La 36ème édition des Journées cinématographiques de Carthage (13-20 décembre 2025) a tenu ses promesses jusqu’à un regrettable couac final. Une tendance s’est détachée en dépit de la diversité des films : la recherche d’une filiation pour comprendre les temps présents.
Le couac
Sous l’efficace direction de Tarek Ben Chaabane, le festival s’était bien déroulé : organisation au point, excellente sélection mêlant nouveautés arabo-africaines, panorama tunisien, focus internationaux et films restaurés du répertoire ainsi que les habituelles leçons de cinéma et tables-rondes professionnelles, le tout pour un public nombreux et jeune, ce qui reste la grande force des JCC. Quel ne fut pas par contre l’étonnement de voir la cérémonie de clôture tourner au fiasco : le jury des longs métrages de fiction l’a unanimement boycotté. Au nom de tous, sa présidente, la réalisatrice palestinienne Najwa Najjar, en a expliqué les raisons dans un communiqué lisible un peu partout sur le net. Sur décision, semble-t-il, de la ministre de la Culture relayée par le Centre du cinéma, et malgré de longues négociations, le jury n’était pas autorisé à lire les motivations de ses choix comme cela se fait généralement. Cette réduction au silence a enflammé les réseaux sociaux. Jean-Michel Frodon, critique français faisant partie du jury, a ainsi dénoncé « l’emprise croissante d’une bureaucratie politicienne déterminée à contrôler une manifestation qui a toujours été un espace de liberté d’expression ». La cérémonie diffusée en direct à la télévision et la radio n’était plus devenue qu’une mièvre distribution des prix sans que personne ne soit même invité à exprimer des remerciements, ce que forcèrent certains en dépit de ce lourd protocole.
Des personnalités du cinéma tunisien ont été nombreuses à condamner cette dérive. « Ce qui se joue n’est pas une simple querelle : c’est une profanation », a écrit Ridha Behi, ajoutant que c’est « un crime moral contre la crédibilité des JCC, contre celle de notre pays ». Le festival est « otage de lourdeurs bureaucratiques et d’ingérences opaques, révélant un déficit de gouvernance à l’origine du scandale », écrit de son côté Hichem Ben Ammar, qui se demande : « Quel cinéaste soucieux de son intégrité et de son renom accepterait encore d’associer sa notoriété aux JCC ? » Car « l’image de la Tunisie en tant que pays respectueux de la culture, du droit et de la liberté de création peut s’en trouver affectée », écrit l’ancien directeur des JCC Ibrahim Letayef dans une adresse au président de la République. Autre ancienne directrice du festival, Dora Bouchoucha, a indiqué sur facebook qu’elle « ne cautionne pas ce qui s’est produit et n’accepte pas d’être utilisée pour cautionner une démarche qui va à l’encontre de mes principes et des fondements mêmes du festival construit depuis près de 60 ans ». En somme, comme l’écrit le journal La Presse « un triste exemple de prise de décision unilatérale et d’une propension aux célébrations superficielles, en totale contradiction avec l’âme militante des JCC ».
Inquiétude
Dans un contexte de musellement de la liberté d’expression et d’enfermement de l’opposition, les JCC tiennent à rester un des derniers lieux de libre pensée, comme en témoignent les débats suivant la plupart des films, mais pour combien de temps ?
Où le vent nous emmène-t-il ? C'est le titre d'un film de la compétition. Ce pourrait être le titre de bon nombre de films : notre temps est celui de l'inquiétude, d'un vent que nous ne maîtrisons pas et qui semble ne pas nous emmener vers des jours heureux. Alors, que propose le cinéma ?
Les JCC proposaient une section spéciale rétrospective : « Nouveau cinéma arabe » : des films qui ouvrent une nouvelle voie dans le fond comme dans la forme. Ils s’attaquent à des sujets auparavant tabous comme la sexualité, la condition féminine ou le terrorisme. Ils reflètent aussi les préoccupations de la jeunesse. Une nouvelle vague ? Une table-ronde en arabe réunissant la plupart des réalisateurs/trices du programme des JCC a surtout montré la diversité des approches. Une permanence cependant dans les préoccupations des cinéastes : le génocide à Gaza, qui marque terriblement le temps présent.
Palestine
Il faut revenir aux sources pour y voir plus clair : connaître l’Histoire pour mieux comprendre comment on en est arrivés là. Palestine 36 d'Annemarie Jacir (en sortie France le 16 janvier 2026) a été présenté en séance d'ouverture, alors même que le film représente la Palestine aux Oscars. Cette grande fresque historique à l’ancienne (on pense aux films de Souheil Ben Barka), en scope et en costumes, réunit une pléiade d'actrices/acteurs et de nombreux figurants, notamment dans des scènes épiques à la western où les combattants évoluent à cheval. Le film a le mérite de rappeler que les soldats britanniques ont joué un grand rôle dans l'expropriation des Palestiniens au profit des Sionistes, non sans mépris, violence et cruauté. On aurait souhaité des personnages plus complexes pour les représenter mais il fallait enfoncer le clou dans une mémoire qui tend à réduire leur rôle à des observateurs.
Comme bien souvent au cinéma, la grande Histoire est racontée par le biais de l'intime, et confronte le destin d’un homme du peuple à la classe dirigeante. Yousef quittera son village pour Jérusalem... Il découvrira dès lors les compromissions de son propre camp. Annemarie Jacir filme la Palestine « comme un espace incarné, travaillé, transmis, indissociable des corps qui l'habitent », écrit Safa Helali dans son intéressante analyse sur Africiné. Le film explore dès lors les différentes formes de la résistance en tant que persistance qui ne lâche jamais.
On pourrait en dire autant de La voix de Hind Rajab qui a été honoré d’un Tanit d’honneur exceptionnel au palmarès et représente lui aussi son pays aux Oscars ou il figure déjà sur la liste restreinte de 15 films dont 5 seront nominés. La Tunisienne Kaouther Ben Hania y reprend sa façon de mêler documentaire et fiction en reconstruisant l'hallucinant parcours nécessaire pour que le Croissant rouge puisse tenter de sauver une petite fille coincée dans une voiture face aux chars israéliens et dont on entend la vraie voix. Nous savons qu'elle va mourir : il n'y aura donc pas de surprise mais par contre le suspens est travaillé pour faire grandir l'émotion et dénoncer l'absurde d'une situation où les secouristes sont tout proches mais doivent attendre des heures le feu vert israélien selon le protocole qui leur est imposé. La meilleure interprétation féminine est allée à Saja Kilanidans dans le même film.
Tourné en Jordanie, Once upon a time in Gaza se situe en 2007, année où le Hamas a pris le pouvoir sur la bande de Gaza : un étudiant se lie à un dealer mais ils doivent affronter un flic véreux. Loin des stéréotypes, on retrouve là le style déjanté et percutant des jumeaux nés en 1988 à Gaza Tarzan et Arab Nasser qui avait fait merveille dans Un amour à Gaza (où une statue antique se coince dans le filet d’un pêcheur en passe de se marier) et surtout Dégradé (où treize femmes se retrouvent coincées dans un petit salon de coiffure). Mais il est aujourd’hui difficile de faire rire quand le réel saute à la tête...
Quant au 20 minutes Coyottes de Saïd Zagha (Tanit d’argent au palmarès des courts métrages), il met en scène une Palestinienne victime d’une crevaison en voiture. Elle est confrontée à une figure intrigante de l’ennemi. Il ne s'agit pas ici d'affirmer son humanité : coincée, sa réponse sera sans pitié...
La compétition longs métrages de fiction africains : la tendance autobiographique
Faute de connaître les raisons évoquées par le jury pour les attributions de ses prix puisqu’il n’a pu les exprimer, on ne peut qu’essayer de deviner ! On constate en tout cas un bel équilibre dans les récompenses.
Le Tanit d’or est allé à un film assez étonnant et entraînant, en tout cas très réussi, tourné dans des décors en carton pâte du quartier ou dans un intérieur familial étroit, à la fois historique, émouvant et drôle. The Stories de l’Egyptien Abu Bakr Shawky (connu pour son succès Yomeddine, Prix François-Chalais au Festival de Cannes 2018) met en parallèle l’histoire d’une famille nombreuse modeste et celle du pays, ponctuée par les changements de pouvoir. Commençant avec Nasser en 1967, cette anthologie ne va cependant pas plus loin que Moubarak... Mais on imagine bien que cette permanence continue : les transgressions du politiquement correct (la répétition inopinée du mot « corruption » à la télévision) torpillent les rêves de réussite sociale incarnés par ce que peut apporter une photo en compagnie du Raïs. Comme bien souvent dans le cinéma égyptien, c’est foisonnant, enjoué et très parlé. Bien qu’émaillé d’archives marquantes, ce florilège de moments historiques reprend en fait les souvenirs d’enfance du réalisateur qui décrit ainsi la relation entre son père égyptien et sa mère autrichienne.
Cette tendance à convoquer des souvenirs familiaux est une dominante de la sélection. Le Tanit d’argent a été attribué à Un jour avec mon père (My Fathers’Shadow), en sortie France le 25 mars 2026, du Nigérian basé à Londres Akinola Davies Jr. Bien qu’ancré dans la crise électorale nigériane de 1993, son projet n’est pas non plus d’être une fresque historique mais de cerner l’ambiance de cette époque à travers le rapport de deux fils à leur père, à l’occasion d’un déplacement à Lagos. D’inspiration autobiographique, il est traité du point de vue de l’enfant qu’était le réalisateur lorsqu’il a perdu son père. C’est un film d’atmosphère, d’une grande beauté plastique et sonore. Il a d’ailleurs reçu une mention spéciale de la Caméra d’or au Festival de Cannes 2025.
Autre référence au rapport père-fils, L’Odeur de mon père (My Father’s Scent) de l’Egyptien Mohamed Siam (Amal, 2017) n’a pas été oublié avec le meilleur décor pour son scénario tout en surprises et sa mise en espace dans les intérieurs et les rues du Caire. Ahmed Malek, qui joue Farouk, un marginal considéré comme un raté, qui doit passer une nuit entière avec son père malade, aurait pu recevoir le prix de la meilleure interprétation masculine pour son jeu adroitement intériorisé. Il déconstruit avec constance la domination patriarcale jusqu’à ce que les secrets cachés apparaissent et qu’un retournement final montre que les valeurs ne sont pas là où on le croyait.
En rejetant violemment les immigrés d’Afrique sub-saharienne, la Tunisie, carrefour entre Afrique et Méditerranée, tourne le dos à une image travaillée de longue date de pays de transit relativement sûr et hospitalier, portée à la fois par l’histoire maghrébine de l’hospitalité et par le récit officiel d’un État protecteur des peuples africains. Ce basculement récent est d’autant plus frappant qu’il s’accompagne d’un discours d’État ouvertement stigmatisant et d’une banalisation sociale des violences. Il n’est pas neutre que le jury ait tenu à récompenser le courageux Promis le ciel de la Tunisienne Erige Sehiri (en sortie France le 28 janvier 2026, critique détaillée à venir) à travers une de ses actrices au parcours emblématique (elle est venue présenter le film à Cannes où il faisait l’ouverture de la prestigieuse sélection Un certain regard mais n’a pas cherché à rester en France alors qu’elle en rêvait). Il a en effet attribué une Mention spéciale meilleure actrice à l’Ivoirienne Debora Lobe Naney, qui récompense son énergie et la justesse de son jeu dans ce film qui confronte trois femmes au harcèlement que subissent les immigrés d’Afrique noire dans la Tunisie actuelle. En dehors de la célèbre Aïssa Maïga qui campe avec subtilité son rôle d’évangéliste à la fois maternelle et engagée, elles sont interprétées par des non-professionnelles, ce qui permet à la réalisatrice de retrouver la saveur de son magnifique Sous les Figues (2022).
Autre film tunisien, Où le vent nous emmène-t-il ? d’Amel Guellaty, plus faible dans ses envolées merveilleuses mais dynamique et très bien accueilli par la jeunesse, a reçu, sans doute pour son audace, le prix du meilleur scénario : Alyssa, une jeune femme rebelle et émancipée entraîne Mehdi, un ami dessinateur plus timoré, dans un périple à travers la Tunisie avec une voiture volée. « Si on ne peut même pas rêver, qu’est-ce qui nous reste ? », demande Alyssa tout en décrivant sa situation, en disant notamment que « la dictature est revenue ». Il est frappant de voir que ce film s’inscrit en continuité avec les films tournés durant la dictature de Ben Ali : comme le précise Kamel Ben Ouanès dans son livre Champ-contrechamp présenté au festival,[1] « une errance dans un labyrinthe qui ne conduit nulle part » dans des films où la forme « se caractérise par la discontinuité, la fragmentation ou encore un style hybride et dissonant », traversés dans ce « malaise généralisé » par « le cri d’une conscience qui a soif de dire, de communiquer et de vivre un instant d’absolue liberté » (p.63-64). Alyssa dit effectivement qu’elle suffoque et tente le tout pour le tout pour faire gagner Mehdi à un concours de dessin qui leur permettrait de partir à l’étranger.
Au début du film, Alyssa entretient un lien très fort avec famille, son père disparu, sa mère qui se fige dans son deuil et sa petite sœur dont la responsabilité lui échoie. L’atelier du père devient pour elle un lieu de mémoire et de reconnexion à soi. Le film tourne en boucle autour de la réconciliation avec l’héritage du père dont elle se réapproprie le geste et l’univers, ce qui relativise son désir de départ. Face à l’enfermement social et politique, la fuite se heurte à la reconnaissance d’une filiation et au sentiment d’appartenance.
La mort d’un enfant est vécue comme une rupture dans l’ordre du monde. Il est un être perçu comme innocent, porteur d’avenir et de filiation. Cela fait que dans Diya d'Achille Ronaimou (Tchad), qui a reçu les prix de la meilleure musique (Afrotonix) et du meilleur montage, Dane se trouve soudainement plongé dans une situation kafkaïenne : chauffeur pour une ONG, il renverse un enfant et apprend qu’il meurt à l’hôpital. Ferdinand Mbaïssané a reçu le prix de la meilleure interprétation masculine au Fespaco 2025 pour ce rôle, effectivement très présent. Le film développe avec une belle maîtrise un scénario habile pour dénoncer « le prix du sang » (diya), l’énorme compensation rituelle réclamée par la famille de la victime. Comment réparer alors que cette exigence coutumière détruit sa vie ? N’y-a-t-il pas d’autres voies pour obtenir le pardon ? En déplaçant la question vers les manipulations possibles, le film propose de repenser ce que pourrait être une justice réellement réparatrice.
Un jury doit choisir. Peut-être a-t-il mis de côté l’excellent Katanga, la danse des scorpions de Dani Kouyaté (Burkina Faso) car il déjà été célébré avec l’Etalon d’or au Fespaco ? Quant à Roqia de l’Algérien Yanis Koussim, c’est probablement en raison de la fragilité de son entreprise. Il revient sur la décennie noire en convoquant les arcanes du cinéma d’horreur pour explorer comment s’inscrit dans les mémoires l’obsession mortifère djihadiste. Ce film en trois temps est proprement physique. A travers un père amnésique au visage bandé qui a commis des crimes dont il ne se souvient plus mais qui va finalement se révéler, deux thèmes se télescopent : d’une part, le traumatisme de ces années terribles est une cicatrice indélébile, et d’autre part, « le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde » (Brecht). Victime ou bourreau ? L’enjeu souligné par le titre est-il d’exorciser les êtres ou n’est-il pas plutôt de désensorceler la société d’une infection qui se transmet ? Jouant avec le fantastique et la fascination pour la violence, le réalisateur est cependant obligé de préciser à la fin qu’il n’y souscrit pas pour lever l’ambigüité...
Quant à Cotton Queen (La Reine du coton), écrit et réalisé par la Soudanaise Suzannah Mirghani, il articule histoires familiales, mémoire coloniale et transformations économiques à travers le destin de la jeune Nafisa. Un homme d’affaire la demande en mariage Il veut introduire un coton génétiquement modifié comme dans ses autres plantations, alors que la grand-mère défend mordicus sa méthode traditionnelle qui a fait ses preuves et une agriculture plus humaine. Nafisa comprend cependant que cette grand-mère qui contrôle tout et ment sur ses propres faits d’armes contre les colons britanniques est un mythe, et doit s’en dégager pour choisir son destin. Cette ode très soignée à la résilience féminine, qui connut sa première à la Semaine internationale de la critique de Venise, reste cependant sans grande originalité, et bien éloignée des drames que vit aujourd’hui le pays.
Documentaires : un Tanit d’or pour le Sénégal
C’est également à un film de filiation, sur le rapport à la mère cette fois, qu’est allé le Tanit d’or dans la compétition des documentaires longs métrages : Liti liti (L’attachement) du Sénégalais Mamadou Khouma Gueye, lui qui avait déjà reçu en 2017 le Tanit de bronze pour son court-métrage Kédougou. Il y interroge sa propre mère qui fut expulsée de sa maison de Guinaw-Rail par les travaux du TER. Les bulldozers du progrès enterrent un mode de vie collective et un engagement dans la vie de la cité. C’est le destin d'un peuple qu'on n'écoute pas que ce film nous permet de sentir et d'entendre (cf. notre critique à lire ici).
Même projet pour Notre Semence d’Anis Lassoued, cette fois au niveau de la jeunesse. Tourné en 2019 à la veille des élections qui ont mené Kaïs Saïed au pouvoir, cet état des lieux met en parallèle deux familles, et plus particulièrement les adolescents. Il dévoile l’envers du décor. La différence sociale sépare les destins : la précarité force Yassine et son frère Mahmoud à envisager de tenter la traversée vers l’Europe tandis que Skander profite du soutien de sa famille aisée mais a aussi l’Europe en ligne de mire. Du côté des filles, Mariem doit renoncer à ses études tandis que Sarra ira les poursuivre en France. D’un côté le désenchantement, de l’autre la construction d’un avenir, mais au fond, dans des conditions inégales, une destination commune. Si le jury s’accorda sans problème pour attribuer au film une mention, c’est qu’il colle au réel, sur le mode de la confidence, voire parfois du silence. Sa proximité, sa quotidienneté font que ce n’est pas seulement une réalité qu’il capte, comme le ferait un reportage, mais le sens qui s’en dégage, à travers ce qui anime les êtres, leur vitalité, leurs espoirs autant que leur sentiment d’injustice et leur colère. Au-delà de leurs singularités, ils sont la jeunesse tunisienne. La révolution de 2011 a renforcé le désir de vivre au pays, mais a aussi nourri la frustration de n’y rencontrer que des obstacles alors qu’on voudrait faire mieux que ses parents. Que peuvent dès lors « semer » les familles ? Que peuvent-elles donner en héritage à des enfants tiraillés entre l’appartenance et l’exil ?
Le Tanit de bronze est allé à Sur la colline du Tunisien Belhassen Handous, qui est photographe et plasticien, en plus d’avoir réalisé Hecho en Casa (2014), tourné sur cinq ans avec un téléphone portable, également produit par Exit Productions (Ala Edinne Slim). Ici aussi, une radicalité hors des codes narratifs. La photographie est parfaite mais le temps passe sans événement marquant, si ce n’est le décès du sujet, une Allemande au nom de cinéma (Bergman), dont on ne saura pas grand chose de plus qu’elle s’est retirée là par passion pour les chevaux. Son acolyte en hérite et poursuit une action qui peut être lucrative... La linéarité et l’absence d’abstraction formelle tranche avec ce qu’est souvent le cinéma expérimental. Il faut donc aller chercher ailleurs l’intérêt du film. Le titre peut être une réponse : le sujet n’est pas cette femme en fin de vie mais sa situation : son rapport à l’espace, son amour des chevaux, dans ce petit microcosme en dehors du monde. On pense à ce qu’écrit poétiquement la philosophe Marie-José Mondzain : « un film est le flux d’une rivière et un tissu de fantômes ». La caméra capte cette vieille dame et sa maison dans les clairs-obscurs des soirées hivernales. Au fond, tout le film est dans cet oxymore pour nous inviter à percevoir ce que nous offre le cinéma quand il ne nous vend rien : le flux si vivant des fantômes.
C’est justement aussi un film entre vie et mort que présentaient en tant que producteur Yoro Mbaye et en tant que distributrice Oumou Diégane Niang : le jeune réalisateur sénégalais Mamadou Moustapha Gueye, issu des mêmes formations au cinéma que Mamadou Khouma Gueye à Ciné-Banlieue à Dakar, est en effet décédé d’une crise d’asthme après avoir respiré des gaz lacrymogènes durant les manifestations de 2023 alors qu’il réalisait Cimetière de vie. Le film, terminé avec respect par ses amis, au risque de livrer une œuvre inaboutie, est centré sur un fossoyeur du grand cimetière de Dakar qui, à la suite de son père, entretient notamment durant vingt ans les sépultures célèbres sans obtenir de statut et finit par creuser sa propre tombe.
Prendre pour sujet un homme qui soigne les tombes repose la question de l’héritage et de la filiation. Mamadou Moustapha Gueye avait donné beaucoup de temps aux formations de Ciné-Banlieue. Les cinéastes issus de ces formations se réclament, comme Moly Kane qui a créé le festival Dakar court, de l’esprit du Professeur Abdel Aziz Boye, réalisateur et enseignant à l’École Supérieure Polytechnique de l’UCAD. Décédé en 2017, il avait créé, sur la base d’un ciné-club situé dans la périphérie urbaine de Dakar, une école de cinéma informelle, autogérée et quasi gratuite, pensée comme outil de prise de parole pour les jeunes de la banlieue. Auto-organisation et autofinancement : les jeunes cinéastes de cette école du court métrage revendiquent leur indépendance et leur perspective décoloniale. Ils sont en ce sens porteurs d’avenir.
A l’autre bout de l’Afrique, en Rhodésie qui devint le Zimbabwe, un cinéaste maintenant âgé, Michael Raeburn, s’est lui aussi battu contre ceux qui oblitèrent l’avenir. Il lui fallait lui aussi trouver une nouvelle filiation. Le Congolais David-Pierre Fila lui a consacré une biographie analytique à travers sa filmographie à l’aide de quelques témoins. Il m’a également proposé de participer. Cela donne The Other Raeburn. A regarder son parcours et ses films, je me retrouvais dans cette nécessité de trouver les ressources de voir le monde en face et d’œuvrer à la reconnaissance de ceux que l’on méprise et stigmatise.
Paulin Soumanou Vieyra pour mémoire
C’est paradoxalement aux JCC qu’a eu lieu la première mondiale de la version restaurée de En résidence surveillée de Paulin Soumanou Vieyra (cf. notre analyse critique ici), mais c’était en parfaite harmonie avec le souci de mieux comprendre ce qui anima les anciens et quelle filiation élaborer pour les temps présents. Tous se sont accordés à remarquer combien ce film méconnu (si ce n’est inconnu) de 1981 nous parle d’aujourd’hui. Vieyra ne se résume pas à Afrique-sur-Seine. Il est à redécouvrir, autant ses films que son importance dans la mise en place des structures des cinémas d’Afrique et dans l’émergence d’une écriture critique africaine. Une exposition lui était consacrée : des photographies et documents d’archives tirés sur toile à partir des fichiers numériques fournis par Stéphane Vieyra, un des fils de Paulin, qui œuvre grandement à la mémoire de son père. Ils vont rester à disposition au Centre du cinéma tunisien pour d’autres occasions.
PS : nous traiterons des courts métrages dans un article à venir.
[1] Kamel Ben Ouanès, Champ - Contrechamp, essais critiques, Contraste Editions, Sousse, 228 p.
L’article JCC 2025 : vers quelle filiation ? est apparu en premier sur Africultures.
