Le 12 mars 1971, John Lennon fait débarquer chez les disquaires un 45-tours qui sonne moins comme un « nouveau single » que comme un tract plié en quatre. Quatre mots, « Power to the People », branchés sur un ampli, martelés pour être repris en chœur : la pop devenue mégaphone, la rue reconstituée en studio. Mais derrière l’évidence du slogan, il y a le vertige d’un ex-Beatle qui veut être utile sans cesser d’être une star, un homme qui crie la révolution tout en l’enregistrant entre Ascot, Abbey Road et le Wall of Sound de Phil Spector. Genèse avec Tariq Ali et Robin Blackburn, ambivalences (hommage, appropriation, doute), détail qui pique quand Lennon interroge les « camarades » sur la manière dont ils traitent leurs femmes, puis l’affaire de la face B de Yoko Ono, remixée et quasi censurée au Royaume-Uni. Succès solide sans triomphe, autocritique tardive, et rééditions qui transforment l’urgence en archive : ce single-manif n’a jamais cessé de poser la même question, dérangeante et vivante. Voici l’histoire d’un slogan qui se met à chanter… et d’un chanteur qui vacille en le chantant.
Le 12 mars 1971, un 45-tours estampillé Apple débarque dans les bacs britanniques avec la brutalité d’un tract qu’on vous glisse dans la main, à la sortie d’une usine ou au coin d’une manif. Sur la pochette américaine, John Lennon pose en tenue de travail, casque sur la tête, poing serré, comme s’il jouait à être son propre mythe, ou plutôt comme s’il décidait enfin d’assumer ce qu’il est devenu malgré lui : une célébrité qui parle trop fort, et qui, quand elle ouvre la bouche, fait trembler la pièce. Le titre s’appelle « Power to the People ». Quatre mots qui claquent comme un slogan, quatre mots que l’histoire politique a déjà chargés d’électricité, et que Lennon va brancher sur un ampli.
On connaît l’image d’Épinal : Lennon le pacifiste, Lennon le grand prêcheur, Lennon le saint laïc de la contre-culture. Mais « Power to the People » est un objet plus ambigu, plus nerveux, plus imparfait aussi. C’est une chanson qui veut être utile, une chanson-outil, un marteau plus qu’un bijou. Lennon, à ce moment-là, n’écrit pas pour la postérité : il écrit pour aujourd’hui, pour l’instant, pour l’urgence. Il a déjà compris que la musique pop peut être un médium politique, un haut-parleur global, et que sa voix à lui, parce qu’elle vient des Beatles, porte plus loin qu’il ne l’aurait jamais imaginé quand il était ce gamin de Liverpool fasciné par Elvis, Little Richard et les blousons de cuir.
Et pourtant, derrière l’évidence du refrain, il y a une question qui traverse tout le morceau comme une fissure : qu’est-ce que ça veut dire, au juste, de donner le pouvoir au peuple quand on vit dans un manoir, qu’on enregistre avec Phil Spector, qu’on apparaît dans les journaux du monde entier et qu’on traîne avec les révolutionnaires de salon autant qu’avec les musiciens de studio ? « Power to the People », c’est l’histoire de cette contradiction. Et c’est précisément pour ça que le single continue de provoquer quelque chose, un demi-siècle plus tard : il ne se contente pas d’être un chant de manif, il est aussi le document sonore d’un homme qui cherche sa place dans le tumulte.
Sommaire
- 1971 : l’après-Beatles et la tentation du mégaphone
- « All Power to the People » : un slogan qui vient de la rue
- Tariq Ali, Robin Blackburn : la conversation qui déclenche l’étincelle
- Écrire comme on imprime un tract : la mécanique du chant collectif
- Ascot, Abbey Road, Phil Spector : fabriquer une manif en studio
- Le texte au scalpel : révolution, classe, et la question qui dérange
- La face B de la discorde : « Open Your Box » et la censure comme révélateur
- Un succès réel, mais pas un triomphe : la pop militante à l’épreuve des charts
- Lennon contre Lennon : l’embarras rétrospectif et la lucidité tardive
- Héritage : un chant de rue fabriqué en studio, et pourtant vivant
- Le retour du titre comme symbole : remixes, rééditions, et une mémoire qui se réorganise
- « Le pouvoir au peuple », ou le vertige d’y croire
1971 : l’après-Beatles et la tentation du mégaphone
Il faut se souvenir de ce que représente 1971 dans le récit Lennon. Les Beatles sont déjà un fantôme administratif, une ruine encore tiède : la séparation est actée, mais elle saigne toujours, avec ses procès, ses rancœurs, ses interviews venimeuses et ses amitiés abîmées. Lennon vient de publier « John Lennon/Plastic Ono Band » (1970), disque nu, violent, presque thérapeutique, où il a hurlé ses traumas comme on arrache un pansement. Un album qui a tout du rite de purification : on brûle l’ancienne peau, on repart à zéro.
Sauf qu’on ne repart jamais à zéro. Lennon, ce n’est pas un chanteur anonyme qui peut disparaître un mois et revenir avec une barbe et un nouveau style. C’est John Lennon, et le monde l’attend au tournant. Ses prises de parole — déjà avec « Give Peace a Chance » et « Instant Karma! » — l’ont placé dans une catégorie étrange : celle du rockeur dont on attend une morale, un message, une orientation. À la fin des années 60, les artistes sont devenus des figures politiques malgré eux, ou parfois parce qu’ils l’ont voulu. Et Lennon, plus que beaucoup d’autres, a joué avec cette idée, l’a embrassée, l’a tordue, l’a mise en scène avec Yoko Ono.
Surtout, Lennon et Yoko se sont retrouvés au milieu d’un basculement culturel. Les années 60 se terminent mal : le rêve s’est fissuré, la violence a gagné, les assassinats politiques ont marqué les esprits, la guerre du Vietnam a continué d’avaler des vies, et l’utopie « love and peace » ressemble parfois à une affiche délavée. Le radicalisme, lui, s’est durci : la contestation n’est plus seulement un style, elle devient une stratégie. Et dans ce climat, les slogans prennent un pouvoir particulier. Ils sont simples, répétables, contagieux. Ils circulent plus vite que les discours. Ils se chantent.
C’est là que Lennon s’engouffre. « Power to the People » n’est pas l’œuvre d’un homme apaisé : c’est la chanson d’un type qui sent le monde bouger sous ses pieds et qui veut être du bon côté de l’histoire, même s’il ne sait pas exactement où se trouve ce « bon côté ». Elle arrive à un moment charnière : Lennon quitte l’introspection radicale de Plastic Ono Band pour quelque chose de plus frontal, de plus collectif, de plus « public ». Il va bientôt écrire « Imagine », qui transformera le rêve politique en poésie douce, en prière pop universelle. « Power to the People », au contraire, est plus rugueux : pas une prière, un mot d’ordre.
« All Power to the People » : un slogan qui vient de la rue
L’expression n’est pas sortie du cerveau de Lennon comme un éclair mystique. « Power to the People » est déjà dans l’air. Elle appartient au vocabulaire des luttes, aux murs tagués, aux tracts, aux slogans scandés. Aux États-Unis, la formule « All Power to the People » s’est imposée comme un cri de ralliement, notamment popularisé par des mouvements radicaux comme le Black Panther Party, dans une Amérique fracturée par les luttes pour les droits civiques, la brutalité policière, les inégalités économiques et la guerre menée à l’autre bout du monde.
Ce qui est fascinant, c’est la manière dont un slogan né dans un contexte précis — celui des communautés opprimées qui réclament justice, dignité, protection — devient une phrase « exportable », presque générique, réutilisable par d’autres causes. Les étudiants l’adoptent, les militants anti-guerre le scandent, les rassemblements l’avalent et le recrachent, jusqu’à en faire une formule à géométrie variable. Et c’est là, précisément, qu’intervient Lennon : il capte une phrase qui existe déjà, il l’intègre à sa propre mythologie, il la simplifie, la met en musique, la transforme en produit pop. En un sens, il amplifie le slogan. En un autre, il le décontextualise.
On peut y voir une forme d’appropriation, bien sûr : l’idée qu’un riche musicien blanc britannique prend un slogan de lutte et le transforme en single Apple. On peut aussi y voir une opération de diffusion : le slogan, grâce à Lennon, traverse les frontières, s’imprime dans des mémoires qui n’auraient peut-être jamais croisé un tract radical. Les deux lectures coexistent. Elles sont même inséparables. « Power to the People » est exactement à cet endroit inconfortable : entre l’authenticité d’une colère et la mécanique d’un tube.
Lennon, à sa manière, sait qu’il marche sur un fil. Il a toujours été un caméléon culturel, un garçon qui observe, absorbe, imite, réinvente. Dans les Beatles, il a été tour à tour rocker, poète surréaliste, prophète psyché. En 1971, il devient le chanteur militant — mais un chanteur militant qui doute, qui se contredit, qui se met lui-même en scène comme un symbole.
Tariq Ali, Robin Blackburn : la conversation qui déclenche l’étincelle
Le récit de la genèse est devenu presque canonique : Lennon rencontre des intellectuels militants, il se sent stimulé, il écrit une chanson dans la foulée. En janvier 1971, il accorde une interview à Tariq Ali et Robin Blackburn, figures de la gauche radicale britannique associées à Red Mole, publication marxiste qui incarne une certaine effervescence politique de l’époque. Lennon revient alors d’un moment de flottement, pris entre ses projets, ses voyages, ses démêlés juridiques liés à la dissolution du partenariat Beatles, et l’immense fatigue d’être un symbole permanent.
La conversation agit comme un déclencheur. Lennon est perméable à ce genre de rencontres : il a toujours aimé les gens qui parlent avec assurance, qui construisent des systèmes, qui donnent l’impression de maîtriser le chaos. Et il y a aussi, chez lui, un mélange de culpabilité sociale et de fascination. Lennon n’a jamais cessé de se définir comme working class, comme un enfant de Liverpool qui a « réussi » et qui porte ce succès comme un manteau trop lourd. Il a de l’argent, du pouvoir médiatique, une liberté matérielle inimaginable pour la plupart des gens qu’il prétend défendre. Comment ne pas se sentir illégitime ? Comment ne pas chercher, parfois, la validation de ceux qui incarnent la pureté révolutionnaire ?
Lennon l’admettra plus tard avec une franchise désarmante. Il expliquera, en substance, qu’il a écrit « Power to the People » dans un état d’esprit confus, comme s’il avait envie d’être accepté par ces militants, comme s’il voulait prouver qu’il était « des leurs ». Ce n’est pas exactement une confession de cynisme : plutôt la reconnaissance d’un biais humain. Lennon veut être aimé. Lennon veut être du bon côté. Lennon veut que ses chansons servent à quelque chose. Et donc, dès le lendemain, il s’assoit et il écrit.
La beauté de la pop, c’est que ce genre de geste peut produire un hymne. La limite de la pop, c’est que ce même geste peut produire un slogan creux. « Power to the People » flotte entre ces deux pôles.
Écrire comme on imprime un tract : la mécanique du chant collectif
Musicalement, le morceau est construit pour être repris. Lennon ne cherche pas la subtilité harmonique, il cherche l’efficacité. Il l’avait déjà fait avec « Give Peace a Chance » : un refrain simple, répétitif, quasi hypnotique, qui transforme une chanson en outil collectif. Lennon le dira clairement : il écrit parfois des singles « comme des brochures », comme des feuilles d’information distribuées dans la rue. C’est une conception de la pop qui rompt avec l’idée romantique de l’œuvre d’art autonome. Ici, la chanson est un vecteur.
Le refrain — « Power to the people » — est conçu comme une incantation. Il n’explique pas, il affirme. Il ne nuance pas, il martèle. Et Lennon ajoute ce petit « right on », clin d’œil à un vocabulaire militant afro-américain popularisé dans la culture contestataire. Là encore, l’ambiguïté : hommage ou pastiche, solidarité ou mimétisme ? Lennon est un grand capteur d’intonations, mais il est aussi un homme qui a grandi dans un monde où les cultures circulent sans toujours se demander qui parle à la place de qui.
La chanson s’ouvre comme une injonction : « On veut une révolution, il faut s’y mettre tout de suite. » C’est direct, presque brutal. Pas de métaphore, pas de paysage onirique, pas de cryptage à la Beatles période 1967-1968. On est au contraire dans une langue de l’action, une langue de meeting.
Mais Lennon, même quand il simplifie, ne peut pas s’empêcher de glisser des aspérités. Il évoque les travailleurs, l’exploitation, l’idée que ceux qui produisent devraient posséder ce qu’ils créent. Il y a un parfum de marxisme de poche, de conscience de classe accélérée. Et puis, surtout, il y a cette phrase qui surgit vers la fin et qui change légèrement l’axe du morceau : Lennon s’adresse aux « camarades » et demande comment ils traitent leurs femmes « à la maison ». Tout à coup, l’hymne collectif se fissure : la révolution n’est pas seulement une affaire de slogans publics, elle commence dans l’intime, dans les rapports de pouvoir domestiques. C’est une question qui anticipe, déjà, les thèmes féministes que Lennon et Yoko mettront plus frontalement en avant par la suite.
Cette tension-là est essentielle. Elle empêche la chanson d’être complètement unidimensionnelle. Elle rappelle que Lennon n’est pas un militant discipliné : c’est un artiste qui pense en contradictions.
Ascot, Abbey Road, Phil Spector : fabriquer une manif en studio
L’enregistrement, lui, est presque aussi symbolique que la chanson. Lennon commence à travailler sur « Power to the People » à Ascot Sound, son studio installé à Tittenhurst Park, dans ce manoir qui ressemble à un paradoxe en dur : faire une musique révolutionnaire dans un décor d’aristocrate. Puis le morceau passe par Abbey Road, le temple sonore des Beatles, la cathédrale pop où s’est construite une partie de la modernité musicale. Cette trajectoire est tout sauf anodine : c’est Lennon qui déplace l’énergie de la rue vers les studios les plus mythiques d’Angleterre.
Pour le backing band, il réunit une équipe de luxe. Klaus Voormann à la basse, compagnon de route depuis Hambourg, trait d’union entre l’époque Beatles et la carrière solo. Billy Preston aux claviers, ce musicien solaire qui avait déjà apporté de la lumière aux sessions tendues de Get Back. Bobby Keys au saxophone, pour injecter une dimension plus rugueuse, presque soul-rock, dans la texture. Et à la batterie, Jim Gordon, parce que Ringo Starr est alors absent : un détail qui compte, parce qu’il dit aussi l’époque. Les Beatles ne sont plus un réflexe. Lennon n’appelle plus automatiquement Ringo. Il construit un autre monde.
Mais l’élément déterminant, c’est la production. Phil Spector est là, comme il l’était déjà sur « Instant Karma! » : ce producteur génial et toxique, obsédé par la densité, par l’écho, par l’idée de créer un mur sonore qui vous tombe dessus comme une vague. Spector comprend immédiatement ce que Lennon veut : pas une chanson « jolie », une chanson qui sonne comme un rassemblement. Il ajoute de l’écho, de la compression, un sentiment de masse. Il pousse les chœurs, recrute suffisamment de voix pour donner l’impression d’un petit peuple enfermé dans la cabine.
Et puis il y a ce détail presque cinématographique : le son de pas, de piétinements, qui ouvre le morceau, comme si une foule marchait dans la rue avant même que la guitare n’entre. C’est de la mise en scène sonore. Lennon et Spector fabriquent une manifestation en studio, avec des micros, des bandes, des compresseurs. Ce n’est pas un documentaire, c’est une reconstitution. Mais une reconstitution suffisamment puissante pour que l’auditeur y croie, ou ait envie d’y croire.
On peut entendre cette production comme l’ultime ironie : la révolution en Wall of Sound. La colère en stéréo. Le peuple en overdubs. Mais on peut aussi l’entendre comme une vérité pop : dans un monde saturé de médias, la foule doit parfois passer par les haut-parleurs pour exister.
Le texte au scalpel : révolution, classe, et la question qui dérange
Revenons aux paroles, parce que c’est là que « Power to the People » se joue vraiment. Lennon n’est pas un théoricien. Il n’écrit pas un programme. Il écrit des phrases qui frappent. Et il sait que, pour que ça fonctionne, il faut laisser de l’espace au public. Les slogans sont efficaces parce qu’ils sont ouverts : chacun peut y projeter sa lutte.
Quand Lennon chante qu’un million de travailleurs travaillent pour rien, il résume une critique du capitalisme en une image simple. Quand il dit qu’il faut donner aux gens ce qui leur appartient vraiment, il évoque l’idée de propriété collective sans entrer dans la mécanique. C’est du marxisme en version pop, ou du moins une intuition de justice sociale transformée en refrain.
Mais la force du morceau, c’est aussi ce qu’il ne dit pas. Lennon ne nomme pas le Vietnam, ne nomme pas les Panthers, ne nomme pas un gouvernement. Il ne s’ancre pas dans une actualité trop précise. En cela, il crée un hymne « utilisable » par n’importe quel mouvement. L’efficacité politique de la chanson vient de sa non-spécificité. On peut y voir une faiblesse : l’engagement devient flou. On peut y voir une intelligence : la chanson survit aux événements.
Et puis il y a la phrase sur les femmes. Elle surgit comme une épine. Lennon demande aux camarades comment ils traitent leurs propres femmes « à la maison ». Ce n’est pas une leçon, c’est une question, mais une question qui met mal à l’aise parce qu’elle pointe un angle mort : on peut réclamer le pouvoir pour le peuple tout en reproduisant des dominations dans l’intime. Cette ligne relie Lennon à une autre dimension de son militantisme, plus proche de Yoko Ono, plus attentive aux violences invisibles, aux oppressions quotidiennes. Elle annonce les controverses à venir, notamment autour de chansons explicitement féministes et provocatrices.
Cette phrase-là, c’est peut-être ce qui sauve « Power to the People » de la pure caricature. Parce qu’elle montre que Lennon, même dans le slogan, sait que la révolution est un problème compliqué.
La face B de la discorde : « Open Your Box » et la censure comme révélateur
L’histoire du single serait déjà intéressante sans sa face B, mais la face B la rend presque inévitable. Au Royaume-Uni, Lennon et Yoko choisissent « Open Your Box », chanson de Yoko Ono au texte explicitement sexuel, qui joue sur les sens du mot « box » et sur l’idée d’ouverture comme libération. La provocation est volontaire, mais pas gratuite : Yoko a toujours travaillé sur le corps, le langage, les injonctions sociales, et l’idée que la sexualité féminine doit être contrôlée.
Sauf que EMI, de son côté, n’a pas envie de distribuer un disque Apple où l’on entend des lignes jugées « distasteful » par la direction. Résultat : tension, retard, négociation. Le single, prévu initialement plus tôt, est repoussé d’une semaine, et on finit par accepter une version bricolée : au lieu de réenregistrer, on remixe en ajoutant un effet d’écho destiné à masquer les mots incriminés, à brouiller la perception. C’est une censure qui ne dit pas son nom : on ne coupe pas, on floute.
Yoko, évidemment, y voit une affaire de sexisme : une femme qui chante frontalement sur le désir choque davantage qu’un homme. Lennon, lui, résume la situation avec cette ironie mi-amusée mi-exaspérée qu’il a toujours eue face aux pruderies médiatiques : il explique qu’il n’avait même pas conscience des connotations américaines du mot « box ». Ce passage est révélateur de la différence entre eux. Yoko maîtrise l’ambiguïté, la provoque, la revendique. Lennon, parfois, la découvre en chemin.
Aux États-Unis, pour éviter les complications, la face B est changée : on remplace « Open Your Box » par « Touch Me », autre titre de Yoko. Le même single n’est donc pas exactement le même objet des deux côtés de l’Atlantique. Et c’est un détail qui compte : il montre comment l’industrie adapte le radicalisme au marché, comment on domestique la provocation pour qu’elle reste vendable.
Ce qui est fascinant, c’est que cette histoire de censure crée presque un second niveau de lecture. « Power to the People » est un appel à la libération, et sa face B se retrouve bridée par une entreprise qui décide de ce qui est montrable ou non. Le pouvoir au peuple, oui, mais pas trop de sexe sur le vinyle.
Un succès réel, mais pas un triomphe : la pop militante à l’épreuve des charts
Malgré la controverse, ou peut-être aussi grâce à elle, « Power to the People » fonctionne commercialement. Le single entre dans les charts britanniques le 20 mars 1971 et grimpe jusqu’à la 7e place, restant plusieurs semaines classé. Aux États-Unis, il atteint la 11e place du Billboard Hot 100. Ce n’est pas un raz-de-marée, mais c’est un succès solide pour un morceau aussi frontal, aussi peu romantique, aussi insistant.
Il faut mesurer ce que cela signifie : Lennon parvient à faire entrer un chant quasi militant dans la mécanique pop. Il n’est pas le seul, évidemment : l’époque est traversée par des chansons politiques, des protest songs, des prises de position. Mais Lennon a une spécificité : il traîne derrière lui la lumière des Beatles. Quand il chante « révolution », ce n’est pas seulement un musicien qui parle, c’est un ancien Beatle qui donne un mot d’ordre. Cette différence change la réception. Elle attire des gens qui ne seraient pas venus à un meeting. Elle agace aussi ceux qui pensent que Lennon n’a pas la légitimité pour parler comme ça.
La presse de l’époque réagit de façon contrastée. Certains saluent l’énergie, le côté hymne, la puissance du refrain. D’autres dénoncent le simplisme, l’opportunisme, la posture. La critique qui revient souvent, c’est celle du slogan : Lennon n’explique rien, il martèle. Mais c’est précisément la logique du morceau. Lennon n’écrit pas un article, il écrit une chanson à reprendre, une chanson qui doit survivre à la compréhension.
Et il y a une autre dimension : la chanson sonne bien. Au-delà du texte, il y a un groove, un sax qui donne du corps, des chœurs qui élargissent l’espace. Lennon sait faire du rock efficace. Même quand il prêche, il sait accrocher.
Lennon contre Lennon : l’embarras rétrospectif et la lucidité tardive
Ce qui rend « Power to the People » encore plus intéressant, c’est la manière dont Lennon lui-même finira par le regarder. Avec le temps, il prendra ses distances. Il dira, en gros, que la chanson est « embarrassante », qu’elle arrive « dix ans trop tard », reprenant une remarque attribuée à Hunter S. Thompson sur le décalage entre le slogan et le moment historique. Il expliquera aussi qu’il l’a écrite dans un état semi-conscient, avec l’envie d’être apprécié par certains militants.
Ces déclarations ne doivent pas être lues comme un reniement complet de l’engagement. Lennon ne devient pas soudain conservateur. Mais il devient plus lucide sur la nature de son propre militantisme, sur ses zones de théâtre, sur ses contradictions. Il comprend que la radicalité pop peut virer au décor, au costume. Il comprend aussi que le slogan a ses limites : il peut mobiliser, mais il peut aussi simplifier à outrance.
Cette autocritique est précieuse parce qu’elle évite de transformer Lennon en statue. Lennon se contredit, Lennon évolue, Lennon doute. Et cette capacité à se regarder en face, même durement, fait partie de ce qui le rend humain.
Surtout, elle éclaire le trajet qui mène à ses chansons suivantes. Quand Lennon enregistrera plus tard des titres beaucoup plus précis politiquement — ceux qui attaquent des noms, des institutions, des situations — il n’aura plus besoin de l’hymne générique. Il passera du slogan à la chronique. Et là encore, on pourra lui reprocher d’être trop direct, trop pamphlétaire, trop « journal ». Lennon, décidément, ne sera jamais totalement à l’aise dans la politique. Mais il n’arrêtera pas d’essayer.
Héritage : un chant de rue fabriqué en studio, et pourtant vivant
Aujourd’hui, « Power to the People » continue d’exister parce qu’elle est simple. Parce qu’elle est répétable. Parce qu’elle contient, dans son refrain, une promesse universelle : le pouvoir ne devrait pas être confisqué. Elle ressurgit dans des contextes de manifestations, dans des playlists militantes, dans des compilations, dans des documentaires. Elle est devenue un morceau de langage.
Elle existe aussi parce qu’elle documente une période où Lennon et Yoko cherchent à devenir autre chose que des célébrités. Ils veulent être des acteurs, pas seulement des symboles. Ils veulent faire de leur visibilité une arme. Parfois ils réussissent, parfois ils tombent dans la mise en scène, parfois les deux en même temps.
Le morceau apparaît plus tard sur des compilations qui consolident le récit Lennon, notamment quand l’industrie et les ayants droit construisent une mémoire officielle : on sélectionne les chansons, on remixe, on remasterise, on redonne une nouvelle brillance. Et c’est là qu’une autre ironie surgit : un slogan anti-establishment devient un produit patrimonial, un classique rock.
Mais l’héritage le plus intéressant, c’est peut-être cette question que la chanson pose malgré elle : qu’est-ce que signifie chanter « le pouvoir au peuple » quand on est une superstar ? La chanson n’y répond pas. Elle ne peut pas. Elle se contente de poser le problème, de le crier.
Le retour du titre comme symbole : remixes, rééditions, et une mémoire qui se réorganise
La vie moderne de « Power to the People » est aussi une vie de versions. Le morceau a été revisité, remixé, présenté sous de nouveaux éclairages, notamment dans des éditions récentes qui proposent des mix modernisés, plus détaillés, plus puissants, comme si l’on cherchait à rendre la foule encore plus réelle, encore plus proche.
Et puis il y a un événement révélateur : en octobre 2025, un coffret massif intitulé « Power to the People » est publié, consacré aux années new-yorkaises politisées de Lennon et Yoko, avec une avalanche d’archives, d’enregistrements inédits, de jams, de captations live, et une relecture d’un album aussi controversé que Some Time in New York City. Le fait même qu’on choisisse ce titre pour résumer une période entière dit quelque chose : ces quatre mots sont devenus le raccourci officiel d’un Lennon militant, le nom de dossier pour ranger une époque.
C’est une manière de refermer la boucle. Le slogan qui, en 1971, voulait être un appel immédiat, devient en 2025 une étiquette patrimoniale, une marque, un cadre narratif. On peut s’en amuser, s’en inquiéter, ou y voir simplement la logique du temps : tout finit par être archivé, même la colère.
Mais cela prouve aussi que la chanson, malgré ses limites, a frappé juste. Qu’elle a capté quelque chose de durable : l’idée que la pop peut porter des mots d’ordre, même imparfaits, même contradictoires.
« Le pouvoir au peuple », ou le vertige d’y croire
Il y a deux manières d’écouter « Power to the People ». On peut l’entendre comme un morceau daté, marqué par une époque où les rockstars jouaient aux révolutionnaires, où les slogans circulaient comme des accessoires. On peut aussi l’entendre comme un cri toujours vivant, parce que la question du pouvoir, de la confiscation, des inégalités, n’a pas disparu. Le monde de 1971 n’est pas celui d’aujourd’hui, mais les mécanismes d’oppression, eux, savent se réinventer.
Lennon, lui, est au milieu de tout ça : un homme sincère et performatif, généreux et narcissique, lucide et naïf, capable d’écrire « Imagine » comme il est capable d’écrire un slogan brut. « Power to the People » n’est pas sa plus grande chanson, ni la plus fine, ni la plus émouvante. Mais c’est une chanson nécessaire pour comprendre le personnage, parce qu’elle expose sa contradiction à ciel ouvert.
C’est un single qui veut mettre le feu, même s’il est fabriqué avec des outils de studio. C’est un chant de foule enregistré dans un manoir. C’est un slogan radical pressé par une industrie. C’est le son d’une époque qui voulait croire que la musique pouvait changer le monde — et qui, parfois, y est parvenue, ne serait-ce qu’en donnant aux gens les mots pour crier ensemble.
Et au fond, c’est peut-être ça, le vrai pouvoir de cette chanson : pas de donner une solution, mais de rappeler que la voix collective, même imparfaite, même récupérée, reste une force. Le peuple, lui, n’a jamais cessé de chanter.
