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Mal Evans, l’ombre géante des Beatles disparaissait il y a 50 ans

Publié le 05 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On l’a appelé « sixième Beatle » comme on colle une étiquette sur une caisse de tournée : pratique, mais réducteur. Mal Evans, lui, était surtout la plomberie du mythe — celui qui ouvre les portes, démêle les câbles, calme les foules, et, parfois, laisse une trace au cœur même des bandes. De Liverpool au Cavern, de la Beatlemania aux studios d’Abbey Road, ce géant doux a tout porté : les amplis, les crises, la fatigue, et cette étrange illusion d’être « de la famille » sans jamais en avoir les privilèges. Puis la machine s’est arrêtée. Après 1970, quand les Beatles deviennent des empires séparés, Mal tente de se réinventer, écrit pour reprendre la main sur une histoire où il n’avait droit qu’aux coulisses. Jusqu’à cette nuit de janvier 1976 à Los Angeles, scène confuse, détresse chimique, policiers nerveux : une fin sans glamour pour un homme qui avait rendu la musique possible. Aujourd’hui, Get Back lui rend un visage, ses carnets ressortent des tiroirs, et la biographie de Kenneth Womack rouvre le dossier. Reste une question, simple et brutale : que devient-on quand on a vécu toute une vie dans la lumière des autres ?


Il y a des morts qui font trembler le rock parce qu’elles touchent au mythe, et d’autres qui le fissurent parce qu’elles révèlent la plomberie. La disparition de Mal Evans appartient aux deux catégories. Cinquante ans ont passé et, pourtant, l’image reste insoutenable : un homme immense, presque deux mètres de loyauté et de fatigue, abattu par la police de Los Angeles au terme d’une scène confuse, un fusil qui n’en est pas vraiment un, un appartement de fortune, des médicaments, de la détresse, et ce silence, ensuite, autour de celui qui avait passé sa vie à rendre la musique possible.

On l’a longtemps décrit comme le sixième Beatle. Expression commode, expression traîtresse aussi, tant elle transforme un métier en légende et une légende en poste d’honneur. Elle dit quelque chose de vrai néanmoins : Mal n’était pas un technicien interchangeable, pas un employé de l’ombre voué à disparaître dès que le rideau tombe. Il était un membre du décor et, plus encore, un membre du récit. Dans la grande histoire des Beatles, celle qu’on raconte à coups d’accords parfaits et de ruptures célèbres, Mal est le bruit de fond indispensable : les portes qu’on ouvre, les câbles qu’on démêle, les fans qu’on repousse, les incendies qu’on éteint avant qu’ils ne deviennent des drames. Une présence constante, donc invisible, jusqu’au jour où la violence du monde réel l’a rattrapé.

Sommaire

  • Un géant de Liverpool, avant le grand cirque
  • « Mal, tu viens ? » : l’embauche qui change une vie
  • Le métier d’invisible : être le cinquième homme dans l’ascenseur
  • Abbey Road : quand Mal entre dans la musique elle-même
  • Le monde en tournée : quand la Beatlemania devient dangereuse
  • Apple : le rêve d’être « de la famille », la réalité d’être un employé
  • Après 1970 : survivre à la fin des Beatles
  • « Living the Beatles Legend » : écrire pour ne pas sombrer
  • La nuit du 4 au 5 janvier 1976 : un drame sans glamour
  • Les carnets retrouvés : quand l’ombre devient une archive
  • Mal Evans aujourd’hui : le retour du visage dans la foule
  • Ce que raconte vraiment « le sixième Beatle »

Un géant de Liverpool, avant le grand cirque

Avant d’être un personnage de la saga, Mal Evans est un gars de Liverpool, né en 1935, élevé dans une Angleterre encore grise d’après-guerre. Un homme de classe ouvrière, qui travaille comme ingénieur des télécommunications pour le Post Office, qui a une famille, des enfants, une vie réglée. Et puis il y a ce trou dans la ville, ce sous-sol humide où l’histoire du rock s’écrit à l’heure du déjeuner : le Cavern Club.

C’est là que Mal voit les Beatles. Pas encore des icônes mondiales, juste un groupe résident, une énergie, une insolence, une manière de faire passer le rock’n’roll pour une échappatoire collective. Mal est grand, massif, avec cette carrure qui rassure et intimide. On dira de lui qu’il a une tête de méchant chien prêt à mordre, mais qu’il est « plus bon que le pain ». Ce contraste le suivra toute sa vie : une apparence de brute, une nature de nounou.

À Liverpool, ce genre de gabarit ne reste pas longtemps sans emploi lorsqu’une salle se met à déborder. Le Cavern a besoin d’un portier, d’un type capable de tenir une porte face à une hystérie grandissante. Mal fait l’affaire, évidemment. Dans une ville où les gars se connaissent, il se rapproche du groupe, devient un visage familier, un ami. Il ne le sait pas encore, mais il vient de franchir la première marche d’un escalier qui mène à la fois au cœur de la plus grande aventure pop du XXe siècle et à une solitude tragique, plus tard, quand cette aventure s’éteindra.

Car entrer dans la galaxie Beatles, ce n’est pas seulement vivre des moments incroyables. C’est aussi accepter de vivre à côté d’un soleil qui brûle tout. Et Mal, au départ, n’y voit qu’une chance. Une chance de sortir du quotidien, de quitter la routine, de participer à quelque chose qui ressemble à une révolution joyeuse.

« Mal, tu viens ? » : l’embauche qui change une vie

  1. Les Beatles décollent. Le Royaume-Uni devient trop petit, l’organisation s’emballe, les tournées s’enchaînent. Et Paul McCartney propose à Mal de lâcher son boulot stable pour rejoindre l’équipe. Le pari est fou : quitter un salaire sûr pour un travail dont personne ne sait exactement le nom, un mélange de road manager, de garde du corps, de chauffeur, d’homme à tout faire, de protecteur et de paratonnerre.

Mal dit oui. Ce « oui » est un basculement. Il n’entre pas seulement dans un groupe, il entre dans une machine. La Beatlemania n’est pas une métaphore : c’est une force physique. Des corps qui se pressent, qui crient, qui pleurent, qui s’évanouissent. Des hôtels pris d’assaut, des voitures encerclées, des salles où la musique devient presque secondaire parce que le bruit de la foule couvre tout. Dans ce chaos, Mal devient l’un des murs porteurs.

Son travail consiste à rendre la vie des quatre garçons possible, à leur ménager des trajets, des retraites, des instants où ils ne sont plus des proies. Il doit être partout. Il doit anticiper. Il doit encaisser. C’est lui qui installe la batterie de Ringo Starr, qui supervise les équipes techniques avant les concerts, qui s’assure que les amplis fonctionnent, que les guitares arrivent entières, que le van démarre, que les portes se referment. C’est lui aussi qu’on envoie acheter des chaussettes, des chemises, des médicaments, des sandwiches, une bouteille, une vis, un pansement : tout ce que des superstars ne peuvent plus aller chercher elles-mêmes sans déclencher une émeute.

On pourrait croire que ce rôle est subalterne. En réalité, il est vital. Dans l’économie morale des Beatles, Mal est celui qui donne sans compter. Il sert parce qu’il aime. Et parce qu’il aime, il accepte l’idée dangereuse d’être « de la famille ». Cette croyance, douce et toxique, reviendra plus tard comme un boomerang.

Le métier d’invisible : être le cinquième homme dans l’ascenseur

Ce qui frappe, quand on s’intéresse à Mal Evans, c’est la quantité de scènes où il est là sans qu’on le regarde. Les Beatles sur le toit d’Apple, Mal est là. Les Beatles en studio, Mal est là. Les Beatles en tournée, Mal est là. Les Beatles en Inde, Mal est là. Il est le point fixe dans un monde qui tourne trop vite.

Son physique le transforme en bouclier. Il peut écarter une foule sans frapper, juste en s’interposant. Ringo dira qu’il était un bodyguard parfait parce qu’il ne faisait de mal à personne : il se contentait d’être immense, de dire « excusez-moi, laissez passer les garçons », et ça suffisait. Et puis il y a cette dimension affective : Mal est un homme de service au sens presque ancien, comme on dit d’un majordome qu’il est « dévoué ». Avec une différence : il ne sert pas un aristocrate, il sert quatre types qui sont en train de devenir plus puissants que des aristocrates.

La Beatlemania change le rapport au monde. Les Beatles vivent dans un état de siège permanent. Dans cet état de siège, Mal devient la logistique incarnée. Un jour, on lui demande un objet improbable, il l’a. S’il ne l’a pas, il l’obtient. Dans cette capacité à tout résoudre, il y a quelque chose de profondément rock : l’art de faire tenir un spectacle avec du scotch, de la débrouille et du sang-froid.

Mais il y a aussi le revers. Être indispensable, c’est être consommé. Plus la machine grossit, plus Mal doit porter. Et plus il porte, moins on voit ce qu’il porte. Il n’a pas le droit à l’erreur. Il n’a pas le droit à la fatigue. Il n’a pas le droit à la plainte. Parce que l’époque veut ça : les gens autour des stars doivent être des ombres efficaces.

Dans ce rôle, Mal se forge une identité. Il n’est plus l’ingénieur du Post Office. Il est Mal des Beatles. Et quand les Beatles cesseront d’exister en tant que groupe, que restera-t-il de cette identité ?

Abbey Road : quand Mal entre dans la musique elle-même

La légende la plus forte autour de Mal Evans, c’est celle-ci : il n’a pas seulement porté des amplis, il a laissé des traces sonores. Dans les studios, on entend parfois des gens qui ne sont pas censés être là. Chez les Beatles, c’est fréquent : une bande de copains, un chœur improvisé, une percussion trouvée dans un coin, une idée lancée à la volée. Mal devient un instrument parmi d’autres.

On le retrouve associé à des moments précis : des chœurs sur « Yellow Submarine », une note d’orgue tenue sur « You Won’t See Me », l’enclume frappée sur « Maxwell’s Silver Hammer », un tambourin sur « Dear Prudence », la cloche-réveil et le comptage des mesures dans « A Day in the Life ». Ce ne sont pas des contributions qui changent l’histoire à elles seules, mais elles disent quelque chose de fondamental : Mal était assez proche pour que les Beatles lui fassent confiance jusque dans leur art.

Il y a aussi ce point fascinant, plus glissant : l’idée que Mal aurait participé à l’écriture, ou à l’élaboration, d’éléments de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Là, on touche à une zone sensible. Car l’histoire officielle des chansons est un territoire jalousement gardé. Les crédits Lennon–McCartney sont un empire. Dire qu’un roadie a pu influencer une phrase, une idée, une structure, c’est bousculer l’image romantique du génie solitaire. Et pourtant, la création en studio, surtout à cette époque, est souvent un travail collectif. Les Beatles eux-mêmes étaient des épongeurs : ils absorbaient des idées, des sons, des références, des blagues, des accidents heureux.

Que Mal ait été « co-auteur » au sens juridique est une autre question. Mais qu’il ait été un catalyseur, un témoin actif, un homme dont la présence comptait dans la pièce, cela paraît évident. Dans un studio, il y a des gens qui prennent l’air et des gens qui donnent de l’oxygène. Mal donnait de l’oxygène.

Et puis, il y a l’image. Mal apparaît dans les films, comme un clin d’œil récurrent, un personnage secondaire qu’on finit par reconnaître : Help!, A Hard Day’s Night, Magical Mystery Tour, Let It Be. Là encore, la présence est paradoxale : Mal est partout, mais toujours en marge, comme si le récit acceptait de le montrer à condition de ne pas le nommer trop fort.

Le monde en tournée : quand la Beatlemania devient dangereuse

On aime raconter les années 1963-1966 comme une cavalcade glamour. Les costumes, les avions, les cris, l’Amérique, les limousines. Mais l’envers est brutal : risques électriques, sécurité approximative, mouvements de foule, haine parfois, fatigue chronique. Et dans cet envers, Mal est au premier rang.

La tournée des Philippines en 1966 est un épisode révélateur. Un malentendu politique, une invitation non honorée, et soudain la protection policière disparaît. L’entourage se retrouve livré à une foule hostile, bousculé, frappé. Mal prend des coups. Et il y a cette scène glaçante : au moment de monter dans l’avion, on l’empêche d’embarquer, il croit qu’il va être arrêté ou tué, il lance un message pour sa femme, comme une dernière phrase d’amour. La Beatlemania, ici, n’est plus une hystérie adolescente, c’est un piège. C’est un monde où la célébrité ne protège plus, elle expose.

Ce genre de moment laisse des traces. Il y a une usure psychologique chez ceux qui, comme Mal, doivent être solides pour tout le monde. Un road manager ne peut pas craquer. Il doit être l’adulte dans une pièce remplie d’enfants célèbres, de managers nerveux, de journalistes affamés, de fans en transe. Il doit garder la tête froide pendant que les autres vivent une expérience hallucinée.

Les Beatles arrêteront les tournées en 1966. Pour eux, ce sera une libération créative. Pour Mal, ce sera un déplacement du travail vers un autre enfer : celui du studio permanent, du perfectionnisme, de l’intimité sous tension.

Apple : le rêve d’être « de la famille », la réalité d’être un employé

Quand Apple Corps naît, c’est l’utopie Beatles : une entreprise qui doit être une maison, un laboratoire, une communauté. Dans cette utopie, Mal a une place logique. Il connaît tout, il a servi, il a souffert, il mérite. Sauf que les utopies d’artistes deviennent souvent des bureaucraties chaotiques. Et dans le chaos, les rôles se confondent, les salaires stagnent, les frustrations explosent.

Mal continue de toucher une somme modeste au regard de ce qui se joue autour de lui. Il a une famille. Il a des factures. Il a aussi une dignité : il n’ose pas demander plus, parce qu’il se vit comme un proche, pas comme un salarié. Et pourtant, l’argent rappelle toujours la vérité : les Beatles sont des millionnaires, Mal ne l’est pas. Il habite entre leurs demeures, il les rejoint, il les protège, mais il n’appartient pas à leur caste.

Ses carnets, ses notes, racontent ce mélange d’amour et d’amertume : la joie d’être utile, la douleur d’être traité comme un simple coursier, le sentiment d’être « l’un des leurs » et la réalité d’être celui qui fetch and carry. C’est une tragédie sociale miniature au cœur du rock : l’industrie a besoin de loyauté, mais elle ne sait pas toujours quoi en faire quand la loyauté demande en retour une reconnaissance concrète.

Puis arrive Allen Klein. L’homme de la rationalisation, de la coupe budgétaire, du pouvoir. Klein regarde l’entourage et voit des « empereurs » qui profitent. Mal se retrouve licencié, puis réintégré sous la pression de certains Beatles. Là encore, l’instabilité est totale : un jour tu es indispensable, le lendemain tu es un coût à réduire. Comment ne pas y perdre son centre ?

Dans cette période, Mal tente aussi de devenir autre chose qu’un homme de l’ombre. Il produit, il aide à signer des groupes, il travaille avec Badfinger. Il goûte à l’idée d’être un acteur créatif. Mais il reste prisonnier d’une étiquette : Mal, c’est le gars des Beatles. Et être « le gars de », dans le rock, est une position qui finit par dévorer celui qui la porte.

Après 1970 : survivre à la fin des Beatles

Quand les Beatles se séparent, l’onde de choc ne touche pas que les quatre membres. Elle touche aussi ceux qui vivaient dans leur sillage. Mal continue à travailler, à droite à gauche, avec les ex-Beatles sur certains projets. Il apparaît dans les crédits, parfois sous des mentions ironiques du type « tea and sympathy », comme si l’humour britannique servait à masquer la profondeur du lien.

Il essaie de produire, de développer des groupes, de se construire un nom. Il a un vrai flair : l’histoire de Badfinger et du hit « No Matter What » montre qu’il n’est pas seulement un exécutant. Mais l’après-Beatles est une jungle. Les relations changent. Les anciens amis deviennent des entités administrées par des avocats, des contrats, des rancœurs. Et Mal, lui, a construit sa vie autour d’une mission : servir les Beatles. Quand la mission disparaît, la question devient simple et terrifiante : qui es-tu ?

À cela s’ajoute la vie privée. La séparation avec sa femme, la distance avec ses enfants, l’impression d’avoir sacrifié la stabilité familiale à une aventure qui ne peut pas payer en retour ce qu’elle a coûté. Dans le rock, on romantise souvent le sacrifice. Mais le sacrifice, quand il se solde par une solitude banale, n’a rien de glamour.

Mal part pour Los Angeles, comme beaucoup de gens du milieu à l’époque, attiré par la promesse d’une autre vie, d’un autre soleil. Mais LA est aussi une ville où l’on peut disparaître facilement. Loin de Liverpool, loin de Londres, loin des studios où il avait un rôle clair, Mal se retrouve dans une zone floue : il travaille sur un livre de souvenirs, il fréquente des gens, il consomme, il se perd.

« Living the Beatles Legend » : écrire pour ne pas sombrer

Le projet de Mal, ce livre en cours, est au cœur de sa fin. Écrire, pour lui, ce n’est pas seulement raconter des anecdotes. C’est donner un sens à son existence. C’est prouver qu’il n’a pas été qu’un porteur d’amplis. C’est reprendre la main sur une histoire où il a toujours été le figurant indispensable.

Le titre est magnifique et douloureux : « Living the Beatles Legend ». Vivre la légende, c’est vivre dans la lumière projetée par d’autres. C’est habiter un mythe sans jamais le posséder. Mal veut, à travers ce texte, devenir enfin le narrateur. Il veut être celui qui raconte, pas seulement celui qui installe la scène.

Mais écrire un tel livre, c’est aussi remuer des souvenirs qui ne sont pas tous heureux. C’est revisiter l’intensité, les excès, les humiliations discrètes, les moments de tendresse aussi. Et c’est le faire dans un état psychologique fragilisé, sous médicaments, dans une ville étrangère.

On peut imaginer l’épuisement : Mal a vécu une vie de sur-régime, d’adrénaline, de crises à gérer. Quand l’adrénaline s’arrête, le corps réclame son dû. Le cerveau aussi. Beaucoup de gens autour des stars s’effondrent après coup, quand le bruit retombe. Ce n’est pas un mystère : c’est une loi quasi physiologique.

La nuit du 4 au 5 janvier 1976 : un drame sans glamour

Revenir à cette nuit, cinquante ans plus tard, oblige à tenir ensemble deux choses : la compassion et la lucidité. Rien de ce qui s’y passe n’est héroïque. Tout est misérable, au sens strict : un homme en détresse, une arme, une police qui arrive, une incompréhension qui se transforme en fatalité.

Mal est à Los Angeles, dans un logement qui ressemble davantage à un motel aménagé qu’à un foyer. Il est désorienté, sous l’effet de médicaments et, selon plusieurs récits, de substances. Une amie, sa compagne du moment, s’inquiète. Un collaborateur venu l’aider sur le livre est présent. Puis la situation dégénère : Mal prend une arme, refuse de la lâcher, la police est appelée. Les policiers montent. Ils ordonnent. Mal ne se soumet pas. Des coups de feu éclatent. Il est touché, il s’effondre. Il meurt à quarante ans.

Le détail cruel, celui qui transforme la tragédie en absurdité : l’arme brandie n’était pas forcément ce que les policiers imaginaient. On parlera d’un fusil à air comprimé, d’une arme non létale, d’un objet qui, dans le stress, a pu être perçu comme une menace mortelle. On dira aussi que Mal, immense, a pu sembler plus dangereux qu’il ne l’était réellement. La peur, dans une pièce fermée, fabrique des catastrophes.

L’expression « suicide by cop » plane sur cette affaire : l’idée qu’un homme, trop brisé pour se tuer directement, provoque une situation où la police le fera à sa place. On ne peut pas le prouver de manière définitive. Mais l’hypothèse dit quelque chose de la noirceur de la fin : Mal n’était pas dans une simple dispute domestique. Il était dans un effondrement.

Le plus triste, ensuite, c’est l’après. Mal est incinéré. Les Beatles ne viennent pas à ses funérailles. Non par mépris, sans doute, mais parce que la vie continue, parce que les agendas, parce que la culpabilité aussi, peut-être, qui rend la présence impossible. George Harrison aidera financièrement la famille, geste à la fois noble et insuffisant, comme toujours quand l’argent tente de remplacer une présence.

Et là, le mythe du sixième Beatle se fissure. Parce qu’un Beatle, on l’enterre. Un Beatle, on le pleure publiquement. Mal, lui, meurt dans une marge, et sa mort devient une note de bas de page pour beaucoup. C’est précisément pour cela qu’il faut la raconter.

Les carnets retrouvés : quand l’ombre devient une archive

Dix ans après, on retrouve des documents : des carnets, des notes, des journaux, des brouillons. Une archive précieuse, parce qu’elle offre un angle rare sur les Beatles, non pas du point de vue de la légende, mais du point de vue du quotidien. Le quotidien, chez les Beatles, est un trésor historique. À quel moment une chanson prend forme ? Qui dit quoi ? Qui est de bonne humeur ? Qui est à bout ? Quels détails logistiques deviennent des drames ? Les archives de Mal, c’est la Beatles story racontée depuis le sol, depuis les coulisses.

Ces documents deviennent aussi un enjeu. Parce qu’ils contiennent des paroles manuscrites, des notes, des souvenirs qui ont une valeur financière. On parlera de ventes aux enchères, de procès, de débats sur la propriété de ces papiers : appartiennent-ils à la famille de Mal, ou aux Beatles, puisque Mal les aurait collectés dans le cadre de son travail ? Ici encore, le rock révèle son envers : l’art finit en contentieux.

Mais l’existence même de ces archives change notre regard. Elle redonne à Mal une voix. Elle lui permet, enfin, d’être plus qu’un personnage en arrière-plan dans Get Back ou dans des photos d’époque. Elle le rend tangible : un homme qui écrit, qui réfléchit, qui aime, qui souffre, qui note des choses pour ne pas les perdre.

Et c’est là, peut-être, le cœur de son héritage. Mal n’est pas seulement le géant gentil. Il est un témoin. Un chroniqueur. Quelqu’un qui a compris, avant beaucoup d’autres, que ce qu’ils vivaient n’était pas seulement un job, mais une transformation culturelle. Il a voulu en garder une trace. La trace est revenue, tardivement, comme un message dans une bouteille.

Mal Evans aujourd’hui : le retour du visage dans la foule

Pendant longtemps, Mal est resté une silhouette pour initiés. Et puis The Beatles: Get Back a changé la donne. En le voyant bouger, travailler, écouter, on découvre la douceur d’un homme qui fait tenir une journée de tournage et de répétitions. On le voit prendre des notes, tendre une guitare, calmer un mouvement, parler aux policiers sur le toit. Il devient, pour des millions de spectateurs, un personnage central. Pas parce qu’il joue une note de plus, mais parce qu’il incarne ce que le documentaire montre si bien : la création est un collectif, même quand le génie porte quatre noms.

Ce regain d’intérêt a ouvert la porte à des livres, des recherches, des biographies. Kenneth Womack a notamment consacré une somme à Mal, en s’appuyant sur des archives familiales et des témoignages. Ce type de travail n’est pas seulement une addition à la bibliographie Beatles : c’est une correction morale. Il rappelle que l’histoire du rock est aussi celle des travailleurs du rock.

Et puis il y a ce clin d’œil moderne, presque bouleversant : le fait que le nom « MAL » ait été utilisé comme hommage pour désigner un outil technologique lié au nettoyage et à l’isolation de pistes audio dans des projets récents autour des Beatles. Comme si, même dans l’ère numérique, le rôle de Mal restait le même : aider à rendre la musique audible, à faire ressortir la magie, à permettre au monde d’entendre mieux.

Cinquante ans après, Mal Evans n’est donc plus seulement une note tragique. Il est devenu un symbole. Le symbole de ceux qui vivent dans la lumière des autres, qui en tirent une fierté immense, et qui peuvent s’y brûler.

Ce que raconte vraiment « le sixième Beatle »

Appeler Mal le sixième Beatle, c’est lui offrir une couronne. Mais c’est aussi risquer de le trahir. Car Mal n’a jamais été un Beatle. Il n’avait pas le pouvoir, ni l’argent, ni la gloire, ni la possibilité de disparaître dans un manoir quand l’époque devenait trop violente. Il était un homme du travail, un homme du service. Et c’est précisément cette position qui rend son destin si parlant.

Le rock adore les mythes parce qu’ils simplifient. Ils fabriquent des héros, des traîtres, des génies, des fous. Mal est plus complexe : un type aimant, parfois dépassé, un professionnel compétent, un ami sincère, un homme qui a vécu trop fort une histoire qui n’était pas la sienne, et qui s’est retrouvé, après coup, face au vide.

Sa mort n’est pas un récit rock’n’roll. Ce n’est pas l’overdose glamourisée d’un chanteur maudit. Ce n’est pas la disparition romantique d’un poète. C’est une scène de détresse moderne, un accident social, un drame de santé mentale, une rencontre catastrophique entre fragilité individuelle et violence institutionnelle.

Et c’est pour cela qu’il faut la regarder en face. Parce que Mal Evans, dans ce qu’il a de plus humble et de plus tragique, nous rappelle que la musique qui nous sauve a souvent été rendue possible par des gens qu’on oublie. Des gens qui, parfois, n’ont pas été sauvés par cette musique.

Cinquante ans après, il n’est pas question de le sanctifier. Il est question de le rendre à son humanité. Mal Evans, l’ombre géante qui portait les amplis et les secrets, mérite mieux qu’une anecdote. Il mérite qu’on entende, enfin, le bruit de ses pas derrière les plus grandes chansons du monde.


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