de Liv StrömquistBande dessinée - 230 pages
Editions Rackham / Le signe noir - novembre 2024
La Pythie vous parle... ou la démonstration que les répétitions d'injonctions modernes sont contre-productives..... Le seul conseil valable serait de ne pas suivre les conseils des pythies modernes, des conseillers plus ou moins improvisés.
L'album démarre par un skin-care routine détaillée dans ses moindres mouvements, case après case. Cependant, ce moment de vide contemporain va vite laisser la place à des réflexions foisonnantes, des explications théoriques, des analyses de psychologues et intellectuels, et il vaut mieux s'accrocher.
Les choses ne datent pas d'hier. Avec l'exemple de Carroll Righter, voyant astrologue de Reagan, on a pu voir émerger des injonctions de deux types : être beau/belle et profiter/s'amuser. Car, cette obligation à être fun, cette tyrannie du bonheur, cette honte de ne pas s'amuser, est en ligne avec la politique de droite ultralibérale individualiste, et les industries de la beauté, des loisirs et de l'amusement qui se développent. Jusqu'à conduire à l'Emodity, une émotion qui se vend comme un produit. Cette injonction est le contraire de l'amusement vrai en tant qu'irruption inattendue.
Extrait :
"Le néolibéralisme [...] : bonheur atteint via une maîtrise de soi utilitariste, contrôle et retenue et canalisation de diverses émotions pour maximiser ses intérêts personnels."
L'autrice réfléchit aussi à l'évolution de notre perception de la mort, en partant de l'exemple de Sainte Catherine de Sienne qui l'abordait comme une toute petite chose. Or, après l'affaiblissement des croyances en Dieu, et l'apparition des angoisses, on la conçoit comme un horizon à repousser, à combattre.
Extrait :
"Se battre contre les causes de la mort devient le sens de la vie. Zygmunt Bauman"
La postmodernité voit l'apparition des masculinistes, or, à eux se dérobe l'expérience de la vitalité ! Ils sont la continuité de la maîtrise du moi, choisissent la fuite par peur de l'échec, la domination pour soumettre et taire toute déception.
Extrait :"Notre société moderne se montre de moins en moins tolérante et compréhensive envers ce que la vie comporte de déceptions, de pertes, de négativité, de chagrin."
Tout le monde couve des souffrances. L'élargissement de la définition de trauma engendre un storytelling thérapeutique à tout bout de champ. La guérison ne passe alors que par la construction d'un récit autour du "moi malade" et on peut regretter que l'accent ne soit pas mis sur comment ne pas à son tour traumatiser les autres dans son comportement social....
Au fil des sept chapitres, avec quelques pauses via des planches pleine page sans texte, Liv Strömquist distille ses pensées modernes, alerte et conscientise. Quand on veut se reconcentrer sur son moi authentique, on a vite fait d'être, de nos jours, en contact avec un produit qui s'achète, et cette marchandisation de notre moi, même le plus profond, nous fasse sentir encore plus aliéné....
Sur la forme, le dessin très coloré apporte une grande vitalité, un vrai soutien au texte. Les paroles sont aussi fluides, contorsionnées, glissant dans des bulles déformées, libres et presque vivantes.
Un sacré album.
