On a pris l’habitude de raconter les Beatles comme un duel permanent entre Lennon et McCartney. Dans ce récit confortable, George Harrison reste souvent le “troisième homme”, le guitariste discret qui glisse deux titres par album et s’efface. Sauf qu’Harrison n’a jamais été décoratif : il était un artisan orgueilleux au sens noble, celui qui parle peu mais veut que chaque chanson tienne debout comme une preuve intime. De “Don’t Bother Me”, brouillon déjà ombrageux sur With The Beatles, à l’irruption du sitar sur “Norwegian Wood”, il se construit en public, à contre-jour, cherchant moins le tube que la justesse. Et quand sa curiosité devient discipline — drones, modes, temps étiré, musique indienne prise au sérieux — la pop se fissure : les Beatles s’ouvrent, mais les tensions affleurent, notamment avec McCartney, architecte d’une efficacité occidentale. Au fil des années 60, Harrison gagne son droit de cité, jusqu’à écrire des standards comme “Something” et “Here Comes the Sun”, puis à prendre sa revanche tranquille avec All Things Must Pass. Voici l’histoire d’une fierté silencieuse : celle d’un Beatle qui a transformé un son en chemin.
On a souvent raconté l’histoire des Beatles comme celle d’un duo nucléaire, John Lennon et Paul McCartney, deux soleils qui brûlent tout sur leur passage, et autour desquels gravitent des satellites plus ou moins éclairés. C’est pratique, c’est spectaculaire, c’est vendeur. Mais c’est aussi réducteur. Parce qu’au milieu de cette dynamique d’alpha créatifs, il y a un homme qui a appris à exister à contre-jour, à parler moins mais à faire peser chaque mot comme un caillou jeté dans un lac parfaitement lisse. Cet homme, c’est George Harrison.
Il y a chez Harrison une contradiction féconde qui le rend fascinant : un mélange d’humilité presque mystique et d’orgueil artisanal, de détachement proclamé et d’exigence féroce. Il n’a jamais voulu “jouer dans la même catégorie” que Lennon et McCartney, pas au sens où l’on se jette dans une compétition, plume dégainée, ego en avant. Mais il ne supportait pas l’idée d’être médiocre. Et surtout, il ne supportait pas l’idée d’être accessoire. Alors, quand il finissait une chanson, il lui fallait autre chose que l’approbation polie des autres : il lui fallait une raison d’en être fier. Quelque chose de solide à tenir dans la main, comme un talisman. Une preuve intime que sa voix n’était pas un bruit de fond.
C’est peut-être la clé pour comprendre Harrison dans les années 60 : il n’écrit pas seulement des chansons, il se cherche en temps réel, devant nos oreilles. Là où Lennon et McCartney arrivent très tôt avec une assurance presque insolente, Harrison avance comme quelqu’un qui découvre un langage en le parlant. Il trébuche parfois, il se reprend, il se corrige, et soudain, sans prévenir, il invente une phrase que personne d’autre n’aurait pu prononcer. Ce n’est pas l’histoire d’un “troisième compositeur” qui essaie de rattraper les deux premiers. C’est l’histoire d’un artiste qui refuse de ne pas avoir sa part de vérité.
Sommaire
- “Don’t Bother Me” : le brouillon qui annonce une autre couleur
- L’école Lennon–McCartney, ou l’art d’apprendre sans être invité au tableau
- Le moment “Help!” : quand une curiosité devient un tunnel
- “Norwegian Wood” : le sitar comme fissure dans la pop
- La friction McCartney : deux logiques, deux mondes, un même groupe
- De “Love You To” à “Within You Without You” : la spiritualité comme pop sérieuse
- Le problème du “whimsy” : quand l’esprit de jeu devient une barrière
- 1968–1969 : l’éclosion et la rage froide
- “Something” et “Here Comes the Sun” : quand le troisième homme écrit des standards
- Le perfectionnisme du discret : l’artiste qui doute même quand il a raison
- Après les Beatles : “All Things Must Pass” comme revanche tranquille
- L’héritage : Harrison, ou l’idée que la pop peut être un chemin
- Le mot de la fin : parler peu, mais parler juste
“Don’t Bother Me” : le brouillon qui annonce une autre couleur
Quand Harrison signe “Don’t Bother Me” sur With The Beatles, il n’arrive pas avec un chef-d’œuvre. Il arrive avec une première pierre. On pourrait la trouver gauche, un peu raide, presque trop littérale dans son humeur maussade. Mais c’est justement ce qui la rend précieuse : on entend un jeune homme qui ne s’autorise pas encore à être grand, mais qui s’autorise enfin à être lui-même. La chanson n’a pas l’évidence mélodique d’un Lennon-McCartney en pleine confiance, elle n’a pas ce sens immédiat de la formule pop parfaite. Elle a autre chose : une tonalité, une humeur, une ombre.
Et cette ombre, c’est déjà une promesse. Harrison apporte aux Beatles une couleur moins triomphante, moins “show business”, plus intériorisée. Chez lui, même quand tout est encore simple, on sent une attirance pour les harmonies qui tirent vers le mineur, pour les mouvements mélodiques qui ne se résolvent pas dans le sourire. Comme si sa sensibilité cherchait déjà une sortie de secours hors du romantisme adolescent. Comme s’il pressentait, confusément, que la musique peut être un endroit où l’on pose des questions plutôt qu’un endroit où l’on sert des réponses.
Il est important de rappeler ce contexte : Harrison écrit dans un groupe où l’écriture est déjà une machine de guerre. Lennon et McCartney composent à la chaîne, s’entraînent l’un l’autre, se défient, se stimulent. Ils ont un miroir permanent. Harrison, lui, n’a pas de partenaire d’écriture attitré, pas de duel fraternel quotidien. Il doit construire sa discipline en solitaire, dans les interstices, entre deux décisions prises par d’autres. À chaque chanson, il doit gagner son droit de cité. Et il faut bien comprendre ce que cela produit psychologiquement : quand tu n’as que deux ou trois occasions par album, tu ne peux pas te permettre d’être “à peu près”. Tu veux arriver avec quelque chose qui justifie ta présence. D’où cette idée de fierté, presque de nécessité vitale.
L’école Lennon–McCartney, ou l’art d’apprendre sans être invité au tableau
Au début, Harrison apprend. Il absorbe. Il observe. Il voit comment Lennon tranche dans le vif, comment McCartney polit jusqu’à la brillance. Il voit comment une chanson peut être un couteau ou un ruban. Et il doit trouver sa place entre les deux. Ce n’est pas simple, parce qu’il y a une hiérarchie implicite dans le groupe, une hiérarchie que la réussite rend encore plus rigide. Lennon et McCartney sont les patrons créatifs. George Martin est le chef d’orchestre. Et Harrison est “le guitariste”. Déjà, le mot est une cage.
Pourtant, même enfermé dans ce rôle, Harrison développe une qualité rarissime : il sait écouter les chansons comme un artisan, pas comme un compétiteur. Il comprend le fonctionnement d’un morceau, ses tensions internes, ses respirations. Il apprend aussi, et ce n’est pas un détail, à vivre avec l’idée que sa créativité doit être “validée” par d’autres. Cette dépendance à l’approbation peut créer de la frustration, mais elle peut aussi forger une exigence. Harrison n’est pas du genre à balancer dix démos pour qu’on choisisse la meilleure. Il préfère arriver avec une chanson déjà tenue, déjà pensée, déjà défendue intérieurement.
On l’a parfois décrit comme “le discret”. C’est vrai, mais c’est incomplet. Harrison est discret comme un volcan avant l’éruption. Il accumule. Il doute. Il rumine. Et quand il parle, ce n’est pas pour meubler. C’est pour dire que quelque chose compte. Dans un groupe où l’humour, la vitesse, la performance médiatique sont des armes quotidiennes, lui garde une sorte de sérieux intérieur. Pas un sérieux triste. Un sérieux d’âme.
Et c’est là que la question devient passionnante : comment un garçon de Liverpool, nourri de rock’n’roll et de guitare électrique, va-t-il finir par devenir l’une des portes d’entrée les plus célèbres de la musique indienne dans la pop occidentale ? La réponse tient en partie à cette manière qu’il a de vouloir être fier de ce qu’il fait. Harrison ne cherche pas seulement à écrire une “bonne chanson”. Il cherche une chanson qui ait un sens.
Le moment “Help!” : quand une curiosité devient un tunnel
Le récit a quelque chose de presque cinématographique : au milieu du tourbillon, Harrison tombe sur un son. Un son qui ne ressemble pas à ce qu’il connaît. Un son qui ne se plie pas aux règles habituelles de la pop occidentale. Et ce son l’attrape. Dans l’univers des années 60, où tout le monde cherche déjà à élargir la palette, Harrison, lui, ne veut pas seulement ajouter une couleur exotique sur une toile déjà peinte. Il veut comprendre la peinture elle-même.
C’est là que commence le “tunnel” Harrison. D’abord, il y a l’instrument : le sitar. Ensuite, il y a la grammaire musicale, le drone, les échelles, une autre manière d’habiter le temps. Enfin, il y a ce que cela ouvre intérieurement : la possibilité que la musique ne serve pas uniquement à séduire, à divertir, à faire danser, mais aussi à orienter l’esprit, à déplacer la conscience. Harrison n’est pas le premier musicien occidental à être intrigué par l’Inde, mais il est l’un des premiers à le prendre au sérieux, non comme un décor, mais comme une discipline.
Et cette discipline, il va l’amener dans le laboratoire le plus médiatisé du monde : les Beatles.
“Norwegian Wood” : le sitar comme fissure dans la pop
Quand le sitar apparaît sur “Norwegian Wood”, l’effet est immédiat : c’est comme si un rideau s’ouvrait sur une autre pièce de la maison. On peut raconter mille fois ce moment comme une anecdote de studio, mais il faut mesurer ce que cela signifie en 1965 : la pop anglo-saxonne, même aventureuse, reste fondée sur des réflexes harmoniques occidentaux, sur une architecture couplet-refrain, sur une vision du temps musical relativement “carrée”. Le sitar n’est pas juste un timbre nouveau, c’est un autre rapport à la tension, à la répétition, à l’hypnose.
Harrison, là, ne fait pas un “coup”. Il ne pose pas un instrument bizarre pour faire parler. Il fait entrer une question dans la musique des Beatles : et si la chanson pop pouvait être un véhicule vers autre chose que le romantisme et l’esprit de fête ? Et si la mélodie pouvait devenir une méditation ? L’idée est vertigineuse, et elle arrive dans un groupe déjà en mutation, déjà prêt à casser son image de boys band.
Ce qui est fascinant, c’est que ce moment est à la fois collectif et profondément individuel. Collectif parce que c’est intégré à une chanson portée par Lennon, et que le groupe accepte l’idée. Individuel parce que c’est Harrison qui ouvre la porte, Harrison qui se met à l’étude, Harrison qui prend le risque de passer pour le type “bizarre”, le mystique, l’obsédé. La pop, à ce moment-là, adore les innovations tant qu’elles restent des gadgets. Harrison, lui, refuse le gadget. Il veut la transformation.
La friction McCartney : deux logiques, deux mondes, un même groupe
À partir du moment où Harrison s’enfonce dans cette exploration, une tension devient inévitable. Parce que Paul McCartney est, par essence, un bâtisseur de chansons occidentales. Sa force, son génie même, c’est de savoir instinctivement comment une mélodie doit “tomber” pour toucher le cœur du plus grand nombre. McCartney pense en architecte de la pop : harmonie, contrechants, arrangements, efficacité émotionnelle. Harrison, lui, commence à penser en chercheur spirituel : vibration, répétition, disparition de l’ego, ouverture.
Ce n’est pas une opposition caricaturale, et McCartney n’est évidemment pas un simple marchand de refrains. Il est curieux, il est aventureux, il aime l’expérimentation. Mais son corps musical est ancré dans une tradition occidentale. Et face à l’univers indien, qui fonctionne sur d’autres lois, la friction est presque mécanique. On peut être de bonne volonté et rester déstabilisé.
Harrison, de son côté, ressent cette résistance comme une forme de déni. Pas forcément un déni agressif, mais un “non” implicite, un manque d’enthousiasme, une distance. Et quand tu es un artiste qui a besoin d’être fier de sa chanson pour la défendre, cette distance peut te blesser. Harrison le dira avec une pointe d’amertume, en évoquant l’époque où il introduit ces textures : « En fait, je crois que c’est John qui m’a vraiment poussé à jouer du sitar sur “Norwegian Wood”, la première fois qu’on l’a utilisé. Et récemment, Paul m’a demandé si j’avais écrit d’autres morceaux de ce genre, des “trucs indiens”. Il aime ça maintenant. Mais à l’époque, il ne voulait pas jouer dessus. »
Tout est là. La phrase est simple, presque factuelle, mais elle raconte un déplacement, et elle raconte aussi une blessure. Harrison ne reproche pas seulement à McCartney un goût tardif. Il reproche l’incompréhension initiale. Ce moment où tu arrives avec une idée que tu crois importante, et où quelqu’un que tu estimes l’écarte, non pas parce que c’est mauvais, mais parce que cela ne rentre pas dans son monde.
Et pourtant, ce serait trop facile de transformer cela en guerre de chapelles. Ce qui rend la dynamique des Beatles tragique et belle, c’est que ces logiques opposées ont aussi produit une musique inouïe. La friction, parfois, est un moteur. Elle fait mal, mais elle oblige à préciser, à défendre, à affûter.
De “Love You To” à “Within You Without You” : la spiritualité comme pop sérieuse
Quand Harrison passe du simple usage du sitar à une intégration plus profonde de la musique indienne, il change de statut. Il n’est plus seulement “le gars qui ajoute une sonorité orientale”. Il devient un auteur qui porte une vision. Sur Revolver, puis sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ses compositions ne sont plus des curiosités : ce sont des déclarations.
Ce qui frappe, c’est l’ambition des paroles. Harrison ne veut plus écrire des chansons qui fonctionnent uniquement comme des mini-scénarios sentimentaux. Il cherche un langage qui parle du soi, du monde, de la perception, de l’illusion. En pleine explosion psychédélique, il choisit une voie paradoxale : la profondeur plutôt que le délire. Là où certains prennent les drogues comme des raccourcis vers “l’ailleurs”, Harrison va chercher une tradition qui prétend accéder à l’ailleurs par l’étude, la discipline et la transformation intérieure.
Et là encore, il faut revenir à cette idée de fierté. Harrison n’est pas fier parce qu’il a trouvé un gimmick. Il est fier parce qu’il a trouvé un axe. Une colonne vertébrale. Quelque chose qui justifie son écriture et la distingue radicalement de celle de Lennon et McCartney. Il n’est pas en train de dire : “Regardez, moi aussi je peux écrire un tube.” Il est en train de dire : “Je peux écrire une chanson qui ouvre un espace.”
Évidemment, cela complique la vie du groupe. Parce que les Beatles sont aussi des entertainers, des faiseurs de miracles pop, des artisans de la fantaisie. Et au sein du groupe, il y a toujours cette tentation du jeu, du clin d’œil, du nonsense, de la légèreté anglaise. Harrison, lui, amène une gravité. Non pas une gravité plombante, mais une gravité existentielle. Tout le monde n’a pas envie de porter cela à chaque prise.
Le problème du “whimsy” : quand l’esprit de jeu devient une barrière
Dans le laboratoire Beatles, certaines idées passent parce qu’elles excitent l’imaginaire collectif. D’autres se heurtent à une question simple : est-ce que cela “sonne Beatles” ? Et ce “sonne Beatles” n’est pas une notion neutre. C’est un filtre esthétique, mais aussi un filtre d’ego. Lennon et McCartney ont construit une identité si forte que tout ce qui s’en éloigne menace l’équilibre.
Harrison, en cherchant à faire entrer la spiritualité dans la pop, met le doigt sur cette limite. Il veut faire sentir quelque chose “au niveau de l’âme”, pour reprendre l’idée. Il veut que la musique soit un outil de transformation. Or, les Beatles, même à leur sommet expérimental, restent attachés à une forme de théâtralité et de plaisir immédiat. La tension devient alors presque philosophique : la chanson doit-elle être un divertissement génial ou un acte de conscience ?
Harrison ne méprise pas le divertissement. Il aime le rock, il aime la légèreté. Mais il sent que sa voix singulière est ailleurs. Et quand il finit une chanson, il lui faut cette conviction intime : “ce que je dis compte”. Sans cela, il préfère presque se taire. C’est aussi pour cela que ses chansons, à partir d’un certain moment, ont un poids particulier : elles ne sont pas là pour remplir un quota. Elles sont là parce qu’il a estimé qu’elles méritaient d’exister.
1968–1969 : l’éclosion et la rage froide
La fin des années 60 est un moment charnière : Harrison a accumulé assez de savoir-faire, assez de culture musicale, assez de certitudes intérieures pour ne plus être simplement “le troisième”. Et en même temps, il se retrouve face à un paradoxe cruel : il écrit de mieux en mieux au moment même où le groupe devient de moins en moins capable de fonctionner comme un collectif.
C’est l’époque où Harrison arrive avec des chansons qui ne peuvent plus être balayées d’un revers de main. Elles ont une maturité mélodique, une profondeur émotionnelle, une identité. Et pourtant, il reste prisonnier d’un système où Lennon et McCartney ont la main sur l’ordre du jour. D’où cette tension, cette impression de rage froide, cette politesse qui craque parfois. Harrison n’est pas un homme de conflits hystériques. Il n’explose pas comme Lennon. Il n’argumente pas sans fin comme McCartney. Il encaisse, puis il lâche une phrase qui coupe net.
On connaît le moment, devenu légendaire, des sessions de janvier 1969 où Harrison, épuisé par les discussions, lâche en substance qu’il jouera ce qu’on voudra qu’il joue, ou qu’il ne jouera pas du tout. Ce n’est pas seulement une crise d’humeur. C’est l’aveu d’un artiste qui se sent prisonnier de sa propre réussite. Il est dans le groupe le plus célèbre du monde, mais il a l’impression d’être un exécutant. Or, il a désormais des chansons en lui. Des chansons qui exigent d’être traitées avec respect.
C’est aussi dans cette période que se dessine une vérité que l’histoire a fini par confirmer : Harrison était prêt depuis longtemps à être un grand auteur, mais le format Beatles ne lui laissait pas assez d’espace pour respirer.
“Something” et “Here Comes the Sun” : quand le troisième homme écrit des standards
Il y a un moment où le débat sur la place de Harrison n’a plus vraiment de sens : c’est quand il signe des chansons qui deviennent des standards. “Something” et “Here Comes the Sun” appartiennent à cette catégorie rare de morceaux qui semblent avoir toujours existé, comme si le monde les attendait sans le savoir. Et ce qui est bouleversant, c’est que ces chansons ne sont pas des démonstrations de force. Elles ne crient pas : “Regardez ce que je sais faire.” Elles avancent avec une évidence presque pudique.
C’est là que l’on comprend le ressort profond de Harrison : il n’a jamais cherché à gagner un concours d’écriture. Il cherchait une forme de justesse. Et quand il l’atteint, la fierté n’est pas tapageuse. Elle est intérieure. Elle ressemble à une paix.
Mais attention : cette paix ne veut pas dire qu’il était satisfait de tout, tout le temps. Harrison pouvait être sévère avec lui-même. Il pouvait minimiser ses propres chansons, les considérer comme imparfaites, inabouties. Là encore, cela rejoint cette idée initiale : il avait besoin d’avoir quelque chose dont il puisse être fier, parce qu’il savait à quel point l’espace était rare, à quel point l’attention était difficile à obtenir. Et quand il n’était pas fier, il le sentait comme une faute.
Le perfectionnisme du discret : l’artiste qui doute même quand il a raison
Ce qui rend Harrison humain, c’est qu’il n’est pas un prophète sûr de lui. C’est un chercheur. Et un chercheur, par définition, doute. Il y a chez lui une relation étrange à ses propres chansons : il peut en être fier sur le moment, puis les regarder plus tard comme des étapes, comme des essais, comme des pierres d’attente. C’est parfois frustrant pour l’auditeur, qui voudrait lui dire : “Mais tu te rends compte de ce que tu as écrit ?” Sauf que Harrison, lui, ne regarde pas une chanson comme un trophée. Il la regarde comme une trace d’un état intérieur.
Cela explique aussi pourquoi ses prises de position artistiques ne sont jamais totalement “marketing”. Harrison ne choisit pas l’Inde parce que c’est tendance. Il choisit l’Inde parce que cela répond à une question qu’il porte en lui. Et quand la question change, la musique change. Son parcours est cohérent parce qu’il est authentique, pas parce qu’il est stratégiquement construit.
Et puis, il y a un autre élément, souvent sous-estimé : Harrison a vécu, au cœur du phénomène Beatles, une surexposition permanente. Dans un tel contexte, être fier de son travail n’est pas seulement une satisfaction d’artiste. C’est une manière de ne pas se dissoudre. Quand tout le monde te projette des images, des fantasmes, des caricatures, la chanson devient un espace où tu peux dire : “Voilà ce que je suis, vraiment.”
Après les Beatles : “All Things Must Pass” comme revanche tranquille
Quand les Beatles éclatent, l’histoire se réécrit en accéléré. Harrison, soudain, se retrouve avec un stock de chansons, une énergie contenue, une créativité qui n’a plus à demander la permission. Et ce qui arrive est spectaculaire : All Things Must Pass n’est pas seulement un bon album, c’est la preuve éclatante que le “troisième homme” avait, depuis des années, un monde intérieur trop vaste pour le cadre Beatles.
On a souvent parlé de ce disque comme d’une revanche. Le mot est tentant. Mais il faut se méfier : Harrison n’est pas un revanchard flamboyant. Sa revanche est tranquille. Elle ne consiste pas à humilier Lennon et McCartney. Elle consiste à exister pleinement, enfin. Et dans cette existence, l’Inde, la spiritualité, la quête, tout cela continue de vibrer, parfois de manière frontale, parfois de manière souterraine. Harrison a intégré ces influences au point qu’elles ne sont plus un “style”, mais une part de sa respiration.
C’est aussi là que la relation avec McCartney se reconfigure. La dynamique n’est plus la même : plus de hiérarchie officielle, plus de réunions de groupe, plus de lutte pour deux places par album. McCartney, de son côté, repart avec Wings, dans une logique presque opposée : reconstruire, refaire simple, regagner la scène, retrouver l’instinct pop. Et c’est peut-être à ce moment-là, paradoxalement, qu’il devient plus facile pour lui d’apprécier ce que Harrison avait apporté. Quand tu n’es plus obligé de “faire fonctionner” un morceau en tant que Beatles, tu peux l’entendre autrement. De loin. Sans enjeu d’ego immédiat. Comme un paysage.
La phrase de Harrison sur les “Indian type of tunes” prend alors une dimension presque mélancolique : l’olive branch arrive quand la guerre n’a plus lieu. Mais elle arrive quand même. Et dans l’histoire des Beatles, où les rancœurs ont souvent pris toute la place, ce détail compte.
L’héritage : Harrison, ou l’idée que la pop peut être un chemin
Aujourd’hui, il est facile d’oublier à quel point l’irruption de la musique indienne dans le mainstream a été un choc culturel. On vit dans une époque où les frontières sonores se dissolvent à grande vitesse, où les playlists mélangent tout, où l’exotisme est devenu un cliché publicitaire. Mais dans les années 60, faire entrer le sitar, les drones, les structures modales dans la pop la plus populaire du monde, ce n’était pas un simple “métissage”. C’était une rupture de perception.
Harrison a payé le prix de cette rupture, parce qu’il a dû défendre des idées qui n’étaient pas immédiatement comprises. Il a dû accepter d’être regardé comme “l’ésotérique”, le “spirituel”, parfois même le “moraliste”. Il a dû aussi composer avec les résistances internes du groupe, avec les habitudes de travail, avec les réflexes d’arrangeurs. Et malgré tout cela, il a laissé une empreinte durable : l’idée qu’une chanson pop peut porter une quête, que la spiritualité peut entrer dans le langage de masse sans devenir une blague, que l’exploration musicale peut être un acte de sincérité.
C’est peut-être cela, au fond, la vraie raison pour laquelle Harrison avait besoin d’être fier de ses chansons : parce qu’il mettait dedans quelque chose de plus risqué que de simples accords. Il mettait une part de sa recherche intérieure. Et quand on fait cela, on ne peut pas se contenter d’un résultat tiède. On ne peut pas dire : “Ça ira, c’est pour l’album.” On veut que la chanson soit à la hauteur de ce qu’elle transporte.
Le mot de la fin : parler peu, mais parler juste
On a tous entendu des chansons de Lennon et McCartney qui sont des miracles d’écriture, des éclairs de génie pop, des monuments. Harrison n’a jamais cherché à rivaliser sur ce terrain-là, à la même cadence, avec la même arrogance créative. Il a choisi une autre temporalité. Il a parlé moins souvent, mais il a essayé de parler plus juste. Et parfois, quand il parlait, cela dépassait “en volume” ce que les autres pouvaient faire, non pas parce que c’était plus bruyant, mais parce que c’était plus profond.
Sa trajectoire, de “Don’t Bother Me” à ses grands standards, est celle d’un homme qui apprend à écrire en se découvrant. Un songwriter qui se construit en public, sans filet. Un musicien qui transforme une curiosité sonore en chemin spirituel. Un artiste qui refuse d’être décoratif.
Et si Harrison avait besoin d’être fier de ses chansons, ce n’est pas parce qu’il voulait des médailles. C’est parce qu’il voulait que sa voix existe, pleinement, dans le vacarme du monde. Parce qu’au milieu des deux géants, il avait compris une chose essentielle : on peut accepter d’être dans l’ombre, mais on ne peut pas accepter d’être vide.
