité ? Peut-être pas.

La beauté, dans l’histoire des Beatles, vient souvent du conflit. Les tensions ont détruit le groupe, mais elles ont aussi produit certains de ses sommets. Harrison est l’exemple parfait : sa revanche est un chef-d’œuvre.

L’héritage : « Something » comme standard, « Blow Away » comme autoportrait

Aujourd’hui, Something a dépassé depuis longtemps le statut de « chanson des Beatles ». C’est un standard pop. Une chanson que des générations ont reprise, enregistrée, réinterprétée, parce qu’elle offre un équilibre parfait entre émotion et sophistication.  Elle appartient à cette catégorie rare de morceaux qui semblent s’écrire eux-mêmes et qui, en même temps, portent la signature indélébile de leur auteur.

Blow Away, de son côté, n’a pas ce statut mythologique. Elle est plus modeste. Elle appartient à l’histoire solo de Harrison, à cette période où il cherche un équilibre entre vie privée et musique, entre spiritualité et quotidien. Elle n’est pas un monument, mais un instantané. Et c’est précisément ce qui la rend précieuse : elle nous montre Harrison sans costume, Harrison dans son jardin, Harrison sous la pluie, Harrison en train de se rappeler qu’il a le droit d’être heureux.

Il y a, dans cette chanson, une phrase implicite qui pourrait résumer tout l’homme : « Je ne suis pas un héros tragique. Je suis un type qui essaie de vivre. »

Dans un rock qui adore les mythes de destruction, Harrison propose autre chose : la construction lente, la paix comme acte volontaire, l’amour comme discipline, la joie comme combat discret. C’est moins spectaculaire, mais parfois, c’est plus courageux.

Et c’est peut-être là, au fond, que se rejoint la grandeur de Something et la beauté de Blow Away. Deux chansons d’amour, séparées par une décennie, qui racontent la même chose sous deux angles différents : l’amour n’est pas un feu d’artifice. C’est une force invisible. Un « quelque chose ». Un vent qui chasse les nuages. Une manière de rester vivant.


Retour à La Une de Logo Paperblog