On a tendance à découper la pop en décennies comme on découpe des règnes : les années 50 en smoking, les années 60 en costume étroit et guitares qui crépitent. D’un côté, Frank Sinatra, crooner souverain, maître du micro et de l’album pensé comme un climat, stratège assez lucide pour fonder Reprise et tordre le système. De l’autre, The Beatles, quatre garçons de Liverpool qui débarquent à la télévision américaine en 1964 et font basculer l’industrie, la jeunesse… et l’idée même de ce qu’est une idole. Alors forcément, l’Amérique a voulu compter, classer, départager : les Grammys comme terrain de jeu, les palmarès comme arithmétique de la gloire. Et Sinatra, lui, a lâché sa petite phrase sur les “chanteurs gamins” à la tignasse trop épaisse — pas une déclaration de guerre, plutôt un réflexe de vieux lion qui voit la savane changer de forme. Ce qui rend l’histoire belle, c’est ce qu’elle raconte vraiment : deux manières d’habiter la pop, l’une par l’interprétation, l’autre par la composition et le studio-laboratoire, et un même obsessionnel talent pour fabriquer des chansons qui survivent. Car le dernier mot n’appartient ni aux trophées ni aux piques : il appartient au répertoire. Quand Sinatra finit par chanter les Beatles, et par couronner “Something” comme une grande chanson d’amour, la rivalité se dissout dans l’évidence. Reste un choc de générations, oui, mais surtout une passerelle : celle qui relie les fantômes indestructibles de la musique populaire.
On pourrait raconter l’histoire de la musique populaire du XXe siècle comme une suite de règnes. Des monarchies sonores, avec leurs emblèmes, leurs codes vestimentaires, leurs manières de parler au micro, leurs façons de tenir une note ou de la laisser mourir. Les années 50 ont leur souverain naturel : Frank Sinatra, le crooner qui a l’air d’avoir inventé la notion même de « classe » en la posant, tranquille, sur le dossier d’un fauteuil en cuir. Les années 60 ont leurs usurpateurs géniaux : The Beatles, quatre garçons de Liverpool qui débarquent dans un monde très hiérarchisé et le mettent sens dessus dessous, non pas avec un manifeste politique, mais avec une succession de mélodies tellement évidentes qu’elles semblent avoir toujours existé.
Le choc n’est pas seulement esthétique. Il est industriel, médiatique, générationnel. Ce sont des idées de la masculinité qui s’entrechoquent, des modèles de réussite, des économies entières. À l’échelle américaine, c’est presque biblique : l’ancien monde regarde le nouveau, et le nouveau ne demande pas la permission. Dans ce récit, Sinatra n’est pas un has-been humilié par la jeunesse : il est un professionnel du spectacle, un stratège, un homme qui comprend mieux que beaucoup comment fonctionne la gloire, comment elle se fabrique, comment elle se défend. Et c’est précisément pour ça que sa réaction, même limitée à quelques piques, même enrobée de sourire, a autant fasciné.
Il y a, dans la rencontre fantasmée entre Sinatra et The Beatles, quelque chose qui dépasse le bavardage de fans. Parce que ces deux noms-là condensent deux manières d’habiter la pop. Sinatra, c’est l’art de l’interprétation : prendre des chansons venues d’ailleurs, souvent écrites par des auteurs-compositeurs de l’âge d’or, et les rendre définitives par la nuance, le phrasé, le placement de la respiration. Les Beatles, c’est l’art de la composition pop comme langage universel : écrire soi-même, imposer ses propres chansons au marché, puis transformer le studio en laboratoire, le disque en œuvre, l’album en monde.
Et au milieu, il y a l’Amérique, son industrie du divertissement, ses réseaux de télévision, ses palmarès, ses Grammy Awards, qui aiment classer, hiérarchiser, faire des podiums. Forcément, quelqu’un a eu l’idée du match. Qui est le meilleur ? Qui a gagné ? Qui a le plus de trophées ? Question absurde, donc irrésistible.
Sommaire
- Frank Sinatra, ou l’art d’être moderne avant tout le monde
- Quand l’Amérique change de visage : la jeunesse comme marché et comme menace
- 1964 : l’irruption des Beatles et la déflagration Beatlemania
- Le métier se réorganise autour des quatre de Liverpool
- Sinatra face au raz-de-marée : orgueil, lucidité, et réflexe d’homme de spectacle
- « Des chanteurs gamins avec des tignasses… » : ce que dit vraiment la vanne
- La bataille des Grammys : chiffres, prestige, et pièges du palmarès
- Des victoires qui racontent une époque : Sinatra rafle l’Album de l’année, les Beatles le transforment
- Au-delà des trophées : deux conceptions du son, du studio, et de l’ego
- Quand Sinatra chante les Beatles : la paix par la chanson
- Qui est “meilleur” : l’impasse du match et la vérité des héritages
- Épilogue : deux mythologies dans la même vitrine
Frank Sinatra, ou l’art d’être moderne avant tout le monde
Avant d’être cet homme parfois caricaturé en patriarche jaloux de son trône, Frank Sinatra est une révolution à lui tout seul. Il faut se souvenir de ce que représente sa façon de chanter quand il explose : une intimité inédite. Le micro, chez lui, n’est pas un simple outil d’amplification ; c’est un partenaire. Il permet de chanter plus bas, plus près, de donner l’impression que la voix est assise à côté de vous, que l’artiste ne s’adresse pas à une foule mais à une personne. Cette proximité-là, cette « conversation » musicale, deviendra une norme de la pop moderne. Mais dans les années 40 puis 50, elle est encore un vertige.
Sinatra comprend aussi très tôt que le disque peut être plus qu’un support. Il n’invente pas l’album conceptuel à lui seul, évidemment, mais il fait partie de ceux qui donnent à l’album une cohérence, une dramaturgie. Il enchaîne des disques pensés comme des climats, des suites émotionnelles, des parcours. Cette ambition-là, on aime l’oublier quand on oppose « les vieux crooners » au rock : l’idée de raconter une histoire, de créer une atmosphère d’un bout à l’autre d’un album, n’est pas née en 1967 dans la tête de quatre Anglais en moustache ; elle a des racines profondes dans la musique populaire américaine.
Et surtout, Sinatra est un animal de l’industrie. Il connaît les coulisses, les rapports de force, les contrats, les studios, les musiciens. Il sait ce que coûte un arrangement, ce que vaut un nom sur une affiche, ce que signifie « contrôler » son image. Quand il crée Reprise Records, il ne fait pas que signer un geste d’indépendance : il annonce, déjà, une idée qui deviendra centrale dans la pop et le rock, celle de l’artiste comme patron de sa propre maison. Bien avant que le rock ne s’imagine en contre-culture, Sinatra pratique une forme de souveraineté. C’est un homme du système, oui, mais un homme qui sait tordre le système.
Alors quand arrivent The Beatles, le récit simpliste du « vieux roi dépassé » ne suffit pas. Parce que Sinatra, au fond, reconnaît les signes d’une bascule : il a vécu d’autres bascules. Il sait que la musique populaire est un animal qui mue, qui change de peau. Il a lui-même été « la jeunesse » qui dérangeait. Simplement, cette fois, la jeunesse a des guitares électriques et des cheveux trop longs pour les standards d’une Amérique encore obsédée par la coupe nette.
Quand l’Amérique change de visage : la jeunesse comme marché et comme menace
Les années 60 américaines ne sont pas seulement une période de chansons ; ce sont des secousses sociales. Les baby-boomers deviennent un bloc démographique, donc un bloc économique. Ils veulent des idoles qui leur ressemblent, des artistes qui parlent leur langue, qui portent leurs angoisses et leurs désirs. Le rock’n’roll a déjà ouvert la brèche, mais il reste encore, souvent, un phénomène perçu comme adolescent, parfois suspect, parfois éphémère.
Et puis surgit un détail crucial : la télévision. Elle uniformise le pays. Elle fabrique des événements nationaux. Elle transforme la musique en image, donc en style, donc en symbole. À partir de là, un groupe n’est plus seulement un son : c’est une silhouette, une coupe de cheveux, une attitude, une manière de sourire. Beatlemania est impensable sans ce nouvel écosystème. Et c’est aussi ce qui rend la période si violente pour les artistes installés : il ne suffit plus de bien chanter ; il faut incarner l’époque.
Sinatra l’a parfaitement compris, lui qui a été l’une des premières superstars médiatiques modernes. Mais comprendre n’empêche pas de ressentir. Quand un artiste a dominé une décennie, il ne voit pas seulement arriver un concurrent : il voit son monde se reconfigurer. Il voit les programmateurs changer d’idée, les annonceurs changer de cible, les journaux changer de vocabulaire. Il voit son nom glisser, non pas vers l’oubli, mais vers une autre catégorie : « légende », « patrimoine », « classique ». On applaudit, mais on n’imite plus. On respecte, mais on n’achète pas forcément.
Dans cette transformation, il y a une ironie : Sinatra a été, à sa façon, l’un des architectes de la pop moderne. Mais la modernité est ingrate : elle remercie rarement ceux qui ont posé les premières pierres. Elle préfère célébrer ceux qui entrent au moment où la maison est déjà visible.
1964 : l’irruption des Beatles et la déflagration Beatlemania
Quand The Beatles deviennent un phénomène américain, l’effet est total. Ce n’est pas seulement une série de hits, c’est une nouvelle température. Les chansons sont courtes, addictives, et en même temps sophistiquées dans leur façon de s’accrocher à la mémoire. Les harmonies vocales sont irrésistibles. Les guitares ont un éclat qui fait croire à un avenir plus lumineux. Et surtout, il y a cette impression de collectif : quatre personnalités distinctes, mais un seul organisme pop, un seul monstre à quatre têtes.
Le mot Beatlemania dit quelque chose d’essentiel : on ne parle plus seulement de musique, on parle de transe sociale. Les cris, les pleurs, les évanouissements deviennent une partie du spectacle. Les Beatles ne sont pas seulement écoutés, ils sont vécus. Et quand un artiste devient vécu, il sort du simple marché : il entre dans la mythologie.
Pour l’industrie américaine, c’est une humiliation et une opportunité. Humiliation, parce que les nouveaux rois viennent d’ailleurs, et qu’ils captent l’attention mondiale. Opportunité, parce que cette attention se monétise. On comprend alors que le rock et la pop ne sont pas un feu de paille : ce sont des empires. Le terme British Invasion n’est pas qu’une formule journalistique : c’est la description d’une prise de territoire commercial et culturel.
Dans cette nouvelle cartographie, Sinatra est un continent ancien. Toujours immense, mais soudain contourné par des routes nouvelles.
Le métier se réorganise autour des quatre de Liverpool
L’influence de The Beatles ne se limite pas à la couleur sonore d’une époque. Ils changent les règles du jeu. Le groupe écrit ses chansons et impose l’idée que l’auteur-interprète, ou plutôt l’auteur-collectif, est le cœur de la pop moderne. Ils participent à déplacer l’attention de la performance pure vers la création. Ils transforment le studio en atelier d’inventions : superpositions, expérimentations, trouvailles de production, arrangements qui deviennent partie intégrante de l’œuvre.
L’album, aussi, change de statut. La pop n’est plus seulement une succession de singles : elle peut être un voyage. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band incarne ce basculement, non pas parce qu’il serait le premier album ambitieux de l’histoire, mais parce qu’il rend cette ambition impossible à ignorer. Il fait comprendre au grand public que le disque peut être une expérience complète, que l’ordre des chansons compte, que l’imaginaire visuel du disque compte, que l’univers autour du disque compte. Il fait de l’album un objet culturel total.
Et cette logique s’étend. Les labels observent. Les managers copient. Les concurrents s’adaptent. Les radios suivent, parfois à contrecœur, parce que la demande est trop forte. Même ceux qui détestent les Beatles sont obligés de parler d’eux, donc de leur faire de la publicité gratuite. C’est la mécanique du phénomène : l’opposition nourrit la légende.
Sinatra, lui, n’est pas un simple spectateur de cette recomposition. Il continue à enregistrer, à jouer, à exister. Mais il voit très clairement que l’époque réclame autre chose : moins de sophistication adulte, plus de jeunesse, plus d’immédiateté, plus d’icônes à adorer.
Sinatra face au raz-de-marée : orgueil, lucidité, et réflexe d’homme de spectacle
On imagine souvent Sinatra comme un homme uniquement mû par l’ego. C’est vrai qu’il en a un, monumental, entretenu par des décennies de triomphe. Mais ce serait une erreur de réduire sa réaction à la jalousie. Ce qui se joue, c’est aussi une guerre de territoires symboliques.
Sinatra représente une idée de l’artiste : le professionnel impeccable, le chanteur qui fait corps avec un orchestre, l’homme qui peut tenir une salle sans artifice, avec une seule arme, sa voix. Les Beatles représentent une autre idée : l’artiste comme bande, comme énergie, comme nouveauté permanente, comme langage générationnel. Le public ne demande plus seulement une voix ; il demande un miroir.
Alors Sinatra fait ce que font les grands : il tente de reprendre la main en racontant sa propre histoire. Il s’appuie sur ce qu’il sait faire : le spectacle télévisé, l’événement. Il cherche la « revitalisation », non pas comme on chercherait à imiter les jeunes, mais comme on chercherait à rappeler au monde qu’on est encore là, qu’on a encore un art, qu’on a encore une autorité.
Et dans ce contexte, il lâche une phrase. Une phrase qui, à elle seule, contient une époque.
« Des chanteurs gamins avec des tignasses… » : ce que dit vraiment la vanne
Au milieu des années 60, dans la communication autour d’un programme télévisé centré sur lui, apparaît cette formulation devenue célèbre : « Si vous en avez assez des chanteurs gamins portant des tignasses assez épaisses pour y cacher une cagette de melons… » La phrase est délicieuse parce qu’elle est visuelle, un peu méchante, et surtout terriblement ciblée. Même si elle ne cite pas The Beatles, elle les dessine. Les moptops. Les cheveux comme drapeau. Les garçons « gamins » face au crooner adulte.
Traduisons le sous-texte. Ce n’est pas seulement « vos cheveux sont ridicules ». C’est « vous êtes une mode ». C’est « vous n’êtes pas des hommes, vous êtes des adolescents ». C’est « votre phénomène est hystérique, donc il passera ». C’est une tentative de reclasser les Beatles dans une catégorie qui rassure : l’éphémère.
La phrase dit aussi autre chose : elle révèle la place qu’occupe la chevelure dans la bataille culturelle. Dans l’Amérique de l’époque, la longueur des cheveux n’est pas un détail esthétique. C’est un signe politique, un signe social, un signe de rupture. Se moquer des cheveux, c’est se moquer d’un monde qui échappe. Et c’est, paradoxalement, reconnaître que ce monde a du pouvoir.
On peut sourire de cette sortie. On peut la trouver mesquine. On peut aussi y voir un réflexe humain : l’artiste installé, confronté à une vague qui n’a pas besoin de lui, tente de reprendre l’avantage en parlant. En rock, on appelle ça une pique. En show-business, c’est une stratégie de récit : rappeler qu’on est le standard, et que les autres ne sont que des variations capillaires.
Ce qui est fascinant, c’est que cette phrase n’a pas engendré une guerre ouverte. Il n’y a pas eu de diss-track officiel, pas de duel public prolongé. La « querelle » est restée à l’état de frôlement. Et c’est peut-être mieux ainsi, parce que le frôlement est plus révélateur : il laisse apparaître les tensions sans les noyer dans la surenchère.
La bataille des Grammys : chiffres, prestige, et pièges du palmarès
À ce stade, l’idée du match ressurgit naturellement : si l’on doit comparer, comparons ce que l’industrie adore compter. Les Grammy Awards offrent un terrain de jeu parfait, parce qu’ils donnent l’illusion d’une mesure objective. Des trophées, des catégories, des totaux. Une arithmétique de la gloire.
Sauf que les Grammys ne sont pas une balance neutre. Ils sont un miroir de leur époque, avec ses goûts dominants, ses conservatismes, ses aveuglements, ses effets de mode. Les Grammys des années 60, en particulier, ont longtemps eu un rapport ambigu au rock. Ils reconnaissent parfois, ils tardent souvent, ils snobent parfois par réflexe de classe. Gagner un Grammy, c’est important ; ne pas en gagner n’est pas une preuve d’infériorité. C’est une photographie imparfaite.
Mais puisque le jeu consiste à compter, comptons proprement. Sur le plan des récompenses compétitives attribuées au nom de l’artiste, Frank Sinatra totalise davantage de victoires que The Beatles, même si l’écart est moindre que ce que raconte parfois la légende. La nuance est essentielle, parce qu’on confond souvent les Grammys compétitifs avec l’ensemble des honneurs spéciaux, et parce que certains trophées sont attribués à des producteurs, des ingénieurs ou des équipes plutôt qu’aux artistes eux-mêmes.
La comparaison devient alors un prétexte pour raconter une autre histoire : celle de ce que l’industrie a voulu célébrer chez l’un et chez les autres.
Des victoires qui racontent une époque : Sinatra rafle l’Album de l’année, les Beatles le transforment
Ce qui frappe, quand on regarde le prestige des récompenses, c’est que Sinatra a incarné très tôt l’idée même de l’album comme sommet de l’art populaire. Il remporte l’Album de l’année à plusieurs reprises à une période où cette catégorie est l’équivalent d’un sceptre. C’est l’époque où l’album « adulte » est encore le format noble, où l’orchestre et l’arrangement sont considérés comme des preuves d’excellence, où l’interprétation vocale est le centre du monde.
Là où les Beatles fascinent, c’est qu’ils prennent ce même sceptre et le font changer de forme. Quand Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band décroche l’Album of the Year, ce n’est pas seulement une victoire. C’est un basculement symbolique : le rock et la pop psychédélique, jusque-là souvent vus comme une affaire de jeunes, prennent officiellement place dans le salon des grandes personnes. L’industrie, même à contrecœur, admet que le futur a de la guitare et des expérimentations de studio.
Et si l’on veut vraiment comprendre la « rivalité » Sinatra-Beatles, il faut se souvenir que l’album, chez Sinatra, est souvent un écrin. Chez les Beatles, il devient un monde. Sinatra met en valeur des chansons, magnifiquement. Les Beatles mettent en scène une époque, un imaginaire, une technologie, une audace.
Les Grammys, à leur façon, ont célébré ces deux idées. Mais pas toujours au même moment. Les Beatles ont souvent été en avance sur la reconnaissance officielle. Sinatra, lui, a été longtemps le langage officiel de l’excellence musicale américaine. Ce décalage explique beaucoup de malentendus.
Au-delà des trophées : deux conceptions du son, du studio, et de l’ego
Comparer Frank Sinatra et The Beatles, c’est aussi comparer deux cultures du studio. Sinatra vient d’une tradition où l’on vise la performance. Le micro capte une interprétation, souvent pensée pour donner l’impression d’une évidence. Même quand le travail est immense, l’effet recherché est la fluidité. Le grand art consiste à faire croire que tout est naturel.
Les Beatles, surtout à partir du milieu des années 60, viennent d’une culture où le studio devient un instrument. On construit, on superpose, on découpe, on tente, on rate, on recommence. Le résultat n’est pas seulement une performance : c’est une sculpture sonore. Le geste créatif se déplace. Le producteur devient co-auteur. Les ingénieurs deviennent artisans de l’imaginaire. Le temps de studio explose, et avec lui l’idée que la musique pop peut être aussi complexe qu’une œuvre dite « sérieuse ».
Sur l’ego, aussi, la comparaison est trompeuse. Sinatra est un soleil solitaire, même quand il s’entoure. Son charisme est vertical. Les Beatles, eux, sont une démocratie instable : quatre egos, quatre ambitions, une chimie collective. Leur génie, c’est autant leur amitié que leur friction. Et quand l’on parle de « meilleur », on oublie que l’un se juge sur une ligne de chant, l’autre sur une collision d’identités.
Sinatra a cette capacité rarissime à donner du poids à une syllabe. À faire d’un mot une confession. Les Beatles ont cette capacité tout aussi rare à faire d’une suite d’accords une évidence mondiale. On ne mesure pas ces dons avec la même règle.
Quand Sinatra chante les Beatles : la paix par la chanson
L’un des retournements les plus beaux de cette histoire, c’est que Sinatra finira par chanter les Beatles. Pas comme un élève qui copie. Plutôt comme un maître qui reconnaît une chanson assez forte pour entrer dans le répertoire. Et là, la « querelle » s’effondre, parce que le répertoire est le tribunal le plus honnête.
Le cas le plus symbolique, c’est « Something ». Sinatra, qui a longtemps regardé les Beatles avec scepticisme, se retrouve à célébrer ce titre comme une grande chanson d’amour, au point de la présenter comme « la plus grande chanson d’amour des cinquante dernières années » dans certaines de ses introductions scéniques. Le détail croustillant, évidemment, c’est qu’il a aussi, pendant un temps, attribué la chanson au tandem Lennon-McCartney alors qu’elle est signée George Harrison. Erreur révélatrice : pour une partie de l’ancien monde, les Beatles restent un bloc, un logo, et non quatre plumes distinctes. Mais l’essentiel est ailleurs : Sinatra a reconnu la force d’une chanson Beatles comme il reconnaissait, chez Gershwin ou Cole Porter, la capacité à condenser une vérité humaine en trois minutes.
C’est là que l’on voit la continuité, au-delà du choc. Sinatra et les Beatles ne viennent pas de planètes différentes : ils viennent de traditions qui se répondent. Les Beatles, malgré leur modernité, ont toujours eu un respect profond pour la grande écriture mélodique. Ils sont plus proches qu’on ne le croit de la logique des standards : une bonne chanson doit pouvoir survivre à son époque, changer de costume, être reprise, réinterprétée, rester debout.
Quand Sinatra chante un morceau issu de l’univers Beatles, il fait entrer ce morceau dans la bibliothèque des chansons qui comptent. Et quand une chanson entre là, le débat « qui est meilleur » perd une grande partie de son intérêt. Ce qui reste, c’est la circulation du génie.
Qui est “meilleur” : l’impasse du match et la vérité des héritages
Alors, qui est meilleur ? La question est un piège parce qu’elle suppose un sport. Or la musique n’est pas un 100 mètres. Elle ne se joue pas au chronomètre. Elle se joue à l’empreinte.
Si l’on se limite aux Grammy Awards compétitifs, l’avantage penche du côté de Frank Sinatra, ce qui raconte quelque chose sur la manière dont l’institution a longtemps valorisé l’interprétation vocale et l’album « adulte ». Si l’on regarde l’impact culturel global, l’influence sur la production, le marketing, l’écriture, la notion même d’album comme œuvre, The Beatles deviennent difficilement comparables à quiconque : ils ne sont pas seulement un groupe, ils sont une bascule.
Mais là encore, réduire Sinatra à « l’ancien monde » est injuste. Parce que Sinatra a lui aussi transformé la musique populaire. Il a transformé la façon de chanter au micro. Il a transformé l’idée de l’album comme récit émotionnel. Il a transformé la figure du chanteur en personnage total, mélange de vulnérabilité et de dureté, de glamour et de fatigue. Il a incarné, mieux que beaucoup, la complexité américaine : l’élégance, la violence, la nostalgie, le désir de contrôle.
Et réduire les Beatles à « une mode de jeunes » est évidemment ridicule. Leur œuvre a tenu. Elle a traversé les générations. Elle continue à produire des effets, jusque dans la manière dont on enregistre aujourd’hui, dont on pense la pop, dont on mélange les genres, dont on construit des mythologies.
Au fond, le match n’a pas de vainqueur parce qu’il ne se déroule pas dans le même stade. Sinatra est un art du détail, du grain de voix, de la confession contenue. Les Beatles sont un art de la métamorphose, de l’invention permanente, de la pop comme organisme vivant. L’un vous parle à l’oreille ; les autres vous changent le paysage.
La seule question intéressante, finalement, n’est pas « qui est meilleur », mais « qu’est-ce que leur coexistence raconte de la musique populaire ? » Elle raconte que chaque époque fabrique ses idoles, puis les transforme en monuments. Elle raconte que la modernité est un mouvement continu, et que les révolutions d’hier deviennent les classiques de demain. Elle raconte que le spectacle adore les guerres symboliques, mais que la musique, elle, finit souvent par réconcilier tout le monde dans un même jukebox.
Épilogue : deux mythologies dans la même vitrine
Il y a quelque chose d’émouvant à imaginer Frank Sinatra observant Beatlemania comme on observe une tempête depuis un balcon : avec une forme de scepticisme, peut-être, mais aussi avec la lucidité de celui qui sait que les tempêtes redessinent le monde. Et il y a quelque chose de fascinant à imaginer The Beatles, ces révolutionnaires pop, finir eux-mêmes consacrés par les institutions, intégrés au patrimoine, récompensés, cités, réédités, canonisés.
La phrase sur les « tignasses » est restée parce qu’elle est drôle et acide. Mais elle n’est qu’un instantané. Le vrai film est plus riche : c’est celui de deux empires musicaux qui se touchent, se jugent du coin de l’œil, puis finissent, par la force des chansons, par cohabiter dans le même panthéon.
Et si l’on doit retenir une seule idée, c’est peut-être celle-ci : les trophées comptent moins que les chansons qui survivent. Les Grammy Awards sont une photographie. Les chansons, elles, sont des fantômes qui refusent de disparaître. Sinatra et les Beatles, chacun à leur manière, ont inventé des fantômes indestructibles.
