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Let It Be, polaroïd d’une fin : le cauchemar de John Lennon

Publié le 02 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On a beau connaître l’histoire par cœur, Let It Be garde ce pouvoir rare : celui d’un disque qui sonne comme une porte qu’on referme trop tard. Dernier album publié sous le nom des Beatles, oui, mais surtout polaroïd pris au mauvais moment, quand la colle ne colle plus et que l’amitié se transforme en protocole. Le projet s’appelait Get Back, promesse de « retour aux sources » ; il deviendra une fuite en avant filmée, de l’aube glaciale de Twickenham au cocon relatif d’Apple, jusqu’au concert sur le toit, ultime éclat de rock’n’roll au-dessus de Londres. Derrière les refrains entrés dans la légende, on entend la mécanique des tensions : Paul qui serre les boulons quand la maison brûle, George qui refuse d’être le troisième homme, Ringo qui tient la barre pour éviter le naufrage… et John Lennon, paradoxal, hypersensible, prisonnier d’une caméra qui le filme en train de s’éloigner sans savoir partir. Puis vient la postproduction, les bandes qui circulent, Phil Spector qui érige son mur du son — et le récit se fige. Ce texte remonte le fil de ce « cauchemar Lennon » et montre pourquoi Let It Be est à la fois un document de rupture et un disque de survie : imparfait, électrique, terriblement humain. Entrez dans les coulisses, et écoutez autrement ce que les Beatles n’arrivaient plus à se dire.


Au fond, ce qui rend Let It Be si fascinant, ce n’est pas seulement qu’il s’agit du dernier album publié sous le nom des Beatles. C’est que ce disque ressemble à un polaroïd pris au pire moment : un cliché net, impudique, où l’on voit la colle qui ne colle plus, les sourires qui ne tiennent qu’à l’habitude, et l’amour fraternel transformé en protocole. Un groupe que le monde considère encore comme une seule entité, mais qui, dans les faits, est déjà devenu quatre trajectoires parallèles, quatre solitudes qui se croisent dans un studio comme on se croise dans un couloir trop étroit.

On a souvent résumé l’histoire à une image : John Lennon l’air absent, Yoko Ono assise au plus près, Paul McCartney nerveux et directif, George Harrison serrant les dents, Ringo Starr cherchant le moyen de rester gentil sans se laisser piétiner. Cette image n’est pas fausse. Elle est même terriblement juste. Mais elle est incomplète. Parce que Let It Be n’est pas seulement un disque de tensions, c’est aussi un disque de survie, de réflexes professionnels, d’instants de grâce arrachés à la fatigue. C’est l’histoire d’un groupe qui tente de redevenir un groupe alors qu’il a déjà cessé de l’être. Et c’est, plus précisément, l’histoire d’un cauchemar particulier : celui de John Lennon face à une machine affective et artistique dont il ne maîtrise plus le volant.

Il faut se méfier des récits trop simples. « Paul a pris le pouvoir », « John était ailleurs », « George en avait marre », « Ringo subissait ». Tout cela est vrai, mais tout cela manque la matière vivante : les raisons, les blessures, les non-dits, les années accumulées. Le drame de Let It Be, c’est que le projet part d’un désir presque innocent — rejouer, redevenir un groupe de scène, retrouver le contact avec l’os du rock’n’roll — et qu’il se fracasse sur la réalité d’un empire devenu ingérable : Apple Corps, les affaires, la pression médiatique, les couples, les drogues, les rancœurs. Le film, la caméra, les micros, tout enregistre. Et ce qui est enregistré, ce n’est pas seulement de la musique : ce sont les fissures.

Sommaire

  • Un retour aux sources qui ressemble à une fuite en avant
  • Twickenham : un décor de cinéma pour un groupe qui n’a plus envie de jouer au cinéma
  • John Lennon en 1969 : un homme qui s’éloigne, mais qui n’a pas encore appris à partir
  • Paul McCartney : l’homme qui serre les boulons quand la maison brûle
  • George Harrison : l’explosion silencieuse d’un homme qui refuse d’être le troisième
  • Apple Studios : changer de pièce pour changer d’air
  • Le concert sur le toit : un dernier éclat de rock’n’roll avant la fermeture des rideaux
  • Quand la postproduction devient le vrai champ de bataille
  • Phil Spector : le mur du son comme mur entre les Beatles
  • « Let It Be » : une prière de Paul, une étrangeté pour John
  • « Across the Universe » : Lennon, poète, et l’impression d’être un fantôme dans son propre groupe
  • « Get Back », « Two of Us », « I’ve Got a Feeling » : quand le groupe se rappelle qu’il sait encore le faire
  • Le film : un miroir cruel qui ne ment pas, mais qui ne dit pas tout
  • La séparation : quand l’inévitable devient enfin réel
  • John Lennon après Let It Be : la liberté comme vertige
  • Un héritage contrasté : un disque aimé malgré son parfum de fin
  • Pourquoi Let It Be continue de hanter les Beatles, et de nous hanter avec eux

Un retour aux sources qui ressemble à une fuite en avant

À la fin de 1968, l’idée d’un « retour aux sources » circule comme un remède. Après la sophistication studio de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, après les collages psychédéliques de Magical Mystery Tour, après la densité éclatée du White Album, une tentation apparaît : redevenir un groupe qui joue, simplement. Se regarder dans les yeux, compter jusqu’à quatre, et laisser la sueur faire le reste. Dans l’esprit de Paul McCartney, c’est plus qu’un concept musical : c’est une stratégie de sauvetage. L’instinct de Paul, depuis toujours, c’est l’organisation. Quand le chaos arrive, il redresse les épaules, il met une feuille sur la table, il propose un plan. Parfois c’est merveilleux. Parfois c’est insupportable.

Le projet s’appelle d’abord Get Back. Le titre est programmatique : « revenir ». Revenir à quoi ? À l’énergie des débuts, à la spontanéité, à cette sensation que le groupe pouvait faire basculer une salle en jouant plus fort que les cris. Mais le paradoxe, c’est que ce « retour » est une idée formulée par des hommes qui ont déjà quitté l’adolescence depuis longtemps. Les Beatles de 1969 ne peuvent pas être ceux de 1963. Ils ont connu la gloire absolue, l’expansion mentale, la transformation en mythe. Revenir en arrière, c’est forcément se cogner à la mémoire.

Surtout, Get Back n’est pas qu’un album. C’est un album, un concert, un film. Et là, tout se complique. Parce que la musique, quand elle naît, a besoin d’un espace de confiance, d’un endroit où l’on peut être nul, où l’on peut chercher, où l’on peut se tromper sans qu’une caméra vous immortalise. Ici, la caméra est là dès le premier jour. Elle est au milieu de la pièce comme un cinquième membre muet, un témoin qui ne juge pas mais qui, par sa simple présence, change tout.

Pour John Lennon, c’est une condition terrible. Lennon est un artiste de l’instant, du geste, du sarcasme, de l’intuition. Il a besoin d’être libre d’être brillant ou pitoyable, d’être charismatique ou ridicule. Or, dans ce projet, il est filmé quand il doute, filmé quand il se tait, filmé quand il n’a pas envie. Les Beatles ont toujours été observés, évidemment, mais pas comme ça : pas dans l’intimité d’un atelier de création, pas au moment où les coutures craquent.

Le « retour aux sources » se transforme donc très vite en fuite en avant : plus on veut sauver le groupe, plus on met des dispositifs autour de lui, plus on force une renaissance, plus on accélère la mécanique. Et une mécanique, quand elle est trop serrée, finit par casser.

Twickenham : un décor de cinéma pour un groupe qui n’a plus envie de jouer au cinéma

Les premières sessions ont lieu aux Twickenham Film Studios en janvier 1969. Twickenham n’est pas un studio de musique, c’est un lieu de tournage. Et cela s’entend presque. Il y a quelque chose de froid, d’ample, d’impersonnel, comme si les instruments résonnaient dans un hangar où la chaleur humaine se dissipe avant même de toucher les murs. On imagine parfois les studios comme des cocons. Ici, c’est une usine. Les Beatles, qui ont passé les années précédentes à travailler dans le confort relatif d’un vrai studio, se retrouvent exposés, éclairés, filmés. Le matin, en plus, parce que les plannings de tournage n’attendent pas les musiciens nocturnes. Or les Beatles sont des créatures de la nuit, ou du moins de l’après-midi. Les forcer à créer tôt, c’est déjà les forcer à créer à contre-rythme.

Dans ce contexte, Paul McCartney se retrouve à combler un vide. Lennon est là, mais il flotte. Harrison est là, mais il se ferme. Ringo est là, mais il observe. Paul, lui, parle, propose, relance, insiste. Il donne l’impression de « diriger », et cela agace. Pourtant, il y a une vérité rarement dite : si Paul n’avait pas été ce moteur-là, ces sessions se seraient peut-être simplement dissoutes dans le silence. C’est l’ambiguïté tragique de McCartney à cette période : son énergie est à la fois la dernière étincelle et l’étau.

Pour John Lennon, Twickenham agit comme un révélateur. Lennon a toujours eu une relation complexe à l’autorité. Il l’a moquée, combattue, subvertie. Quand il sent que quelqu’un prend le rôle du chef — même si ce chef est son partenaire historique, même si ce chef agit par panique — Lennon se contracte. Il devient sarcastique, distant, parfois cruel. Il a aussi une autre obsession : ne pas se retrouver enfermé dans un rôle. Et à Twickenham, il se sent précisément enfermé : dans l’idée de « faire du Beatles » selon un cahier des charges.

La présence constante de Yoko Ono intensifie encore le malaise. Ce n’est pas simplement une question de jalousie ou de « femme qui dérange le boys club », comme certains récits simplistes le suggèrent. C’est une question de frontières. Les Beatles ont toujours fonctionné comme une famille. Pas une famille aimante et stable, plutôt une famille dysfonctionnelle mais soudée par un passé commun. Et dans une famille, l’arrivée d’un partenaire extérieur peut bouleverser l’équilibre. Yoko n’est pas juste « là ». Elle est là au centre, là dans le champ, là dans le cercle. Pour John, c’est un geste d’affirmation : « Je ne suis plus seulement un Beatle, je suis un homme avec une vie, un couple, une conscience nouvelle. » Pour les autres, c’est une intrusion permanente, un rappel que John a déplacé son cœur.

Lennon, de plus, est dans une période de métamorphose personnelle. Il se cherche. Il est fatigué du masque. Il veut du réel, du politique, du brut, mais aussi de l’art conceptuel, de la provocation, du happening. Or, Twickenham lui propose l’inverse : une reconstitution. Un groupe légendaire qui doit redevenir un groupe « simple ». Lennon n’a pas envie d’être simple. Il a envie d’être vrai. Et il confond parfois la vérité avec le chaos.

John Lennon en 1969 : un homme qui s’éloigne, mais qui n’a pas encore appris à partir

On a beaucoup écrit sur Lennon « détaché » pendant Let It Be. Il y a une part de réalité, mais le mot « détaché » suggère une froideur, une absence totale, comme s’il était déjà ailleurs sans douleur. Or Lennon n’est pas un homme froid. Lennon est un homme qui souffre bruyamment ou qui se cache derrière une blague, mais il souffre. Ce qui se joue en 1969, c’est une forme de désamour progressif, mais aussi une incapacité à rompre proprement.

Lennon a toujours été un paradoxe : capable d’une tendresse immense et d’une violence verbale spectaculaire ; capable d’une lucidité extrême et d’une mauvaise foi enfantine. Pendant Let It Be, on le sent souvent dans un entre-deux. Il n’est plus totalement investi dans « les Beatles », mais il n’est pas encore totalement investi dans ce qui vient après. Il a des idées, des chansons, des obsessions, mais il ne sait pas encore quelle forme donner à sa liberté.

Et puis il y a l’épuisement. Les années 1967-1968 ont été lourdes. La mort de Brian Epstein a laissé un vide de management et de protection. Les Beatles se sont retrouvés à gérer leur empire comme des gamins surdoués à qui l’on aurait confié un navire de guerre. Apple Corps est une utopie devenue un labyrinthe. Lennon, qui n’a jamais aimé les réunions ni les chiffres, a encore moins envie de se retrouver prisonnier des affaires. Or c’est justement ce qui arrive : les affaires prennent de la place, les avocats rôdent, les décisions deviennent des champs de mines. Dans ce contexte, Lennon s’accroche à ce qui lui donne un sentiment d’identité : Yoko Ono, l’art, l’idée de se réinventer.

Il y a aussi la question du regard : Lennon a toujours voulu se sentir reconnu comme un artiste complet, pas seulement comme « l’autre Beatle ». Il a porté ce désir dès l’époque où la machine Beatles était si énorme qu’elle écrasait tout. En 1969, ce désir devient urgent. Et lorsqu’il voit Paul imposer une direction — même si Paul le fait pour sauver l’ensemble — Lennon vit cela comme une défaite intime : comme s’il perdait la bataille symbolique de la définition du groupe.

Des années plus tard, Lennon parlera de ces sessions comme d’une expérience misérable, d’une « torture » émotionnelle. On pourrait croire à l’exagération lennonienne, à son goût pour les formules-chocs. Mais il y a quelque chose de profondément crédible dans cette violence. Être filmé en train de perdre son groupe, c’est une humiliation particulière. Ce n’est pas seulement perdre, c’est perdre devant témoin.

Paul McCartney : l’homme qui serre les boulons quand la maison brûle

On peut lire Let It Be comme le disque où Paul se transforme en manager malgré lui. Il ne le fait pas par cynisme. Il le fait par terreur. La terreur de voir disparaître ce qu’il considère comme sa maison. Parce que, contrairement à Lennon qui rêve de rupture, Paul rêve encore d’un foyer. Il est le dernier à croire que la famille peut rester unie si on fait des efforts, si on se parle, si on se met au travail.

C’est là que naît l’image de McCartney « autoritaire ». Il insiste sur les arrangements, sur la précision, sur le tempo, sur le fait de finir les chansons. Il parle beaucoup. Il comble les silences. Et dans un groupe où l’alchimie reposait sur une alternance de leadership, cette prise de parole constante ressemble à une confiscation.

Il faut pourtant imaginer ce que Paul vit intérieurement : Lennon se retire, Harrison s’irrite, Ringo se fatigue. Si Paul ne porte pas le projet, personne ne le portera. Mais porter un projet, dans une famille, c’est risquer de devenir le parent. Et personne n’aime être infantilisé. Lennon, surtout, déteste l’idée d’être « pris en charge ». Il veut être libre, même quand cette liberté ressemble à l’autodestruction.

Le drame est que Paul a souvent raison sur le fond. Les Beatles ont besoin de structure. Mais la structure, quand elle est imposée sans consentement, devient une violence. Et la violence, même douce, finit par être rendue. Let It Be est le disque où l’on entend cette violence circuler : une remarque sèche, une réponse ironique, un regard qui se détourne, une guitare qui joue plus fort pour couvrir un ordre.

Dans cette période, Paul est aussi hanté par une idée : redevenir « un vrai groupe ». Il veut un concert, une scène, une preuve que les Beatles sont vivants. D’où l’obsession du final spectaculaire. Problème : pour Lennon, le spectaculaire n’est plus une priorité. Il veut autre chose. Et pour Harrison, le spectaculaire est presque une provocation : il a l’impression que ses propres chansons, sa propre identité, sont reléguées au second plan au profit d’un grand récit « Beatles » écrit par Paul.

George Harrison : l’explosion silencieuse d’un homme qui refuse d’être le troisième

S’il y a un moment qui symbolise la fracture de Let It Be, c’est le départ temporaire de George Harrison. Harrison n’est pas un homme qui fait des crises théâtrales. C’est un homme qui encaisse, qui ironise, qui se replie. Quand il part, c’est que la pression a dépassé le seuil.

George, en 1969, est un compositeur arrivé à maturité. Il ne veut plus être « celui qui fournit une chanson ou deux ». Il veut être entendu. Et il a raison. Ses compositions, à cette époque, sont d’une beauté et d’une profondeur qui rivalisent avec celles de Lennon et McCartney. Mais le groupe, structurellement, a été construit sur un duo. Et même si Lennon et McCartney sont en crise, leur duo continue d’occuper l’espace symbolique.

Harrison, à Twickenham, se retrouve coincé dans un rôle de guitariste exécutant. Il apporte des idées, on les discute à peine. Il propose des chansons, on les repousse. Et lorsqu’il joue, il se fait parfois corriger sur des détails. Une correction peut être normale dans un contexte de travail. Mais ici, elle résonne comme une humiliation. Parce que George ne se sent plus respecté.

Le fameux échange où Paul, cherchant à être diplomate, dit en substance qu’il veut que George joue comme il veut, « ou qu’il ne joue pas du tout » — phrase souvent citée comme un moment de tension — est révélateur. Paul pense sans doute apaiser. George entend surtout : « Tu es interchangeable. » Or George n’est pas interchangeable. Il est l’un des quatre piliers du son Beatles. Mais il est aussi, depuis des années, celui qui a appris à se considérer comme moins important. Arrivé à un certain point, cette habitude devient toxique.

Son départ temporaire est donc un acte de dignité. C’est George qui dit : « Je ne peux plus faire semblant. » Ce départ, paradoxalement, permet au projet de survivre. Parce qu’il force les autres à regarder la situation en face. Il impose une pause. Il rappelle que l’on ne peut pas traiter un groupe comme une machine.

Quand George revient, l’équilibre est fragile. Mais un déplacement s’opère. Les sessions quittent Twickenham. On cherche un endroit moins froid, moins cinématographique, plus musical. Et, surtout, un élément extérieur va venir changer la dynamique.

Apple Studios : changer de pièce pour changer d’air

Le passage aux Apple Studios — dans le bâtiment d’Apple, ce lieu à la fois mythique et bricolé — agit comme un déménagement salvateur. On quitte le décor de cinéma pour retrouver un espace qui ressemble davantage à un atelier. Le simple fait de ne plus être à Twickenham, de ne plus être dans un hangar de tournage, modifie les corps. Les Beatles ont besoin d’un lieu où ils se sentent « chez eux », même si ce chez eux est bancal.

C’est aussi à cette période qu’entre en scène Billy Preston. Et il faut insister sur l’importance de Preston, non pas comme « cinquième Beatle » au sens marketing, mais comme catalyseur psychologique. L’arrivée d’un musicien extérieur oblige les Beatles à redevenir professionnels. On ne se dispute pas de la même façon quand quelqu’un d’autre est dans la pièce. On ne laisse pas traîner la mauvaise humeur avec la même désinvolture. On joue, on se tient, on montre le meilleur.

Billy Preston apporte aussi une chose essentielle : de la joie. Son clavier est solaire, chaleureux. Il donne à des titres comme Get Back une énergie immédiate, presque physique. Il réintroduit du groove, du mouvement. Et, pour Lennon, Preston est aussi un allié implicite : un musicien qui n’appartient pas à la guerre froide interne Lennon/McCartney/Harrison. Un musicien qui rappelle que, derrière les stratégies et les blessures, il y a encore une raison de jouer.

On entend, dans ces sessions, des moments où le groupe redevient un groupe. Pas tout le temps. Mais suffisamment pour que le projet tienne debout. Et cela rend la tragédie encore plus cruelle : parce que l’on perçoit ce que les Beatles auraient pu être s’ils avaient réussi à se parler autrement.

Le concert sur le toit : un dernier éclat de rock’n’roll avant la fermeture des rideaux

Le point culminant du projet, c’est évidemment le concert sur le toit d’Apple, ce dernier moment de scène, ce dernier acte public où les Beatles jouent comme un groupe de rock. Ce n’est pas un grand stade, ce n’est pas une tournée. C’est un toit, un froid londonien, des manteaux, des amplis, des policiers qui montent les escaliers. C’est une performance improvisée mais maîtrisée, une parenthèse de liberté au milieu de la paperasse et des tensions.

Ce concert est souvent raconté comme un final héroïque. Il l’est, en partie. Il a ce romantisme incroyable : les Beatles, au-dessus de la ville, jouant pour des passants qui lèvent la tête. Mais il est aussi un acte de déni. Parce qu’en jouant, ils réactivent la magie, et cette magie peut faire croire que tout est encore possible. Or, à l’intérieur, la décision de la rupture mûrit déjà.

Pour John Lennon, ce concert est un moment de présence. Lennon y est drôle, mordant, vivant. Il retrouve ce plaisir du direct. Il n’est plus filmé en train de douter, il est filmé en train de faire ce qu’il sait faire : être un frontman, un provocateur, un rockeur. C’est peut-être l’un des rares moments de Let It Be où Lennon se sent à sa place. Et cela explique pourquoi le souvenir est si ambivalent : le meilleur moment du projet est aussi l’un des derniers.

La fin, avec cette phrase lâchée comme une blague — « J’espère que nous avons passé l’audition » — a souvent été interprétée comme un clin d’œil. On peut aussi l’entendre comme une tristesse déguisée. Lennon a toujours caché la douleur derrière l’humour. Ici, l’humour ressemble à un pansement.

Quand la postproduction devient le vrai champ de bataille

Si les sessions ont été tendues, la postproduction l’est encore plus. Parce que la postproduction, c’est la phase où l’on décide de ce que sera le récit. Et quand un groupe se désagrège, le récit devient une arme.

Dans l’esprit initial, Get Back devait être brut : peu d’overdubs, peu d’effets, un son live. Mais la réalité des bandes est plus complexe. Il y a des prises inachevées, des hésitations, des conversations captées. Il y a une matière immense, et il faut choisir. Les premiers montages et mixes, associés à Glyn Johns, tentent de respecter l’idée de départ : garder les imperfections, laisser les faux départs, montrer le groupe « en vrai ». Sauf que « en vrai », ce n’est pas forcément ce que tout le monde veut publier.

Paul McCartney veut un disque solide, cohérent, digne de la légende. John Lennon, lui, oscille : il aime l’idée du brut, mais il aime aussi l’idée de sabotage, l’idée de casser le mythe. George Harrison veut être respecté, et il se méfie de tout ce qui pourrait le réduire au rôle de figurant. Ringo Starr veut surtout que ça se termine sans implosion publique.

Le projet s’enlise. Les bandes circulent. Les décisions sont repoussées. Et pendant ce temps, les Beatles enregistrent Abbey Road, paradoxalement plus maîtrisé, plus « produit », et souvent perçu comme un adieu plus digne. L’histoire est ironique : Let It Be est publié après Abbey Road, mais il a été enregistré avant. Le dernier album publié n’est pas le dernier album enregistré. Ce détail, souvent oublié, change la perception : Let It Be n’est pas une conclusion écrite avec conscience, c’est un fragment arraché à une crise.

Puis arrive Phil Spector. Et là, le projet bascule dans un autre mythe.

Phil Spector : le mur du son comme mur entre les Beatles

L’intervention de Phil Spector sur Let It Be est l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire des Beatles. Spector n’est pas un simple ingénieur du son. C’est un auteur sonore, un homme avec une signature, une esthétique, un ego. Son « wall of sound » est une cathédrale de réverbération et de densité. Le problème, c’est que le projet initial voulait une cabane en bois.

Spector prend certaines chansons et les transforme. Le cas le plus emblématique est The Long and Winding Road, que Paul imaginait comme une ballade dépouillée. Spector y ajoute des orchestrations, des chœurs, un pathos assumé. Pour Paul, c’est une trahison. Pas seulement une trahison esthétique, une trahison symbolique : il a l’impression que sa chanson lui échappe, que sa vision est confisquée.

Pour Lennon, en revanche, Spector représente autre chose : une forme de revanche. Lennon admire Spector, il aime l’excès, l’idée de pousser le son vers le grandiose ou le grotesque. Et surtout, il aime que ce ne soit pas Paul qui contrôle. Si McCartney a tenu le gouvernail pendant les sessions, l’arrivée de Spector ressemble à une prise de pouvoir alternative, un contrepoids. Lennon, qui se sent marginalisé, peut y voir une compensation.

C’est là que Let It Be devient, en quelque sorte, un disque politique interne. Chaque décision sonore raconte une bataille de territoire. Qui décide ? Qui valide ? Qui possède l’image finale ? Un groupe uni aurait pu discuter, négocier. Mais un groupe déjà fracturé transforme chaque choix en casus belli.

Le plus cruel, c’est que Spector fait parfois un travail efficace. Certaines chansons gagnent en ampleur. D’autres perdent leur âme. Le débat est interminable, parce qu’il touche à une question intime : que doit être un disque des Beatles ? Un document brut ou un objet parfait ? Un témoignage ou un mythe ?

« Let It Be » : une prière de Paul, une étrangeté pour John

La chanson Let It Be elle-même est un nœud émotionnel. Pour Paul McCartney, c’est un morceau profondément personnel, inspiré par un rêve où sa mère lui apporte une phrase de consolation. Il y a là quelque chose de simple, presque universel : laisser les choses être, accepter, respirer. Paul, souvent considéré comme le Beatle « lumineux », écrit ici une chanson qui parle de douleur, mais d’une douleur apaisée. C’est une prière laïque, une main sur l’épaule.

Pour John Lennon, ce genre de consolation peut être insupportable. Lennon n’est pas un homme qui « laisse être ». Lennon est un homme qui veut comprendre, qui veut provoquer, qui veut brûler les masques. Quand Paul propose une chanson qui ressemble à un baume, Lennon peut y entendre une manière de contourner la vérité. Et, surtout, Lennon peut y entendre une chanson qui n’a plus besoin de lui. C’est là que sa phrase acerbe — du type « ça aurait pu être une chanson des Wings » — prend sens : Lennon dit, en creux, « je ne suis plus nécessaire ici ».

Ce ressentiment n’est pas seulement artistique, il est affectif. Lennon et McCartney ont été un duo fusionnel, un couple créatif. Quand l’un écrit une chanson qui ressemble à un monde complet sans l’autre, l’autre peut se sentir expulsé. La maturité voudrait qu’on s’en réjouisse. Mais la maturité, en 1969, est un luxe rare dans un groupe en crise.

Ce qui est magnifique, malgré tout, c’est que la chanson dépasse ces querelles. Let It Be est devenue un hymne, une phrase de survie pour des millions de gens. Et c’est peut-être l’ironie ultime : au moment même où les Beatles ne parviennent plus à se sauver, ils écrivent une chanson qui aide le monde à tenir debout.

« Across the Universe » : Lennon, poète, et l’impression d’être un fantôme dans son propre groupe

S’il fallait chercher, dans Let It Be, la présence la plus pure de John Lennon en tant qu’artiste, Across the Universe serait un candidat évident. La chanson a une beauté étrange, une douceur cosmique, une mélancolie flottante. Elle n’appartient pas à la logique « retour au rock ». Elle est, au contraire, une extension de l’univers mental lennonien : le langage comme flux, les mots comme particules, la conscience comme rivière.

Et pourtant, même cette chanson est traversée par la question du contrôle. La manière dont elle est présentée, arrangée, mixée, dit quelque chose du rapport de force. Lennon, qui écrit une chanson aussi intime, se retrouve dans un projet où l’on cherche un son plus « live ». Il y a une dissonance. Lennon est, en quelque sorte, un fantôme dans ce projet : il est là, mais son esprit est ailleurs, dans une autre forme de musique, dans une autre forme de vie.

Ce sentiment d’étrangeté est l’une des clés pour comprendre pourquoi les sessions sont vécues comme un cauchemar. Le cauchemar, ce n’est pas seulement la dispute. Le cauchemar, c’est l’inadéquation. Être au mauvais endroit au mauvais moment, mais ne pas savoir comment s’en aller sans détruire tout ce qu’on a été.

« Get Back », « Two of Us », « I’ve Got a Feeling » : quand le groupe se rappelle qu’il sait encore le faire

Il serait injuste de parler de Let It Be comme d’un disque uniquement triste. Il y a, dans ces chansons, des éclats de vitalité. Get Back est un rock tendu, accrocheur, presque insolent. Il y a là une énergie de groupe, surtout grâce à Billy Preston, mais aussi grâce à la façon dont Lennon et McCartney se renvoient des regards musicaux. Two of Us, avec ses harmonies, rappelle cette capacité qu’ils ont de se fondre l’un dans l’autre. I’ve Got a Feeling est un hybride parfait : une chanson cousue à partir d’idées de Paul et de John, comme un dernier rappel de leur manière ancienne de travailler.

Ces morceaux sont précieux parce qu’ils montrent que la magie n’a pas disparu. Elle est juste devenue intermittente. Elle surgit quand les egos se taisent, quand le plaisir prend le dessus, quand le groupe oublie qu’il est en train de mourir. Et ces instants-là rendent la fin encore plus douloureuse, parce qu’ils prouvent que rien n’était « inévitable » au sens fataliste. Les choses auraient pu être différentes. Mais les humains ne sont pas des scénarios optimisés. Ils sont des contradictions.

Le film : un miroir cruel qui ne ment pas, mais qui ne dit pas tout

Le documentaire Let It Be a longtemps été perçu comme un objet maudit, parce qu’il montre un groupe fatigué, parfois désagréable, parfois glacial. Il y a cette scène où Paul et George discutent d’un passage musical, scène souvent réduite à une image de Paul « réprimandant » George. Ce moment est gênant, oui. Mais ce qui le rend gênant, ce n’est pas seulement le contenu de la discussion, c’est la nudité de la situation : on voit des hommes qui n’ont plus les codes pour se parler.

Le film est un miroir, et un miroir n’est jamais neutre. Il montre, mais il cadre. Il choisit. Il amplifie certains moments. Pourtant, même en tenant compte de la construction, on ne peut pas nier l’impression globale : quelque chose est cassé. On voit des silences. On voit des regards qui ne se croisent plus. On voit Ringo, souvent, comme un homme qui attend que l’orage passe. On voit George, parfois, comme un homme qui se met en retrait pour ne pas exploser. On voit John, souvent, comme un homme qui se réfugie dans l’ironie.

Ce film est douloureux pour Lennon pour une raison supplémentaire : il fige une version de lui. Lennon est un artiste du mouvement, de la transformation. Il ne supporte pas d’être figé dans une image. Or Let It Be le fige en Beatle en crise. C’est presque une prison médiatique. Lennon voudrait être ailleurs, mais le monde le regarde encore ici.

La séparation : quand l’inévitable devient enfin réel

La séparation des Beatles n’arrive pas en un jour. Elle arrive en couches, en décisions reportées, en conversations interrompues. On peut dater des annonces, des déclarations, des actions juridiques. Mais la séparation, en vérité, se produit d’abord dans les corps : quand on ne se comprend plus, quand on ne rit plus aux mêmes blagues, quand on ne se fait plus confiance.

Après la sortie de Let It Be, la rupture devient officielle, administrative, publique. Et là, les rancœurs explosent. Les procès, les disputes de management, les choix d’avocats, les accusations. La fin d’un groupe aussi immense ne peut pas être propre. Ce n’est pas un divorce entre deux personnes, c’est la dissolution d’un mythe collectif.

La musique solo devient alors un champ où l’on règle des comptes. Paul McCartney glisse des piques, parfois voilées, parfois plus directes. John Lennon, piqué, répond avec une brutalité poétique. Sa chanson How Do You Sleep? est l’une des attaques les plus célèbres de l’histoire du rock : une manière de dire, en substance, « tu t’es perdu dans ton image ». Lennon, dans ces moments-là, est cruel parce qu’il souffre. Il attaque parce qu’il se sent attaqué. Et l’auditeur assiste à ce spectacle avec une fascination triste : voir deux hommes qui ont écrit « She Loves You » se parler comme des ennemis.

Ce qui est terrible, c’est qu’ils ne sont pas des ennemis. Ils sont des frères fâchés. Et les frères fâchés se disent des choses qu’ils ne diraient jamais à un véritable adversaire, parce que l’adversaire n’a pas accès aux zones sensibles.

John Lennon après Let It Be : la liberté comme vertige

Pour comprendre pourquoi Let It Be a pu être vécu comme un enfer pour Lennon, il faut regarder ce que Lennon cherche ensuite : une liberté radicale. Il veut des chansons qui sonnent comme des confessions, des cris, des manifestes. Il veut des formes nouvelles, des collaborations hors du cadre Beatles. Il veut, surtout, se débarrasser de l’idée qu’il doit « être un Beatle ». Cette identité, qui a été une gloire, devient un fardeau.

Mais la liberté est un vertige. Sortir d’un groupe aussi mythique, c’est perdre un langage commun. C’est aussi perdre une protection. Les Beatles étaient une armure. Sans eux, Lennon est plus nu. Il peut faire ce qu’il veut, mais il ne peut plus se cacher derrière « nous ». Il doit dire « je ». Et dire « je » est plus risqué.

C’est là qu’on comprend pourquoi Let It Be n’est pas simplement une période désagréable : c’est une période de transition existentielle. Lennon est entre deux vies. Il est en train de quitter un monde, mais il n’a pas encore construit le suivant. Dans cet entre-deux, la moindre tension devient insupportable. Le moindre ordre devient une humiliation. La moindre concession devient une prison.

Un héritage contrasté : un disque aimé malgré son parfum de fin

Aujourd’hui, Let It Be reste un album paradoxal. Il est aimé, souvent passionnément. Ses chansons sont entrées dans la culture mondiale. Let It Be est chantée dans des églises laïques, des stades, des funérailles, des mariages. Get Back est un mantra de rock. The Long and Winding Road a cette mélancolie qui touche même ceux qui ne connaissent rien aux Beatles. Across the Universe est une prière cosmique. Et pourtant, on ne peut pas écouter cet album sans sentir, derrière, le bruit sourd d’une fin.

C’est peut-être ça, la grandeur de ce disque : il est beau malgré le chaos. Il contient des chansons qui dépassent les circonstances. Et, en même temps, il porte la trace des circonstances comme une cicatrice. On entend la fatigue. On entend la distance. On entend l’effort.

Pour John Lennon, Let It Be restera longtemps associé à un sentiment d’aliénation. Le groupe qu’il a contribué à créer ne lui appartient plus de la même façon. Il voit Paul prendre une place centrale. Il voit la machine Beatles continuer alors que son cœur est déjà en train de sortir. Il voit l’image publique persister alors que la réalité privée se délite. Et cette contradiction est insupportable à un homme aussi hypersensible.

Mais il serait trop simple de faire de Lennon une victime pure. Lennon a aussi contribué au climat. Sa distance, son ironie, ses provocations, son retrait affectif, tout cela a nourri la fracture. Dans un groupe, personne n’est innocent. Les Beatles ne sont pas un conte moral, ce sont des humains. C’est ce qui les rend si fascinants : leur génie est humain, et leur chute aussi.

Pourquoi Let It Be continue de hanter les Beatles, et de nous hanter avec eux

Ce qui hante, dans Let It Be, c’est cette sensation d’assister à une fin sans la mettre en scène. Il n’y a pas de grande déclaration dramatique dans les chansons elles-mêmes. Il y a, au contraire, une coexistence étrange entre des moments de lumière et une atmosphère de rupture. Comme dans certaines histoires d’amour où l’on continue de rire ensemble alors que l’on sait, au fond, que c’est terminé.

Le disque est aussi un rappel brutal : la création collective est fragile. Elle dépend d’équilibres invisibles, d’affects, de patience, de respect. Quand ces choses se fissurent, même le plus grand groupe du monde peut se retrouver à parler en parallèle, à jouer en parallèle, à vivre en parallèle.

Et pourtant, Let It Be n’est pas seulement un document de fin. C’est aussi un document d’amour. Car si les Beatles avaient cessé de s’aimer totalement, ils n’auraient même pas essayé. Ils auraient quitté la pièce, fermé la porte, et laissé le monde imaginer un final. Ils ont, au contraire, mis leur crise sur bande. Ils ont accepté, même malgré eux, de montrer la fragilité. C’est ce qui rend ce projet si moderne, si violent, si vrai.

Peut-être que le cauchemar de John Lennon, pendant Let It Be, n’était pas seulement de subir Paul, de subir les caméras, de subir les tensions. Peut-être que le cauchemar était plus profond : se rendre compte que la plus belle aventure de sa vie était en train de devenir un souvenir, et que rien, pas même le génie, ne pouvait empêcher le temps de faire son travail.

Et dans ce chaos, une phrase surgit, simple, presque naïve, mais d’une puissance immense : Let it be. Laisse être. Laisse partir. Laisse vivre ce qui doit vivre, et mourir ce qui doit mourir. Ce n’est pas une morale. C’est une respiration. Et c’est peut-être, finalement, la seule manière digne de regarder la fin des Beatles : non pas comme une trahison, non pas comme une catastrophe totale, mais comme une vérité humaine. Le groupe le plus grand de l’histoire s’est cassé, comme se cassent les choses trop belles, trop intenses, trop chargées d’attentes. Et il a laissé derrière lui un disque qui, malgré sa douleur, continue de consoler.


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