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Quand Sinatra appela McCartney : la chanson « Suicide » qui a tout fait dérailler

Publié le 09 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Avant les cris de la Beatlemania, Paul McCartney avait déjà une idole qui sentait le swing, les costumes bien taillés et les bars où l’on parle bas : Frank Sinatra. Dans le salon familial de Liverpool, un piano et des standards en boucle ; dans la tête du jeune Paul, un seul graal : écrire un jour pour “The Chairman”. Des années plus tard, le fantasme devient réel — et tourne au gag cruel. En plein studio à Abbey Road, on lui annonce : « Sinatra est au téléphone. » Le crooner veut une chanson. McCartney, tendre et un peu kamikaze, ressort alors un vieux morceau écrit “pour lui”… avec un titre impossible : « Suicide ». Sinatra croit à une provocation, renvoie la cassette, rideau. Derrière l’anecdote, deux mondes se heurtent : l’élégance disciplinée des crooners et l’ironie britannique d’un songwriter qui rêve encore comme un adolescent. De “When I’m Sixty-Four” pensé comme un numéro de cabaret à “Something” que Sinatra finira par adopter, cette histoire raconte mieux que n’importe quel discours le secret de McCartney : inventer la pop moderne tout en courant après l’éternité des standards.


Paul McCartney a grandi à Liverpool avec des rêves plein la tête et, dans un coin du salon, un piano qui l’attendait comme une promesse. Avant même que le rock ’n’ roll ne lui tombe dessus comme une météorite, avant les cris des adolescentes et les amplis saturés, il y a eu une autre silhouette, plus grande que nature, plus vieille que lui de plusieurs mondes, une silhouette américaine qui sentait la fumée froide, les costumes bien coupés et les bars où l’on parle bas. Frank Sinatra. Le Chairman. Le roi du cool, oui, mais surtout le roi d’une idée très précise de la chanson : l’élégance comme discipline, le swing comme langage, la mélodie comme art majeur.

On a parfois tendance à raconter les Beatles comme une rupture absolue, une invention sortie du néant, quatre garçons qui auraient dynamité le XXe siècle à coups de refrains parfaits. C’est plus compliqué, et c’est justement là que l’histoire devient intéressante. McCartney, le plus « musicien » au sens classique du terme, le plus attiré par l’architecture des accords et la volupté des harmonies, n’a jamais cessé d’être un enfant des standards. Il est né dans un monde où la chanson populaire n’était pas encore dominée par les guitares électriques, mais par les voix, les big bands, les crooners. Et dans ce monde-là, Sinatra régnait.

Cette admiration d’enfance a donné lieu à une scène qui ressemble à une blague, mais une blague qui, racontée avec le recul, a la saveur amère des malentendus générationnels : un jour, des années plus tard, Sinatra appelle Paul McCartney pour lui demander une chanson. Et McCartney, dans un geste à la fois tendre, naïf et légèrement kamikaze, lui envoie… un morceau intitulé « Suicide ». Un titre impossible. Un titre qui, même si la chanson est ironique et « tongue in cheek », même si le propos n’est pas littéral, sonne comme une provocation. Sinatra croit qu’on se fiche de lui. Il renvoie la cassette. Rideau.

C’est l’une des petites histoires les plus révélatrices de la pop moderne : derrière l’anecdote, on entend deux conceptions du monde qui se télescopent. Et on comprend aussi quelque chose d’essentiel sur McCartney : ce type n’a jamais cessé d’écrire pour un public qui n’existe pas, pour des fantômes, pour des idoles, pour des scènes imaginaires. Parfois, ces fantômes rappellent au téléphone.

Sommaire

  • Liverpool avant la déflagration : un adolescent au piano, la tête dans les standards
  • Sinatra, le Chairman, et cette invention du « cool » qui fascine un futur Beatle
  • « Suicide » : la première blague noire d’un romantique en formation
  • Le téléphone à Abbey Road : quand le fantasme devient réalité, et tourne au malentendu
  • Rock contre swing : l’arrogance des époques et la méfiance des anciens
  • « Something » : quand Sinatra s’incline devant George Harrison, malgré lui
  • Le paradoxe McCartney : être l’héritier des standards tout en inventant la pop moderne
  • « When I’m Sixty-Four » : l’autre chanson fantôme, celle qu’il n’a pas envoyée
  • L’ironie comme langue étrangère : pourquoi Sinatra n’a pas « compris » McCartney
  • Les Beatles face aux anciens : comment la génération Sinatra a sous-estimé la tempête
  • « Suicide » dans les archives : la revanche discrète d’une chanson refusée
  • McCartney et l’Amérique des crooners : une histoire d’amour qui ne s’est jamais arrêtée
  • Ce que révèle l’histoire : l’enfance de la pop, et la tendresse derrière le ridicule
  • Le dernier mot : McCartney, Sinatra et la question du standard

Liverpool avant la déflagration : un adolescent au piano, la tête dans les standards

Dans l’imaginaire collectif, Liverpool, c’est la Mersey grise, les docks, le cuir des blousons, le bruit des caves et l’odeur de bière tiède. Mais dans la maison des McCartney, il y a aussi une autre bande-son : celle des disques que l’on écoute en famille, des mélodies qui viennent d’avant, des chansons de variété et de jazz populaire. Jim McCartney, le père, est un homme de musique. Pas un professionnel au sens star-system, mais un mélomane actif, un type qui a joué, qui sait ce que c’est qu’un arrangement, qui connaît le plaisir très simple de faire sonner un accord juste. À l’échelle d’un adolescent, c’est énorme : grandir avec l’idée que la musique n’est pas seulement un bruit de fond, mais un langage à apprendre.

C’est dans ce contexte que Paul s’assoit au piano « quand il n’y a personne dans la maison », comme il le dira plus tard. Il ne compose pas encore pour renverser le monde. Il compose pour toucher quelque chose d’inaccessible : la classe. L’Amérique. Les smoke rings dans l’air. Les robes du soir. La promesse qu’un homme peut, par la seule force de son phrasé, ralentir le temps dans une pièce.

Et à ce moment précis de l’histoire, si vous êtes un gamin de Liverpool et que vous rêvez de devenir songwriter, le sommet n’a rien à voir avec Chuck Berry ou Little Richard. Le sommet, c’est Sinatra. McCartney le formulera avec une sincérité qui désarme : si vous vouliez « arriver » comme auteur, le graal, c’était d’écrire pour lui. Pas parce qu’il était à la mode dans les cours d’école de 1956, mais parce qu’il incarnait la noblesse de la chanson. Une chanson qui se tient debout, qui peut être reprise, qui peut survivre à son époque.

Ce n’est pas un hasard si, à cet âge, McCartney commence à écrire des morceaux qui regardent vers le music-hall, vers le cabaret, vers cette tradition britannique qui, elle aussi, sait être chic et moqueuse à la fois. « When I’m Sixty-Four », par exemple, naît très tôt dans sa tête : une mélodie qui a l’air vieille avant même d’être finie, un petit théâtre miniature où l’on joue à avoir peur du temps qui passe, en faisant rire la salle. McCartney dira plus tard qu’il pensait écrire une chanson pour Sinatra quand il l’a composée. C’est une phrase fascinante, parce qu’elle remet les Beatles à leur place réelle : pas des extraterrestres, mais des enfants de la chanson populaire, capables de regarder en arrière pour fabriquer du neuf.

Sinatra, le Chairman, et cette invention du « cool » qui fascine un futur Beatle

Pourquoi Sinatra ? Parce qu’il y a chez lui quelque chose qui dépasse la musique. On peut parler de technique vocale, de diction, de respiration, de swing, de précision rythmique. On peut évoquer l’intelligence de ses arrangements, cette façon de flotter au-dessus de l’orchestre sans jamais se dissoudre. Mais le vrai choc, pour un adolescent, c’est l’attitude. Sinatra n’est pas seulement un chanteur : c’est un personnage. Il a l’air d’avoir déjà vécu trois vies, il a l’air d’en savoir plus que vous sur le monde, et il vous le fait comprendre sans lever la voix.

McCartney, plus tard, deviendra lui aussi un fabricant d’images malgré lui : le gentil Paul, le mélodiste, le romantique, le type « approachable ». Mais adolescent, il contemple l’opposé : l’homme inatteignable. Le cool comme mur, comme armure, comme manière de traverser les soirées en donnant l’impression que rien ne peut vous atteindre. Le paradoxe délicieux, c’est que McCartney, qui sera souvent perçu comme le Beatle le plus solaire, le plus poli, le plus « normal », a été nourri très tôt par cette esthétique de la sophistication un peu dangereuse.

Et puis il y a le répertoire. Chez Sinatra, les chansons ont une texture particulière. Elles semblent faites pour les adultes, pour les gens qui ont aimé et perdu, pour ceux qui savent que le désir et la tristesse peuvent cohabiter dans la même phrase. Un gamin de 14 ou 15 ans, évidemment, ne comprend pas tout. Mais il comprend l’essentiel : ces morceaux ont une gravité. Ils ont une tenue. Ils ont cette qualité qu’on appelle un standard, c’est-à-dire une chanson qui n’a pas besoin de son époque pour fonctionner.

McCartney passera sa vie à courir après cette qualité-là. C’est même l’un des axes secrets de toute son œuvre : fabriquer des chansons qui pourraient exister en dehors de lui, en dehors de la mode, en dehors du son du moment. Les Beatles ont révolutionné le studio, certes. Mais McCartney a aussi, obstinément, écrit comme un type qui veut entrer dans le grand livre des standards.

« Suicide » : la première blague noire d’un romantique en formation

Arrive donc cette chanson maudite, « Suicide ». Rien que le titre, aujourd’hui encore, produit un petit malaise. On s’attend à une confession sombre, à une descente dans les ténèbres. En réalité, l’histoire est plus étrange : McCartney la décrit comme une chanson de jeunesse, écrite « comme une blague », un exercice de style où le mot « suicide » est utilisé au sens figuré. L’idée, si l’on suit ses explications, serait plutôt celle d’une forme d’autodestruction sentimentale : se laisser piétiner, se laisser rappeler, revenir quand on vous siffle, accepter l’humiliation comme si c’était de l’amour. Une petite dramaturgie adolescentine, avec des « stabs » d’orchestre imaginaires, des effets « Rat Pack », et ce plaisir de jouer au compositeur adulte alors qu’on n’a pas encore vécu.

Ce qui est troublant, c’est que McCartney lui-même, avec le recul, juge la chanson sévèrement. Il dira qu’il est « soulagé » que Sinatra l’ait refusée, qu’elle n’était pas bonne, qu’elle relevait d’une pensée adolescente. Et pourtant, elle est révélatrice : même jeune, McCartney aime déjà le théâtre dans la chanson. Il aime les personnages. Il aime la mise en scène. Il aime l’ironie tendre. Il aime cette zone ambiguë où l’on peut dire quelque chose de grave sur un ton léger.

C’est une zone typiquement mccartneyenne, en réalité. On la retrouve partout. Dans les Beatles, elle éclate dans ces morceaux qui ont l’air innocents mais qui cachent des gouffres : une mélodie sucrée qui parle de solitude, un rythme sautillant qui masque une angoisse. McCartney a souvent été caricaturé comme l’homme des bluettes. C’est oublier qu’il sait manier le contraste comme une arme. « Suicide », malgré sa maladresse, annonce déjà ce goût du décalage.

Mais évidemment, envoyer une chanson intitulée « Suicide » à Frank Sinatra, ce n’est pas seulement un choix musical. C’est un piège culturel.

Le téléphone à Abbey Road : quand le fantasme devient réalité, et tourne au malentendu

L’une des images les plus belles de cette histoire, c’est McCartney racontant la scène : il est en studio, à Abbey Road, et un ingénieur lui dit : « Paul, Sinatra est au téléphone. » Dans ce moment-là, McCartney peut se permettre un petit cinéma : « Oh, j’arrive dans une minute », il touche un fader, il sort de la pièce. Et tout le monde se dit : Sinatra est au téléphone. C’est le genre de scène que l’on garde dans une poche intérieure pour les jours de doute : la preuve que, oui, vous avez traversé l’écran.

Sinatra demande une chanson. Pourquoi ? Parce qu’à ce stade, McCartney est déjà une institution. Les Beatles ont déjà changé le monde. Et l’Amérique, même quand elle résiste, finit par venir chercher ce qu’elle a sous-estimé. Sinatra, qui a sa propre fierté, sait reconnaître la valeur d’un songwriter. Il a chanté les plus grands. Il n’a pas peur, en soi, de prendre une chanson contemporaine si elle est bonne.

McCartney, lui, se retrouve face à un fantasme d’enfant : écrire pour Sinatra, enfin. Et au lieu d’agir comme un professionnel froid, il agit comme un adolescent sentimental. Il fouille dans son passé, il ressort un vieux morceau écrit « pour lui ». Il se dit que c’est une histoire parfaite : la boucle est bouclée, le gamin de Liverpool envoie enfin au Chairman la chanson qu’il lui destinait quand il avait quinze ans. C’est romanesque. C’est beau. C’est aussi, objectivement, un très mauvais calcul.

Parce que Sinatra n’est pas un personnage de conte. C’est un homme, avec ses codes, sa gravité, son image. Et il a ce que beaucoup d’artistes de sa génération ont : une relation compliquée à la légèreté des jeunes.

Le résultat est brutal : Sinatra croit qu’on se moque de lui. McCartney dira que Sinatra aurait lâché un « No way ! » à son entourage, quelque chose comme : « Ce type se fiche de moi ? » La cassette revient. Fin de carrière Sinatra pour McCartney. Une minute d’absurde dans une vie pourtant pleine d’improbable.

Et c’est là que l’histoire prend une dimension presque philosophique : le monde pop est rempli de ponts possibles entre générations, mais ces ponts tiennent parfois à un détail. Un titre. Un ton. Une nuance.

Rock contre swing : l’arrogance des époques et la méfiance des anciens

Il faut se souvenir d’une chose : Sinatra a grandi dans un monde où le rock ’n’ roll n’existe pas. Son univers, c’est l’après-guerre, les orchestres, la radio, Hollywood, les clubs, une forme de star-system où l’on vend du glamour et du rêve adulte. Quand le rock arrive, il ne l’accueille pas avec enthousiasme. Il le voit comme une musique d’ados, un bruit, une mode. Il écrit même, à la fin des années 1950, des propos très durs sur le rock ’n’ roll, le décrivant comme quelque chose de brutal et de dégénéré, une musique qui provoquerait des réactions négatives chez les jeunes, une forme d’expression qu’il déplore.

Qu’on soit d’accord ou non avec lui n’est pas la question. La question, c’est de comprendre : Sinatra parle depuis une position de pouvoir culturel. Il est une norme. Le rock est une insurrection. Et beaucoup de normes détestent les insurrections avant de les récupérer.

Les Beatles, quand ils explosent en 1963-1964, incarnent tout ce que Sinatra méprise dans le rock : des cheveux trop longs pour l’époque, une hystérie collective, une culture adolescente qui s’impose à la télévision. Pourtant, ce serait une erreur de réduire Sinatra à un vieux grincheux. Il est aussi un professionnel. Il connaît la valeur d’une chanson. Il sait quand un morceau est grand, même s’il vient d’un monde qu’il regarde de travers.

C’est ce qui rend son rapport aux Beatles si intéressant : mélange d’irritation, de curiosité, de respect tardif.

« Something » : quand Sinatra s’incline devant George Harrison, malgré lui

Le moment le plus célèbre de ce respect, c’est « Something », la chanson de George Harrison. Les Beatles ont souvent été perçus comme le duel Lennon-McCartney, et Harrison comme le troisième homme silencieux. Puis arrive Abbey Road, et Harrison livre deux monuments. « Something » est l’un d’eux : une chanson qui a la forme d’un standard dès sa naissance, une mélodie qui semble avoir toujours existé, une progression harmonique d’une élégance folle, une tension sensuelle qui ne force jamais.

Sinatra, qui a passé sa vie à chercher des chansons capables de soutenir une interprétation, tombe dessus et la reconnaît immédiatement. Il la qualifiera de l’une des plus grandes chansons d’amour des cinquante dernières années. Il la chante en concert. Il l’enregistre. Et pendant un moment, il commet même une bourde révélatrice : il la présente parfois comme une chanson « Lennon-McCartney », ce qui agace Harrison mais dit quelque chose de l’époque. Dans le monde ancien, les Beatles, c’est Lennon-McCartney, point. Les autres, on ne les voit pas. Harrison, lui, est précisément en train de prouver le contraire.

Ce qui est magnifique, c’est que Sinatra, sans le vouloir, donne à Harrison une validation suprême : il traite « Something » comme un standard. Il la met dans son répertoire comme il mettrait Gershwin ou Cole Porter. Il lui donne cette patine d’Amérique. C’est l’un des rares moments où l’on sent une véritable jonction entre l’ancien monde et le nouveau. Et c’est aussi, paradoxalement, la preuve que les Beatles, au-delà du bruit médiatique, ont écrit des chansons assez fortes pour survivre à la guerre des générations.

Le paradoxe McCartney : être l’héritier des standards tout en inventant la pop moderne

Revenons à McCartney. On comprend mieux, maintenant, pourquoi l’épisode « Suicide » est si révélateur. Ce n’est pas juste une anecdote amusante. C’est le symptôme d’une tension permanente chez lui : Paul McCartney est un révolutionnaire malgré lui. Il a révolutionné la musique populaire avec les Beatles, mais il a toujours eu un pied dans le monde d’avant. Il aime les vieilles chansons. Il aime les comédies musicales. Il aime le music-hall. Il aime les orchestrations, les clarinettes, les cordes, les harmonies vocales propres, les mélodies qui se retiennent.

C’est précisément cette dualité qui fait sa singularité. Lennon, lui, se nourrit davantage de l’instant, de l’électricité, de la provocation, du blues, du cri. McCartney se nourrit du craft. Il veut que ça tienne. Il veut que ça puisse être repris. Il veut que ça puisse être chanté par un autre. Il veut écrire des standards pour une époque qui n’ose plus croire aux standards.

Et parfois, cette ambition prend des formes étranges. Envoyer « Suicide » à Sinatra, c’est l’erreur d’un homme qui pense encore comme un adolescent : « j’ai écrit ça pour toi ». Mais au fond, ce geste dit quelque chose de profondément beau : McCartney n’a jamais cessé d’avoir des idoles. Même quand il est devenu une idole.

« When I’m Sixty-Four » : l’autre chanson fantôme, celle qu’il n’a pas envoyée

Si l’on suit la logique, McCartney aurait pu envoyer une autre chanson à Sinatra. Une chanson plus adaptée, plus élégante, plus clairement dans le registre des standards. « When I’m Sixty-Four », par exemple, est exactement le type de morceau qui pourrait se prêter à une interprétation de crooner : une mélodie ancienne, une narration, un humour tendre, une orchestration de clarinettes, une structure qui ne dépend pas d’effets de studio.

McCartney a dit qu’en l’écrivant, il pensait à Sinatra. Et c’est parfaitement crédible, parce que la chanson fonctionne comme un numéro de cabaret. Elle a cette qualité « pre-rock » qui, chez les Beatles, surgit parfois comme une évidence : les gars ne sont pas seulement des rockers, ce sont des compositeurs anglais nourris à la variété, au théâtre, au music-hall. Ils peuvent écrire « Helter Skelter » et, dans le même souffle historique, écrire « When I’m Sixty-Four ». C’est ça, leur génie : l’éclectisme comme naturel.

Mais envoyer « When I’m Sixty-Four » à Sinatra aurait eu un autre problème, plus cruel : la différence d’âge. La chanson joue avec l’idée de vieillir, mais elle est écrite par un jeune homme. Sinatra, lui, est déjà un homme mûr. La chanson aurait pu ressembler à un clin d’œil maladroit, ou à une ironie involontaire. McCartney l’a compris, ou l’a senti. Il ne l’a pas envoyée. Il a envoyé « Suicide ». Comme si, dans son esprit, le mot-choc, le trait d’humour noir, était plus drôle, plus audacieux. Mais Sinatra n’avait pas envie d’audace adolescente. Il avait envie d’une chanson solide, crédible, qu’il puisse chanter sans expliquer.

L’ironie comme langue étrangère : pourquoi Sinatra n’a pas « compris » McCartney

McCartney insiste sur un point : Sinatra n’a pas compris que la chanson était « tongue in cheek ». C’est une formulation intéressante, parce qu’elle renvoie à un choc culturel profond. L’ironie britannique, cette façon de dire une chose en en signifiant une autre, ce goût du décalage, du second degré, du rire discret au milieu d’un sujet grave, n’est pas toujours exportable tel quel. Sinatra, lui, vient d’un monde où la chanson est souvent frontale : on souffre, on aime, on regrette, on assume. Bien sûr, il a de l’humour, mais il a aussi une image à protéger. Une chanson intitulée « Suicide », même si elle n’est pas littérale, peut être perçue comme un mauvais goût, un piège.

Et puis Sinatra n’est pas un critique musical. Il reçoit une cassette. Il voit un titre. Il imagine déjà la presse. Il imagine déjà les gens qui diront : « McCartney se fout de toi ». Il n’a pas besoin d’écouter longtemps pour décider que ce n’est pas une bonne idée. McCartney, lui, vit l’épisode comme une petite humiliation comique. Il en rit. Il raconte l’histoire comme un gag. Mais on peut aussi y lire une micro-fissure : le moment où il comprend que ses fantasmes d’enfant ne sont pas des réalités.

C’est une leçon universelle : parfois, rencontrer ses idoles, c’est découvrir qu’elles n’ont pas envie d’être vos personnages.

Les Beatles face aux anciens : comment la génération Sinatra a sous-estimé la tempête

Dans certaines citations rapportées, Sinatra aurait admis avoir été surpris par le succès des Beatles aux États-Unis, pensant au départ qu’ils se « casseraient » les dents à New York. Ce genre de déclaration n’a rien d’étonnant : beaucoup d’Américains de l’industrie musicale, au début, ont pris les Beatles pour une mode importée, une agitation de fans, une parenthèse. Ils ont sous-estimé ce qui arrivait vraiment : une mutation culturelle totale, une nouvelle centralité de la jeunesse, une façon différente de consommer la musique, de s’identifier à des artistes, de vivre la pop comme une identité.

Ce qui est fascinant, c’est que Sinatra, lui, représente précisément l’ancien monde : le monde où l’artiste est distant, où le public admire de loin, où la star impose une attitude. Les Beatles, au contraire, apparaissent comme des garçons « accessibles », drôles, humains. Le choc n’est pas seulement musical. Il est sociologique.

Et pourtant, les Beatles portent en eux une partie de l’ancien monde. McCartney, on l’a dit, écrit des standards. Lennon adore le rock originel, mais il a aussi une culture de chanson populaire. Harrison aime les mélodies indiennes autant que les ballades occidentales. Même Ringo, avec sa simplicité, incarne une tradition de divertissement populaire.

C’est peut-être pour ça que Sinatra, malgré ses réticences, finit par respecter certaines chansons des Beatles : parce qu’au cœur du tumulte, il entend encore le craft. Il entend la chanson. Il entend quelque chose qui dépasse les coiffures et les cris.

« Suicide » dans les archives : la revanche discrète d’une chanson refusée

La deuxième vie de « Suicide » est presque plus intéressante que son refus. Parce que McCartney, fidèle à lui-même, n’a jamais complètement abandonné la chanson. Il l’a enregistrée à plusieurs reprises, il en a laissé des traces, des fragments, des démos. Il y a quelque chose de touchant dans cette obstination : comme si, même en sachant que le morceau n’était pas grand, il ne pouvait pas s’empêcher de le garder, parce qu’il est lié à un fantasme fondateur.

On raconte aussi qu’un petit fragment de « Suicide » se retrouve à la fin de « Glasses », sur son premier album solo McCartney, comme un clin d’œil intime, un bout de passé collé sur une bande qui se termine. Ce genre de détail dit beaucoup sur la manière dont McCartney travaille : il est capable de transformer une chute, un reste de bande, en petite capsule temporelle. Il archive sa propre vie en musique.

Plus tard, avec la McCartney Archive Collection, la chanson sera finalement rendue publique dans une version plus complète. Et là, elle devient autre chose : non plus une chanson « pour Sinatra », mais un document. Un morceau d’adolescence conservé dans l’ambre, un témoignage de ce que McCartney rêvait d’être avant de devenir McCartney.

Et c’est là que l’on comprend un truc vertigineux : McCartney est peut-être l’un des rares artistes de son niveau à avoir laissé survivre autant de traces de ses brouillons. La plupart des géants détruisent leurs essais ratés. McCartney, lui, les garde, les ressort, les publie parfois. Il accepte que son génie soit aussi fait de chutes, de blagues, d’idées moyennes. Il accepte la continuité d’une vie créative.

McCartney et l’Amérique des crooners : une histoire d’amour qui ne s’est jamais arrêtée

On pourrait croire que l’épisode Sinatra aurait vacciné McCartney contre le monde des crooners. C’est l’inverse. Il y retourne sans cesse, comme un type qui revient toujours au même bar, même après une rupture humiliante, parce qu’il aime trop la musique qu’on y passe.

Dans sa carrière post-Beatles, McCartney multiplie les clins d’œil à cette tradition : des ballades orchestrales, des arrangements luxuriants, des chansons qui semblent conçues pour être chantées par d’autres. Il écrit « My Love », « Maybe I’m Amazed » (qui n’est pas du tout du Sinatra, mais qui a la puissance émotionnelle d’un standard moderne), il compose « Junk », « Teddy Boy », il explore la douceur, le classicisme, la mélodie pure. Il finira même par enregistrer un album entièrement tourné vers les standards, preuve que l’adolescent au piano n’a jamais disparu.

Ce qui est remarquable, c’est que McCartney ne fait pas ça par snobisme. Il ne cherche pas à s’acheter une respectabilité. Il est déjà respecté. Il le fait parce que c’est sa nature. Il aime cette musique. Il aime la manière dont une chanson peut être portée par une voix et un arrangement, sans avoir besoin d’effets. Il aime la sensation qu’un morceau peut être vieux et neuf à la fois.

À sa manière, McCartney a réussi ce que Sinatra symbolisait pour lui : écrire des chansons qui peuvent être reprises, transmises, survivre. Il n’a pas écrit pour Sinatra, mais il est devenu, lui aussi, un fabricant de standards.

Ce que révèle l’histoire : l’enfance de la pop, et la tendresse derrière le ridicule

Il y a un risque, en racontant cette histoire, de s’arrêter au gag : McCartney envoie « Suicide », Sinatra pense qu’on le provoque, fin. Mais si l’on regarde de plus près, c’est une histoire sur l’enfance. Sur ce que l’on garde en soi même quand on devient une légende. Sur cette partie de McCartney qui reste un gamin de Liverpool, émerveillé qu’un ingénieur puisse dire : « Sinatra est au téléphone. »

Et c’est aussi une histoire sur la pop comme théâtre d’ombres. Sinatra et McCartney ne se sont jamais vraiment rencontrés artistiquement, malgré ce coup de fil. Ils se sont frôlés. Ils se sont observés de loin. Sinatra a chanté une chanson d’Harrison, comme s’il validait à contrecœur la grandeur des Beatles. McCartney a rêvé d’écrire pour Sinatra, comme s’il cherchait la bénédiction du monde ancien.

Au fond, ils représentent deux manières d’être star. Sinatra, c’est la distance, le contrôle, l’autorité. McCartney, c’est la prolifération, la curiosité, la générosité mélodique. L’un impose une image. L’autre s’éparpille en chansons comme on sème des graines.

Et dans ce choc, il y a une scène presque comique : un titre, « Suicide », qui fait tout basculer. C’est minuscule, mais c’est symbolique : parfois, l’histoire de la musique tient à un détail idiot.

Le dernier mot : McCartney, Sinatra et la question du standard

Si l’on veut tirer une conclusion de tout ça, ce n’est pas « McCartney a été maladroit ». C’est plus profond : McCartney a toujours voulu appartenir à une tradition plus large que le rock. Les Beatles ont été une révolution, mais McCartney a toujours été un artisan de la chanson au sens large. Il n’a jamais vu le rock comme une forteresse identitaire. Il l’a vu comme un territoire parmi d’autres. Il peut faire du bruit, puis revenir au piano. Il peut écrire « Helter Skelter », puis écrire « When I’m Sixty-Four ». Il peut être moderne, puis archaïque, puis les deux en même temps.

Sinatra, lui, n’a pas toujours compris cette fluidité. Il venait d’un monde où l’on défendait son territoire. Où l’on considérait que certaines musiques étaient sérieuses et d’autres non. Il a détesté le rock avant de finir par chanter une chanson des Beatles. Il a incarné l’ancien monde tout en essayant, parfois, de dialoguer avec le nouveau.

Et McCartney, en envoyant « Suicide », a offert à Sinatra un miroir déformant : la preuve que le nouveau monde n’allait pas respecter les règles de l’ancien. Qu’il allait rire là où l’ancien demandait de la gravité. Qu’il allait jouer avec les mots là où l’ancien craignait la mauvaise presse.

Ce malentendu est finalement un petit résumé de l’histoire de la pop : la jeunesse avance, parfois maladroitement, parfois avec insolence, et les anciens finissent par céder quand ils entendent, malgré tout, une bonne chanson.

Et si Sinatra n’a pas enregistré « Suicide », il a, sans le vouloir, poussé McCartney à comprendre une chose essentielle : on n’écrit pas seulement pour ses idoles. On écrit pour le temps. Et le temps, lui, a fait de Paul McCartney exactement ce que l’adolescent admirateur de Frank Sinatra espérait devenir : un nom qui traverse les décennies, un catalogue où les chansons continuent de vivre, indépendamment de ceux qui les ont refusées.


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