Revue Cabaret #53
Ce poème figure dans le numéro 53, du printemps 2025, de la revue Cabaret, dirigée par Alain Crozier.
Cette revue – réservée aux auteures féminins, et à des textes inédits, sans rimes – est éditée par l’association Le Petit Rameur.
Le numéro 53, sous-titré « Les Orientales« , nous conviait à des destinations poétiques plus ou moins lointaines, de Venise au Japon, en passant par Istanbul, Palmyre, Jérusalem, et bien d’autres atmosphères et séjours orientaux.
Pour en savoir plus sur la revue Cabaret, voici le lien vers leur site web :
www.revuecabaret.com
Je vous propose la lecture de ce poème dans le cadre de mon Mois thématique sur le voyage.
J’ai apprécié ce poème pour son climat mystérieux, mélange de paysages vénitiens et d’états d’âme divers, les uns répondant aux autres, comme des jeux de reflets entre cette belle cité et l’intériorité de l’auteure. Les images typiquement vénitiennes, comme celles du carnaval, des canaux et des gondoles, du pont des soupirs, nous sont suggérées par petites touches, comme en surimpression d’autres sensations ou sentiments. La référence à Bachelard, dans la notule biographique de la poète, m’a également intriguée et donné envie de découvrir un jour ce philosophe, que je ne connais que de nom.
Note biographique sur la poète
LUCIE ROGER. Née à Montréal en 1973, franco-canadienne. Thèse en sciences humaines et sociales, de nombreuses publications scientifiques reconnues sur les usages sociaux et culturels de l’œuvre de Bachelard. Elle emprunte à la poétique bachelardienne pour construire et rythmer une poésie de l’intime.
(Source : Revue Cabaret)
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Venise atrabile
Dans les rues de Venise, sinueuses et secrètes
Sous les ors de la cité lacustre
Des histoires masquées ravivent sensibles
Les ruines de mes crépuscules.
Aux marches des palais somptueux
Dorment verts les regrets oxydés
Des véronessiens désirs
Qui peuplaient allégoriques
Les splendeurs insondables
De l’Empire forgé au coeur profond
Des yeux salés où je m’engloutissais
Là-bas sous son loup rôde l’inquiétude
De croiser furtivement au péril d’un méandre
L’ombre familière qui visite mes rêves
Et je guette fébrile au regard des passants
Miroir terni des tendres années
Le reflet disparu des tableaux de Giorgione
Empruntant les ponts, la fuite me saisit
Fuir la lagune ou fuir mon cœur
D’inextricables dédales en ponts sans issue
Conduisent infiniment à l’émergence vétuste
Douloureuse et aigre de cette passion
Sibylline et muette. Inavouée.
Cette passion soupirante, condamnée.
Les canaux de Venise emportent ma jeunesse
Et s’y noient mes chagrins comme tant d’autres
Entraînant les hautes eaux, celles des débordements
Les hautes eaux des peines et des larmes versées
Pour les amours évanouis, oubliés
Et pour ceux qui n’ont pas existé.
Aux jardins de Venise, rares et mystérieux
Un Eden caché attend les cœurs meurtris
Triste, ce jardin, le dernier où l’on cause
Des plus amères mélancolies
Fait fleurir sur ses surgeons noirs
Des roses rouges à l’odeur atrabile.
Lucie Roger
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