Sous ses airs de petite chanson enjouée, « Average Person » est un piège à empathie. Sur Pipes of Peace, Paul McCartney ressort sa loupe et la pose sur ceux qu’on traverse sans les voir : le boxeur qui regrette quelques centimètres, la serveuse qui a rêvé d’Hollywood, le cheminot qui s’imagine dompteur de lions. En quelques tableaux, il rappelle que l’« ordinaire » n’existe pas : il n’y a que des vies compressées, des désirs camouflés, des rôles sociaux portés comme des costumes. Le déclic viendrait même d’un jeu télé où l’on devine le métier des invités : une mécanique toute simple, mais assez forte pour fissurer nos certitudes sur les passants. Dans cet article, on remonte le fil de cette galerie de portraits — de Penny Lane à Eleanor Rigby — en passant par l’ombre du music-hall et le goût britannique pour les histoires racontées en souriant. Pourquoi ce morceau, souvent relégué au rang d’interlude, mérite-t-il qu’on s’y attarde ? Parce qu’il transforme le trottoir en scène, qu’il fait parler les inconnus, et qu’il vous renvoie à votre propre reflet : celui qu’on croit banal, jusqu’au moment où quelqu’un prend enfin le temps de regarder.
Il y a des chansons qui ressemblent à des vitrines. On s’arrête devant, on voit vaguement son reflet, on se surprend à détailler la poussière, la lumière, les objets derrière le verre, et puis on repart avec une idée plus lourde qu’en arrivant : la sensation que le monde, même lorsqu’il a l’air ordinaire, est truffé de vies qui n’attendent qu’une seconde d’attention pour devenir romanesques. Average Person, au cœur de l’album Pipes of Peace de Paul McCartney, appartient à cette catégorie rare : des chansons qui ne cherchent pas à épater par la confession spectaculaire, mais qui attrapent l’auditeur par le col en lui soufflant que l’extraordinaire n’est pas forcément là où l’on croit.
Le titre est trompeur, évidemment. Il joue avec un mensonge collectif, celui qui consiste à étiqueter les passants, à les ranger dans des tiroirs pratiques. L’homme dans la queue. La femme derrière le comptoir. Le gars au coin de la rue. Des silhouettes que l’on effleure sans les voir, comme on scrolle des visages sur un écran, persuadé qu’il n’y a rien à apprendre. Average Person vient fissurer ce confort. En apparence, c’est une pop entraînante, presque cabaret par instants, un morceau qui pourrait se fredonner sans y penser. En réalité, c’est une chanson-piège : elle vous ramène à la seule chose qui compte vraiment chez McCartney lorsqu’il décide de raconter des histoires, à savoir l’empathie déguisée en divertissement.
À cet endroit précis, Paul McCartney rebranche un vieux fil de son œuvre : celui des portraits. Il l’avait tendu avec Penny Lane, avec son barbier et son banquier, avec ses éclats de quotidien transfigurés. Il l’avait électrisé avec Eleanor Rigby, où la banalité devient tombeau et où la vie ordinaire se termine dans une église vide, sous les yeux d’un prêtre qui recoud des chaussettes au lieu de sauver des âmes. Il le reprend ici, des années plus tard, après la fin des Beatles, après le grand cirque des années 70, après les secousses intimes du début des années 80, et il se remet à observer les gens comme on observe une scène de théâtre : avec le goût du détail qui fait sourire, mais aussi avec cette gravité douce qui dit, en creux, que tout le monde porte quelque chose.
Sommaire
- Pipes of Peace : l’époque où McCartney remet le récit au centre
- What’s My Line? : la télévision comme école de l’énigme humaine
- Speke, Liverpool, la porte d’à côté : quand l’enfance fabrique un regard
- Le music-hall : la matrice oubliée de la pop britannique
- Le laveur de vitres, les émissions “banales”, et la naissance d’un théâtre du quotidien
- Des personnages comme des miroirs : le boxeur, la serveuse, le cheminot
- Eleanor Rigby, Penny Lane : la continuité secrète du regard
- La mise en scène en studio : George Martin et le fantasme du théâtre
- L’empreinte de Ringo Starr : le retour d’un battement familier
- Noël Coward à Rome : collision entre l’Angleterre d’avant et celle d’après
- Marlene Dietrich et le Royal Variety : l’icône, les jambes, et l’embarras de la jeunesse
- Le rire comme pudeur : McCartney, la comédie, et la tristesse qui suit
- Le paradoxe McCartney : écrire sur les anonymes quand on est une icône
- Average Person comme chanson morale, mais sans le sermon
- De l’après-guerre aux années 80 : la continuité d’une Angleterre des classes et des rêves
- Pourquoi la chanson compte encore aujourd’hui
- Le secret de Average Person : la pop comme acte de justice miniature
Pipes of Peace : l’époque où McCartney remet le récit au centre
Pour comprendre Average Person, il faut le replacer dans le climat de Pipes of Peace, disque étrange dans la chronologie de McCartney, à la fois très travaillé et parfois mal compris. L’album sort en 1983, dans un monde où la pop est devenue plastique, où les studios sont des laboratoires et où l’image commence à dévorer le son. McCartney, lui, est dans une phase de reconstruction : il a renoué avec George Martin, l’architecte historique des Beatles, et il s’appuie sur une production plus luxueuse, plus “album”, plus mise en scène que certaines sorties des années 70. Il y a les gros titres, les singles, les duos, la politique douce et les refrains faits pour la radio. Et puis, coincés entre ces éléments, il y a des chansons qui ressemblent à des apartés, des morceaux où McCartney redevient ce qu’il est quand il se débarrasse de la pression d’être Paul McCartney : un conteur.
Average Person fait partie de ces apartés. Dans l’économie de Pipes of Peace, le morceau agit comme un couloir de service qui mène à la vraie cuisine : là où l’on prépare la matière humaine. Ce n’est pas l’ambition grand angle de l’hymne, ce n’est pas le clinquant du tube pensé pour tourner partout. C’est un moment où McCartney se rappelle qu’une chanson peut être un petit film. Pas un film spectaculaire, non. Un film de trottoir.
Et c’est précisément ce qui rend le morceau si précieux : il n’a pas l’arrogance de dire “je vais vous révéler un grand secret”. Il dit plutôt “regardez bien, écoutez deux minutes”. Il remet le projecteur là où, d’habitude, on ne le pose jamais.
What’s My Line? : la télévision comme école de l’énigme humaine
Il y a une source d’inspiration qui fait sourire parce qu’elle semble trop simple : un jeu télévisé. What’s My Line?. Une émission dont le principe tient sur un coin de table, et dont l’efficacité repose sur une intuition profonde : l’être humain adore deviner ce qu’il ne sait pas, surtout lorsqu’il croit déjà savoir.
Le mécanisme est enfantin et donc terriblement puissant. Un invité. Un mystère. Un panel qui pose des questions fermées. Oui. Non. Oui. Non. Et au bout de la séquence, une révélation : la personne devant vous n’est pas “juste” une personne. Elle est vicaire, criminel, plombier, boulanger, acrobate, illusionniste, ou n’importe quoi d’autre. C’est une manière ludique de rappeler ce que la vie quotidienne nous fait oublier : qu’on ne sait rien des gens.
Average Person épouse cette dramaturgie. La chanson s’écrit comme un jeu de devinettes sans questions. McCartney vous place face à des figures banales et, par petites touches, vous glisse une vérité : derrière le costume social, il y a une autre vie, parfois rêvée, parfois ratée, parfois honteuse, souvent secrète. Le morceau n’est pas cynique. Il n’accuse pas l’ordinaire. Il le défend. Il dit : l’ordinaire est un masque, pas une essence.
Il y a quelque chose de très britannique dans cette façon de parler des gens : ce mélange de pudeur et de curiosité, d’humour et de compassion. La télévision de l’après-guerre, dans une Angleterre encore marquée par les privations, était un foyer commun. On regardait ensemble. On riait ensemble. Et sans le savoir, on apprenait une morale collective : chacun a une histoire.
Speke, Liverpool, la porte d’à côté : quand l’enfance fabrique un regard
Si Average Person sonne si juste, c’est parce qu’elle ne vient pas d’une théorie. Elle vient d’un regard appris tôt : celui de l’enfant qui observe les adultes, qui écoute les conversations, qui capte les intonations et les non-dits. McCartney n’a jamais été un auteur “d’abstraction pure”. Même lorsqu’il écrit des chansons qui semblent aériennes, il y a souvent, en dessous, une mémoire concrète : des lieux, des phrases, des visages.
Dans son histoire familiale, un détail dit beaucoup : le père, Jim McCartney, passionné de jardinage, impliqué dans une société horticole à Speke, et les deux fils envoyés faire du porte-à-porte pour recruter. La scène est presque déjà une chanson. Deux gamins qui frappent. Des portes qui s’ouvrent à moitié. Des gens polis, des gens fatigués, des gens agacés. Et, parfois, une conversation qui dérape du jardinage vers la vie. Les soucis. Les rancœurs. Les rêves qu’on n’avoue pas. Les petites misères de l’après-guerre.
Il y a quelque chose de fondamental là-dedans : le porte-à-porte vous oblige à regarder les gens en face. Il vous apprend que derrière chaque seuil, il y a un monde. Et quand vous grandissez avec cette idée, écrire Average Person n’est pas un exercice de style. C’est une extension naturelle de la façon dont vous avez appris à habiter la rue.
Liverpool n’est pas une ville neutre pour ça. C’est un port, donc un endroit où les histoires arrivent et repartent, où les gens se croisent, où la vie est mélangée. C’est aussi une ville ouvrière, donc un endroit où la solidarité est une forme de survie. Dans une communauté serrée, on sait plus de choses sur les autres, même sans le vouloir. Et on comprend vite que les existences modestes sont rarement simples. Elles sont compressées, oui, mais elles sont pleines.
Le music-hall : la matrice oubliée de la pop britannique
Il y a un autre fil qui relie Average Person à quelque chose de plus ancien que le rock : le music-hall. Cette culture d’avant l’explosion électrique, faite de refrains mémorisables, de numéros comiques, de mélodies qui racontent, de personnages croqués en quelques lignes. La pop britannique doit énormément au music-hall, même lorsqu’elle fait semblant de l’avoir dépassé. Les Beatles, à certains moments, n’ont même pas fait semblant : ils l’ont revendiqué, intégré, tordu, célébré.
McCartney, plus que les autres, a toujours eu ce goût-là. Pas seulement pour la mélodie “à l’ancienne”, mais pour la structure narrative du music-hall : on vous présente quelqu’un, on vous raconte sa petite tragédie, on vous fait rire, puis on vous laisse avec une pointe de mélancolie. La chanson est un sketch qui saigne un peu.
Dans Average Person, cette influence est palpable. Il y a une dimension “scénique”, comme si McCartney chantait devant un rideau rouge, avec des projecteurs et des chœurs qui répondent, comme si les personnages passaient un à un sous la lumière. Ce n’est pas la noirceur radicale d’un songwriter qui vous met le nez dans la boue. C’est plus insidieux : c’est la tendresse d’un homme qui sait que le rire est souvent une façon de ne pas pleurer.
Et le music-hall, ce n’est pas qu’une esthétique. C’est une vision du peuple. C’est l’idée que le public n’a pas besoin qu’on lui parle d’empereurs pour être touché. Il suffit de lui parler de lui-même, de ses voisins, de ses humiliations et de ses rêves.
Le laveur de vitres, les émissions “banales”, et la naissance d’un théâtre du quotidien
McCartney évoque aussi, dans le paysage mental de Average Person, le souvenir d’un vieux numéro ou d’une séquence télévisée centrée sur un laveur de vitres. Là encore, on pourrait croire à un détail. En réalité, c’est un indice précieux : l’imaginaire de McCartney est rempli de gens qui font des métiers ordinaires, non pas par folklore, mais parce que ces métiers sont des décors parfaits pour raconter l’humain.
Le laveur de vitres, c’est l’homme suspendu. Il est littéralement entre le sol et le ciel. Il voit à l’intérieur des maisons sans y entrer. Il observe des fragments de vie, des silhouettes derrière les rideaux. C’est un personnage de roman, déjà. Si la télévision de l’époque s’emparait de ces figures, c’est parce qu’elle comprenait quelque chose : dans l’après-guerre, on avait besoin d’histoires qui ressemblent à la vie, mais qui lui donnent une forme.
Average Person appartient à cette tradition : raconter l’ordinaire comme une scène, et faire comprendre que les gens qu’on ne célèbre jamais sont pourtant ceux qui portent le monde.
Des personnages comme des miroirs : le boxeur, la serveuse, le cheminot
Le cœur de Average Person, ce sont ses personnages. Ils sont dessinés vite, comme dans un carnet. Quelques traits, et pourtant ils existent. Un boxeur qui regrette sa taille, persuadé que quelques centimètres auraient changé son destin. Une serveuse qui a tenté Hollywood, qui a connu l’audition, le frôlement de la promesse, et qui se retrouve à sourire derrière un comptoir. Un cheminot qui rêve de s’occuper de lions, comme si le rail, la routine et le bruit des wagons ne pouvaient pas suffire à contenir l’imaginaire.
Ce qui est frappant, c’est que McCartney n’en fait pas des caricatures cruelles. Il n’est pas dans le mépris. Il n’est pas dans le portrait social écrasant, non plus. Il est dans une zone plus délicate : l’endroit où l’on peut sourire d’une ambition décalée tout en la respectant.
Le boxeur trop petit, c’est comique, oui, parce que la boxe est un sport où le corps est un destin. Mais c’est aussi tragique, parce qu’il y a dans cette frustration une vérité universelle : on a tous un “détail” qui nous semble nous condamner. La serveuse et Hollywood, c’est presque un cliché, mais McCartney le traite comme un petit drame intime : le rêve qu’on range dans un tiroir, mais qui continue de brûler. Le cheminot et les lions, c’est une image absurde et splendide : la sauvagerie dans la vie réglée, le fauve dans l’uniforme.
McCartney ne dit pas “regardez ces gens, ils sont ridicules”. Il dit “regardez ces gens, ils sont vous”.
Eleanor Rigby, Penny Lane : la continuité secrète du regard
On a souvent tendance à découper la carrière de McCartney en blocs : Beatles, Wings, solo, renaissance des années 80, etc. Pourtant, certaines obsessions traversent tout. L’une d’elles, c’est le goût pour les vies anonymes. Penny Lane n’est pas seulement une carte postale. C’est déjà une manière de dire : la rue est un théâtre, et chaque figurant est un personnage principal dans sa propre histoire. Eleanor Rigby, elle, pousse cette intuition jusqu’au glaçant : la solitude ordinaire devient une tragédie grecque miniature.
Average Person se place quelque part entre les deux. Elle a l’énergie lumineuse de Penny Lane, son côté galerie de portraits, son humour. Mais elle porte aussi, dans l’ombre, une forme de mélancolie : le sentiment que les rêves sont souvent trop grands pour les vies qu’on mène, et que la plupart des gens apprennent à faire semblant de ne pas être déçus.
C’est là que McCartney est fort : il n’a pas besoin de vous asséner un message. Il vous fait ressentir une contradiction. L’ordinaire est drôle, et l’ordinaire est triste. On rit, et on serre un peu les dents, parce qu’on reconnaît quelque chose.
La mise en scène en studio : George Martin et le fantasme du théâtre
Il y a, autour de Average Person, une idée presque révélatrice : la chanson a été pensée, à un moment, comme quelque chose de “stagey”, de théâtral, comme si McCartney voulait en faire un numéro. Cette intention n’est pas anecdotique. Elle dit beaucoup du rapport de McCartney à la pop : pour lui, une chanson n’est pas seulement une suite d’accords. C’est un dispositif. Une scène. Un éclairage. Une façon de se tenir, de prononcer, de jouer avec la voix.
Cette approche rejoint la tradition du Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, évidemment : le faux spectacle, le concept de performance, l’idée que la musique peut être un décor. Mais ici, au début des années 80, l’idée prend une couleur différente. McCartney n’est plus un gamin qui invente un orchestre imaginaire pour s’amuser avec la pop. Il est un homme mûr, conscient de ses propres clichés, et qui choisit d’assumer une part de cabotinage pour mieux faire passer l’empathie.
Le théâtre, dans Average Person, n’est pas un artifice. C’est la forme idéale pour raconter des inconnus : vous les faites entrer, vous les éclairez, vous leur donnez trente secondes de vérité, et vous les laissez repartir dans l’ombre. C’est exactement ce que fait la chanson.
L’empreinte de Ringo Starr : le retour d’un battement familier
L’autre détail qui compte, c’est la présence de Ringo Starr sur la batterie dans la version finale. Il y a, dans les collaborations entre ex-Beatles après la séparation, des moments qui sentent le symbole forcé, et d’autres qui sonnent simplement juste. Dans le cas de Average Person, l’idée n’est pas de rejouer les Beatles. C’est plutôt une façon de remettre, sous la chanson, un battement qui a une mémoire.
Ringo, c’est la batterie qui ne surjoue pas. C’est le groove qui soutient sans envahir. Et sur une chanson qui s’amuse avec l’esprit du music-hall et le portrait, cette qualité devient précieuse : il faut que le rythme donne l’impression d’une marche, d’une avancée, comme si les personnages défilaient. Il faut que ce soit vivant, mais jamais hystérique. Ringo sait faire ça.
Ce qui est fascinant, c’est que McCartney, même lorsqu’il écrit une chanson sur “les gens ordinaires”, ne peut pas s’empêcher de la fabriquer avec une petite mythologie autour : un producteur qui a changé l’histoire de la pop, un batteur dont la simple présence évoque une époque, des choristes, des cuivres. L’ordinaire raconté par des gens extraordinaires, voilà le paradoxe. Et c’est précisément ce paradoxe qui rend la chanson touchante : McCartney parle du monde d’en bas depuis un piédestal, mais il le fait sans condescendance, comme quelqu’un qui n’a jamais tout à fait cessé de se sentir “le gars de Liverpool”.
Noël Coward à Rome : collision entre l’Angleterre d’avant et celle d’après
On pourrait croire que Average Person est une chanson sans lien avec le grand monde, sans lien avec les “grands noms”. Pourtant, l’arrière-plan culturel qu’elle mobilise renvoie à une Angleterre faite de strates. Le music-hall d’avant-guerre. La télévision d’après-guerre. La pop des années 60. Et, entre ces mondes, des figures comme Noël Coward, incarnation d’une sophistication théâtrale, d’un esprit cinglant, d’une époque où la culture britannique se tenait avec des gants.
L’anecdote de la rencontre entre Coward et les Beatles à Rome, au milieu des années 60, est révélatrice de cette collision. D’un côté, un dramaturge brillant, habitué aux salons, aux hôtels, aux codes. De l’autre, un groupe qui fait hurler les salles, qui symbolise une jeunesse bruyante et irrévérencieuse, parfois maladroite dans ses rapports aux légendes. Dans ce genre de scène, tout ce que McCartney chantera plus tard est déjà là : les mondes se regardent, se jugent, se toisent, et derrière le spectacle, il y a des humains avec leurs susceptibilités, leurs fiertés, leurs fatigues.
Pourquoi évoquer Coward quand on parle de Average Person ? Parce que la chanson est bâtie sur une idée proche de celle du théâtre : derrière le rôle social, il y a une faille, un désir, un secret. Coward écrivait souvent sur des gens qui jouent un rôle. McCartney aussi. La différence, c’est que McCartney déplace ce théâtre vers la rue.
Marlene Dietrich et le Royal Variety : l’icône, les jambes, et l’embarras de la jeunesse
Même logique avec Marlene Dietrich. L’image est presque cinématographique : les Beatles, encore jeunes, pris dans la mécanique du show-business “officiel”, le Royal Variety Performance, les loges, les stars internationales, les codes d’un monde qui existait avant eux. Dietrich, c’est la légende. L’aura. La féminité devenue mythe. Et face à elle, quatre garçons qui oscillent entre admiration et insolence, comme si l’insolence était une armure contre le vertige.
Ce genre de rencontre dit quelque chose de l’éducation sentimentale de McCartney : très tôt, il a vu que les icônes sont des êtres humains. Et très tôt, il a vu aussi que les êtres humains, même lorsqu’ils ont l’air ordinaires, peuvent être des icônes dans leur propre histoire. Dietrich, star mondiale, et la serveuse qui rêve d’Hollywood dans Average Person, sont deux pôles d’un même fantasme : la transformation. La sortie de sa condition. Le passage de l’ombre à la lumière.
Ce que McCartney comprend, et que la chanson capte, c’est que ce passage n’est pas toujours glorieux. Il est souvent humiliant. Il passe par des auditions ratées, par des regards, par des remarques, par des portes qui se ferment. La star et l’anonyme partagent parfois le même moteur : le désir d’être autre chose.
Le rire comme pudeur : McCartney, la comédie, et la tristesse qui suit
McCartney a souvent été mal compris sur un point : son humour. On l’a réduit à la légèreté, comme si faire sourire était une preuve de superficialité. Or, dans la tradition britannique, l’humour est souvent une manière d’éviter la grandiloquence, et parfois une manière de survivre. Average Person est drôle, oui. Mais c’est un drôle qui vous laisse un arrière-goût.
Parce que le thème, au fond, n’est pas la blague. C’est la frustration. Le boxeur trop petit, c’est la fatalité du corps. La serveuse, c’est le destin social. Le cheminot, c’est la vie réglée qui étouffe le désir d’aventure. McCartney n’insiste pas, il n’appuie pas, il ne moralise pas. Il défile. Il montre. Et dans cette simplicité, il laisse l’auditeur faire le travail : reconnaître, en soi, ces rêves contrariés.
Ce mécanisme rappelle ce qu’il avait fait dans certaines chansons des Beatles où la musique est légère alors que le fond est sombre. C’est une vieille ruse : envelopper la gravité dans la mélodie, pour qu’elle passe sans provoquer de rejet. Le public accepte plus facilement une vérité triste lorsqu’elle est chantée comme un air que l’on pourrait danser.
Le paradoxe McCartney : écrire sur les anonymes quand on est une icône
Il y a une ironie délicieuse dans le fait que Paul McCartney, probablement l’un des musiciens les plus célèbres du XXe siècle, écrive une chanson intitulée Average Person. Ce n’est pas de l’autodérision pure, même s’il y en a. C’est plutôt une manière de rappeler une chose : la célébrité n’efface pas l’enfance. Elle ne supprime pas le regard acquis avant la gloire. Elle ne supprime pas non plus le désir de normalité.
McCartney a toujours cultivé une forme de double vie : l’homme public, et l’homme qui aime les choses simples, les routines, les jardins, les plaisirs domestiques. Quand il chante les “gens ordinaires”, il ne fait pas du tourisme social. Il revient à une origine. Il revient à des portes frappées, à des voisins, à des visages.
Et surtout, il se souvient que la célébrité est aussi un masque. Un masque différent, mais un masque quand même. Ce que la chanson dit, en filigrane, c’est que tout le monde est en représentation : le cheminot joue le rôle du cheminot, la serveuse joue le rôle de la serveuse, et la star joue le rôle de la star. La différence, c’est que certains masques sont mieux éclairés que d’autres.
Average Person comme chanson morale, mais sans le sermon
Il serait tentant de lire Average Person comme une “leçon” : ne jugez pas les gens, soyez empathique, chacun cache une histoire. McCartney pourrait faire ça, il pourrait écrire un texte didactique. Il ne le fait pas. Il préfère l’intelligence de la scène.
C’est une morale qui passe par l’imagination. McCartney vous force à imaginer. Et l’imagination est l’exercice moral le plus puissant : imaginer la vie de quelqu’un, c’est déjà le traiter comme un être complet. C’est déjà lui donner une dignité.
Dans un monde où l’on réduit les autres à des fonctions, à des catégories, à des stéréotypes, Average Person agit comme une petite résistance. Elle vous dit : “Tu crois voir une serveuse. Peut-être que tu vois une actrice qui n’a pas eu de chance.” Elle vous dit : “Tu crois voir un boxeur raté. Peut-être que tu vois un homme qui a tout donné.” Elle vous dit : “Tu crois voir un cheminot. Peut-être que tu vois un dompteur enfermé dans une vie trop étroite.”
Le titre est un leurre. Le propos, lui, est clair : l’“average person” n’existe pas.
De l’après-guerre aux années 80 : la continuité d’une Angleterre des classes et des rêves
Ce qui donne aussi sa profondeur à Average Person, c’est l’arrière-plan historique qui affleure. McCartney est un enfant de l’après-guerre, d’une Angleterre encore rationnée, encore cabossée, où les gens reconstruisent autant les maisons que les habitudes. Dans ce contexte, la communauté ouvrière est une matrice : on vit proche, on s’entraide, on partage les nouvelles. Les “secrets” ne sont jamais totalement secrets, mais ils restent tus. Les rêves existent, mais ils sont souvent considérés comme des fantaisies, des luxes.
Quand McCartney, au début des années 80, écrit et enregistre ce morceau, l’Angleterre a changé. Le pays est traversé par d’autres tensions, d’autres fractures, d’autres imaginaires. Mais les rêves ordinaires, eux, n’ont pas disparu. Ils ont juste pris d’autres formes. La serveuse qui rêve d’Hollywood, c’est un archétype des années 50 autant que des années 80. Le boxeur frustré, c’est un personnage éternel. Le cheminot qui rêve de lions, c’est l’Angleterre industrielle qui fantasme l’ailleurs.
La chanson devient alors une capsule : elle contient l’enfance de McCartney et, en même temps, elle parle à l’époque où elle sort. C’est une chanson transgénérationnelle parce qu’elle parle d’une chose qui ne vieillit pas : l’écart entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être.
Pourquoi la chanson compte encore aujourd’hui
On pourrait croire que Average Person est un morceau “mineur” dans l’énorme discographie de McCartney, coincé sur un album où l’on retient surtout d’autres titres. Et pourtant, c’est souvent dans ces chansons-là que l’on trouve la vérité d’un artiste. Parce qu’elles ne sont pas écrites pour prouver quelque chose. Elles existent parce que l’auteur avait réellement envie de les écrire.
Aujourd’hui, l’idée de “personne moyenne” est devenue un concept statistique, un outil marketing, un segment de cible. Les réseaux sociaux ont transformé la perception : tout le monde se met en scène, tout le monde se fabrique un personnage. Et paradoxalement, cela rend Average Person encore plus pertinente. Car la chanson dit exactement l’inverse du monde contemporain : elle dit que derrière la façade, il y a une réalité qui ne se résume pas à l’image.
Elle est aussi une chanson sur l’attention. Sur la capacité de regarder. De se demander. De ne pas passer trop vite. McCartney, ici, ne chante pas l’exploit. Il chante l’humanité de base, celle qu’on néglige.
Et c’est peut-être là que réside le plus beau paradoxe : Paul McCartney, géant de la pop, choisit de consacrer quatre minutes à des anonymes. Il leur offre une scène, des projecteurs, une mélodie, un refrain. Il leur donne ce que la vie ne leur donne pas : une place centrale. Et il le fait sans les transformer en symboles écrasants. Il les laisse être ce qu’ils sont : des gens. Complexes. Contradictoires. Inachevés.
Le secret de Average Person : la pop comme acte de justice miniature
On peut parler des arrangements, de la production, des choix de studio, de la place du morceau sur Pipes of Peace, de la présence de George Martin et de Ringo Starr. Tout cela compte, bien sûr, et tout cela nourrit l’identité sonore de la chanson. Mais le vrai secret de Average Person, c’est autre chose : c’est une chanson qui fait un geste de justice.
Une justice minuscule, sans grand discours. Une justice de songwriter. Elle dit : “toi aussi, tu as droit à une histoire.” Elle dit : “ton rêve compte, même si tu n’as pas eu la chance.” Elle dit : “ta faille te rend intéressant.” Et elle dit cela avec la simplicité d’un refrain, comme si c’était évident.
C’est peut-être pour ça que la chanson touche autant ceux qui la redécouvrent : elle ne flatte pas. Elle ne vend pas un fantasme. Elle rappelle juste ce qu’on oublie trop vite : derrière chaque visage, il y a un roman. Certains sont brillants, certains sont tristes, certains sont drôles. Mais aucun n’est “moyen”.
