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Lennon, Spector et l’albatros : le chaos intime de Rock ’n’ Roll

Publié le 01 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On se raconte volontiers que les Beatles se sont quittés proprement, comme on ferme la porte d’un studio après un dernier accord. Mais l’après 1970 a la nervosité des fins d’amour : il faut courir, enregistrer, prouver qu’on existe sans le blason. Pendant que McCartney choisit la légèreté et qu’Harrison ouvre grand les vannes, Lennon cherche autre chose : une camaraderie, un cocon, la sensation de n’être qu’un chanteur parmi d’autres. D’où l’idée d’un disque de reprises, Rock ’n’ Roll, et d’un pari dangereux : confier la barre à Phil Spector, génie du Wall of Sound devenu volcan imprévisible. Hollywood, octobre 1973 : alcool, armes, nuits interminables, trente musiciens, puis des bandes qui s’évanouissent. Le producteur disparaît, l’album se cabosse, et Lennon comprend à ses dépens que lâcher prise n’est pas partager. Quand il reprend enfin le contrôle à New York, le disque sort en 1975 avec ses cicatrices et sa joie brute : chanter pour se rappeler d’où l’on vient, et mesurer, en creux, ce que la magie collective des Beatles avait d’irremplaçable.


Il y a une image d’Épinal qu’on aime se raconter pour s’épargner le vertige : quatre garçons de Liverpool referment le couvercle du piano, essuient la sueur d’une décennie à réinventer la pop, et s’éloignent en silence, enfin libres, enfin apaisés, la tête pleine de refrains qu’ils n’auront plus besoin de défendre face aux autres. Une sorte de retraite dorée, un feu de cheminée créatif, chacun dans son chalet imaginaire, levant un verre à sept années de domination des charts et aux émeutes adolescentes qui s’ensuivirent. C’est un conte. La réalité, elle, a la nervosité des fins d’amour : on parle trop, on se coupe, on se blesse, et dès que la porte claque on se précipite dehors, parce qu’il faut marcher vite pour ne pas s’écrouler.

Au début des années 1970, les ex-Beatles ne “prennent” pas le large : ils se jettent à l’eau. Paul McCartney, John Lennon et George Harrison n’attendent pas que la poussière retombe. Ils entrent en studio comme on entre sur un ring, avec cette rage paradoxale des gens qui viennent de quitter une forteresse. La forteresse les protégeait, mais elle les enfermait. Et pour nous, fans, le reconnaître n’est pas confortable : The Beatles étaient aussi, pour eux, un poids. Un albatros. Non pas l’oiseau romantique du poème, mais la masse vivante accrochée au cou, la créature qui vous rappelle à chaque pas que vous êtes prisonnier de votre propre légende.

À force d’être devenu le plus grand groupe du monde, le groupe avait fini par être un plafond. Un plafond de verre, de bruit, de mythologie. Tout ce qu’ils touchaient se changeait en événement avant même d’exister, tout ce qu’ils faisaient devenait un procès d’intentions : est-ce que c’est “digne” des Beatles ? Est-ce que ça trahit la marque ? Est-ce que ça prouve quelque chose à quelqu’un ? Et quand une œuvre se transforme en tribunal permanent, même les génies ont besoin d’air. Le solo, au départ, c’est ça : la respiration. Pas seulement la liberté, mais l’oxygène.

Sommaire

  • 1970 : liberté, vertige, et urgence de prouver qu’on existe seul
  • Phil Spector : mur de son, mur de silence
  • Le précédent : de Let It Be à All Things Must Pass, le spectre Spector
  • Un procès, une promesse et une idée de disque-cocon
  • « Je suis Ronnie sur celui-là » : Lennon démissionne de sa propre œuvre
  • Hollywood, octobre 1973 : l’alcool, les armes et les trente musiciens
  • Disparition des bandes : quand le producteur devient le ravisseur
  • Retour à New York : Lennon reprend le volant
  • Rock ’n’ Roll : un disque de reprises comme confession
  • Le piège de la nostalgie : racines, procès, et marchandisation de l’intime
  • L’impossible camaraderie : pourquoi Lennon n’a jamais retrouvé les Beatles
  • Phil Spector, miroir déformant de la fin d’un monde
  • Épilogue : dernier regard dans le rétroviseur

1970 : liberté, vertige, et urgence de prouver qu’on existe seul

La bascule est brutale. McCartney se replie vers l’intime et la fabrication maison, comme s’il voulait ramener la musique à sa taille humaine, à la cuisine, au salon, aux doigts sur les cordes. Il y a chez lui un refus instinctif de la grandiloquence, une manière de dire : je n’ai pas besoin d’un empire pour écrire une chanson. Son génie, dans ces années-là, c’est la légèreté assumée. La légèreté comme courage. Et puis il y a RAM, disque souvent mal compris à sa sortie, aujourd’hui reconnu comme l’un de ses sommets : un album où la mélodie déborde, où les voix s’empilent comme des sourires, où l’on sent une jubilation presque enfantine à bricoler des mondes. RAM, c’est l’art de construire un manège après avoir quitté une cathédrale.

Lennon, lui, choisit l’exact opposé : la gravité. Il ne fuit pas le mythe, il le dissèque. Il se regarde dans le miroir et demande au miroir de parler vrai. Ses chansons deviennent des confessions, parfois des autoportraits au scalpel. Quand il pose Imagine, il le fait avec une évidence trompeuse : derrière la douceur de la mélodie se cache une ambition presque dangereuse, celle de faire d’un rêve une arme politique, d’un refrain un manifeste. Lennon a ce talent rare : faire passer une idée immense dans une chanson qui semble tenir dans une paume.

Et George Harrison, longtemps considéré comme “le troisième”, renverse la table. Il sort All Things Must Pass comme on ouvre les vannes d’un barrage. Tout ce qu’il avait accumulé, tout ce qu’il avait retenu, tout ce qu’il n’avait pas eu la place d’être chez les Beatles, s’écoule d’un coup. Triple album, souffle mystique, guitares qui pleurent, hymnes et prières, et cette sensation jubilatoire : Harrison n’était pas seulement un excellent songwriter, il était un monde. Il avait un réservoir.

Ce mouvement simultané est révélateur : aucun d’eux n’avait envie d’attendre. Parce que l’attente, après une séparation, est un piège. Si vous attendez, vous ruminez. Et si vous ruminez, vous revenez. Le solo, chez eux, n’est pas seulement une aventure artistique : c’est une stratégie de survie.

Phil Spector : mur de son, mur de silence

Dans cette course à la reconstruction, un personnage s’invite comme une ombre portée, un producteur au génie aussi spectaculaire que toxique : Phil Spector. Son nom est déjà une légende. Le “Wall of Sound”, cette idée folle d’empiler les instruments, de faire sonner un studio comme une ville entière, d’épaissir la pop jusqu’à la transformer en cathédrale électrique. Spector a compris avant beaucoup d’autres que le studio n’était pas un lieu où l’on “enregistre” : c’est un instrument en soi. Il est l’un des premiers à être perçu comme un auteur derrière l’œuvre, un architecte sonore.

Pour un ex-Beatle, un type comme lui est une tentation. Parce qu’il promet exactement ce dont on manque après la dissolution : une vision extérieure capable de rassembler le chaos. Il y a aussi un lien plus intime : cette musique des années 50 et 60 que Spector a façonnée avec les girl groups, ce romantisme grand angle, ces drames miniatures qui ressemblent à des films en trois minutes. Les Beatles ont grandi avec ça, Lennon en particulier. Et derrière la technique, il y a le fantasme d’une camaraderie : le producteur comme “cinquième homme”, comme catalyseur, comme frère d’armes.

Sauf qu’avec Spector, la fraternité a un prix. Son génie est accompagné d’une noirceur, d’une imprévisibilité qui, au fil des années, deviennent plus qu’un trait de caractère : une menace. Travailler avec lui, c’est accepter que la musique puisse à tout instant basculer dans le théâtre d’horreur. Et dans la première moitié des années 70, cette frontière devient dangereusement poreuse.

Le précédent : de Let It Be à All Things Must Pass, le spectre Spector

L’histoire entre Spector et la galaxie Beatles n’arrive pas de nulle part. Le producteur est déjà lié à leur crépuscule. Son passage sur Let It Be ressemble à une greffe : on lui confie des bandes issues d’un projet déjà fracturé, on lui demande de “finir”, de “rendre présentable”, de transformer l’inachevé en album. Il le fait avec ses armes, donc avec des cordes, des chœurs, une emphase. Certains y voient un sauvetage, d’autres un sacrilège. Ce qui est certain, c’est que le disque devient aussi un symbole : même au moment de mourir, les Beatles attirent les visions extérieures, les hommes de pouvoir, les gens qui veulent tenir la plume à leur place.

Harrison travaille aussi avec Spector. Sur All Things Must Pass, l’apport du producteur est parfois spectaculaire : cette densité, cette brume sonore qui donne l’impression que les chansons viennent d’un autre monde, comme si elles avaient été enregistrées dans une église engloutie. C’est magnifique et frustrant à la fois, parce que derrière la beauté on devine parfois l’excès, le trop-plein, la tentation de noyer l’émotion sous la matière.

Lennon, enfin, connaît déjà Spector en solo. Il l’a approché, l’a utilisé, l’a côtoyé. Mais jusque-là, Lennon garde la main. Il est capable d’être dirigé, mais pas de se laisser avaler. Or, au milieu des années 70, quelque chose change : Lennon se fatigue. Pas artistiquement, mais humainement. Il a connu l’expérience Beatles, cette sensation unique d’être dans un organisme collectif où les idées circulent, se contredisent, se complètent. Il a connu aussi la violence de la rupture. Et il se retrouve, soudain, seul avec sa légende.

Dans ce contexte, l’idée de remettre les clés à quelqu’un d’autre devient séduisante. Pas parce qu’il doute de son talent, mais parce qu’il doute de son endurance.

Un procès, une promesse et une idée de disque-cocon

Le projet Rock ’n’ Roll naît aussi d’une histoire de droit d’auteur, c’est-à-dire de ce que la pop a de plus prosaïque : la paperasse qui vous rattrape quand vous croyiez faire de la magie. Lennon est pris dans un conflit lié à Come Together et à son cousinage mélodico-lyrique avec You Can’t Catch Me de Chuck Berry, et, par extension, avec l’univers d’un éditeur redoutable, Morris Levy. Dans ce genre d’affaire, la musique devient prétexte et monnaie d’échange. Pour se sortir du piège, Lennon accepte une idée qui a l’air simple : enregistrer des titres issus du catalogue concerné. Le règlement par la nostalgie. La dette payée en chansons anciennes.

Mais Lennon ne fait jamais les choses à moitié. Ce qui devait être une obligation se transforme en concept : un album entier de reprises rock’n’roll, un retour à la matrice, aux années où il n’était pas encore “John Lennon”, mais un gamin fasciné par les disques américains, par les voix qui claquent, par les batteries qui courent, par le sex-appeal brut d’un riff. Ce type de projet, pour un homme qui a passé la décennie précédente à être l’avant-garde, a quelque chose d’émouvant. Comme si, au milieu du chaos, il voulait retrouver un objet simple, une chanson qui ne demande pas d’être interprétée politiquement, une mélodie qui existe pour le plaisir de chanter.

Le disque, au fond, est un cocon. Un refuge. Et Lennon, qui sait mieux que quiconque que les refuges sont aussi des pièges, décide de pousser l’expérience jusqu’au bout : ne plus être le chef. Devenir, pour une fois, le chanteur d’un groupe imaginaire.

« Je suis Ronnie sur celui-là » : Lennon démissionne de sa propre œuvre

Il y a une phrase qui résume tout, et elle est typiquement lennonienne : à la fois drôle, provocatrice, et terriblement sincère. Lennon explique qu’il a voulu engager Spector et, cette fois, se retirer vraiment de la production. Il raconte l’avoir convaincu après des semaines, et lui avoir lancé en substance : « Regarde, sur celui-là, je suis Ronnie. Je veux juste chanter. Je ne veux rien savoir de rien. » Dans sa bouche, “Ronnie”, c’est Ronnie Spector, la voix des Ronettes, incarnation d’une pop sensuelle, dramatique, fabriquée comme un rêve de studio. Lennon se place donc dans la position de la chanteuse produite, pas du producteur-auteur. Il accepte de redevenir interprète, de se laisser porter.

Ce désir est bouleversant, parce qu’il dit une fatigue intime. Lennon veut retrouver la sensation d’appartenir à une équipe. Il veut que quelqu’un d’autre prenne les décisions. Il veut se contenter de chanter, comme au temps où les Beatles reprenaient des standards dans les clubs, où l’on jouait fort pour couvrir le bruit des verres. Ce n’est pas un caprice : c’est un manque.

Et ce manque, c’est celui de la camaraderie musicale. Chez les Beatles, même dans la tension, il y avait cette dynamique incomparable : quatre personnalités qui se stimulent, se contredisent, se poussent plus loin. Quand Lennon dit qu’il veut “juste chanter”, il ne dit pas qu’il veut être passif. Il dit qu’il veut redevenir un membre d’un collectif, pas l’astre autour duquel tout doit tourner.

Sauf que choisir Spector pour incarner ce collectif, c’est confondre un orchestre et un incendie.

Hollywood, octobre 1973 : l’alcool, les armes et les trente musiciens

Le décor est parfait pour la catastrophe. Los Angeles, milieu des années 70 naissantes, Lennon en période de dérive affective et existentielle, dans ce qu’on appellera plus tard son Lost Weekend, qui n’a de “weekend” que le nom tant l’épisode s’étire et se brouille. Un Lennon entouré d’une cour, de musiciens, d’amitiés de nuit, d’alcools, d’excès. Et au centre, Spector, qui débarque avec son aura d’architecte sonore et son goût du chaos.

Les sessions prennent des proportions absurdes. On raconte des nuits avec des dizaines de musiciens, comme si l’idée même de “groupe” devait être compensée par la quantité. Plus il y a de monde, plus on croit recréer l’énergie collective. Mais l’énergie, ici, ressemble à une foule sans direction. Lennon décrira plus tard des séances où il y avait près de trente musiciens, et une bonne moitié hors d’état, lui compris. Cette phrase est capitale : “lui compris”. Lennon n’est pas seulement victime d’un producteur fou, il est aussi complice de sa propre dérive. Il participe à la farce parce qu’il n’a pas la force, à ce moment-là, de la stopper.

Spector, lui, est dans une spirale d’excentricité menaçante. Il arrive tard, déguisé, imprévisible. L’anecdote la plus glaçante, souvent rapportée, est celle du revolver : Spector tire dans le plafond du studio, et Lennon se plaint d’avoir eu les oreilles abîmées. On est loin du producteur génial qui “sait ce qu’il fait”. On est dans la mise en scène de la domination, dans la violence gratuite comme preuve de pouvoir.

La musique, dans ces conditions, ne peut pas respirer. Ce qui devait être un disque de plaisir devient une usine à stress. Et dans cette usine, Lennon découvre une vérité simple : la camaraderie ne se fabrique pas avec des figurants. Elle se construit avec des gens qui vous connaissent, qui vous contredisent, qui vous aiment assez pour vous dire non.

Disparition des bandes : quand le producteur devient le ravisseur

Comme si le chaos ne suffisait pas, la saga bascule dans le roman noir. Spector prend l’habitude d’emporter les bandes, chaque nuit, sans prévenir. Geste délirant, paranoïaque, presque enfantin : “c’est à moi”. Puis un jour, il disparaît. Il s’évapore avec les master tapes. Et Lennon se retrouve dans la position la plus humiliante qui soit pour un artiste : attendre que quelqu’un lui rende sa propre musique.

Il y a dans cet épisode quelque chose de symbolique, presque trop parfait : Lennon, qui a voulu “ne rien savoir de rien”, se réveille en découvrant que l’abandon de contrôle peut virer à l’enlèvement. Spector pousse le principe jusqu’au bout : si tu n’es plus le patron, tu n’es même plus propriétaire de tes bandes.

L’histoire devient encore plus irréelle quand Spector est victime d’un accident de voiture et se retrouve gravement touché. Le projet s’enlise. Les chansons existent, quelque part, mais elles sont inaccessibles, comme si elles avaient été perdues dans un coffre enterré. Lennon, lui, avance, parce qu’il n’a pas le choix. Il retourne à New York, il se remet à écrire, il enregistre Walls and Bridges, disque souvent sous-estimé, qui contient pourtant certains de ses moments les plus touchants, comme un homme qui se débat entre la colère et l’envie de revenir au centre de lui-même.

Dans le même temps, l’ombre de Morris Levy plane toujours. L’industrie n’a que faire des drames personnels : elle veut un produit. Elle veut que la promesse soit tenue. Elle veut son album de reprises. Lennon est donc coincé entre un accident, un producteur volatil, un procès, et cette chose intime qu’on ne peut pas expliquer à un avocat : parfois, on n’a pas la force de finir une chanson parce qu’on n’a pas la force de se finir soi-même.

Retour à New York : Lennon reprend le volant

Le moment où Lennon récupère la main est un moment de lucidité. Il décide de finir l’album sans Spector, avec une équipe plus stable, dans un environnement où il se sent moins à la merci des démons de Hollywood. Le geste n’est pas seulement artistique : il est existentiel. Reprendre la production, c’est reprendre sa vie.

Il rappelle des musiciens, s’entoure de visages connus, de professionnels solides, de gens qui savent jouer sans transformer le studio en cirque. Cette fois, il ne s’agit pas de recréer les Beatles à coups de décibels, mais de faire fonctionner une petite communauté de travail. Lennon, paradoxalement, retrouve un peu de la discipline qu’il avait connue avec le groupe : cette capacité à faire des prises, à choisir, à avancer.

C’est aussi là qu’on comprend la nature de son regret. Lennon ne regrette pas d’avoir voulu chanter du vieux rock’n’roll. Il regrette d’avoir pensé que l’abandon du contrôle pouvait recréer la fraternité. La fraternité, ce n’est pas “laisser quelqu’un décider”. La fraternité, c’est décider ensemble. C’est l’inverse.

Quand Rock ’n’ Roll sort finalement, début 1975, le disque porte les cicatrices de son accouchement. Il est à la fois joyeux et cabossé, lumineux et traversé d’une fatigue. Lennon y chante magnifiquement, parce qu’il a toujours été un interprète immense. Mais on sent qu’il chante aussi pour se rappeler d’où il vient. Comme un homme qui, après une tempête, remet un vieux vinyle sur la platine et se dit : au moins ça, ça ne ment pas.

Rock ’n’ Roll : un disque de reprises comme confession

On a souvent tendance à considérer les albums de reprises comme des parenthèses, des “à-côtés”, des caprices ou des hommages. Dans le cas de l’album Rock ’n’ Roll de John Lennon, ce serait une erreur. Ce disque est un autoportrait déguisé. Ce n’est pas Lennon qui écrit, mais c’est Lennon qui choisit ce qu’il veut incarner. Et quand un artiste choisit ses masques, il révèle son visage.

Il y a dans ces chansons des thèmes qui collent à sa peau : la fidélité, l’abandon, le désir, la solitude, la nostalgie, le besoin de tenir debout. Quand il chante Stand by Me, ce n’est pas seulement un classique de Ben E. King revisité par une star : c’est un homme qui demande qu’on reste. C’est un refrain qui sonne comme une prière laïque, surtout dans une période où Lennon est sentimentalement et psychologiquement instable. Et quand il s’attaque à Ain’t That a Shame ou Slippin’ and Slidin’, il retrouve le Lennon rocker, celui qui mord les mots, celui qui a toujours eu plus de punk en lui que ne le laissent croire ses lunettes rondes.

La production, plus simple qu’on pourrait l’attendre de Spector, laisse souvent la place à la voix. Et c’est là, le cœur du disque : Lennon voulait chanter. Il voulait être interprète. Il voulait retrouver le plaisir physique des syllabes, la sensation du micro, la façon dont une chanson des années 50 vous oblige à sourire même quand vous allez mal. Le rock’n’roll originel est une musique qui dit : avance. Même si tu souffres. Surtout si tu souffres.

On peut aussi entendre, en filigrane, une forme de désillusion. Lennon n’est plus le jeune homme qui rêvait d’Amérique depuis Liverpool ; il est devenu une icône mondiale, un homme riche, célèbre, épuisé. Revenir à ces chansons, c’est revenir à une époque où la musique n’était pas encore un champ de bataille idéologique. C’est retrouver l’innocence, ou du moins l’illusion de l’innocence.

Et pour les fans de The Beatles, c’est troublant : ce disque prouve à quel point Lennon avait besoin de se défaire de l’albatros. Les Beatles étaient le sommet, mais ils étaient aussi une contrainte. Les albums solos, en montrant des visages différents, démontrent que le groupe avait fini par être un costume trop étroit. Et pourtant, ce même disque montre aussi l’inverse : sans le groupe, Lennon cherche à recréer une sensation qu’il ne retrouve nulle part.

Le piège de la nostalgie : racines, procès, et marchandisation de l’intime

L’épisode Morris Levy ajoute une couche de cynisme à une démarche déjà fragile. Parce qu’au moment même où Lennon tente de revenir à ses racines, l’industrie lui rappelle que les racines sont monnayables. La nostalgie n’est pas seulement un refuge : c’est un produit. Et quand des enregistrements inachevés, des rough mixes, commencent à circuler dans des circuits parallèles, l’humiliation est totale. Lennon se retrouve dépossédé, non seulement par Spector, mais par un système qui transforme ses brouillons en marchandise.

Ce qui est violent dans cette histoire, c’est qu’elle montre à quel point le rock, même dans ses gestes les plus “authentiques”, est pris dans une toile juridique et commerciale. Lennon veut chanter des chansons qu’il aime ; on lui rappelle qu’il doit les chanter “par obligation”. Il veut faire un disque de cœur ; on le transforme en règlement de comptes contractuel. Cette tension, elle s’entend parfois dans l’énergie du disque : la joie et l’agacement cohabitent.

Et c’est peut-être là que Rock ’n’ Roll devient fascinant : il n’est pas un simple hommage. Il est la photographie d’un artiste au milieu d’un nœud. Un nœud émotionnel, un nœud légal, un nœud historique. Lennon chante le passé pendant que le présent lui mord les chevilles.

Pour nous, aujourd’hui, l’album a aussi une valeur documentaire : il capture Lennon juste avant qu’il ne se retire. Car quelques mois plus tard, un autre événement arrive, plus intime, plus décisif que n’importe quel procès : la paternité. Lennon choisira alors de disparaître du circuit, de se consacrer à sa vie privée, de devenir ce père qu’il n’a pas su être de la même manière auparavant. Le rock se tait. Le monde attendra.

L’impossible camaraderie : pourquoi Lennon n’a jamais retrouvé les Beatles

La conclusion, amère et magnifique, est dans cette idée : Lennon cherchait de la camaraderie, et il a découvert qu’elle ne se commande pas. On peut embaucher les meilleurs musiciens, louer les studios les plus chers, convoquer un producteur mythique. On peut remplir une pièce de trente personnes et espérer que la magie surgisse de la foule. Mais la magie des Beatles, celle-là, ne venait pas de la foule. Elle venait du triangle et du carré, de l’intimité électrique entre quatre individus.

C’est une vérité que les artistes apprennent souvent trop tard : certaines alchimies n’existent qu’une fois. Elles ne sont pas reproductibles. Elles ne sont pas “professionnelles”. Elles sont affectives. Elles reposent sur des années de vie commune, de chambres partagées, de concerts ratés, de routes, de faim, de rires, de jalousies, de petites humiliations, de triomphes vécus ensemble. Les Beatles, c’était un mariage à quatre. On ne remplace pas un mariage à quatre en appelant un producteur génial.

Lennon, en lâchant le contrôle à Spector, a voulu redevenir un Beatle sans les Beatles. Il a voulu ressentir à nouveau ce que c’est que de ne pas être seul face à une décision. Et il a découvert l’autre face du collectif : le collectif peut aussi vous avaler, vous trahir, vous faire perdre votre œuvre. Le groupe Beatles, malgré ses conflits, avait une chose que Spector n’avait pas : une forme d’éthique interne. Une loyauté artistique. Même quand ils se détestaient, ils se respectaient assez pour savoir que l’œuvre devait revenir au groupe, pas à un individu qui disparaît avec les bandes.

Il y a là quelque chose de tragique. Parce que Lennon, en pleine dérive, a compris que les trois seules personnes au monde avec qui il pouvait vraiment ressentir cette camaraderie, c’étaient Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr. Et au milieu des années 70, ce pont-là était en ruines.

Phil Spector, miroir déformant de la fin d’un monde

Spector, dans cette histoire, n’est pas seulement un “personnage secondaire” extravagant. Il est un miroir. Il reflète le côté sombre de la pop des sixties : le génie devenu tyrannie, le studio devenu bunker, l’artiste devenu prisonnier de sa propre légende. Son Wall of Sound ressemble alors moins à une technique qu’à une métaphore : un mur qui impressionne, mais qui isole. Et Lennon, qui a toujours oscillé entre le désir de communion et le besoin de se protéger, se cogne contre ce mur.

Ce qui rend l’épisode encore plus cruel, c’est que Spector était, sur le papier, le candidat parfait. Il comprenait la mélodie, il savait donner de la grandeur aux chansons simples, il avait ce sens du drame pop qui colle à Lennon. Mais la perfection théorique ne résiste pas à la psychologie réelle. Lennon ne cherchait pas seulement un son : il cherchait une relation de travail saine, une forme de fraternité. Spector, lui, proposait l’inverse : un royaume de paranoïa.

Alors Lennon apprend. Dans la douleur, mais il apprend. Il dit qu’il ne laissera plus jamais un album sortir sans contrôle. Phrase capitale, parce qu’elle sonne comme un serment d’artiste et comme un serment d’homme : ne plus se laisser déposséder. Ne plus confondre lâcher prise et abandon.

Épilogue : dernier regard dans le rétroviseur

Regarder Rock ’n’ Roll aujourd’hui, c’est regarder un carrefour. Un Lennon qui se retourne vers l’enfance du rock pour supporter la fatigue du présent. Un ex-Beatle qui tente de redevenir un simple chanteur, comme si l’humilité pouvait réparer le trauma de la dissolution. Un homme qui cherche une bande, au sens littéral : des compagnons, et au sens technique : des bandes magnétiques. Et qui, dans les deux cas, découvre à quel point on peut les perdre.

Le paradoxe, c’est que cet album, né d’un chaos, est aussi un disque de consolation. Il a beau être entouré de drames, il contient ce que Lennon voulait au départ : la joie brute de chanter. Il rappelle que, sous l’icône, il y avait un gosse de Liverpool amoureux des disques américains. Il rappelle que, sous le militant, il y avait un rocker. Et il rappelle que, sous le solitaire, il y avait un homme de groupe.

La fin des Beatles a eu un goût amer, et c’est normal : les grandes histoires se terminent rarement proprement. Mais l’après raconte autre chose : la manière dont chacun a tenté de survivre à l’ombre gigantesque de The Beatles. McCartney a choisi la légèreté comme bouée. Harrison a choisi l’abondance comme délivrance. Lennon a choisi la vérité, puis la nostalgie, puis le silence.

Et dans cette trajectoire, l’épisode Phil Spector est une leçon de rock : parfois, vouloir retrouver la camaraderie, c’est accepter de traverser la folie. Lennon l’a traversée, et il en est ressorti avec une certitude douloureuse : la magie collective ne se délègue pas. Elle se vit. Elle se construit. Et quand elle s’effondre, il reste les chansons. Toujours. Fluctuat nec mergitur.


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