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Let It Be : le crépuscule des Beatles, ou le mauvais rêve de Lennon

Publié le 02 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On l’écoute souvent comme un disque de consolation, un dernier bouquet avant la porte qui claque. Mais pour John Lennon, Let It Be n’a jamais eu la douceur d’une berceuse : c’est le son d’un huis clos, le film d’une démocratie musicale qui se fissure, la sensation d’être décentré dans son propre mythe. Janvier 1969 : Twickenham, lumière crue, matins froids, caméras partout. Paul McCartney serre la barre pour sauver le navire ; Lennon, lui, flotte déjà vers une autre vie, avec Yoko Ono comme miroir et paratonnerre. George Harrison étouffe, Ringo tient la ligne, puis Billy Preston entre et, soudain, l’air change. De la cave d’Apple au toit de Savile Row, la musique reprend le pouvoir par éclairs — avant d’être remodelée par les oreilles de Glyn Johns et Phil Spector, et par un montage qui fabrique une mémoire. Pourquoi Lennon a-t-il parlé de “session la plus misérable sur Terre” ? Que raconte vraiment Let It Be : un album sans âme, ou un album saturé d’âmes qui ne veulent plus cohabiter ? Plongez dans ce clair-obscur où la fin des Beatles devient, malgré eux, un acte de création.


Dans la mythologie populaire, les Beatles sont une comète : une trajectoire fulgurante, une pluie d’étincelles, et puis le silence après l’explosion. La légende voudrait que tout ait été facile, béni par une sorte de grâce collective. Comme si quatre garçons de Liverpool, une fois propulsés au sommet, n’avaient plus eu qu’à tendre la main pour cueillir des chansons parfaites. La vérité est plus humaine, donc plus passionnante : à mesure que le groupe grandit, l’espace intérieur se rétrécit. Les murs se rapprochent. Les ambitions se frottent, les egos s’accrochent, les blessures s’accumulent. Et, à la fin des années 1960, quand arrive l’idée d’un retour « simple », « live », « sans triche », ce projet soi-disant pur va se transformer en machine à broyer.

C’est là que Let It Be prend sa place de météorite paradoxale : album de consolation pour des millions de fans, mais souvenir de douleur pour l’un de ses auteurs majeurs. Pour John Lennon, ces semaines de janvier 1969 ont le goût d’un huis clos. L’air y est épais. Les regards s’y évitent. Les plaisanteries y servent de pansement. Il dira plus tard que c’était « la session la plus misérable sur Terre ». Phrase brutale, définitive, presque trop grosse pour être vraie. Et pourtant, elle dit quelque chose de fondamental : l’écart entre l’image d’un groupe omnipotent et la réalité d’un collectif à bout de souffle.

Parler de Let It Be, c’est parler d’une fin qui refuse de se présenter comme telle. Les Beatles sont déjà fissurés, mais ils continuent à se comporter comme si l’édifice pouvait tenir avec un peu de bonne volonté et quelques refrains. Ce disque est le son d’une dernière tentative, d’un dernier « on y arrive », d’un dernier effort pour croire que le passé peut être reconstruit. Or le passé, justement, ne se reconstruit pas : il se rejoue, il se répète, il se caricature. Et c’est ce que Lennon supporte mal. Lui qui a toujours eu une relation compliquée à la nostalgie, lui qui préfère la rupture à la consolation, voit dans ce projet une sorte de marche arrière imposée. À ses yeux, ce « retour aux sources » ressemble à un retour en cage.

Sommaire

  • Une démocratie musicale qui se fissure : quand le pouvoir change de mains
  • L’utopie du retour au “live” : une idée pure, un contexte toxique
  • Le froid de Twickenham : un décor qui pèse sur les nerfs
  • Paul McCartney : la discipline comme bouée, la discipline comme arme
  • John Lennon : l’absent le plus présent, ou l’art de se protéger par le détachement
  • Yoko Ono : paratonnerre, miroir, symbole d’une révolution intime
  • George Harrison : l’homme qui étouffe, l’homme qui veut enfin compter
  • Ringo Starr : la stabilité silencieuse au milieu des éclats
  • Le miracle Billy Preston : quand un invité change l’air de la pièce
  • De la cave d’Apple au toit de Savile Row : l’instinct de scène comme dernier refuge
  • Glyn Johns et Phil Spector : deux oreilles, deux visions, une même fracture
  • Pourquoi Lennon rejette Let It Be : une question d’identité plus que de chansons
  • Le film Let It Be : la violence du montage, ou comment fabriquer une mémoire
  • Get Back : quand une autre perspective change la météo émotionnelle
  • Let It Be n’est pas un disque sans âme : c’est un disque avec trop d’âmes
  • L’échappatoire : le Plastic Ono Band comme exorcisme et renaissance
  • Ce que Let It Be révèle, malgré Lennon : la fin comme acte de création
  • Pourquoi l’opinion de John Lennon divise encore : l’émotion contre le document
  • La dernière leçon des Beatles : la grandeur n’empêche pas la fragilité

Une démocratie musicale qui se fissure : quand le pouvoir change de mains

Au commencement, les Beatles fonctionnent comme une entité collective. On peut débattre longtemps de la hiérarchie réelle, mais dans les faits, la magie vient d’un équilibre : l’énergie de Lennon, l’architecture de Paul McCartney, l’élégance mélodique de George Harrison, la stabilité inventive de Ringo Starr. Le moteur principal, c’est le couple Lennon-McCartney, alliance paradoxale entre un instinct de sabotage poétique et une obsession de la forme. Pendant des années, l’équilibre tient parce que le monde extérieur les pousse en avant : les tournées, les deadlines, la pression, l’excitation, la concurrence. Ils vivent dans un mouvement constant, comme une vague qui les porte.

Puis le mouvement se dérègle. Les tournées cessent, le studio devient un laboratoire, l’expérimentation s’intensifie. Après la mort de leur manager, l’encadrement disparaît, et avec lui cette autorité extérieure qui pouvait trancher, arbitrer, calmer. Les Beatles deviennent leur propre gouvernement. Or un gouvernement sans constitution finit toujours par ressembler à une guerre de frontières. Les décisions prennent plus de temps, les discussions se durcissent, les non-dits s’enveniment. Dans ce contexte, Paul McCartney se met à pousser plus fort. Il veut maintenir le groupe en vie. Il veut une direction. Il veut un plan. Et comme il est celui qui travaille le plus, celui qui arrive avec le plus d’idées structurées, celui qui propose le plus de solutions concrètes, il finit logiquement par prendre la place du capitaine.

Le problème, c’est que cette place n’est pas officiellement donnée. Elle s’impose par nécessité, et l’imposition, même douce, même « rationnelle », reste une violence. Lennon, qui a longtemps été le cœur électrique du groupe, commence à se sentir décentré. Il voit McCartney organiser, ordonner, diriger, parfois corriger. Il le vit comme une dépossession. Ce n’est pas seulement une question d’ego. C’est aussi une question de tempérament artistique. McCartney croit au travail, à la méthode, à la construction patiente. Lennon croit à l’instant, à l’étincelle, au choc. Quand Lennon est en forme, ce choc peut être un miracle. Quand il ne l’est pas, le choc devient cynisme, retrait, ironie. Et dans les sessions de janvier 1969, Lennon est souvent dans ce second état.

La « démocratie » Beatles, celle qui faisait rêver parce qu’elle semblait produire des chefs-d’œuvre à quatre têtes, se transforme en parlement fatigué. Les votes ne suffisent plus. Les compromis sonnent faux. La question implicite n’est plus « quelle est la meilleure idée ? » mais « qui décide ? ». Et quand la décision devient le vrai sujet, la musique, paradoxalement, cesse d’être un terrain commun : elle devient une preuve à charge.

L’utopie du retour au “live” : une idée pure, un contexte toxique

Sur le papier, le projet est simple : arrêter de se perdre dans les surcouches, les bandes à l’envers, les collages, les labyrinthes de studio. Revenir à un groupe qui joue ensemble, dans une pièce, comme au début. Retrouver une forme de vérité. L’idée n’est pas absurde : après l’ivresse expérimentale, il est tentant de chercher la nudité. Mais la nudité artistique exige une confiance immense. Elle suppose que chacun accepte d’être vu sans maquillage, sans protection, sans échappatoire.

Or à ce moment précis, la confiance est fragile. Les Beatles ne sont plus les quatre garçons soudés contre le monde. Ils sont quatre individus qui regardent déjà, chacun à leur manière, une sortie de secours. La caméra ajoute une couche supplémentaire : ils ne font pas seulement de la musique, ils se regardent faire de la musique. Ils sont observés, enregistrés, documentés. La spontanéité, dans ces conditions, devient une performance. Et la performance, quand on n’est plus d’accord sur l’histoire qu’on raconte, devient un piège.

Le projet, initialement imaginé comme une renaissance, ressemble parfois à une punition. On demande à un groupe devenu complexe, contradictoire, adulte, blessé, de jouer à redevenir simple. C’est une injonction psychologique violente : « redevenez ce que vous étiez ». Lennon, qui a toujours senti le mensonge social avant les autres, repère le faux. Il sait que ce retour est un décor. Il sait que la simplicité n’est pas un bouton qu’on actionne. Et il sait, aussi, que cette entreprise est portée principalement par McCartney. Donc, pour lui, elle a déjà un parfum d’agenda.

Le froid de Twickenham : un décor qui pèse sur les nerfs

Il y a des lieux qui contaminent la musique. Une pièce trop petite rend les gens agressifs. Une pièce trop grande les rend vides. Un studio confortable donne envie de se dépasser. Un studio hostile donne envie de rentrer chez soi. Les premiers jours de ce projet ont lieu dans un environnement qui n’a rien d’un cocon. Twickenham Studios, avec ses plateaux immenses, sa lumière crue, ses horaires matinaux, ressemble plus à un hangar de cinéma qu’à une salle de répétition. Tout est exposé. Rien n’est intime. La chaleur humaine ne vient pas naturellement dans un lieu pareil.

On peut sous-estimer ce détail, mais il est décisif : quand on est fatigué, quand on est déjà à cran, l’espace devient un personnage. Ici, l’espace est un adversaire. Il renvoie les sons de manière ingrate, il avale les nuances, il transforme le moindre échange en scène. Lennon, qui supporte mal l’autorité et les contraintes, se trouve enfermé dans un dispositif qui ressemble à un tournage plus qu’à une jam.

Dans ce climat, McCartney veut « avancer ». Il veut des prises, des versions, des morceaux terminés. Il s’agrippe à l’idée que le travail sauvera le groupe. Il ne se rend pas compte, ou pas assez, que cette volonté peut être vécue comme une domination. Lennon, lui, est plus fluctuant. Il alterne entre des éclairs de génie, des moments de drôlerie, et des phases d’absence. Ce décalage de rythme est la recette parfaite pour la frustration. Quand l’un veut construire un pont et que l’autre veut brûler la rivière, la discussion devient impossible.

Paul McCartney : la discipline comme bouée, la discipline comme arme

Il est tentant, avec le recul, de réduire cette période à une caricature : McCartney le contrôlant, Lennon le détaché. La réalité est plus subtile, mais elle n’en est pas moins douloureuse. McCartney n’est pas seulement un « patron » : il est un homme qui voit sa maison brûler et qui court avec des seaux d’eau. Le problème, c’est que les autres ne veulent pas forcément être sauvés de la même manière. Certains, peut-être, ne veulent même plus être sauvés.

McCartney a une obsession : que les Beatles restent un groupe. Il porte le poids du nom, du rêve, de l’histoire. Il croit encore, sincèrement, à la possibilité d’une réconciliation par la musique. Il se dit que si les Beatles rejouent ensemble, si la machine repart, alors le reste suivra. C’est une logique d’artisan : si on répare l’objet, la vie reprendra. Mais la vie n’est pas un objet, et un groupe n’est pas une machine. C’est une relation. Et une relation se nourrit de désir, pas seulement de méthodes.

Dans les sessions Let It Be, McCartney peut être brillant, inspirant, moteur. Il peut aussi être insistant, impatient, paternaliste. Les mêmes gestes, selon le contexte, deviennent soit une main tendue, soit une main qui tient trop fort. Lennon, qui a toujours eu un radar pour détecter ce qui ressemble à une prise de pouvoir, se braque. Il n’a pas envie de redevenir l’élève d’un camarade. Il n’a pas envie qu’on lui explique comment jouer sa propre musique. Et comme il a du mal à exprimer la douleur autrement que par l’ironie, il transforme la tension en sarcasme.

On oublie souvent que Lennon, derrière la façade provocatrice, est un homme hypersensible. Il a besoin de se sentir libre pour créer. Quand il se sent observé, évalué, corrigé, il se ferme. Et quand Lennon se ferme, il peut devenir cruel. Pas forcément par méchanceté consciente, mais par réflexe de défense. Il pique avant qu’on ne le pique. Il déconstruit avant qu’on ne le déconstruise.

John Lennon : l’absent le plus présent, ou l’art de se protéger par le détachement

Le Lennon de janvier 1969 est un Lennon en transition. Il a déjà un pied dehors, même s’il ne l’admet pas encore ouvertement. Il a découvert une autre vie, un autre centre de gravité, une autre manière d’exister artistiquement. Il a aussi, et c’est crucial, une fatigue profonde vis-à-vis du mythe Beatles. Être un Beatles, à ce moment-là, n’est plus un privilège, c’est une identité qui colle à la peau comme une affiche qu’on n’arrive pas à décoller.

Son détachement n’est pas seulement une posture. C’est une stratégie de survie. Quand on ne croit plus à une situation mais qu’on doit quand même y participer, on se dissocie. On observe de l’extérieur. On plaisante. On devient spectateur de sa propre vie. Lennon est capable, dans la même heure, de faire rire tout le monde et de donner l’impression qu’il n’est déjà plus là. Il peut être charmant, puis soudain lointain. Il peut proposer une idée géniale, puis s’en moquer dix minutes plus tard. Cette instabilité met les autres dans un état d’alerte permanent. On ne sait jamais quel Lennon on va avoir.

Et pourtant, il y a dans ces sessions des moments où son talent éclate comme une évidence. Lennon n’est pas un homme fini. Il n’est pas un Beatles « en pilote automatique ». Il est encore capable de créer du neuf, du mordant, du fragile. Simplement, il ne veut plus le faire dans les mêmes conditions. Il ne veut plus se plier au protocole. Il ne veut plus se sentir pris dans une procédure. Ce qui est tragique, c’est que le projet prétend revenir à la spontanéité, mais qu’il impose, paradoxalement, une discipline de plateau. Lennon sent la contradiction et la vit comme une imposture.

Yoko Ono : paratonnerre, miroir, symbole d’une révolution intime

Il est impossible d’évoquer cette période sans évoquer la présence de Yoko Ono. Non pas parce qu’elle serait la cause unique des tensions — ce récit simpliste a fait trop de dégâts — mais parce qu’elle modifie le champ magnétique du groupe. Lennon ne vient plus seul. Il vient avec son monde. Et ce monde, pour les autres, est à la fois fascinant, dérangeant, incompréhensible.

Yoko, dans la pièce, devient un symbole. Elle incarne l’extérieur qui entre à l’intérieur. Elle incarne l’idée que Lennon n’appartient plus entièrement au collectif. Dans un groupe qui a longtemps été une fraternité fermée, la présence constante d’un partenaire amoureux agit comme un rappel : la vie privée existe, et elle prend de la place. McCartney, Harrison, Starr peuvent le vivre comme une rupture de code. Lennon, lui, le vit comme un droit. Un droit à l’amour, à la fusion, à l’indépendance.

Le plus intéressant, c’est que cette présence agit comme un révélateur. Elle oblige chacun à regarder la réalité en face : les Beatles ne sont plus une bande de garçons qui passent leurs journées ensemble. Ce sont des adultes avec des besoins, des alliances, des loyautés multiples. Si Yoko n’avait pas été là, d’autres choses auraient joué le même rôle. Elle n’est pas l’origine du séisme, elle est le sonomètre qui le rend visible.

Pour Lennon, Yoko est aussi un miroir artistique. Il se voit autrement à travers elle. Il s’autorise des gestes plus radicaux, plus personnels, moins « pop ». Il se libère de l’idée qu’une chanson doit plaire à tout le monde. Cette liberté est incompatible avec un projet qui vise à ressusciter une forme de Beatles « classique ». D’où le conflit. Lennon n’est plus dans la même trajectoire que McCartney. Ils sont encore capables de s’aimer, de s’amuser, de se respecter, mais ils ne rêvent plus du même futur.

George Harrison : l’homme qui étouffe, l’homme qui veut enfin compter

Dans cette histoire, on parle souvent du duel Lennon-McCartney, comme si tout se jouait entre eux. Mais la tension la plus révélatrice est peut-être celle qui implique George Harrison. Harrison arrive à un moment où il est prêt, mûr, inspiré. Il a des chansons. Il a une voix. Il a une identité. Et il se heurte encore à la structure ancienne : deux auteurs dominants, deux personnalités gigantesques, et un troisième homme qui doit attendre son tour.

Harrison n’est plus le jeune guitariste timide. Il est un compositeur majeur. Quand il propose une idée, il ne veut plus qu’on la traite comme un interlude. Or dans ces sessions, il se retrouve souvent face à l’insistance de McCartney, face à l’absence intermittente de Lennon, face à un collectif qui n’a plus l’énergie de faire de la place. La frustration de Harrison est celle de quelqu’un qui voit son avenir et qui sent qu’il est bloqué par le présent.

Le célèbre échange où Harrison lâche, en substance, qu’il jouera « ce que tu veux » ou « rien du tout », n’est pas une simple crise d’ego. C’est un moment de vérité : il dit qu’il en a assez d’être un employé dans une entreprise dont il est pourtant l’un des actionnaires. Et ce moment, quel que soit le montage qu’on en fait, révèle l’essentiel : la fraternité est devenue une négociation permanente.

Harrison quittera brièvement les sessions. Ce départ est un symbole. Il montre que l’idée de Beatles comme entité indestructible ne tient plus. Qu’un Beatles peut se lever et partir. Qu’on peut dire non. Pour Lennon, ce geste est peut-être une prophétie. Si George peut partir, alors tout le monde peut partir.

Ringo Starr : la stabilité silencieuse au milieu des éclats

Dans le vacarme des conflits, Ringo Starr apparaît souvent comme le calme. Il observe, il suit, il soutient. On pourrait le croire passif. En réalité, son rôle est essentiel : il est le liant émotionnel. Il n’a pas besoin de dominer pour exister. Il a une forme de sagesse pratique. Il sait que certaines disputes ne se gagnent pas, qu’elles se traversent. Et il sait, surtout, que la musique a besoin d’un socle.

Ringo, dans ces sessions, est celui qui continue à jouer. Celui qui prend la température sans ajouter d’incendie. Son drumming n’est pas spectaculaire au sens virtuose, mais il est profond, musical, empathique. Il accompagne les autres comme on accompagne un ami en crise : sans faire de grands discours, en étant là. Il est parfois le dernier à croire qu’ils peuvent encore s’entendre, ou le premier à accepter que la fin est proche. Dans tous les cas, il incarne une vérité : les Beatles ne sont pas seulement des auteurs, ce sont aussi des musiciens qui se comprennent en temps réel. Et même quand le cœur se fissure, les mains peuvent encore se synchroniser.

Le miracle Billy Preston : quand un invité change l’air de la pièce

Il y a un moment dans cette histoire où l’atmosphère se transforme. Pas par magie, pas par une révélation psychologique, mais par l’arrivée d’un musicien extérieur : Billy Preston. Son entrée est souvent racontée comme un détail, mais c’est un détail qui agit comme une thérapeutique. D’un coup, les Beatles se comportent mieux. Ils se concentrent. Ils jouent. Ils se parlent avec plus de respect. Comme si la présence d’un témoin extérieur réactivait leur professionnalisme. Comme si, devant un invité, on rangeait la vaisselle cassée.

Preston apporte aussi une couleur. Un groove. Une chaleur. Il ne vient pas avec les bagages émotionnels du groupe. Il n’a pas vécu les disputes. Il ne porte pas les rancœurs. Il arrive avec son instrument comme un sourire. Et ce sourire s’entend. Sur certaines versions, le clavier de Preston est le signe sonore d’un groupe qui respire à nouveau, même brièvement. Ce n’est pas qu’il « sauve » les Beatles. C’est qu’il leur rappelle ce que ça fait de jouer sans se juger.

Pour Lennon, l’arrivée de Preston peut être vécue comme un soulagement. Un nouvel interlocuteur musical. Une énergie qui déplace le centre de gravité. Un moyen de sortir du duel permanent avec McCartney. Et pour McCartney, c’est un renfort qui permet enfin au projet de se rapprocher de l’objectif : un groupe qui joue « live », ensemble, dans une dynamique réelle.

De la cave d’Apple au toit de Savile Row : l’instinct de scène comme dernier refuge

Quand les sessions quittent l’austérité de Twickenham pour un environnement plus contrôlable, le climat change. L’idée d’un studio au sein de l’univers Apple a quelque chose de symbolique : ils se replient chez eux, dans leur propre territoire, dans leur propre chaos. Rien n’est parfait, tout est bricolé, mais au moins le lieu leur ressemble davantage. Les Beatles ont toujours été des artisans du désordre. Ils travaillent mieux quand le cadre n’est pas trop institutionnel.

Et puis il y a le toit. Le concert sur le toit n’est pas seulement une performance légendaire, c’est un geste psychologique. Jouer dehors, au-dessus de la ville, comme un défi au monde, c’est retrouver un peu de l’adrénaline des débuts sans retomber dans la machine des tournées. C’est un dernier coup de rock’n’roll, un dernier pied de nez. Pendant ces minutes suspendues, la musique reprend le pouvoir. Les tensions ne disparaissent pas, mais elles se taisent. Parce que l’urgence de jouer, l’urgence d’être un groupe devant un public, même invisible, remet les corps dans le même tempo.

Pour Lennon, ce moment a une saveur particulière. Il est né pour la scène, pour l’instant, pour le geste. Même s’il prétend s’en moquer, même s’il joue la distance, il aime l’électricité du réel. Sur ce toit, il y a une forme de vérité brute qui manque au reste du projet. Les Beatles ne sont plus des collègues en réunion : ils redeviennent une bande qui fait du bruit. Et pendant quelques chansons, on comprend pourquoi l’histoire a été aussi grande.

Glyn Johns et Phil Spector : deux oreilles, deux visions, une même fracture

Le destin de Let It Be est aussi celui d’un matériau instable. Des heures de prises, de répétitions, de versions inachevées, de discussions. Un trésor et un cauchemar. Il faut transformer cette masse en album. Il faut choisir. Il faut décider ce que ce projet est censé être. Et là encore, la question revient : qui décide ?

L’approche initiale cherche à respecter l’idée du « groupe live », du son relativement brut, de l’authenticité assumée. Mais l’authenticité, quand elle est filmée, enregistrée, montée, devient un concept. On peut la façonner. On peut la trahir. On peut la magnifier. Et quand intervient ensuite l’approche plus spectaculaire, plus orchestrée, une partie du groupe le vit comme un affront, l’autre comme une solution.

John Lennon, paradoxalement, n’est pas forcément celui qu’on croit sur cette question. Il peut détester l’idée d’un album « poli » par McCartney, mais il peut aussi accepter qu’un producteur extérieur impose une forme, justement parce que cette forme n’est pas celle de Paul. Dans l’esprit de Lennon, un arbitre extérieur peut parfois être moins insupportable qu’un coéquipier devenu capitaine. Il y a là un paradoxe psychologique cruel : on peut préférer l’autorité d’un étranger à celle d’un proche, parce qu’elle touche moins directement la blessure intime.

Le résultat, pour l’auditeur, est un album à double fond. Un disque qui contient des moments de beauté évidente et des traces de conflit. Un disque où la tendresse côtoie la crispation. Un disque où l’on entend parfois le groupe, et parfois l’idée de groupe. Cette ambiguïté est précisément ce qui le rend fascinant.

Pourquoi Lennon rejette Let It Be : une question d’identité plus que de chansons

Quand Lennon attaque frontalement Let It Be, quand il dit en substance que ce projet ressemble à du McCartney plus qu’à du Beatles, il ne parle pas seulement de musique. Il parle d’identité. Pour lui, les Beatles ne sont pas une marque, ce sont une aventure esthétique, un état d’esprit, une tension permanente entre l’intime et le populaire. Or il a le sentiment que, dans ce projet, l’état d’esprit lui échappe. Il a l’impression d’être un figurant dans un film dont le scénario a été écrit par un autre.

La chanson « Let It Be » elle-même, qui touche tant de gens, peut être vécue par Lennon comme un symbole de ce décalage. Là où McCartney propose une consolation, une lumière, une main sur l’épaule, Lennon est plutôt dans la confession douloureuse ou le cri. Il n’est pas étonnant qu’il se sente étranger à cette forme de spiritualité apaisée. Lennon n’aime pas les consolations trop propres. Il préfère la vérité qui saigne. Quand on lui propose un mantra, il entend une berceuse. Et quand on lui propose une berceuse, il se demande où est passée la rage.

Ce rejet n’empêche pas Lennon d’aimer certaines chansons issues de cette période. Il peut défendre un morceau le lendemain de l’avoir saboté la veille. C’est sa nature : contradictoire, vivante, imprévisible. Mais ce qu’il ne supporte pas, c’est la sensation d’être enfermé dans une version de lui-même. Le Lennon de Let It Be n’est pas celui qu’il veut devenir. Il veut aller ailleurs, vers quelque chose de plus personnel, de plus radical, de moins collectif.

Le film Let It Be : la violence du montage, ou comment fabriquer une mémoire

La douleur de Lennon est aussi liée à l’image. Le projet n’est pas seulement un disque, c’est un film. Et le film, par nature, choisit. Il coupe. Il insiste. Il construit un récit. Or à ce moment-là, le récit le plus tentant est celui de la désintégration : quatre génies qui se déchirent, la fin d’une époque, le drame derrière la gloire. C’est un récit qui fascine. C’est un récit qui se vend. C’est un récit qui ressemble à une tragédie classique.

Le problème, c’est que ce récit n’est pas faux, mais qu’il n’est pas complet. Il y a des moments de joie dans ces sessions, des instants de camaraderie, des éclats de rire, des improvisations stupides et magnifiques. Mais si l’on choisit de raconter la fin, on privilégie les signes de fin. Et quand Lennon revoit ce reflet, quand il se voit dans ce miroir monté pour raconter la désolation, il peut avoir l’impression qu’on lui vole même ses rares instants de légèreté.

Dire que ces semaines furent « les plus misérables sur Terre », c’est aussi dire : je ne veux pas que cette période devienne mon portrait officiel en Beatles. Je ne veux pas être figé dans cette grimace. Je ne veux pas que le monde garde de moi l’image d’un homme prisonnier, fatigué, ironique. Lennon a toujours été obsédé par le contrôle de son image, même quand il prétend s’en moquer. Parce que l’image est un pouvoir. Et parce que, pour un artiste aussi viscéral, être mal compris est une forme de souffrance.

Get Back : quand une autre perspective change la météo émotionnelle

Des décennies plus tard, le documentaire Get Back offre une nouvelle lecture. Non pas une lecture qui efface les tensions, mais une lecture qui les replace dans un quotidien plus nuancé. On y voit la lassitude, oui. On y voit les piques, les désaccords, les silences. Mais on y voit aussi autre chose : la capacité des Beatles à retomber dans le jeu, à plaisanter, à se surprendre, à inventer en direct. On y voit Lennon rire. On y voit Lennon participer. On y voit Lennon vivant.

Cette perspective ne contredit pas nécessairement la phrase sur la « session la plus misérable ». Elle la complexifie. Il est possible qu’une période soit objectivement remplie de moments joyeux et pourtant vécue, intérieurement, comme une dépression. La souffrance n’est pas toujours proportionnelle aux faits. Elle est proportionnelle au sens que l’on donne à ces faits. Lennon, à ce moment-là, ne souffre pas seulement de disputes. Il souffre d’un changement de vie. Il souffre d’une identité qui se transforme. Il souffre de l’idée qu’il doit continuer à jouer un rôle alors qu’il se sent déjà ailleurs.

Get Back nous rappelle aussi quelque chose de précieux : la créativité n’est pas un état zen. Elle est souvent chaotique, contradictoire, pleine d’hésitations. Les Beatles, même à bout, restent capables de faire surgir des chansons dans le flux d’une journée. Ce pouvoir-là est tellement rare qu’il en devient presque inhumain. Voir ce pouvoir à l’œuvre, même dans un contexte tendu, permet de comprendre à quel point Lennon pouvait être épuisé : être un Beatles, ce n’est pas seulement écrire des chansons, c’est écrire des chansons sous le regard du monde entier, sous le poids d’une histoire qui vous dépasse.

Let It Be n’est pas un disque sans âme : c’est un disque avec trop d’âmes

La tentation, quand on écoute les déclarations assassines de Lennon, est de prendre parti. De dire : il a raison, c’est un disque de McCartney. Ou au contraire : il exagère, c’est un chef-d’œuvre. La vérité est plus intéressante : Let It Be est un album où cohabitent plusieurs âmes qui ne veulent plus cohabiter. Il n’est pas vide, il est saturé. Saturé d’histoire, saturé de fatigue, saturé d’espoir et de ressentiment.

On y entend des contradictions. On y entend des chansons qui consolent et d’autres qui grincent. On y entend un groupe qui veut se retrouver et qui se perd. On y entend des moments où la musique est plus forte que les hommes, et d’autres où les hommes empêchent la musique d’aller au bout de ce qu’elle pourrait être. Mais c’est précisément cela qui en fait un document bouleversant. Ce n’est pas un album « propre ». C’est un album humain. Et dans le rock, l’humain est souvent plus précieux que la perfection.

Lennon, en rejetant Let It Be, rejette peut-être surtout l’idée d’être réduit à une pièce d’un puzzle qu’il ne contrôle plus. Il rejette une période où il se sent minoritaire dans son propre mythe. Il rejette la sensation d’être un membre d’un groupe qui n’a plus de centre. Ce rejet est sincère, mais il ne peut pas effacer ce que l’auditeur entend : même dans la douleur, Lennon reste Lennon. Même dans la lassitude, il a cette manière d’être tranchant, drôle, imprévisible, incandescent.

L’échappatoire : le Plastic Ono Band comme exorcisme et renaissance

Après cette période, Lennon va chercher une autre forme de vérité. Une vérité qui ne passe plus par le consensus. Une vérité qui ne demande pas à trois autres hommes de dire oui. C’est là que l’aventure du Plastic Ono Band prend un sens presque thérapeutique. Lennon se débarrasse des costumes. Il ne veut plus être le Beatle spirituel, le Beatle sarcastique, le Beatle génial. Il veut être un homme qui parle. Il veut transformer sa vie en matière première. Il veut dire ce qu’il a dans la gorge depuis des années.

Ce mouvement vers une expression plus brute n’est pas seulement une évolution artistique. C’est une rupture politique avec la logique Beatles. Les Beatles sont un compromis permanent, un miracle de négociation. Le Lennon solo cherche l’absolu. Il préfère la confession à l’harmonie. Il préfère l’os à la dentelle. Il est logique, dès lors, que Let It Be lui apparaisse comme une impasse : un dernier compromis alors qu’il ne veut plus de compromis.

On pourrait croire que cette liberté le rend heureux immédiatement. Ce serait trop simple. La liberté a un prix. Elle expose. Elle met à nu. Elle supprime les protections. Mais elle donne aussi une chose que Lennon n’avait plus : la sensation de ne pas mentir. Et pour un artiste aussi allergique au mensonge, cette sensation vaut tous les risques.

Ce que Let It Be révèle, malgré Lennon : la fin comme acte de création

Il y a une ironie tragique dans l’histoire de Let It Be. Lennon le déteste en partie parce qu’il le voit comme une régression, un retour en arrière, un projet qui refuse d’admettre la fin. Or, pour l’auditeur, pour l’historien, pour le fan, ce disque est précisément la fin en train de se fabriquer. C’est un album où la fin n’est pas un point final, mais un processus. On entend les Beatles se débattre avec leur propre légende. On les entend essayer d’être encore eux-mêmes. On les entend échouer parfois, réussir souvent, et surtout, continuer à faire de la musique alors que la relation se défait.

Ce n’est pas un disque confortable, parce qu’il oblige à regarder le génie sans le vernis. Il montre que le génie n’empêche pas la lassitude. Il montre que l’amitié n’empêche pas la rivalité. Il montre que la créativité peut survivre à la désillusion, mais qu’elle n’en sort pas indemne. En cela, Let It Be est un album adulte. Un album qui dit : même les plus grands ne sont pas invincibles. Même les plus grands peuvent se faire mal en essayant de continuer.

Et c’est peut-être là, au fond, que Lennon a raison et tort à la fois. Oui, ces sessions ont été un calvaire pour lui. Oui, il y a vécu une forme d’étouffement. Oui, il s’y est senti prisonnier d’une machine qui n’avait plus de magie. Mais la magie, paradoxalement, est quand même là, par moments. Elle surgit malgré les hommes, malgré les disputes, malgré le dispositif. Elle surgit parce que ces quatre-là, même à bout, possèdent un langage commun plus puissant que leurs désaccords. Un langage fait de regards, de rythmes, de réflexes, de mémoire musicale. Un langage qu’aucun autre groupe n’a parlé avec la même évidence.

Pourquoi l’opinion de John Lennon divise encore : l’émotion contre le document

On comprend pourquoi le jugement de Lennon continue à faire débat. Parce qu’il oppose deux vérités qui ne se recouvrent pas. La vérité intérieure de Lennon, celle d’un homme qui souffre et qui se sent piégé. Et la vérité extérieure du disque, celle d’un objet artistique qui, malgré ses fractures, touche encore le monde. Les fans entendent des chansons qui les accompagnent dans les moments difficiles. Lennon, lui, entend des semaines de tension. Les fans entendent une lumière. Lennon se souvient d’un néon froid.

Il n’y a pas besoin de choisir. On peut tenir les deux choses. On peut reconnaître la souffrance de Lennon sans réduire Let It Be à un accident. On peut admirer la beauté du disque sans romantiser la douleur qui l’a produit. C’est même la seule manière honnête de regarder cette période : accepter que l’art ne justifie pas la souffrance, mais que la souffrance peut parfois laisser une trace d’art.

Et si l’on veut être juste, il faut aussi admettre que Lennon, comme tout le monde, réécrit son passé. Il parle depuis un autre moment, depuis une autre identité. Il parle depuis le Lennon qui a choisi de partir. Dans ce récit-là, Let It Be devient le symbole d’un monde qu’il rejette. C’est un mécanisme humain : pour justifier une rupture, on noircit ce que l’on quitte. On accentue l’enfer pour rendre la sortie nécessaire. Cela ne rend pas la douleur fausse. Cela la rend narrative.

La dernière leçon des Beatles : la grandeur n’empêche pas la fragilité

Ce que raconte, au final, cette période, c’est la fragilité des plus grands. Les Beatles ont changé la musique populaire, mais ils n’ont pas échappé aux lois ordinaires des relations humaines. Le pouvoir, l’argent, la célébrité, loin de protéger, amplifient les fissures. La moindre tension devient un événement mondial. La moindre dispute devient un chapitre d’histoire. Et cela, pour Lennon, est insupportable : vivre une crise intime sous la loupe permanente du mythe.

Let It Be est un album de fin de règne, mais pas au sens grandiose. Au sens quotidien : quatre hommes qui se lèvent le matin, qui vont travailler, qui essaient de faire fonctionner une machine qui ne veut plus fonctionner. Ce réalisme-là est précieux. Il casse l’idole sans détruire la beauté. Il rend les Beatles plus proches, plus complexes, plus vrais. Et il rend aussi Lennon plus compréhensible : si la « session la plus misérable » a produit de telles chansons, c’est peut-être parce que la misère, parfois, révèle une dernière étincelle de vérité.

Au bout du compte, le débat « projet sans âme » contre « chef-d’œuvre » passe à côté de l’essentiel. Let It Be n’est pas un verdict, c’est un témoignage. Il témoigne d’un moment où la création est encore possible alors même que l’amour collectif se délite. Il témoigne de la fin d’une utopie : celle d’un groupe qui aurait pu rester éternel. Et il témoigne, surtout, de la condition humaine derrière l’histoire : quatre hommes qui ont porté le monde sur leurs épaules, et qui, à force de porter, ont fini par ne plus se reconnaître.

Que Lennon ait détesté cette période n’enlève rien à la puissance du document. Au contraire, cela lui donne une profondeur supplémentaire. Parce que l’on comprend alors que la beauté n’est pas toujours le produit du bonheur. Parfois, elle est le produit d’une lutte. Et dans cette lutte, Lennon a laissé, malgré lui, une empreinte que personne, pas même lui, n’a pu effacer.


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