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Not Guilty : quand Harrison manque d’air au cœur du White Album

Publié le 09 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On raconte souvent que les Beatles sont revenus de Rishikesh l’esprit lavé et le carnet plein. En vérité, ils reviennent surtout avec trop de chansons et pas assez d’air. En 1968, l’inspiration devient une pression : Lennon et McCartney écrivent chacun pour leur propre récit, et George Harrison, longtemps tenu en périphérie, cherche enfin une place qui ne soit pas un strapontin. C’est dans cette sensation d’étouffement que naît « Not Guilty », morceau nerveux, anguleux, presque claustrophobe, comme si la musique mimait la pièce trop étroite où le groupe se retrouve enfermé. Pendant les sessions du White Album, la chanson devient un marathon — des dizaines de prises, plus de cent tentatives — et finit pourtant écartée, non parce qu’elle échoue, mais parce qu’elle dit trop clairement la mécanique du pouvoir au sein des Beatles. Chanson fantôme, elle ressurgira plus tard (Anthology 3), puis Harrison la réinventera en solo en 1979, plus aérée, moins accusatrice, comme un sourire après l’orage. En suivant la trajectoire de « Not Guilty », on voit se dessiner la route vers l’émancipation et l’explosion d’All Things Must Pass : le moment où le « Quiet Beatle » apprend à parler plus fort — et, surtout, à respirer.


L’histoire officielle raconte que les Beatles sont revenus de Rishikesh comme on revient d’une retraite : apaisés, rieurs, remplis d’idées neuves et d’une sorte d’électricité calme. La réalité, comme souvent avec eux, est plus paradoxale. La méditation transcendantale leur a offert un silence intérieur, oui, mais ce silence a surtout agi comme une chambre d’écho : dans ce vide soudain, chaque envie, chaque frustration, chaque ambition s’est mise à résonner plus fort. Et quand l’ego, l’inspiration et la fatigue se retrouvent dans la même pièce, le résultat n’est pas forcément l’harmonie : c’est parfois une surproduction. Une avalanche de chansons, un trop-plein de matière, une pile de manuscrits qui déborde et qui finit par peser sur la table, sur les nerfs, sur les relations.

Le retour d’Inde ouvre une période où la créativité devient presque une gêne. À l’époque, John Lennon et Paul McCartney ne sont plus seulement un duo d’écriture : ils sont deux pôles, deux visions, deux façons de se raconter. Ils ont longtemps écrit ensemble comme on se passe un micro, avec cette compétition saine qui te fait monter la note un peu plus haut, ajouter un pont, tordre un mot, réécrire la mélodie en dix minutes. Mais en 1968, l’époque pousse à l’individualisme. La pop devient confessionnelle, le rock devient politique, l’art devient terrain de revendication personnelle. Lennon et McCartney se mettent à explorer leurs propres compétences, chacun de son côté, comme deux sportifs qui cessent de jouer en double pour tenter le record en solo. Dans ce contexte, la place de George Harrison devient un problème structurel, presque mathématique : comment exister quand la chanson est devenue le territoire de deux empires ?

Le White Album est souvent décrit comme un continent, et c’est juste : un double disque qui contient tout, le tendre et le brutal, le pastiche et la révélation, le murmure et la déflagration. Mais ce continent a une tectonique. Sous la variété, sous la liberté apparente, il y a un mouvement de plaques : chacun avance son propre récit, et le groupe, lui, tient tant bien que mal. Harrison, pendant longtemps, a été celui qui tenait, celui qui attendait, celui qui observait. Il a aussi été celui qui ramenait l’Inde dans le studio, non pas comme une mode, mais comme une discipline, une façon de regarder le monde autrement. Et pourtant, au moment où le White Album se fabrique, Harrison a l’impression de ne pas pouvoir respirer dans sa propre maison.

C’est là, dans cette sensation d’étouffement, que naît Not Guilty. Une chanson qui sonne comme une défense, mais qui est surtout un constat. Pas une plainte dramatique, pas une crise de nerfs, plutôt une phrase serrée entre les dents : je ne suis pas coupable. Je ne suis pas coupable d’exister au milieu de vous. Je ne suis pas coupable de vouloir un espace.

Sommaire

  • George Harrison : le « Quiet Beatle » qui apprend à parler plus fort
  • Not Guilty : une chanson comme un procès intérieur
  • Les sessions du White Album : une usine à miracles et à rancœurs
  • Un son qui ne correspond pas au mythe : la version Beatles de Not Guilty
  • Pourquoi Not Guilty n’a pas fini sur le White Album : l’art de couper ce qui dérange
  • Peggy Lee, la tentation de donner : quand Harrison imagine ses chansons ailleurs
  • De la démo à la résurrection : le destin différé de Not Guilty
  • Not Guilty comme prophétie : la route qui mène à All Things Must Pass
  • Le White Album, ce théâtre des ego : quand la modernité passe par la fracture
  • Une chanson qui éclaire tout : Harrison, de la périphérie au centre

George Harrison : le « Quiet Beatle » qui apprend à parler plus fort

Le cliché du « Quiet Beatle » colle à Harrison comme une étiquette trop facile. Il est calme, oui. Il est souvent en retrait, oui. Mais le calme n’est pas l’absence de pensée : c’est parfois l’accumulation. Chez Harrison, le silence ressemble à un réservoir. Il écoute, il engrange, il observe les dynamiques, les hiérarchies, les petites humiliations quotidiennes. Et, à un moment, ce réservoir déborde.

Ce qui rend le cas Harrison fascinant, c’est qu’il n’est pas seulement un « troisième auteur » qui attend que les deux stars aient terminé leur numéro. Il est un compositeur en mutation accélérée. Au début des Beatles, il apprend : il absorbe les codes, le rock’n’roll, la guitare comme dialecte. Puis, au fil des années, il cherche une voix propre. Il l’obtient par touches : une mélodie plus tordue ici, un accord inattendu là, un goût pour la couleur qui n’est pas seulement sonore mais spirituelle. Harrison ne veut pas seulement écrire des chansons : il veut écrire des portes.

Le problème, c’est que les Beatles, machine à tubes et à mythes, sont structurés autour d’un centre de gravité : Lennon/McCartney. Même quand Harrison arrive avec une chanson formidable, elle doit s’insérer dans un agenda émotionnel qui n’est pas le sien. Elle doit trouver son moment dans la dramaturgie du groupe. Et sur un album aussi saturé que le White Album, trouver son moment devient une lutte.

Harrison obtient pourtant une avancée historique : quatre chansons sur le disque. Quatre, c’est beaucoup, surtout si l’on compare à la période précédente où il devait se battre pour en placer une ou deux. Mais quatre, c’est aussi une preuve de la tension : pour que Harrison en place quatre, il faut que tout le monde soit au bord de l’explosion, que la notion même de collectif se soit fissurée. Dans un groupe plus uni, Harrison aurait peut-être eu moins de place, paradoxalement, parce que le duo central aurait continué de polir la matière ensemble, de verrouiller le récit, de décider du ton. Dans un groupe qui se délite, chacun vient avec ses chansons comme on vient avec ses bagages : c’est mon truc, je le fais, vous suivez ou pas.

Alors oui, Harrison place While My Guitar Gently Weeps, moment de grâce où il impose non seulement une chanson, mais une atmosphère entière, un climat émotionnel d’une densité rare. Mais derrière cette victoire visible, il y a d’autres chansons, d’autres tentatives, d’autres pièces qu’il n’arrive pas à faire entrer dans la maison Beatles. Not Guilty est l’une d’elles, et c’est peut-être celle qui dit le plus clairement pourquoi.

Not Guilty : une chanson comme un procès intérieur

Le titre est déjà un programme. Not Guilty : pas coupable. Pas coupable de quoi ? C’est là que la chanson devient intéressante, parce qu’elle ne répond pas de manière simple. Elle évoque un monde où l’on accuse, où l’on reproche, où l’on suspecte. Harrison, à ce moment-là, se retrouve au carrefour de plusieurs tensions.

Il y a d’abord la tension interne du groupe : la place, l’attention, l’autorité. Harrison a souvent raconté, plus tard, cette difficulté à « se faire une place » entre Lennon et McCartney. L’image est presque physique : tu veux poser une phrase, mais les deux autres parlent déjà, plus fort, plus vite, avec cette assurance de ceux qui savent que la pièce leur appartient. Harrison ne se décrit pas comme une victime héroïque, plutôt comme quelqu’un qui essaie d’entrer dans le cadre sans le casser. Et pourtant, dans une dynamique aussi asymétrique, même demander poliment devient une transgression.

Il y a aussi la tension autour de l’Inde et du Maharishi. Les Beatles sont partis chercher quelque chose, et ils reviennent avec autre chose. La promesse de sagesse se heurte au bruit médiatique, aux histoires, aux rumeurs, aux déceptions. Harrison, qui a été le plus fervent dans cette démarche spirituelle, se retrouve aussi le plus exposé aux moqueries et aux soupçons. Comme si son sérieux devenait, pour les autres, un motif de sarcasme. Dans Not Guilty, Harrison glisse des images qui renvoient à cette période : le regard des autres, le fait d’être perçu comme un « freak », la référence aux Sikhs, la sensation d’être montré du doigt pour avoir cherché ailleurs.

Et puis il y a Apple, l’entreprise, le rêve, le chaos. Apple devait être une utopie créative ; elle devient aussi un labyrinthe financier et relationnel. Quand tu transformes un groupe en empire, tu ajoutes des pièces à la maison, mais tu ajoutes surtout des portes, des clés, des serrures, des conflits d’intérêts. Harrison, qui n’a pas le tempérament d’un businessman, se retrouve dans un théâtre où la moindre phrase peut être interprétée, retournée, utilisée.

Dans ce contexte, Not Guilty ressemble à une chanson de défense. Mais ce n’est pas une défense agressive. Ce n’est pas « je vous emmerde ». C’est plutôt « je suis là, j’existe, je ne suis pas coupable d’essayer ». Une chanson qui sonne comme une justification intime, un monologue qu’on se répète dans la tête quand on commence à douter de sa légitimité. Et c’est là qu’elle devient bouleversante : Harrison, le discret, écrit une chanson qui dit, en creux, le coût psychologique de la discrétion.

Les sessions du White Album : une usine à miracles et à rancœurs

On idéalise souvent les sessions du White Album comme une période de liberté totale. C’est vrai, en surface : tout est permis. Le folk, le bruitisme, la comptine, le hard, la chanson de salon, l’expérimental. Mais cette liberté a un prix : elle est aussi le symptôme d’un collectif qui ne sait plus se contraindre. Et quand un groupe ne se contraint plus, cela peut produire des chefs-d’œuvre, mais aussi des heures de studio qui ressemblent à des négociations.

La création, chez les Beatles, a longtemps reposé sur une alchimie de contraintes. La durée d’un 45 tours, l’urgence de sortir un single, la nécessité de plaire, la dynamique de groupe, tout cela produisait une tension productive. En 1968, cette alchimie se dérègle. Chacun arrive avec ses envies, ses obsessions, ses blessures. Le studio devient un lieu où l’on fabrique des chansons, mais aussi un lieu où l’on règle des comptes sans le dire.

C’est dans ce décor que Harrison tente d’enregistrer Not Guilty. Et l’histoire de cet enregistrement est, à elle seule, une métaphore. La chanson demande un effort collectif, une mise en place précise, des changements de mesure qui obligent tout le monde à être présent, attentif, impliqué. Or, précisément, l’ambiance du moment va dans l’autre sens : chacun a tendance à se replier, à travailler à sa manière, à choisir ses batailles. Harrison arrive avec une pièce qui nécessite une troupe ; il se retrouve avec un groupe qui commence à fonctionner en solistes.

Le résultat, c’est un marathon. Des prises, des prises, encore des prises. Plus de cent tentatives, comme si le groupe essayait de forcer la porte. On pourrait romantiser cela : quatre génies obstinés cherchant la perfection. Mais on peut aussi y voir autre chose : un groupe qui s’acharne parce qu’il ne sait plus comment décider. Parce qu’il ne sait plus dire « oui » ou « non » avec la même évidence. Parce que, derrière chaque décision artistique, il y a désormais une décision politique.

Et au bout de ce marathon, la chanson n’entre pas sur l’album. Non pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est trop révélatrice. Elle dit trop clairement ce que tout le monde ressent sans oser l’avouer. Elle met des mots sur une dynamique de pouvoir. Or, dans un groupe déjà fragilisé, mettre des mots sur la fracture, c’est risquer de l’élargir.

Un son qui ne correspond pas au mythe : la version Beatles de Not Guilty

Ce qui frappe quand on écoute la version de Not Guilty travaillée par les Beatles à l’époque, c’est son énergie. On imagine parfois Harrison comme un compositeur de douceur, de contemplation, de spiritualité légère. Mais la version Beatles de la chanson, celle qui sera révélée plus tard, porte une tension nerveuse. Elle est plus anguleuse, plus abrasive qu’on ne l’attendrait. Il y a quelque chose de serré dans le riff, quelque chose de presque claustrophobe dans l’arrangement : comme si la musique elle-même mimait la sensation d’être coincé dans un espace trop étroit.

Le choix des instruments n’est pas neutre. Un clavecin, par exemple, ce n’est pas juste une couleur baroque ; c’est un son qui tranche, qui pique, qui insiste. Dans le contexte de 1968, où les Beatles ont déjà exploré mille textures, le clavecin peut devenir une arme : il apporte une ironie, une rigidité, une tension. La guitare de Harrison, elle, ne cherche pas seulement la beauté : elle cherche la morsure. On est loin de la ballade apaisée. On est dans une chanson qui contient une nervosité, un agacement, une lucidité.

Et puis il y a la voix de Harrison : posée, presque détachée, comme quelqu’un qui essaie de rester digne alors qu’il bouillonne. C’est là que Not Guilty devient une chanson typiquement harrisonienne : la colère n’est pas une explosion, c’est une pression. Pas un cri, mais une mâchoire serrée. Pas une tempête, mais un ciel lourd.

Ce contraste entre le texte et le ton est essentiel. Harrison ne hurle pas « laissez-moi de la place ». Il le dit comme une évidence fatiguée. Et c’est peut-être ce qui rend la chanson si inconfortable pour le groupe : elle ne se présente pas comme un drame, mais comme un constat. Elle ne demande pas la permission d’exister. Elle constate que son existence est un problème pour les autres.

Pourquoi Not Guilty n’a pas fini sur le White Album : l’art de couper ce qui dérange

Le White Album est déjà gigantesque. On pourrait croire qu’il avait la place pour tout. Mais la place, en musique, n’est pas seulement une question de durée : c’est une question de narration. Un album raconte quelque chose, même quand il prétend être éclaté. Et Not Guilty, dans cette narration, est une pièce dangereuse.

Il y a une raison pratique : le disque est plein. Il y a déjà trop de chansons, trop d’univers, trop de ruptures. Ajouter Not Guilty aurait impliqué de retirer autre chose, et retirer autre chose, c’est créer une guerre de tranchées. Chaque chanson est le territoire de quelqu’un. Dans un groupe où l’autorité est fragile, retirer une chanson, c’est attaquer une personne.

Mais au-delà de la logistique, il y a la psychologie. Not Guilty est un miroir. Il renvoie au groupe une image qu’il n’a pas envie de regarder : celle d’un Harrison qui se sent empêché, marginalisé, moqué. Et même si Lennon et McCartney peuvent entendre cela intellectuellement, l’accepter émotionnellement est autre chose. Dans une période où tout le monde se sent déjà incompris, la plainte de l’autre devient une charge de plus.

On peut aussi imaginer, sans tomber dans la fiction, que certains ont perçu la chanson comme trop directe. Le White Album contient des moments violents, des moments cruels même, mais souvent déguisés, transfigurés par l’humour, le surréalisme, la mise en scène. Not Guilty, elle, n’a pas le masque. Elle parle de « voler le jour », d’« apple carts », de cette sensation d’être dans le chemin. C’est un texte qui ressemble à une conversation de studio, transposée en chanson. Or, transformer la conversation en chanson, c’est archiver le conflit. C’est le rendre éternel.

Le paradoxe, c’est que l’absence de Not Guilty renforce son mythe. Une chanson rejetée devient une chanson fantôme. Elle devient un « et si ». Elle devient une pièce manquante que les fans fantasment, une preuve que le groupe avait encore des trésors cachés, mais aussi la trace d’un malaise. Quand une chanson est laissée de côté malgré un investissement colossal, ce n’est jamais anodin. C’est un symptôme. Et ici, le symptôme a un nom : la place de Harrison.

Peggy Lee, la tentation de donner : quand Harrison imagine ses chansons ailleurs

Il y a un détail magnifique dans l’histoire de Not Guilty : Harrison, au lieu de se battre jusqu’au bout pour l’imposer aux Beatles, envisage de la donner. Pas à un ami, pas à un groupe de rock, mais à Peggy Lee. C’est à la fois surprenant et révélateur.

Surprenant, parce que l’imaginaire collectif associe Harrison à la guitare, à la spiritualité, à une forme de rock introspectif. Peggy Lee, c’est une autre planète : une voix de velours, une élégance de club, une sensualité contrôlée. Et pourtant, Harrison entend dans sa chanson une mélodie qui pourrait vivre dans cet univers-là. Comme s’il percevait Not Guilty non pas comme un manifeste rock, mais comme un standard potentiel, une chanson qui peut être habitée par d’autres timbres, d’autres récits.

Révélateur, parce que cela montre une chose : Harrison ne cherche pas seulement à gagner une bataille interne. Il cherche à faire vivre ses chansons. Si les Beatles ne veulent pas, d’autres voudront. C’est une pensée à la fois libératrice et triste. Libératrice, parce qu’elle ouvre des horizons. Triste, parce qu’elle implique que le groupe, au lieu d’être le lieu naturel de ses chansons, devient un goulot d’étranglement.

Donner une chanson, c’est aussi un geste d’humilité. Harrison n’a pas encore l’assurance de l’après-Beatles, celle qui lui permettra de sortir un triple album comme All Things Must Pass en mode « vous n’en vouliez pas ? très bien, je les mets toutes ». En 1968, il est encore dans une logique de compromis. Il est encore dans la dynamique où Lennon et McCartney sont les gardiens du temple. Imaginer Peggy Lee, c’est imaginer une sortie de secours élégante.

Et puis, il y a une ironie : Harrison, qui se plaint de ne pas avoir d’espace, pense à donner sa chanson à quelqu’un d’autre. Comme si, à défaut d’avoir un espace chez lui, il allait louer une chambre ailleurs. Not Guilty devient alors plus qu’une chanson : elle devient une métaphore de l’exil artistique.

De la démo à la résurrection : le destin différé de Not Guilty

Les chansons ont parfois des destins bizarres. Certaines naissent et meurent en quelques heures, abandonnées sur une bande, oubliées dans un tiroir. D’autres reviennent, des années plus tard, comme un souvenir qui te tombe dessus quand tu retombes sur un carnet. Not Guilty appartient à cette deuxième catégorie : une chanson qui attend son heure.

Harrison la redécouvre plus tard, la réentend, et porte sur elle un regard ambivalent. Il y a chez lui une lucidité presque cruelle : il admet que certains aspects du texte lui paraissent datés, liés à une époque précise, à des querelles précises, à un vocabulaire presque trop « 1968 ». C’est le risque des chansons écrites dans l’urgence émotionnelle : elles capturent un moment, mais elles peuvent aussi se figer dans son décor.

Et pourtant, il garde de l’affection pour la mélodie. Ce n’est pas rien : chez Harrison, la mélodie est souvent la porte d’entrée vers la spiritualité, vers cette idée que la musique peut être un mantra, un mouvement circulaire, une répétition qui apaise. S’il aime la mélodie, alors la chanson mérite une seconde vie. Simplement, pas forcément sous la forme d’un conflit.

Quand Harrison réenregistre Not Guilty pour son album solo à la fin des années 1970, il la transforme. Il l’adoucit, il la rend plus flottante, plus mature. Là où la version Beatles sonne comme un espace clos, la version solo sonne comme une pièce aérée. C’est le même texte, mais le contexte a changé, donc le sens change. En 1968, « pas coupable » sonne comme une défense devant un tribunal intérieur. En 1979, cela peut sonner comme un sourire : oui, c’était le chaos, oui, j’ai traversé ça, et je suis encore là.

La transformation est aussi symbolique : Harrison n’a plus besoin de l’approbation du groupe. Il n’a plus besoin de négocier sa place. Il la prend. Il a appris, dans l’intervalle, que la liberté est parfois le seul espace possible. Et qu’il vaut mieux être seul dans une pièce à soi que serré dans une pièce où l’on t’écoute à peine.

Not Guilty comme prophétie : la route qui mène à All Things Must Pass

On entend souvent dire que les chansons annoncent l’avenir. C’est parfois une façon romantique de réécrire l’histoire. Mais dans le cas de Harrison, il y a une cohérence presque implacable : ses chansons de la fin des Beatles sont des fragments d’émancipation. Elles sont la preuve qu’il devient trop grand pour son rôle.

Not Guilty est un texte de survie dans un groupe qui s’effondre. Mais c’est aussi une déclaration implicite : si je ne peux pas respirer ici, je respirerai ailleurs. Et cet ailleurs, on le connaît : l’après-Beatles, le moment où Harrison sort de l’ombre avec une force stupéfiante. All Things Must Pass, ce n’est pas seulement un grand album, c’est une vengeance douce. Pas une vengeance contre les autres, mais une vengeance contre le destin, contre le rôle assigné. C’est Harrison qui dit : vous pensiez que j’avais deux chansons par album ? J’en ai des dizaines. Et je sais quoi en faire.

Dans cette perspective, Not Guilty devient un jalon. Une chanson qui porte en elle l’idée même de la rupture. Pas la rupture spectaculaire, pas la guerre ouverte, mais la rupture intérieure : le moment où tu comprends que tu ne seras jamais pleinement toi-même dans cette configuration. Le moment où tu cesses d’attendre que quelqu’un te fasse une place.

C’est aussi ce qui rend la chanson émouvante : elle n’est pas écrite par un homme déjà libre. Elle est écrite par un homme qui cherche encore à appartenir, qui veut encore croire que le groupe peut l’accueillir. Harrison ne veut pas « gagner » contre Lennon et McCartney ; il veut juste être entendu. Et c’est précisément parce qu’il veut encore appartenir que la frustration est si aiguë.

Plus tard, il écrira des chansons où la colère sera plus frontale, où la dynamique de groupe sera nommée plus clairement, où l’exaspération explosera. On pense à Wah-Wah, cette chanson qui ressemble à un moteur qui hurle, écrite dans la foulée d’un conflit, comme si Harrison avait enfin lâché la bride. Mais Not Guilty est plus subtile : elle ne hurle pas, elle insiste. Elle ne frappe pas, elle appuie là où ça fait mal.

Le White Album, ce théâtre des ego : quand la modernité passe par la fracture

Il est tentant de transformer la période du White Album en roman : les tensions, les départs temporaires, l’isolement, les studios comme des appartements séparés. Mais au fond, ce qui se joue là est presque universel : un collectif qui a atteint un niveau de succès tel que chacun devient un monde. Et quand chacun devient un monde, l’univers commun se rétrécit.

Les Beatles ont été un laboratoire de la modernité musicale. Ils ont inventé des formes, des sons, des manières de penser l’album. Mais ils ont aussi expérimenté, malgré eux, la modernité sociale du groupe : comment rester un « nous » quand le « je » devient trop vaste ? La réponse, chez eux, sera tragiquement simple : ils n’y arriveront pas. Pas parce qu’ils ne s’aiment plus, pas parce qu’ils n’ont plus de talent, mais parce que la structure ne tient plus.

Dans ce théâtre, Harrison incarne un paradoxe poignant. Il est à la fois celui qui a introduit les autres à une quête spirituelle et celui qui se retrouve marginalisé dans l’espace créatif. Il est celui qui apporte une profondeur nouvelle au groupe, mais il est aussi celui à qui l’on laisse le moins de place pour l’exprimer. Et quand il écrit Not Guilty, il ne fait pas que parler de lui : il documente une dynamique qui ronge le groupe.

Ce qui est fascinant, c’est que la chanson n’est pas seulement un reproche. Elle contient une forme de compassion. Harrison n’écrit pas « vous êtes des tyrans ». Il écrit « je ne suis pas coupable de me trouver dans votre chemin ». Il reconnaît implicitement que Lennon et McCartney ont leur propre urgence, leur propre désir de « voler le jour », de saisir le temps, de faire plus, d’aller plus vite. Il ne leur reproche pas d’être eux-mêmes. Il dit simplement que, dans ce mouvement, lui se retrouve coincé.

Et c’est peut-être pour cela que la chanson n’a pas été gardée : parce qu’elle était trop juste. Trop difficile à contredire. Trop difficile à transformer en simple querelle artistique.

Une chanson qui éclaire tout : Harrison, de la périphérie au centre

Écouter Not Guilty aujourd’hui, c’est entendre un moment où Harrison se met au centre sans encore en avoir l’autorisation. C’est une chanson qui éclaire rétrospectivement tout ce qui viendra : la montée en puissance de ses compositions, la frustration accumulée, puis l’explosion créative de l’après.

Elle éclaire aussi une autre vérité : les Beatles n’ont pas seulement été un groupe, ils ont été un système. Et dans ce système, Harrison a longtemps été l’élément sous-estimé. Pas parce qu’il était moins talentueux, mais parce que la narration collective avait besoin de lui comme d’un contraste : le discret, le spirituel, le troisième. Sauf que l’histoire, la vraie, refuse les rôles figés. À force de travailler, de chercher, de se heurter, Harrison a fini par devenir un auteur majeur. Et quand un auteur majeur reste coincé dans un rôle secondaire, il finit par craquer.

Not Guilty n’est pas la chanson la plus célèbre de Harrison. Elle n’a pas la perfection solaire de Something, elle n’a pas la puissance mythologique de certaines pièces d’All Things Must Pass, elle n’a pas la popularité immédiate des grands standards. Mais elle a une valeur rare : elle est un document émotionnel. Une archive de ce que cela coûte d’être le troisième homme dans le groupe le plus célèbre du monde.

Et elle rappelle, enfin, que derrière le mythe Beatles, il y a des personnes. Des personnes qui se taisent, qui s’énervent, qui doutent, qui cherchent un espace. Harrison, dans Not Guilty, ne demande pas qu’on le couronne. Il demande qu’on le laisse respirer. Et parfois, la demande la plus simple est celle qui révèle le mieux la fracture.


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