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Dave Grohl, l’héritage Beatles sous la distorsion

Publié le 01 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On a longtemps raconté Dave Grohl comme une success story à l’américaine : le batteur de Nirvana qui se relève, monte Foo Fighters et finit par devenir la rock star “sympa” d’une époque qui n’y croit plus. Mais derrière la bonhomie, il y a une obsession d’artisan : servir la chanson, fabriquer un refrain qui ne ment pas, monter la tension sans trahir l’émotion. Et si l’on cherche le fil le plus lumineux dans ce trajet, on retombe toujours au même endroit : les Beatles. Pas comme un poster au mur, plutôt comme un manuel de survie. Grohl a appris le rock en remontant à sa grammaire : accords, modulations, chœurs, concision, cette science de la mélodie qui brille même sous la saturation. Ringo comme batteur-narrateur, Harrison comme boussole discrète, McCartney comme preuve vivante qu’un héritage peut rester présent — jusqu’à la collision joyeuse de “Cut Me Some Slack”. Sans oublier l’autre arme secrète : l’humour, façon Steve Martin, pour rester intense sans devenir solennel. Et rappeler, à chaque disque, que la pop peut encore cogner.


Il existe deux façons de porter ses influences. La première consiste à les mettre sous verre, à les exposer comme des trophées, à les brandir à la moindre interview pour gagner des points de crédibilité auprès d’un panthéon imaginaire. La seconde est plus rare, plus discrète, plus dangereuse aussi : c’est la manière Dave Grohl. Celle où l’influence n’est pas un décor mais une ossature. Une charpente. Une façon de respirer. Une manière de tenir debout quand tout vacille, de rester au service de la chanson quand l’ego réclame sa ration de lumière. Grohl a beau être devenu l’un des derniers rock stars planétaires d’un genre en voie d’extinction, il n’a jamais cessé d’être un gamin qui écoute, qui apprend, qui recopie, qui transforme, qui digère. Un musicien qui assume l’idée la plus impopulaire du rock : l’humilité comme moteur.

On le réduit souvent à une silhouette : l’ex-batteur de Nirvana devenu chef de meute des Foo Fighters, l’anti-diva, le type “sympa”, le gars qui raconte des histoires, celui qui serre tout le monde dans ses bras. C’est vrai, mais c’est incomplet. Derrière la bonhomie, il y a une obsession presque artisanale : comment fabriquer une chanson qui tienne, comment écrire un refrain qui ne ment pas, comment faire monter une émotion sans la trahir, comment transformer une énergie brute en quelque chose de partageable. Et dans cette obsession, il y a un fil rouge plus clair que tous les autres, un fil d’or qui traverse sa vie et son œuvre comme une évidence : The Beatles.

Grohl n’a jamais caché que la porte d’entrée du rock, pour lui, ce n’était pas seulement la lourdeur tellurique de Led Zeppelin ou la virtuosité de Rush, ni même l’électricité crasse du punk. C’était un choc plus simple, plus premier : la sensation qu’un groupe pouvait inventer un monde en trois minutes, avec des accords qui semblaient déjà gravés dans la mémoire collective. Ce qui est fascinant chez lui, c’est qu’il ne s’est pas contenté d’adorer les Beatles comme on adore une religion. Il les a utilisés comme un manuel. Un mode d’emploi. Et, à sa manière, il a passé sa vie à poser la même question : comment faire du rock qui cogne, tout en gardant la science de la mélodie ?

Sommaire

  • Le songbook de Liverpool : apprendre le rock en remontant à la source
  • Ringo, Bonham, Moon : la batterie comme personnage, pas comme métronome
  • Washington D.C. : le punk comme discipline, pas comme pose
  • Nirvana : la pop cachée sous la cendre
  • Foo Fighters : l’usine à refrains, ou la pop sous les amplis
  • George Harrison : l’influence discrète, la mélodie comme boussole
  • Paul McCartney : la rencontre du mythe et de l’atelier
  • “Cut Me Some Slack” et la preuve par le rock : quand l’héritage devient présent
  • Steve Martin : l’humour comme influence aussi sérieuse qu’un riff
  • Servir la chanson : la morale de Grohl, entre atelier et instinct
  • Deuil, catharsis, persistance : quand la musique redevient une question de survie
  • La leçon Grohl : le sérieux sans la solennité, l’héritage sans la prison

Le songbook de Liverpool : apprendre le rock en remontant à la source

Beaucoup de musiciens apprennent la guitare en reproduisant des riffs. Grohl, lui, a souvent parlé d’un apprentissage plus fondamental : les accords, les enchaînements, la logique interne d’une chanson. Cette idée qu’un simple songbook de morceaux des Beatles peut suffire à te donner les clés de tout ce qui a construit le rock’n’roll. Il y a là quelque chose de très grohlien : la recherche de l’essentiel. Pas le solo le plus rapide, pas la batterie la plus compliquée, mais ce qui fait qu’une chanson marche, ce qui fait qu’elle “prend” dans la gorge.

Les Beatles, c’est la grammaire. Les accords majeurs et mineurs, bien sûr, mais aussi les modulations, les surprises harmoniques, les mélodies qui s’échappent du cadre sans perdre le sens du récit. C’est aussi une leçon de concision : même quand ils s’aventurent dans l’expérimentation, ils reviennent toujours à l’idée que l’auditeur doit être embarqué. Et cette tension entre audace et efficacité, Grohl la poursuit depuis ses débuts. La différence, c’est qu’il la traduit avec ses armes : l’énergie, la saturation, le volume, la sueur.

On entend parfois chez les Foo Fighters ce que j’appellerais une “lumière Beatles” : un refrain qui s’ouvre comme une fenêtre, une montée harmonique qui donne l’impression de passer du gris au bleu, une façon d’empiler les voix pour fabriquer un chœur qui ne sonne pas “chorale”, mais “bande de potes qui hurle en bagnole”. C’est du rock de stade, oui, mais avec une obsession pop au cœur. Et cette obsession pop, elle vient d’un endroit précis : Liverpool, 1963-1969, et cette idée que la mélodie est un truc sérieux.

Le malentendu, c’est de croire que Grohl est Beatles “parce qu’il fait des refrains”. Il est Beatles parce qu’il croit au pouvoir d’une chanson. Parce qu’il croit qu’un couplet peut préparer une émotion, qu’un pont peut renverser une perspective, qu’un refrain peut te sauver une nuit. C’est une foi. Pas un style.

Ringo, Bonham, Moon : la batterie comme personnage, pas comme métronome

On a souvent décrit le jeu de batterie de Grohl comme un triangle mythologique : la violence contrôlée de John Bonham, l’exubérance de Keith Moon, et la sauvagerie cartoon d’Animal des Muppets. La formule est juste parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel : chez lui, la batterie n’est jamais un simple outil de tempo. C’est un personnage. Une voix narrative. Un acteur qui joue la scène en même temps que les guitares.

Et pourtant, au centre de ce vacarme, il y a aussi Ringo Starr. Ringo, ce batteur souvent sous-estimé par ceux qui confondent virtuosité et génie, ce musicien qui a inventé une manière de servir le morceau en trouvant des grooves que personne n’aurait écrits sur une partition scolaire. Grohl a grandi avec cette leçon : le bon coup de caisse claire n’est pas celui qui impressionne, c’est celui qui raconte la chanson. Ringo, c’est le placement, le swing, l’économie quand il faut, l’idée qu’un fill n’est pas une démonstration mais une transition émotionnelle.

Là où Bonham écrase le sol et Moon met le feu à la pièce, Ringo installe une personnalité. Grohl, lui, a appris à mélanger tout ça. Dans Nirvana, il devait être la locomotive, le moteur qui rendait le groupe irrésistible sans le rendre pompier. Dans Foo Fighters, il est devenu aussi arrangeur : il sait quand il faut ouvrir l’espace, quand il faut le remplir, quand il faut “jouer simple” pour que le refrain explose.

Il y a chez lui une compréhension instinctive du rôle du batteur dans un groupe rock : être le cœur qui bat, mais aussi être le dramaturge. Faire monter la tension. Casser le rythme au bon moment. Mettre une accentuation là où personne ne l’attend, juste assez pour que l’auditeur sente que quelque chose change, sans forcément savoir quoi. Ce n’est pas de la théorie. C’est du ressenti. Et ce ressenti, paradoxalement, s’est construit sur l’écoute attentive de groupes qui, chacun à leur façon, faisaient de la batterie un élément de narration. Les Beatles en faisaient déjà une science : écoutez la manière dont Ringo peut transformer un morceau par un simple choix de pattern. Grohl a retenu la leçon, puis il l’a passée dans un ampli.

Washington D.C. : le punk comme discipline, pas comme pose

Avant d’être une icône mondiale, Grohl a été un gamin de Washington D.C. qui a pris le hardcore punk comme une école de vie. On aime raconter cette période comme un folklore : les squats, les tournées en van, les concerts moites, l’éthique du “do it yourself”. Mais ce qui compte, c’est ce que cette expérience a fait à son rapport à la musique. Elle lui a donné une discipline.

Le punk, chez lui, n’est pas une esthétique : c’est une façon de travailler. Jouer vite, oui, mais surtout jouer juste, ne pas tricher avec l’énergie, ne pas maquiller une chanson faible avec une production luxueuse. Dans la scène hardcore, si ton morceau n’a rien à dire, il meurt sur place. Tu ne peux pas te cacher derrière un solo de 40 secondes ou un décor. Il faut que ça tienne. Et cette exigence rejoint, d’une façon étrange, l’exigence Beatles : la chanson doit être assez forte pour survivre à tout.

Ce qui distingue Grohl de beaucoup de rockers de sa génération, c’est qu’il a eu cette double formation : d’un côté, le punk qui t’apprend à être honnête et efficace ; de l’autre, la pop des Beatles qui t’apprend à être mélodique et inventif. Son génie, c’est d’avoir compris que ce n’était pas contradictoire. Qu’on pouvait hurler et écrire des mélodies. Qu’on pouvait jouer fort et être sophistiqué. Qu’on pouvait être brutal et tendre.

Quand on écoute certains titres des Foo Fighters, on entend encore cette matrice : une base punk, un squelette nerveux, et par-dessus une construction mélodique plus ample, presque classique. Grohl n’a jamais renié le bruit, mais il a toujours cherché la chanson dans le bruit. C’est ça, sa signature.

Nirvana : la pop cachée sous la cendre

Dire que Nirvana était influencé par The Beatles peut sembler provocateur pour ceux qui ne voient dans le grunge qu’une réaction anti-pop, une esthétique de la saleté et du refus. Pourtant, il suffit d’écouter : les mélodies de Cobain, la structure des morceaux, l’efficacité des refrains, la manière dont les chansons restent dans la tête malgré la distorsion. Nirvana, c’était la pop rendue dangereuse. Et Grohl, en tant que batteur, a compris comment rendre cette pop irrésistible sans l’aseptiser.

La batterie de Grohl dans Nirvana, ce n’est pas seulement de la puissance. C’est une manière de “sculpter” le contraste. Le fameux jeu soft/loud n’est pas une simple alternance de volume : c’est une dramaturgie. Les couplets installent une tension, les refrains l’explosent. C’est une technique, presque une recette, mais une recette qui marche parce qu’elle sert une émotion. Les Beatles aussi jouaient avec cette idée, à leur manière : pas forcément en volume, mais en dynamique, en densité, en arrangements, en placement des voix. Grohl a transposé ce principe dans un langage plus violent, plus contemporain.

Et puis il y a cette idée fondamentale : même dans un groupe censé être l’anti-star-system, la chanson reste la reine. Nirvana n’était pas un groupe de jams interminables. C’était un groupe de morceaux. Des morceaux écrits. Pensés. Taillés comme des objets tranchants. Grohl, qui a toujours eu cette tendance à la construction, à l’architecture, a absorbé cette leçon et l’a emportée avec lui.

Quand Nirvana s’est arrêté, il aurait pu devenir un batteur mercenaire, une légende des peaux, le type qu’on appelle pour mettre du feu sur un album. Mais il a choisi autre chose : écrire. Comme si, au fond, la vraie influence Beatles n’était pas seulement dans l’écoute, mais dans le désir de devenir un auteur. De fabriquer des chansons qui existent par elles-mêmes.

Foo Fighters : l’usine à refrains, ou la pop sous les amplis

Le premier malentendu sur les Foo Fighters, c’est de croire que c’est “juste” un groupe de rock radiophonique, une machine à hymnes, une bande son de stades. Oui, c’est ça, parfois. Mais ce qui rend le groupe durable, c’est la manière dont Grohl a toujours cherché à faire plus que répéter une formule. Il a fait du refrain une arme, mais il a aussi cherché la variété. Il a voulu que le groupe puisse être lourd, mélodique, nerveux, tendre, ironique, tragique. Cette ambition de diversité, elle rappelle quelque chose : l’esprit Beatles, justement, cette idée qu’un groupe peut être plusieurs groupes à la fois, qu’un album peut contenir des mondes différents sans se dissoudre.

Chez Grohl, la mélodie n’est pas un “bonus”. C’est le cœur. Même quand les guitares sont énormes, même quand la batterie tape comme une porte qu’on défonce, il y a souvent une ligne vocale très lisible, presque lumineuse. Et il y a une science du chœur. Cette façon de superposer des voix, de créer des harmonies simples mais efficaces, de donner au refrain une dimension collective. C’est une musique qui appelle la foule, mais pas au sens vulgaire du terme. Plutôt au sens Beatles : faire de la pop un rite de communion.

On peut aussi entendre une certaine tradition de l’écriture “à l’américaine”, plus directe, plus frontale. Grohl n’est pas Lennon ou McCartney, il ne cherche pas la même ambiguïté poétique. Il vise souvent une sincérité immédiate, un langage émotionnel clair. Mais la structure, la façon de construire une montée, de préparer un pont, de faire respirer une chanson avant le dernier refrain, tout ça renvoie à une culture de la composition qui doit beaucoup aux Beatles.

Ce qui est frappant, c’est que Grohl ne joue pas à “faire Beatles”. Il ne met pas des sitars ou des mellotrons pour cocher une case. Il prend l’essence : la priorité donnée à la chanson, la conscience de l’auditeur, le goût pour le hook, la volonté de ne pas ennuyer. Et il mélange ça avec une tradition plus lourde, plus hard, plus américaine. Il n’y a pas imitation, il y a hybridation.

George Harrison : l’influence discrète, la mélodie comme boussole

Si Grohl devait choisir un Beatle à placer au centre de son panthéon intime, ce serait souvent George Harrison. Pas seulement parce que Harrison incarne une forme de modestie, ce statut de “quiet Beatle” qui parle à tous ceux qui se sentent un peu en marge du bruit. Mais parce que Harrison a une science particulière : la mélodie qui chante même quand elle est dans un solo.

Grohl a raconté que le solo de guitare de “Something” a été le premier solo qu’il ait appris. Ce détail a l’air anecdotique, mais il est révélateur : il ne s’est pas initié au solo par une démonstration technique. Il s’est initié par une phrase mélodique. “Something”, c’est un solo qui se fredonne. Un solo qui a la logique d’une voix. C’est exactement ce que Grohl recherche, même quand il joue du rock plus frontal : la guitare doit dire quelque chose, pas seulement faire du bruit.

On comprend mieux, alors, pourquoi il a pu écrire un morceau comme “Oh, George” en cherchant une couleur de guitare harrisonienne. C’est moins une dédicace qu’un geste d’apprentissage. Comme si Grohl, même devenu adulte, continuait de s’asseoir sur le sol de sa chambre pour essayer de comprendre comment Harrison fabriquait cette grâce. Il y a quelque chose de touchant là-dedans : cette fidélité à une influence qui n’est pas la plus évidente pour un rocker barbu nourri à Sabbath et Zeppelin. Choisir Harrison, c’est choisir la nuance. La beauté simple. L’élégance.

Et quand Grohl parle de Harrison, il parle souvent de mélodie plutôt que de virtuosité. Il dit, en substance, qu’il se sent connecté à son sens mélodique, à cette manière de trouver une phrase qui semble inévitable. C’est une obsession Beatles très précise : la mélodie comme vérité. Pas comme ornement.

Il faut aussi se souvenir que Harrison, dans les Beatles, est celui qui amène une certaine spiritualité, une ouverture, un pas de côté. Grohl n’est pas un mystique au même sens, mais il a cette idée que la musique doit toucher quelque chose de plus profond que le style. Et c’est peut-être là que l’influence harrisonienne est la plus forte : dans la recherche d’une émotion qui dépasse l’attitude rock.

Paul McCartney : la rencontre du mythe et de l’atelier

Les histoires de rock sont pleines de rencontres ratées, de héros décevants, d’idoles qui se révèlent petites une fois qu’on les voit de près. Chez Grohl, c’est l’inverse : quand il croise l’univers Beatles, il est ramené à l’état d’enfant, mais sans perdre sa lucidité. Il y a un récit qu’il a fait de la soirée où il s’est retrouvé dans l’orbite de Paul McCartney et Ringo Starr lors d’un hommage à George Harrison : un moment où le mythe devient réalité, où la musique devient une sorte de temple, où l’émotion déborde au point de rendre la situation presque irréelle.

Ce qui compte, ce n’est pas le côté “name dropping”. C’est ce que cette scène dit de Grohl : malgré les stades, malgré la célébrité, malgré les décennies de carrière, il reste ce type qui tremble devant ceux qui l’ont formé. Et c’est une attitude rare dans le rock, où l’on attend souvent de la star qu’elle fasse semblant d’être blasée. Grohl ne fait pas semblant. Il assume le vertige. Il assume la dette.

La collaboration avec McCartney n’est pas restée un fantasme. Elle est devenue musique. On a vu cette rencontre se transformer en jam, en chanson, en énergie commune, comme si deux époques du rock se répondaient. Grohl a toujours aimé l’idée de l’atelier : se mettre dans une pièce avec d’autres musiciens, laisser venir, enregistrer, capturer. C’est une approche très “Beatles période studio”, paradoxalement : une confiance dans le geste, dans la prise, dans l’instant.

Ce qui est fascinant, c’est que McCartney, figure ultime de la mélodie pop, a pu s’inscrire sans effort dans un environnement plus rugueux, plus brut. Et Grohl, figure du rock moderne, a pu se retrouver à jouer avec l’architecte originel du genre sans devenir un disciple humilié. Ils se rencontrent sur un terrain commun : la chanson. Encore elle. Toujours elle.

“Cut Me Some Slack” et la preuve par le rock : quand l’héritage devient présent

Il y a un moment où l’histoire du rock se replie sur elle-même, où les générations se croisent non pas dans un musée, mais dans un studio. La chanson “Cut Me Some Slack” appartient à cette catégorie : ce n’est pas un hommage figé, ce n’est pas une reprise, ce n’est pas une révérence. C’est un morceau qui existe, qui tape, qui roule, qui sonne comme une rencontre réelle. Là, l’héritage Beatles ne se manifeste pas par une citation, mais par une continuité : McCartney n’est pas un monument, il est un musicien, un partenaire.

Et quand on sait que McCartney a aussi pu se retrouver derrière une batterie sur un morceau des Foo Fighters, on comprend que la relation n’est pas seulement symbolique. Elle est pratique. Elle est musicale. Elle est presque joyeuse : comme si l’histoire disait “oui, on peut encore jouer ensemble”. C’est une idée qui fait du bien dans un monde où les générations sont souvent séparées par des barrières de cynisme.

Grohl, de son côté, a toujours aimé les passerelles : faire jouer des légendes, inviter des héros, créer des superpositions de mondes. Mais chez lui, ce n’est pas seulement une stratégie. C’est une façon de rappeler que la musique est une famille. Une famille dysfonctionnelle, bruyante, mais une famille. Et dans cette famille, les Beatles ne sont pas des grands-parents intouchables : ils sont des collègues possibles, des interlocuteurs, des présences.

La plus belle preuve de cette relation, c’est sans doute la manière dont Grohl raconte ces moments : pas comme un triomphe social, mais comme une émotion intime. Il parle de souvenirs d’enfance, de guitares bon marché, de doigts qui peinent à former des accords. Il revient toujours à ça : la musique comme apprentissage, comme chemin, comme survie.

Steve Martin : l’humour comme influence aussi sérieuse qu’un riff

Le point le plus inattendu dans le panthéon de Grohl n’est pas un groupe obscur de punk, ni une idole du hard rock. C’est un comédien : Steve Martin. Et quand Grohl dit que certains des albums les plus influents de sa collection n’étaient pas des disques rock mais des disques de comédie, il dit quelque chose de profond sur sa conception de la musique.

Le rock adore se prendre au sérieux. Il adore le mythe, la pose, la tragédie, l’autodestruction. Grohl, lui, vient d’une tradition où l’on peut être intense sans être solennel. Où l’on peut hurler sans se croire prophète. Où l’on peut écrire des hymnes tout en gardant une part de dérision. Les disques de Steve Martin, ce sont peut-être les premiers objets culturels qui lui ont appris ça : l’idée que l’émotion peut cohabiter avec le rire, que la scène est un espace de jeu, que l’on peut briser le quatrième mur sans perdre l’impact.

Ça explique beaucoup de choses chez les Foo Fighters : les clips où le groupe se déguise, les performances où Grohl surjoue, cette manière de refuser le statut de rock star tragique. Même dans les moments de douleur, Grohl garde souvent une étincelle d’humour, comme un mécanisme de survie. Ce n’est pas de la légèreté superficielle. C’est une philosophie : ne pas laisser la gravité t’écraser.

On pourrait croire que l’humour est un à-côté, une posture marketing. Mais chez Grohl, il a une fonction artistique. Il désamorce la pompe. Il permet de rester humain. Il rappelle que le rock, à la base, est aussi une fête. Et si l’on y pense, les Beatles eux-mêmes n’étaient pas étrangers à cette dimension : l’ironie, les jeux de mots, les grimaces, les films, l’absurde. Grohl, en reliant Beatles et Steve Martin dans le même souffle, fait peut-être un geste plus cohérent qu’il n’y paraît : il relie la musique à l’esprit de jeu.

Servir la chanson : la morale de Grohl, entre atelier et instinct

Ce qui fait que Grohl traverse les décennies, ce n’est pas seulement son talent de musicien. C’est une morale. Une morale du travail, de l’efficacité, de la générosité. Il y a chez lui une idée simple : tout doit être au service du morceau. La guitare, la batterie, la production, la mise en scène, même le charisme. Tout doit servir la chanson.

C’est une leçon Beatles. Lennon et McCartney, malgré leurs egos et leurs tensions, avaient cette capacité à reconnaître une bonne idée, même quand elle venait de l’autre. Ils pouvaient transformer un morceau en y ajoutant une modulation, une harmonie, un arrangement inattendu. Ils n’étaient pas là pour prouver qu’ils étaient les meilleurs instrumentistes du monde. Ils étaient là pour faire une chanson qui marche. Grohl, dans un autre langage, fait la même chose. Il sait quand une chanson a besoin d’un silence, d’un break, d’un chœur, d’un riff plus simple. Il sait quand il faut enlever plutôt qu’ajouter.

Il y a aussi une dimension presque “producteur” chez lui : cette capacité à entendre la chanson dans sa globalité, à penser l’architecture, à prévoir la réaction physique de l’auditeur. Quand il écrit, il ne pense pas seulement aux accords. Il pense à l’impact. À ce que ça fera dans une salle. À ce que ça fera dans une voiture. À ce que ça fera dans la tête de quelqu’un qui a besoin d’un refrain comme d’une bouée.

Et c’est là que l’on comprend pourquoi les influences de Grohl sont si diverses. Il ne collecte pas des références pour être “cultivé”. Il collecte des outils. Chaque influence est un outil émotionnel. Zeppelin lui donne la lourdeur, Beatles lui donnent la mélodie, le punk lui donne la vitesse et l’éthique, la comédie lui donne le recul. Tout ça se retrouve dans son écriture. Pas comme un patchwork, mais comme une boîte à outils utilisée avec instinct.

Deuil, catharsis, persistance : quand la musique redevient une question de survie

Ces dernières années, la trajectoire de Grohl a rappelé une vérité simple : derrière le show, il y a la vie, avec ses pertes, ses fractures, ses secousses. Et la musique, chez lui, n’a jamais été un simple métier. Elle redevient vite une nécessité. Un moyen de tenir, de traverser, de transformer.

Dans les périodes où tout semble vaciller autour d’un groupe, il y a deux options : se figer, ou avancer. Grohl a souvent choisi d’avancer, mais pas en mode fuite. Plutôt en mode catharsis. Écrire, enregistrer, jouer, parce que c’est ce qu’il sait faire, parce que c’est ce qui lui permet de donner un sens à ce qui n’en a pas. Les Beatles ont aussi traversé des fractures, des deuils, des effondrements intimes, et ils ont souvent répondu par la musique, par l’invention, par le travail en studio. Grohl appartient à cette lignée : celle des musiciens qui transforment la douleur en matériau.

Et c’est là que l’on revient à l’idée initiale : être un enfant de ses influences. Chez Grohl, ce n’est pas une faiblesse. C’est une force. Parce que ses influences ne sont pas des costumes. Ce sont des repères. Quand le monde devient flou, il revient aux fondamentaux : une bonne chanson, une mélodie qui tient, un refrain qui porte, une énergie honnête. Il revient à cette idée Beatles : la musique peut être un refuge, une instruction, une main sur l’épaule.

Le rock moderne manque parfois de cette simplicité. Il se perd dans le concept, dans l’image, dans la posture. Grohl, lui, revient toujours à la même chose : une guitare, une batterie, une voix, et l’envie de faire sentir quelque chose. C’est une obsession presque naïve. Et c’est précisément pour ça qu’elle est précieuse.

La leçon Grohl : le sérieux sans la solennité, l’héritage sans la prison

Alors, faut-il que tous les groupes aillent chercher des influences chez des comédiens ? Évidemment non. Mais il y a une leçon plus large : la variété n’est pas un luxe, c’est une respiration. Un artiste qui ne se nourrit que d’une seule tradition finit par tourner en rond, par répéter des tics, par confondre fidélité et stagnation. Grohl a compris que l’influence est vivante quand elle est mélangée, déplacée, remise en jeu.

On peut aimer John Bonham et apprendre de Ringo Starr. On peut être nourri au hardcore punk et écrire des refrains pop. On peut faire du rock de stade et garder une part de burlesque. On peut vénérer The Beatles sans essayer d’être eux. C’est ça, au fond, la morale grohlienne : l’héritage n’est pas une cage si on l’utilise comme un tremplin.

Et il y a une dernière chose, peut-être la plus importante. Grohl ne traite pas ses influences comme des objets morts. Il les traite comme des relations. Il dialogue avec elles. Il les remercie. Il les contredit parfois. Il les prolonge. Cette attitude, dans un monde saturé de cynisme, a quelque chose de presque radical : croire encore que la musique compte, croire encore qu’une chanson peut changer une vie, croire encore qu’un gamin avec un songbook des Beatles peut devenir un musicien parce qu’il a appris, patiemment, à servir la chanson.


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