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Le lit comme barricade : la protestation feutrée de “I’m Only Sleeping”

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On a souvent raconté les Beatles comme des météores, des alchimistes capables de transformer n’importe quoi en or pop. Mais leur plus grand sortilège n’a rien d’ésotérique : il tient dans un regard posé sur le banal. Une rue, un visage, une fatigue ordinaire – et soudain, une chanson ouvre une fenêtre sur le monde et le rend éternel. Sur Revolver, en 1966, ce pouvoir s’aventure sur un terrain plus glissant : la protestation. Pas le slogan, pas le poing levé, mais une subversion à voix basse, glissée dans la douceur d’un morceau qui semble s’excuser d’exister. Avec “I’m Only Sleeping”, John Lennon répond à ceux qui le traitent de paresseux en retournant l’accusation : et si courir était la vraie folie ? Et si le refus, le retrait, le droit à la lenteur pouvaient devenir un geste politique ? Entre texte faussement simple, guitares inversées de George Harrison et atmosphère de rêve, les Beatles composent ici une petite bombe feutrée : le lit comme barricade, la sieste comme sabotage symbolique. À l’heure du burn-out et de la performance obligatoire, la chanson n’a rien d’une anecdote : elle résonne comme une prophétie douce. Entrez dans cette chambre, fixez le plafond, et écoutez ce que la pop peut murmurer quand elle décide, enfin, de ne plus marcher au pas.


Il y a, chez The Beatles, une magie qui ressemble à un tour de passe-passe dont on verrait pourtant les doigts. Quatre garçons de Liverpool deviennent le plus grand groupe de l’histoire non pas en se prenant pour des demi-dieux, mais en regardant les gens. En observant les rues, les visages, les habitudes, les petites manies. En prêtant attention à ce qui n’a, à première vue, rien d’extraordinaire. Le génie des Beatles, c’est d’avoir compris très tôt que l’extraordinaire n’est pas une matière rare qu’on va extraire dans une mine sacrée réservée aux artistes : il est déjà là, à hauteur d’homme, dans la lumière du matin sur une rangée de maisons, dans le pas fatigué d’une vieille dame, dans la solitude d’une fille qui rentre chez elle.

On le dit souvent à propos de “Penny Lane”, cartographie affective d’un quartier où tout le monde se connaît et où, paradoxalement, chacun vit dans sa bulle. On le ressent encore plus violemment avec “Eleanor Rigby”, cette fiction sociale déguisée en chanson pop, où la misère n’est pas spectaculaire, où l’isolement n’a pas besoin de cris, où le drame est celui de l’invisibilité. Les grandes chansons des Beatles ne sont pas seulement des mélodies : ce sont des pièces habitées. On y entend des voix qui ne sont pas celles des auteurs, des silhouettes qui passent, des personnages secondaires qui deviennent centraux parce que quelqu’un, enfin, les regarde.

Le plus fascinant, c’est que même quand The Beatles se sont mis à tordre la pop dans tous les sens, à faire exploser ses coutures, à remplir l’espace de bruits, de bandes inversées, d’harmonies impossibles et de visions psychédéliques, leurs chansons restent étrangement proches. Elles ont beau être parfois extrêmes, presque extraterrestres, elles demeurent ancrées dans quelque chose de familier : la fatigue, le désir, la honte, l’ennui, la tendresse, l’angoisse, l’espoir. Comme si un alien, pour rendre son vaisseau prêt à repartir, devait malgré tout remplir un formulaire administratif et faire la queue au guichet, stylo tremblant, regard perdu. L’autre monde, chez eux, n’annule jamais le quotidien : il le révèle.

C’est précisément ce lien entre observation du réel et invention poétique que Paul McCartney formule dans son grand livre d’entretiens autour de ses textes. Il y répète, en substance, une idée simple : écrire, c’est peindre une image. Pas forcément une image réaliste, pas une photographie plate, mais une scène qui vive et qui tienne debout. Cette obsession du détail signifiant, du geste qui raconte une vie, c’est le moteur intime de l’écriture Beatles. Et la question devient alors vertigineuse : que se passe-t-il quand on applique ce principe non plus à la chronique sociale ou au portrait intime, mais à la chanson de protestation ?

Car protester, en musique, c’est souvent parler fort, nommer l’ennemi, afficher un slogan, désigner une cause. À l’inverse, la manière Beatles consiste à murmurer l’universel à partir du particulier. À faire de la politique sans avoir l’air d’en faire. À transformer un rien en bombe à retardement. Et c’est là que “I’m Only Sleeping” surgit comme un objet paradoxal : une chanson douce, presque somnolente, qui cache peut-être l’un des messages les plus corrosifs que John Lennon ait glissés dans le répertoire du groupe.

Sommaire

  • La chanson de protestation : slogans, martyrs, et malentendus
  • 1966 : Revolver, ou le moment où The Beatles changent la couleur du ciel
  • “Tout le monde pense que je suis paresseux” : John Lennon et la politique de la fatigue
  • Le lit comme barricade : de la grasse matinée au sabotage symbolique
  • Un message caché dans le son : la révolution à l’envers de George Harrison
  • “Autobiographique” ou universel : le piège de la lecture paresseuse
  • Du sommeil à la paix : le fil secret qui mène aux Bed-Ins
  • La peur des gouvernements : John Lennon surveillé, harcelé, et l’idée que la pop peut peser
  • Le paradoxe Beatles : la protestation la plus efficace est parfois la plus douce
  • L’héritage : pourquoi “I’m Only Sleeping” parle si fort à notre époque
  • Le plus grand acte politique peut être de reprendre son souffle

La chanson de protestation : slogans, martyrs, et malentendus

On imagine facilement la chanson de protestation comme un genre balisé. On pense à la folk militante, à la tradition des troubadours modernes, aux refrains repris en chœur dans la rue. On associe ça à l’évidence : un texte qui dit clairement ce qu’il combat. C’est une esthétique de la frontalité. Or The Beatles, eux, n’ont jamais été très à l’aise avec l’uniforme, même quand ils en portaient. Leur rapport au politique est plus glissant, plus ambigu, parfois contradictoire, souvent instinctif.

Bien sûr, il y a des titres qui semblent porter un message explicite : “Revolution” et ses hésitations, “All You Need Is Love” et sa profession de foi pop, ou encore, plus tard, les engagements publics de John Lennon en dehors du groupe. Mais réduire le politique à ces moments-là, c’est rater ce que The Beatles ont fait de plus puissant : injecter dans la culture de masse des idées qui agissent non pas comme des tracts, mais comme des virus. Des idées qui s’installent dans l’oreille et finissent par modifier la façon dont on regarde le monde.

La protestation, chez eux, passe souvent par la mise en scène d’une situation, par l’évocation d’un personnage, par un déplacement. Ils ne disent pas toujours : “Voilà le problème.” Ils te montrent quelqu’un qui vit dedans. Et ils te laissent ressentir, par empathie, l’injustice ou l’absurdité. Dans ce sens-là, “Eleanor Rigby” est déjà politique, même si personne ne crie “à bas” quoi que ce soit. Elle parle de solitude structurelle, d’abandon social, d’une communauté qui ne voit plus ses propres fantômes.

Alors, que fait “I’m Only Sleeping” ? À première écoute, c’est presque une plaisanterie : un type qu’on traite de paresseux et qui répond qu’il est simplement en train de dormir. Une apologie de la flemme, un hymne au lit, un cousin somnolent de ces chansons où l’on célèbre le plaisir de ne rien faire. Sauf que la chanson, si on l’écoute vraiment, ne se contente pas de justifier une grasse matinée. Elle propose une idée dangereuse, une idée qui a toujours fait peur aux systèmes fondés sur la production : et si l’on pouvait refuser ?

1966 : Revolver, ou le moment où The Beatles changent la couleur du ciel

Pour comprendre la charge souterraine de “I’m Only Sleeping”, il faut revenir à son contexte : 1966. C’est l’année charnière, l’année où The Beatles cessent d’être seulement un groupe pop génial pour devenir un laboratoire culturel. Ils sont encore, officiellement, un groupe de scène, mais la réalité les pousse ailleurs : les tournées deviennent infernales, le bruit couvre la musique, l’hystérie rend tout absurde. Le monde réclame les Beatles comme on réclame un produit, un spectacle, un phénomène, et eux commencent à étouffer.

Dans ce climat, Revolver apparaît comme un disque de bascule. Il contient encore des chansons immédiatement accessibles, des mélodies solaires, des morceaux qui pourraient passer à la radio sans effrayer grand monde. Mais il ouvre aussi des portes sur des paysages nouveaux : la bande magnétique manipulée, les sons inversés, les textures inédites, la batterie qui cogne différemment, la basse qui devient une voix. Le studio n’est plus un lieu d’enregistrement, c’est un instrument.

Et dans ce disque, “I’m Only Sleeping” est un moment particulier : une chanson calme, au tempo légèrement bancal, comme si le morceau hésitait entre se lever et se rendormir. Elle est à la fois simple et étrange. Elle te berce et te désoriente. Elle met en musique un état : l’entre-deux, cette zone où l’on n’est ni tout à fait éveillé ni totalement absent. C’est un territoire parfait pour glisser une idée subversive, parce qu’une idée dite en plein jour se défend, se réfute, se combat. Une idée murmurée dans le rêve, elle, s’infiltre.

“Tout le monde pense que je suis paresseux” : John Lennon et la politique de la fatigue

Le cœur du texte est limpide. Le narrateur est jugé : on le traite de fainéant. Et lui répond avec une sérénité presque insolente. Il dit, en gros : vous êtes fous de courir comme ça. Il n’y a pas de besoin. Cette phrase, dans une société obsédée par l’activité, est une provocation pure.

La force de “I’m Only Sleeping”, c’est qu’elle ne parle pas de révolution au sens classique. Elle ne propose pas de prendre les armes, de renverser un régime, de marcher sur un palais. Elle propose quelque chose de plus intime et de plus radical : se retirer. Refuser le rythme. Refuser la vitesse. Refuser la pression. Refuser la logique du “toujours plus”, du “plus vite”, du “plus productif”. Et ce refus-là, dans un monde fondé sur la performance, est une hérésie.

Il y a, dans ces lignes, une reconnaissance de la fatigue comme condition humaine. Pas la fatigue glamour de l’artiste maudit, mais la fatigue grise, quotidienne, celle qui te colle aux épaules quand tu sais que demain ressemble à aujourd’hui, et qu’au bout du couloir il n’y a pas une récompense, juste une répétition. L’idée que tout le monde “court partout à une telle vitesse” jusqu’à découvrir “qu’il n’y a pas besoin”, c’est une critique du mouvement pour le mouvement. Une attaque contre l’agitation comme valeur morale.

C’est là que la chanson devient politique. Parce que le capitalisme moderne, au-delà de ses théories et de ses chiffres, est d’abord un système d’organisation du temps. Il distribue les heures, il impose des cadences, il transforme la vie en séquences utiles. Il fait du repos un luxe, de la lenteur une faute, de l’inaction une honte. Et John Lennon, dans cette chanson, prend le parti de l’inaction non pas comme faiblesse, mais comme choix. Il retourne l’accusation : si tu trouves ça paresseux, c’est peut-être que tu es prisonnier.

Bien sûr, on peut entendre tout cela comme une lecture, une interprétation, une projection. Mais c’est précisément le pouvoir des grandes chansons : elles contiennent plus que l’intention de leur auteur. Elles sont des miroirs. Elles renvoient à chacun ce qu’il porte déjà. Et dans une époque où l’on parle sans cesse de burn-out, de fatigue sociale, d’épuisement mental, “I’m Only Sleeping” résonne comme une prophétie douce.

Le lit comme barricade : de la grasse matinée au sabotage symbolique

Il faut prendre au sérieux ce que le lit représente. Le lit, c’est l’endroit où l’on disparaît du monde. Où l’on suspend les obligations. Où l’on redevient un corps avant d’être un rôle. Dans la chanson, le narrateur ne dit pas : “Je suis malade.” Il ne demande pas pardon. Il revendique. Il dit : je reste là, et je suis bien. Il n’a pas honte. Il n’a pas peur.

Dans une logique productive, cette posture est un sabotage. Non pas un sabotage spectaculaire, mais un sabotage silencieux. Car le système fonctionne tant que chacun accepte de se lever, de se rendre disponible, de mettre son énergie au service d’un mouvement qui le dépasse. Si une masse de gens décidait soudain de ne plus participer, la machine grincerait. Le fantasme de la grève générale hante l’histoire sociale : c’est l’idée simple que le pouvoir, en réalité, dépend de ceux qui obéissent.

“I’m Only Sleeping” ne dit pas “faites grève”. Elle dit : je dors. Et cette simplicité est précisément ce qui la rend inquiétante. Le narrateur ne cherche pas à convaincre. Il ne menace pas. Il ne réclame rien. Il se contente d’exister autrement. Il se retire, et dans ce retrait, il trouve une forme de liberté.

Il y a quelque chose de presque mystique là-dedans. Une parenté lointaine avec certaines philosophies de la non-action, avec l’idée que l’on peut résister en cessant de répondre aux injonctions. Mais chez Lennon, ce mysticisme est toujours sale, ironique, enraciné dans le réel. Ce n’est pas une illumination sur une montagne. C’est un type qui n’a pas envie d’aller bosser, qui veut traîner, qui veut se promener à midi, qui veut que le monde le laisse tranquille. Et ce désir-là, précisément parce qu’il est banal, devient universel.

Le plus beau, c’est que la chanson ne romantise pas le sommeil comme une drogue. Elle parle aussi de la difficulté à se réveiller, de la confusion, de la lenteur. Elle décrit un état mental. Le narrateur est dans sa tête, il “reste là à fixer le plafond”. Ce plafond, c’est peut-être celui d’une chambre ordinaire, pas celui d’une suite de luxe. Et là encore, la chanson s’aligne sur cette tradition Beatles : parler depuis le point de vue des gens simples, même quand on est déjà, dans la réalité, au sommet du monde.

Un message caché dans le son : la révolution à l’envers de George Harrison

La politique de “I’m Only Sleeping” ne passe pas seulement par les mots. Elle passe par le son. Et le son, ici, est un commentaire.

Ce morceau est célèbre pour ses guitares inversées, pensées et jouées par George Harrison de façon à produire, une fois la bande remise à l’endroit, des phrases mélodiques qui semblent remonter le temps. C’est un détail technique devenu mythe : l’idée qu’on peut jouer “à l’envers” pour que le résultat final ait une étrangeté fluide, comme une pensée qui se forme dans le rêve.

Ce choix n’est pas un gadget. Il participe à la sensation générale : le monde est à l’envers. Les règles normales ne s’appliquent plus. Les attaques de guitare deviennent des aspirateurs, des vagues qui te tirent en arrière. L’inversion sonore crée une impression de recul. Et ce recul est exactement ce que le narrateur revendique : ne pas aller de l’avant à tout prix. Ne pas foncer. Ne pas courir.

Le studio, dans Revolver, est un espace de manipulation du temps. On accélère, on ralentit, on inverse, on superpose. Cette obsession technique rejoint une obsession existentielle : comment sortir du rythme imposé ? Comment créer un autre tempo de vie ? The Beatles, à ce moment-là, sont déjà en train de refuser certaines règles : ils vont bientôt arrêter de tourner, ils vont se replier sur le studio, ils vont fabriquer des mondes sonores qui n’existent nulle part ailleurs. Cette trajectoire, elle aussi, est une forme de protestation, même si elle n’a pas la forme d’un discours militant.

Et puis il y a la douceur du morceau, sa manière de flotter. Ringo Starr joue comme quelqu’un qui marche sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller celui qui dort. La basse de Paul McCartney n’est pas seulement un soutien : elle est une promenade lente. Tout le monde semble respecter le sommeil du narrateur. Même le groupe, même la musique, s’organise autour de ce refus de se lever.

“Autobiographique” ou universel : le piège de la lecture paresseuse

Pourquoi, alors, la chanson est-elle si souvent réduite à une anecdote sur John Lennon ? Parce que le personnage colle trop bien au cliché. Lennon, le type qui peut dormir indéfiniment, qui aime traîner, qui se moque des conventions. On connaît l’image : l’artiste indiscipliné, le génie rétif, le gars qui arrive en retard, qui n’a pas envie, qui se fiche de l’horloge. Lire “I’m Only Sleeping” comme un autoportrait est tentant, presque confortable. Ça neutralise le danger. Ça transforme la chanson en petit récit charmant sur le tempérament d’un Beatle.

Mais cette lecture-là rate une chose essentielle : au moment où la chanson est écrite et enregistrée, Lennon n’est déjà plus un type quelconque qui pourrait être jugé par ses voisins. Il est au centre du cyclone. Il est riche, célèbre, protégé. Il n’a pas besoin de justifier une grasse matinée. Il n’est pas un employé qui risque de se faire virer parce qu’il reste au lit. La pression qu’il subit est d’une autre nature, certes énorme, mais pas celle du salariat classique.

Et pourtant, il choisit d’écrire depuis un point de vue qui ressemble à celui des gens ordinaires. Il parle comme quelqu’un qu’on traite de paresseux parce qu’il ne participe pas à la course. Il adopte la posture du prolétaire qui refuse la cadence, pas celle du prince qui s’accorde un caprice. C’est là que la chanson devient troublante : pourquoi un homme qui pourrait, en théorie, vivre hors du monde, choisit-il de chanter le fantasme de l’évasion la plus simple, la plus accessible, la plus scandaleuse : ne rien faire ?

On pourrait répondre : parce que le système qui broie les ouvriers broie aussi les célébrités, autrement, mais tout aussi violemment. La célébrité est une usine à produire de l’image, du désir, du rendement. Et The Beatles sont, en 1966, au cœur de la première grande industrialisation moderne de la pop. Leur visage est un logo. Leur temps est une marchandise. Leur vie est un calendrier. Dans ce contexte, dormir devient un acte de survie. Se retirer devient un moyen de rester humain.

Mais même si l’impulsion est personnelle, la chanson dépasse la personne. Elle capte une vérité : le monde moderne te vole ton temps et te vend ensuite, au prix fort, l’idée de repos. Alors, la vraie rébellion, peut-être, c’est de reprendre ce temps avant qu’on te le facture.

Du sommeil à la paix : le fil secret qui mène aux Bed-Ins

Impossible, en parlant de “I’m Only Sleeping”, de ne pas voir l’ombre portée des Bed-Ins de John Lennon et Yoko Ono. Ces mises en scène pacifistes où le lit devient une tribune, où l’intimité devient un spectacle, où l’immobilité devient un message. On a beaucoup ri de ces happenings. On les a réduits à des images kitsch, à des lunettes rondes, à des slogans, à une naïveté hippie.

Mais il y a, là encore, une cohérence. Le lit, chez Lennon, devient un lieu politique. Un endroit où l’on refuse la logique guerrière, la logique de compétition, la logique d’agression. On répond à la violence par le retrait. On répond au bruit par le silence. On répond à la vitesse par l’arrêt.

Ce qui est fascinant, c’est que “I’m Only Sleeping” précède cette dimension publique. Comme si Lennon avait d’abord formulé, dans une chanson presque anodine, une intuition : rester au lit est un geste chargé. Puis il l’a transformée, plus tard, en performance mondiale. Le lit devient une scène. La chambre devient un studio médiatique. Et le message est, au fond, toujours le même : vous voulez que je joue votre jeu, je choisis de ne pas jouer.

Évidemment, la différence est majeure : les Bed-Ins sont explicitement politiques, centrés sur la paix, sur la guerre du Vietnam, sur un contexte historique précis. “I’m Only Sleeping”, elle, ne nomme rien. Elle agit dans la zone grise. Mais c’est peut-être pour ça qu’elle est plus puissante. Parce que ce qu’elle touche n’est pas seulement une question géopolitique : c’est une question civilisationnelle. Comment vit-on ? À quel rythme ? Au service de quoi ? Qui décide du tempo ?

La peur des gouvernements : John Lennon surveillé, harcelé, et l’idée que la pop peut peser

À partir du début des années 1970, Lennon ne sera plus seulement un musicien : il deviendra, aux yeux de certains pouvoirs, un problème. Pas un terroriste, pas un chef de parti, pas un stratège, mais un influenceur avant l’heure, un type capable de parler à des millions de jeunes, de donner une forme simple à des idées complexes, de rendre séduisant le refus.

Ce point est essentiel pour comprendre pourquoi la lecture politique de “I’m Only Sleeping” n’est pas une lubie. Parce que les gouvernements, eux, ont pris Lennon au sérieux. Les autorités américaines ont surveillé ses activités, compilé des dossiers, et l’administration de l’époque a cherché à le faire expulser. Officiellement, tout cela s’appuyait sur des arguments juridiques et des histoires de statut migratoire. Mais l’arrière-plan, c’était la crainte d’un artiste populaire qui se mêle de politique, qui soutient des causes, qui parle de paix, qui fréquente des militants, qui peut contribuer à mobiliser une jeunesse nouvellement électrice.

La pop, dans les années 60-70, n’est pas seulement un divertissement : elle devient un espace de formation de la conscience. Et Lennon incarne cette mutation. Ce qui effraie, ce n’est pas qu’il dise “dormez” ou “aimez-vous”. C’est qu’il rende désirable l’idée de ne plus marcher au pas. Qu’il propose une autre manière d’être au monde. Qu’il fasse de la désobéissance une posture cool.

On peut trouver cela exagéré. On peut se moquer de l’idée qu’une chanson change le monde. Mais le pouvoir, lui, n’a jamais complètement ri. Il sait qu’une culture peut modifier les imaginaires. Et modifier les imaginaires, à long terme, c’est modifier le réel.

Le paradoxe Beatles : la protestation la plus efficace est parfois la plus douce

Ce qui rend “I’m Only Sleeping” si fascinante, c’est qu’elle ne ressemble pas à une arme. Elle ressemble à un oreiller. Elle n’attaque pas, elle se retire. Et pourtant, elle dit une phrase qui peut faire trembler n’importe quel système fondé sur l’exploitation de l’énergie humaine : “il n’y a pas besoin”.

Dans une civilisation où l’on te répète que tu dois mériter ton existence par l’effort, entendre qu’il n’y a pas besoin est une gifle. Parce que ça dégonfle le ballon de la culpabilité. Ça fait apparaître l’absurde : la plupart de nos courses ne sont pas naturelles, elles sont organisées. Elles servent quelqu’un. Elles servent quelque chose. Et ce quelque chose n’est pas toujours la vie.

La chanson ne dit pas : “Le travail est un mal.” Elle dit : “Pourquoi courir partout ?” Elle ne moralise pas. Elle observe. Et c’est là qu’elle rejoint l’esthétique Beatles du regard par la fenêtre. Lennon regarde la société moderne comme on regarde une fourmilière : c’est impressionnant, c’est très organisé, mais c’est aussi un peu fou. Et il se demande : et si je sortais de la file ?

Ce qui est beau, c’est que cette question n’a pas de réponse définitive. On ne peut pas tous rester au lit. Le monde a besoin de soins, de gestes, de mains, de présence. Mais la chanson ne propose pas un programme. Elle propose une fissure. Un instant où l’on se permet d’imaginer qu’on pourrait vivre autrement. Et parfois, l’imagination est déjà un acte.

L’héritage : pourquoi “I’m Only Sleeping” parle si fort à notre époque

On vit dans une période où la fatigue est devenue un langage commun. On parle d’épuisement, de surcharge, de vitesse, de notifications, de performance, de productivité, de “hustle”, de pression constante. Le monde numérique a accéléré la cadence au point que même le repos est colonisé : on doit optimiser son sommeil, mesurer ses cycles, rentabiliser ses pauses.

Dans ce paysage, “I’m Only Sleeping” apparaît non pas comme une chanson sur la paresse, mais comme une chanson sur le droit à la lenteur. Sur la reconquête du temps intérieur. Sur la possibilité de dire non, même doucement. Sur la dignité du retrait.

Et musicalement, elle reste moderne. Ses sons inversés, sa texture de rêve, son atmosphère de brouillard, tout cela a infusé dans des décennies de pop et de rock. On entend son ombre dans la dream pop, dans certaines productions électroniques, dans les musiques qui cherchent à reproduire l’état flottant de la conscience. Revolver, à ce titre, n’est pas un disque “historique” au sens muséal : c’est un disque qui continue de parler parce qu’il contient des questions que l’époque n’a pas réglées.

Au fond, “I’m Only Sleeping” n’est pas un manifeste, c’est une tentation. La tentation de ne pas répondre à la machine. La tentation de se rendormir quand le monde te hurle de te lever. Et cette tentation, qu’on la réalise ou non, dit quelque chose de profond sur notre rapport à la vie : on ne veut pas seulement survivre, on veut respirer.

Le plus grand acte politique peut être de reprendre son souffle

Les Beatles ont toujours été des observateurs. Ils ont transformé des scènes minuscules en mythologies pop. Ils ont pris des silhouettes anonymes et les ont gravées dans le marbre de la culture mondiale. Et c’est peut-être pour ça que leur politique, quand elle existe, est rarement un discours : c’est une empathie.

Avec “I’m Only Sleeping”, John Lennon prend une situation intime, presque ridicule, et en fait une question vertigineuse : à quel moment accepte-t-on de courir ? À quel moment cesse-t-on de courir ? Qui décide ? Et si la liberté commençait là, dans ce geste simple et scandaleux : rester au lit, non pas par faiblesse, mais par lucidité ?

On peut sourire. On peut trouver ça naïf. On peut dire que la vraie lutte est ailleurs, dans les lois, dans les urnes, dans les syndicats, dans la rue. Et ce serait vrai. Mais il reste une intuition dangereuse, tapie dans cette chanson : tant que nous sommes incapables d’imaginer une vie qui ne soit pas organisée autour de la production, nous restons enfermés. La plus belle ruse de la modernité, c’est de faire passer la fatigue pour une faute. “I’m Only Sleeping” fait l’inverse : elle fait du repos un territoire à défendre.

Et c’est peut-être ça, la grandeur des Beatles : te donner, en trois minutes, l’impression que ta vie ordinaire mérite d’être chantée, et que ta révolte la plus secrète n’est pas honteuse. Qu’elle est humaine. Qu’elle est partagée. Et qu’elle peut, si tu l’écoutes vraiment, changer la façon dont tu regardes le plafond.


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