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Day Tripper : Time voulait un scandale, les Beatles ont éclaté de rire

Publié le 09 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Août 1966, Los Angeles : des micros pointés comme des baïonnettes, des flashs qui claquent, et un journaliste qui brandit Time magazine comme une pièce à conviction. On y aurait « découvert » que “Day Tripper” parlerait d’une prostituée, que “Norwegian Wood” viserait une lesbienne. Il faudrait donc avouer l’« intention », expliquer le sous-entendu, remettre la pop au garde-à-vous. Paul McCartney, lui, choisit la dynamite du rire : « On essayait juste d’écrire des chansons sur des prostituées et des lesbiennes, c’est tout. » Rideau. Derrière la blague, pourtant, la question reste délicieuse : que raconte vraiment ce single au riff-crochet, sec et insolent, enregistré dans l’urgence de 1965 ? Une histoire de désir frustré et de “big teaser” ? Une satire des touristes de la transgression, ces “weekend hippies” qui veulent le frisson sans la brûlure ? Ou un double fond à la Beatles, où le sexe sert de paravent pendant que le mot “trip” se charge de LSD et d’époque qui bascule ? En remontant le fil — paroles, vocabulaire, contexte, petites mythologies et panique morale — on voit surtout les Beatles apprendre à passer entre les gouttes : dire sans dire, provoquer sans se livrer, et renvoyer les procureurs à leur propre obsession. “Day Tripper” n’est pas une énigme à résoudre : c’est un miroir. Et il continue de renvoyer, soixante ans plus tard, un éclat très actuel.


Il y a dans l’histoire des Beatles une infinité de petites scènes qui disent tout de leur époque, et parfois tout de la nôtre. Des moments minuscules, presque anecdotiques, où l’on voit se télescoper la jeunesse, la morale, les médias, le puritanisme, l’humour comme arme de survie, et cette intelligence très particulière que Lennon et McCartney avaient pour renvoyer les adultes à leur propre bêtise. L’un de ces moments se déroule pendant la tournée américaine de 1966, sur fond de flashs, de micros tendus comme des baïonnettes, et de journalistes qui jouent à déverrouiller des chansons comme on ouvre une boîte noire.

Quelqu’un, au milieu d’une conférence de presse, évoque un papier de Time magazine qui aurait « descendu » la pop et prêté aux Beatles des intentions scabreuses. On leur aurait expliqué que “Day Tripper” parle d’une prostituée, et “Norwegian Wood” d’une lesbienne. Question posée avec ce mélange de condescendance et de fausse ingénuité propre aux interviews de l’époque : mais alors, messieurs, quelle était votre intention ? L’“intention”, ce mot fétiche. Ce mot qui permet de faire passer une chanson de trois minutes pour une affaire d’État.

Et là, Paul McCartney lâche un trait d’esprit qui résume à lui seul la relation des Beatles avec la presse : « On essayait juste d’écrire des chansons sur des prostituées et des lesbiennes, c’est tout. » Rideau. Rires. Applaudissements. Et derrière le gag, une question qui, elle, continue de trotter : “Day Tripper” parle-t-elle vraiment d’une prostituée ? Ou bien le morceau est-il autre chose : une blague salace, un petit roman de frustration, un tacle à la contre-culture naissante, un avertissement sur l’acide, un cocktail des trois, un miroir où chacun projette ce qu’il redoute ?

Ce qui rend cette chanson fascinante, ce n’est pas seulement la réponse de Paul, ni même l’ambiguïté de son texte. C’est le fait qu’elle condense le passage des Beatles d’un monde à un autre. 1965-1966, c’est la charnière. Les garçons en costume qui faisaient hurler les adolescentes deviennent des adultes qui commencent à détester la machine, à se méfier de l’image, à s’ouvrir à des expériences nouvelles. Rubber Soul n’est pas encore la psychédélie de Revolver, mais on sent déjà le sol qui se dérobe. Et “Day Tripper”, avec son riff comme un crochet dans la mâchoire, est l’un des premiers coups portés à la pop bien coiffée.

Sommaire

  • Un riff comme une arme blanche
  • “Day tripper” : un mot banal, une expression qui devient poison
  • “She’s a big teaser” : le sexe comme leurre, la vulgarité comme ruse
  • Pourquoi la lecture “prostituée” ne tient pas vraiment
  • “Ticket to Ride” : quand le groupe joue déjà avec l’imaginaire des filles “interdites”
  • L’autre lecture : l’acide, le “trip”, et les faux aventuriers
  • Paul McCartney, abstinent du LSD : le paradoxe du “weekend hippie”
  • Les Beatles face à la censure : l’art de passer entre les gouttes
  • “Norwegian Wood”, “Day Tripper” : la même obsession de tout sexualiser
  • L’explication la plus juste : une chanson à double entrée, pas une énigme à résoudre
  • La dernière pirouette : la vérité n’intéresse pas la presse, mais la chanson, si
  • Épilogue : le “day trip” comme métaphore des Beatles eux-mêmes

Un riff comme une arme blanche

Avant de parler de sexe, de drogue ou de morale, il faut parler du son. Parce que “Day Tripper” n’est pas un morceau qui s’insinue : c’est un morceau qui entre en courant. Le riff d’ouverture est un slogan musical, une signature gravée au couteau. Deux secondes, et c’est terminé : votre cerveau l’a déjà rangé dans le tiroir des choses que vous n’oublierez plus. Il a ce truc des grands riffs : il est simple, il est tordu, il est évident, et pourtant il semble impossible à inventer.

Ce riff dit quelque chose de l’époque autant que les paroles. Les Beatles écoutent la radio américaine, le soul de Motown, la rugosité de Stax, les singles qui cognent plus qu’ils ne caressent. Ils ont vu le monde, entendu d’autres musiques, compris qu’un groupe de rock peut aussi être un groupe de son. Pas seulement un quatuor de chansons. Et “Day Tripper” est précisément ça : une chanson construite autour d’une idée instrumentale, d’un motif qui commande tout le reste.

La structure, elle, reste assez “classique” : une ossature de blues, un rock’n’roll qui ne cherche pas encore à flotter dans les nuages. Mais le son est déjà plus épais, plus adulte. La batterie de Ringo Starr est carrée, insistante, presque insolente. Les guitares, en unisson, donnent au riff une espèce de muscle supplémentaire, un côté “on y va” qui préfigure les singles de 1966. Et puis il y a ce climat de pression, de course contre la montre : il faut un single, vite, pour Noël. On n’est pas encore dans les années où les Beatles prendront des mois en studio. Là, il s’agit de produire un tube qui tienne tête au monde.

C’est important parce que cette urgence teinte la chanson. “Day Tripper” a un côté sec, tranchant, pas sentimental. Même quand le narrateur parle d’une femme qui “l’emmène à moitié”, la musique n’a rien d’une plainte. C’est un morceau qui raille plus qu’il ne se confie. Un morceau qui pointe du doigt.

“Day tripper” : un mot banal, une expression qui devient poison

Le génie des Beatles, c’est aussi leur capacité à tordre le langage. Ils prennent un mot simple, presque prosaïque, et le transforment en concept pop. “Day trip”, dans l’Angleterre d’après-guerre, c’est la sortie du dimanche, le car pour la mer, la parenthèse ouvrière. Un plaisir modeste, une évasion à petit prix. Rien de sulfureux. C’est un monde de sandwiches, de vent froid sur la jetée, de photos floues et de retour le soir, fatigué mais content.

Et puis arrive le mot “trip” dans l’autre sens. Celui qui commence à circuler avec la montée des psychotropes, des expériences, des “trips” qui n’ont plus rien à voir avec Blackpool. À partir du milieu des sixties, “tripper” devient un verbe chargé, un verbe de l’underground. Le voyage n’est plus une excursion : c’est une dérive mentale. Une plongée. Une aventure chimique.

Le coup de Lennon et McCartney, c’est d’avoir placé ces deux mondes sur la même étiquette. “Day Tripper”, c’est à la fois le touriste du dimanche et le novice de la psychédélie. Le type qui veut le frisson sans le prix. Celui qui goûte, mais ne s’abandonne pas. Celui qui veut pouvoir dire “j’ai essayé” tout en gardant un pied sur le trottoir. Le morceau contient déjà une critique sociale : celle des poseurs, des demi-mesures, des gens qui veulent l’image de la transgression sans la transgression.

C’est là que la chanson devient plus intéressante qu’un simple texte de drague frustrée. Parce qu’elle parle d’un phénomène naissant : la contre-culture qui devient une mode. Le moment où l’underground commence à être récupéré, digéré, transformé en posture. Les Beatles, qui sont au centre du cyclone médiatique, voient ça arriver. Et ils ont ce réflexe très Lennon : le sarcasme. Le sarcasme comme scalpel.

“She’s a big teaser” : le sexe comme leurre, la vulgarité comme ruse

Et pourtant, il y a bien du sexe dans “Day Tripper”. Impossible de faire comme si ce n’était pas là. Les paroles parlent d’une femme qui “ne fait que des one-night stands”, qui “vous emmène à moitié”, qui vous laisse comprendre que “ça va aller plus loin”, puis non. La chanson sent la frustration, la mécanique du désir, et aussi un vieux ressort du rhythm’n’blues : le narrateur se plaint d’une femme “tease”, une aguicheuse, quelqu’un qui excite sans “donner”. C’est un trope classique, pas spécialement élégant, mais très répandu dans le blues et le R&B.

Il y a aussi ce fameux détail croustillant, raconté depuis des décennies : “big teaser” aurait été, à l’origine, “prick teaser”. Autrement dit une expression bien plus crue, une insulte sexuelle à peine déguisée. On imagine la scène : Lennon propose la formule en ricanant, McCartney rit, puis quelqu’un dit “ça ne passera jamais”. Les Beatles, à cette époque, sont déjà des contrebandiers. Ils aiment l’idée de glisser une allusion, de passer sous les radars. Mais ils savent aussi ce qu’ils peuvent se permettre sur un single grand public.

Le plus intéressant, ce n’est pas de savoir s’ils ont vraiment envisagé de chanter le terme grossier. Le plus intéressant, c’est ce que ça dit : la chanson se construit sur un double fond. Le sexe est une façade, une porte d’entrée. Un écran de fumée. Vous écoutez ça comme une histoire de drague, et pendant ce temps, Lennon vous parle peut-être d’autre chose : d’une génération qui expérimente l’acide comme on fait une sortie scolaire. D’une époque qui s’ouvre et se referme aussitôt, effrayée par sa propre audace.

Et c’est précisément ce qui peut avoir nourri la confusion des journalistes. Quand vous avez un texte rempli de “one-night stands”, de “tease”, de “half the way”, vous avez de quoi fantasmer des interprétations. Les années 60 adorent ça : le sous-entendu, la chasse au message caché, l’obsession de “ce que ça veut dire vraiment”. Comme si une chanson ne pouvait pas être simplement une chanson, ou comme si, au contraire, une chanson devait forcément être un aveu.

Pourquoi la lecture “prostituée” ne tient pas vraiment

Alors, revenons à l’accusation initiale : “Day Tripper” serait “à propos d’une prostituée”. L’idée, sur le papier, n’est pas totalement absurde si on se contente d’un certain imaginaire moral. Une femme qui ne fait que des aventures d’un soir, qui ne s’attache pas, qui joue avec les hommes : pour un commentateur conservateur, ça peut vite devenir une “fille de mauvaise vie”. Surtout dans une Amérique où la sexualité reste un sujet public et une pratique privée, où l’on juge plus qu’on ne décrit.

Mais si l’on regarde le texte froidement, ça ne colle pas. Le narrateur n’évoque jamais une transaction, jamais de l’argent, jamais un rapport explicitement marchand. Il parle d’une femme insaisissable, pas d’une professionnelle. Il parle d’un jeu de séduction, de promesses ambiguës, d’une relation où lui espère plus et où elle, semble ne vouloir qu’un fragment. C’est beaucoup plus proche d’un portrait de “femme libre” vu par un homme vexé que d’un tableau de prostitution.

Et puis, si les Beatles avaient voulu écrire une chanson explicitement sur une prostituée, ils auraient pu le faire autrement. Ils savaient être narratifs, précis, presque cinématographiques. Ils l’ont prouvé ailleurs. Ici, tout est dans l’allusion, dans la moquerie, dans la métaphore. Ce n’est pas une chanson documentaire. C’est une chanson de ressentiment léger, une blague piquante, un petit procès en “inauthenticité”.

La lecture “prostituée” ressemble donc moins à une analyse qu’à un réflexe de panique morale. La pop devient dangereuse parce qu’elle parle d’adultes, parce qu’elle s’adresse à une jeunesse qui grandit. Alors on colle des étiquettes. On transforme des ambiguïtés en scandales. Et on oublie que les Beatles sont des écrivains de la nuance, pas des pamphlétaires.

“Ticket to Ride” : quand le groupe joue déjà avec l’imaginaire des filles “interdites”

L’ironie, c’est que les Beatles avaient déjà flirté avec un imaginaire beaucoup plus directement lié à la prostitution, mais de manière encore une fois détournée, presque invisible. “Ticket to Ride”, single de 1965, est l’exemple parfait de ces histoires qui circulent dans la mythologie beatlesienne : un “ticket” serait, selon une explication attribuée à Lennon, une carte ou un papier prouvant qu’une prostituée à Hambourg avait été “contrôlée” médicalement. Un laissez-passer sanitaire, un document de survie dans une ville de marins, de boîtes, de nuits longues.

Qu’on adhère ou non à cette origine, ce récit dit quelque chose : les Beatles viennent de Hambourg. Ils viennent d’un monde où les clubs sentent la bière tiède, où les filles et les clients négocient la nuit comme un marché, où la sexualité n’est pas une idée mais une présence. Ils n’ont jamais été des enfants de chœur. Ils ont simplement appris à travestir ça en chansons “présentables”. À faire passer le réel par la pop.

Dans ce contexte, l’idée que Time magazine projette des histoires de prostituées sur leurs titres est presque un aveu : l’Amérique découvre, avec retard, que derrière les franges et les sourires, il y a des adultes. Des gars de Liverpool qui ont traîné dans des ports, qui ont vu des choses, qui ont compris que le langage est un terrain de jeu et un champ de bataille.

Mais là encore, “Day Tripper” n’est pas “Ticket to Ride”. L’une est une chanson de départ, de rupture, de fatalité presque froide. L’autre est un morceau de moquerie électrique, un clin d’œil qui se transforme en gifle. Les deux témoignent d’un art de l’ambiguïté, certes, mais pas du même monde.

L’autre lecture : l’acide, le “trip”, et les faux aventuriers

L’explication la plus solide, la plus documentée, c’est celle que Lennon et McCartney ont donnée plus tard : “Day Tripper” est un morceau lié au LSD, à la notion de “tripper”, et à ceux qui “trippent” sans y croire. Une chanson qui se moque des “weekend hippies”, des touristes de la psychédélie. Et c’est logique : 1965 est précisément le moment où l’acide commence à circuler dans certains cercles londoniens, où la curiosité devient contagieuse, où l’on expérimente avant même de comprendre.

Il faut se rappeler ce qu’est l’acide à cette époque : pas un cliché de posters fluorescents. Plutôt un secret, une rumeur, une chose dont on parle à voix basse. Un produit entouré de mystique, de peur, d’excitation. Et surtout un produit qui modifie la perception, donc qui modifie potentiellement la façon d’écrire, de composer, de penser. Les Beatles ne vont pas encore enregistrer des albums “sous influence” au sens caricatural du terme, mais ils commencent à intégrer ce vocabulaire, cette idée du “trip” comme voyage intérieur.

Dans cette lecture, le “day tripper” n’est pas forcément une femme. Ou plutôt : la femme du texte devient un masque. Une figure qui permet de parler d’autre chose sans l’avouer frontalement. C’est une technique littéraire classique : on raconte une histoire intime pour parler d’un phénomène collectif. On met un visage sur une idée. On parle d’un rapport de séduction pour parler d’un rapport à l’expérience. La “tease” devient le symbole de la demi-mesure.

Et le refrain prend alors une autre saveur : “It took me so long to find out.” Il m’a fallu du temps pour comprendre. Comprendre quoi ? Que cette personne n’ira pas au bout ? Ou que ce “trip” n’est qu’une imitation ? Que le monde est rempli de gens qui veulent l’ombre du risque, pas le risque lui-même ? Dans les deux cas, la chanson parle d’un réveil. D’une désillusion. D’un passage à l’âge adulte, même dans la transgression.

Paul McCartney, abstinent du LSD : le paradoxe du “weekend hippie”

Il y a un autre paradoxe délicieux, presque romanesque, dans cette histoire : au moment où “Day Tripper” est enregistré, Paul McCartney n’est pas forcément celui qui a le plus “trippé” chimiquement. Il est, longtemps, le plus prudent du groupe sur ce terrain. Là où Lennon et Harrison plongent plus tôt, Paul hésite, observe, calcule. Ce n’est pas un puritain, c’est un stratège. Il comprend les risques, l’image, la perte de contrôle. Il sait ce que ça peut coûter.

Ce décalage nourrit une question amusante : si la chanson se moque des “trippers du dimanche”, Paul n’est-il pas lui-même, à ce moment-là, un “day tripper” ? La réponse est plus complexe, et c’est justement ce qui rend l’affaire intéressante. Parce que “tripper” n’est pas seulement avaler une substance. “Tripper”, dans le contexte des Beatles, c’est aussi adopter un état d’esprit. S’ouvrir à l’idée que la réalité peut se tordre. Que l’art peut être autre chose qu’un produit. Que la musique pop peut devenir une expérience totale.

Or Paul, même sans acide, est déjà là-dedans. Il expérimente en studio, il pense en termes de sons, il écoute, il absorbe. Il est parfois plus “psychédélique” par imagination que certains “psychédéliques” par chimie. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement l’extase, c’est la forme. Et “Day Tripper” est précisément une chanson de forme : un mot qui bascule, un riff qui martèle, un texte qui laisse filtrer plusieurs sens.

Il est donc possible que la moquerie vise moins une personne précise qu’un comportement général. Les Beatles observent autour d’eux une jeunesse qui se fabrique des identités à la chaîne. Et eux, stars mondiales, voient plus vite que les autres la vitesse à laquelle un mouvement peut devenir un costume. Ils savent ce que c’est que d’être réduit à une caricature. Alors ils rient de ceux qui, volontairement, se caricaturent.

Les Beatles face à la censure : l’art de passer entre les gouttes

Le scandale supposé de Time magazine s’inscrit dans un climat plus large : la pop est surveillée. La sexualité est surveillée. Les médias veulent de l’innocence, et les artistes veulent de la réalité. Il y a une bataille permanente entre ce qu’on dit et ce qu’on suggère. Les Beatles, comme beaucoup d’autres, apprennent l’art de l’esquive. Ils deviennent des contrebandiers de sens.

C’est un jeu ancien : le blues, le jazz, la soul ont toujours contourné la censure par le double sens. Les Beatles reprennent ce code et le rendent mondial. Ils savent que le public adolescent comprend parfois mieux que les adultes. Ils savent aussi que les adultes entendent ce qu’ils redoutent. Alors ils construisent des chansons à plusieurs niveaux. Celui qui veut une histoire d’amour y trouve une histoire d’amour. Celui qui veut une blague sexuelle y trouve une blague sexuelle. Celui qui veut un commentaire sur l’acide y trouve un commentaire sur l’acide.

Ce qui est fascinant, c’est que cette stratégie ne relève pas seulement de la provocation. Elle relève du style. Les Beatles aiment le langage, aiment les mots, aiment les ambiguïtés. Lennon, surtout, adore la friction entre le sens officiel et le sens caché. Il y a chez lui un plaisir enfantin à voir un adulte sérieux se prendre les pieds dans une chanson. La conférence de presse de 1966 est exactement ça : un adulte cite un magazine respectable, et Paul répond par une obscénité déguisée. Le monde bascule, l’espace d’une seconde, du côté des Beatles.

Et puis Lennon ajoute une couche : « …quipped Ringo », et tout le monde rit encore. Les Beatles se protègent par le gag, par la fausse attribution, par la mise en scène. Ils refusent l’interrogatoire moral. Ils ne vont pas expliquer leur art à des procureurs.

“Norwegian Wood”, “Day Tripper” : la même obsession de tout sexualiser

Le rapprochement imposé par le journaliste n’est pas innocent. “Norwegian Wood” est, lui aussi, un texte ambigu, une histoire de rencontre, de désir, de frustration, de revanche, avec un narrateur qui finit par “mettre le feu” à quelque chose. L’idée que ce serait “à propos d’une lesbienne” est une autre projection, une autre manière de transformer une chanson en cas clinique. Comme si la pop devait fournir des catégories, des identités, des scandales.

Ce qu’on voit là, c’est la panique d’une époque face à une musique qui commence à parler d’adultes. Les Beatles ne chantent plus seulement “je t’aime, tu m’aimes”. Ils chantent des situations. Des zones grises. Des relations asymétriques. Des personnages parfois peu sympathiques. Et ça trouble les commentateurs. Parce que la pop, dans leur tête, devrait rester un divertissement inoffensif. Or elle devient une littérature miniature.

La vérité, c’est que les Beatles ne sont pas des moralistes. Ils ne sont pas non plus des reporters. Ils sont des écrivains de chansons. Ils prennent des fragments de réel, les tordent, les compressent, les rendent chantables. Ils mentent parfois, ils exagèrent souvent, ils jouent toujours. Chercher une “intention” unique, c’est passer à côté de leur art.

Et “Day Tripper”, précisément, est une chanson qui refuse d’être stabilisée. Elle est faite pour glisser. Pour se dérober. Pour que la presse s’y casse les dents.

L’explication la plus juste : une chanson à double entrée, pas une énigme à résoudre

Alors, “Day Tripper”, c’est quoi ? Une chanson sur une prostituée ? Très probablement non. Une chanson sur une femme “tease” ? Oui, au niveau narratif. Une chanson sur le LSD et les “poseurs” de la psychédélie ? Oui, au niveau symbolique, et c’est même l’aveu le plus cohérent avec les déclarations ultérieures du groupe. Une chanson écrite sous pression, pensée comme un single qui cogne ? Oui, au niveau historique et musical.

Mais surtout, “Day Tripper” est une chanson sur la liminalité. Sur les gens “à moitié”. Sur les promesses non tenues. Sur l’illusion de la transgression. Sur l’envie de vivre quelque chose d’intense sans en assumer les conséquences. Et ça, ce n’est pas seulement une histoire de sexe ou de drogue. C’est un portrait de société. Une photographie de 1965 où l’on voit, déjà, la contre-culture devenir une marchandise.

C’est pour ça qu’elle survit si bien. Parce qu’on connaît tous des “day trippers” dans nos vies, sous une forme ou une autre. Des gens qui effleurent une passion, un engagement, une relation, une cause, sans jamais s’y donner. Des gens qui veulent l’aura sans la brûlure. Et la chanson, derrière son riff énorme, dit quelque chose de très humain : la déception devant ceux qui ne vont pas au bout.

Le plus beau, c’est que les Beatles ont réussi à emballer cette idée dans un single de moins de trois minutes, taillé pour la radio, et assez ambigu pour faire enrager les magazines sérieux. Un morceau assez sexy pour faire sourire, assez “drogue” pour faire frissonner, assez pop pour passer partout. Un morceau qui, comme souvent chez eux, réussit ce tour de force : être à la fois un produit du moment et un commentaire sur le moment.

La dernière pirouette : la vérité n’intéresse pas la presse, mais la chanson, si

Si Time magazine a vraiment écrit ce qu’on lui reproche, ce n’est pas tellement parce que le magazine “comprenait” les Beatles. C’est parce qu’il voulait cadrer le phénomène. Le mettre dans une case. Faire de la pop un objet moralement lisible. Et les Beatles, par leur humour, ont refusé ce cadrage.

La réponse de Paul n’est pas seulement un gag. C’est un refus politique, au sens large : refus d’être jugé selon les critères d’une génération qui ne comprend pas. Refus de jouer le jeu de l’aveu. Refus de transformer l’art en confession. Et c’est peut-être ça, le cœur de l’histoire : les Beatles ne vous donneront jamais la clé unique, parce que leur art repose précisément sur le fait qu’il n’y en a pas.

“Day Tripper” n’est pas une équation. C’est une chanson. Une chanson qui porte plusieurs masques, parce que la réalité en porte aussi. Et au fond, ce n’est pas grave si certains y voient une histoire de drague, d’autres une satire de l’acide, d’autres une blague salace. Ce qui compte, c’est que le riff continue de claquer comme au premier jour, et que la question, soixante ans plus tard, continue de provoquer des débats. C’est le signe des chansons vivantes : elles ne se laissent pas enterrer sous une explication.

Épilogue : le “day trip” comme métaphore des Beatles eux-mêmes

Il y a une dernière lecture, plus mélancolique, qui s’invite quand on replace “Day Tripper” dans la chronologie. 1965, c’est la fin d’un monde. 1966, c’est la dernière tournée. Les Beatles vont arrêter la scène. Ils vont se replier sur le studio. Ils vont devenir autre chose, plus libres, plus expérimentaux, plus isolés aussi. Le groupe, lui-même, cesse d’être un “day trip” pour le public. Il devient un voyage intérieur, une œuvre.

Et peut-être que “Day Tripper” parle aussi de ça sans le savoir. De ceux qui croient pouvoir consommer les Beatles comme une excursion, un divertissement, un produit, alors que le groupe est déjà en train de changer de nature. De ceux qui veulent les Beatles du dimanche, ceux des costumes et des refrains sages, alors que Lennon est déjà en train d’ouvrir une porte qu’on ne referme pas.

À l’époque, personne ne le sait encore clairement. Mais la chanson, elle, le sent. Elle sent que les choses vont s’intensifier. Que l’époque va “tripper” plus fort. Et qu’il n’y aura bientôt plus de retour en car le soir, avec un sandwich et une photo. Le “day trip” est fini. Le vrai voyage commence.


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