Il y a des albums qu’on adore, et puis il y a ceux qu’on écoute comme on ouvrirait un dossier. Let It Be, version 1970, appartient à cette seconde catégorie : un disque rempli de chansons immenses, mais traversé par une sensation étrange, comme si l’image finale des Beatles avait été prise au mauvais moment. À l’origine, le projet Get Back devait être un retour au groupe, au jeu live, au “vrai” son, sans dorures. Sauf que la réalité de janvier 1969, c’est un divorce en direct, des caméras qui enregistrent les soupirs, des décisions qui traînent, et une machine Apple qui tourne à vide. Quand Phil Spector débarque pour “finir”, il ne recolle pas seulement des bandes : il impose une esthétique. Et là, Paul McCartney serre les dents. Le symbole ? The Long and Winding Road, ballade rêvée dépouillée, devenue drame orchestral avec cordes, harpe et chœurs — sans son feu vert. À côté, George Martin regarde son “son Beatles” se déformer, impuissant, pendant que la politique interne (et Allen Klein) rend tout consensus impossible. Résultat : un album contesté, une blessure durable… et, des décennies plus tard, une tentative de réparation avec Let It Be… Naked. L’histoire d’un disque “maudit” chez les intouchables — et d’une fin beaucoup moins propre qu’on ne voudrait s’en souvenir.
Dans la mythologie du rock, The Beatles sont ce groupe qui échappe à la gravité critique. On peut chipoter un titre, tiquer sur une prise, trouver une face B moins inspirée, mais globalement l’édifice tient avec une insolence presque humiliante pour le reste de l’histoire de la musique. Quatre garçons, un producteur, une décennie à peine, et une discographie qui ressemble à une démonstration mathématique : même quand ils se trompent, ils inventent une nouvelle façon de se tromper.
Et puis il y a cet album, celui qui fait tache dans la vitrine. Pas parce qu’il serait mauvais, pas parce qu’il manquerait de chansons immenses, mais parce qu’il porte en lui une forme de trahison esthétique. Un disque qui, pour Paul McCartney, a longtemps eu le goût amer d’un tableau qu’on aurait repeint dans votre dos. Un disque qui, pour George Martin, ressemble à une photographie déformée de “son” groupe. Le disque en question, on le connaît : Let It Be tel qu’il est sorti en 1970, produit par Phil Spector et auréolé, dès sa naissance, d’une controverse qui n’a jamais totalement cessé de fumer.
Ce qui fascine dans cette histoire, c’est qu’elle inverse l’image habituelle. D’ordinaire, quand on raconte les Beatles, on parle de liberté, de génie, d’intuition, d’un miracle collectif. Ici, on parle d’incompréhension, de politique interne, de pouvoir, de décisions prises sans consensus, d’un projet qui devait être un retour aux sources et qui devient, par le jeu d’un montage sonore, une sorte de théâtre baroque. Et au centre, deux hommes qui se comprennent parfaitement sur ce que doit être un disque des Beatles, Paul McCartney et George Martin, regardant un autre homme apposer sa signature sur leur idée initiale.
Sommaire
- Get Back : le rêve du “retour au groupe” et la réalité d’un divorce en direct
- George Martin : d’architecte sonore à témoin impuissant
- Phil Spector : le “mur du son” face à un projet “à nu”
- The Long and Winding Road : la ballade que Paul voulait dépouillée, le drame que Spector a habillé
- George Martin contre Spector : une question d’identité Beatles
- Allen Klein, Apple, et la politique interne : pourquoi personne ne se parle
- Le malentendu central : Let It Be est-il “le vrai disque” ou “le disque possible” ?
- Let It Be… Naked : la réparation tardive, ou la version fantôme qui obsède les fans
- Get Back et la réhabilitation moderne : quand les images changent la musique
- Pourquoi Let It Be fait plus mal que les autres : le dernier disque et le dernier mot
- Ce que révèle l’album que Paul et George Martin “détestaient” : la vérité sur la fin des Beatles
- Le paradoxe final : un album contesté, mais un album indispensable
Get Back : le rêve du “retour au groupe” et la réalité d’un divorce en direct
Tout commence par une bonne intention. Après les tempêtes du White Album, les tensions, les agendas qui s’éparpillent, les frustrations qui gonflent, l’idée d’un projet “simple” apparaît comme une bouée. Revenir à l’essentiel. Jouer ensemble. Refaire un groupe. Pas un laboratoire psychédélique, pas une cathédrale d’overdubs, mais une formation qui respire, qui se regarde, qui retrouve le muscle du live. Le concept, à l’époque, s’appelle Get Back. L’idée est presque morale : se rappeler pourquoi on a commencé.
Sur le papier, c’est parfait. Dans la réalité, c’est un cauchemar lent. Les caméras filment tout, les micros captent tout, y compris ce qui ne devrait pas être archivé : les soupirs, les petites humiliations, les agacements, les silences qui disent “je n’en peux plus”. Les Beatles, en janvier 1969, ne sont pas quatre amis qui se retrouvent. Ce sont quatre individus qui ont grandi trop vite, trop fort, trop différemment.
Paul McCartney, obsédé par l’idée de maintenir le groupe en vie, pousse, relance, organise. John Lennon flotte, tiraillé entre l’envie de créer et l’épuisement, absorbé par son propre monde. George Harrison étouffe, apportant des chansons de plus en plus fortes et se heurtant à un système Lennon–McCartney qui ne sait pas quoi faire de son ascension. Ringo Starr observe, tente de rester le centre de gravité, le gars qui veut que ça marche sans se brûler.
Le projet “retour aux sources” se retrouve pris dans un paradoxe cruel : on demande à un groupe en fin de course de faire comme s’il recommençait. Or on ne recommence jamais. On ne revient pas au premier amour. On peut seulement essayer de sauver ce qui reste.
Et pourtant, au milieu de cette tension, il y a des éclairs. Des moments de musique pure. Des morceaux qui naissent presque sous nos yeux. Une fraternité intermittente. Et ce point culminant, devenu légende : le Rooftop Concert, sur le toit d’Apple Corps à Savile Row, une performance aussi brève que définitive, comme une dernière blague envoyée au monde. Les Beatles y jouent comme s’ils voulaient prouver, une dernière fois, qu’ils savent encore être un groupe de rock.
Le drame, c’est que ce projet censé être “simple” va devenir un champ de mines technique et politique. Parce que “simple” ne veut pas dire “facile”. Enregistrer un album censé sonner “vrai”, c’est une discipline, une contrainte, une esthétique qui ne pardonne pas.
George Martin : d’architecte sonore à témoin impuissant
On ne peut pas comprendre la douleur de George Martin face à Let It Be sans mesurer la place qu’il occupe dans l’histoire des Beatles. Il n’est pas “juste” un producteur. Il est ce cinquième membre officieux, celui qui a su traduire les idées en réalité, qui a encadré sans brider, qui a suggéré sans confisquer, qui a accompagné l’évolution du groupe jusqu’à en devenir l’un des moteurs secrets.
Au début, Martin est le coach, le garant du cadre, celui qui aide à faire fonctionner des chansons qui, parfois, ont besoin d’une intervention technique ou structurelle pour devenir ce qu’elles peuvent être. Puis, très vite, il devient plus que ça : un partenaire. Un adulte qui comprend que ces garçons sont en train de réinventer les règles et qui accepte de les suivre, de les aider à pousser les murs.
Mais sur le projet Get Back, Martin n’est pas dans la même position qu’avant. D’abord parce que le concept lui-même, “retour au live”, est presque une négation de son rôle historique. Martin a été l’homme des arrangements, des cordes, des choix de studio, de l’orfèvrerie sonore. Lui demander un album “sans artifices”, c’est presque lui demander de se tenir sur le côté, de regarder un match sans toucher au ballon.
Ensuite parce que, à ce stade, l’autorité est diluée. Les Beatles sont devenus leurs propres producteurs, leurs propres directeurs artistiques, parfois leurs propres saboteurs. Martin reste là, mais l’énergie du groupe n’est plus la même. Il peut conseiller, il peut proposer, il peut même jouer un peu, mais il ne tient plus la barre comme au temps de Revolver ou Sgt. Pepper.
Quand, finalement, le projet s’enlise et que l’on confie les bandes à Glyn Johns pour tenter d’assembler un album cohérent, Martin s’éloigne encore davantage. Johns fait des compilations, tente de respecter l’esprit “brut”, de conserver des fausses pistes, des dialogues, des prises “vivantes”. Les Beatles rejettent. Deux fois. Comme si personne ne savait ce que devait être ce disque. Comme si l’idée initiale était trop pure pour survivre au réel.
C’est là que la porte s’ouvre à un homme extérieur, un homme avec une signature, une méthode, une réputation de sorcier sonore : Phil Spector.
Phil Spector : le “mur du son” face à un projet “à nu”
Faire entrer Phil Spector dans l’histoire de Let It Be, c’est comme inviter un chef étoilé à cuisiner un plat de cantine “comme à l’époque”. Spector est l’homme du Wall of Sound, des orchestrations massives, de la densité, de la reverb, de la saturation émotionnelle. Il a construit des cathédrales pop à partir de trois accords et d’une armée de musiciens. Il sait créer l’illusion d’un monde gigantesque à l’intérieur d’une chanson.
Or le projet Get Back était, au départ, l’inverse : retrouver une sensation de groupe, de proximité, presque de documentaire sonore. Pas de robe de bal, plutôt des vêtements de travail. Pas de grand décor, plutôt une pièce où l’on entend les pas.
Le choc est évident. Et pourtant, il faut rappeler un point essentiel pour rester juste : quand Spector arrive, le projet est déjà un problème. Les bandes existent, les décisions traînent, le groupe se désagrège, l’album n’est pas finalisé, et il y a une date de sortie qui plane, liée au film. Dans ce contexte, appeler Spector ressemble, pour certains, à une solution : quelqu’un doit trancher, quelqu’un doit finir.
Le problème, c’est que trancher n’est pas neutre. Un producteur ne se contente pas d’assembler : il raconte une histoire. Et l’histoire que raconte Spector n’est pas exactement celle que voulait raconter McCartney. Là où Paul entendait “groupe”, Spector entend “spectacle”. Là où Paul voulait “simple”, Spector propose “grand”.
Et cette divergence va exploser sur un morceau précis, devenu le symbole absolu de l’affaire : The Long and Winding Road.
The Long and Winding Road : la ballade que Paul voulait dépouillée, le drame que Spector a habillé
The Long and Winding Road est une chanson typiquement McCartney dans sa manière la plus vulnérable. Une ballade large, presque classique, avec cette capacité à donner l’impression d’avoir toujours existé, comme un standard qu’on redécouvre. Paul l’imagine au piano, avec le groupe en soutien, une émotion directe, sans trop de maquillage.
Dans l’esprit initial du projet, ce titre devait respirer. Être “vrai”. Presque fragile. Or Spector fait l’inverse : il ajoute des cordes, une harpe, des cuivres, et surtout un chœur. Pas n’importe quel chœur : des voix féminines, un élément que McCartney supporte très mal dans le contexte Beatles, parce qu’il y voit un effet “extérieur”, une intrusion, une transformation de l’identité sonore du groupe.
Le résultat, pour certains auditeurs, est sublime, cinématographique, déchirant, grandiose. Pour d’autres, il est trop, il est emphatique, il est contraire à la nature du morceau. Le point important, ce n’est pas de trancher en critique musical de salon. Le point important, c’est que Paul McCartney n’a pas été consulté. Et ça, pour lui, c’est un crime artistique.
Ce qui le met hors de lui, ce n’est pas seulement le choix esthétique. C’est l’idée d’un manque de contrôle sur sa propre œuvre. L’idée qu’il peut écrire une chanson, l’enregistrer avec les Beatles, et qu’un autre homme, sans lui demander, peut la transformer en autre chose. Le projet “retour au groupe” se retourne contre lui : il n’est même plus certain d’être maître de son propre catalogue.
Sa réaction est historique : une lettre adressée à la direction d’Apple et au management, où il exige que l’on retire ou réduise les ajouts, et où il pose une règle pour l’avenir, une règle qui sonne comme un cri de souveraineté : en future, no one will be allowed to add to or subtract from a recording of one of my songs without my permission. Traduite brutalement : plus jamais.
Ce qui rend cette phrase triste, c’est qu’elle arrive trop tard. Le disque est déjà en route. Et le groupe, lui, est déjà ailleurs.
George Martin contre Spector : une question d’identité Beatles
La colère de George Martin face à l’intervention de Spector est d’une autre nature que celle de Paul, mais elle converge. Martin n’est pas seulement un homme de studio. C’est un homme qui sait ce qu’est un “son Beatles”. Il l’a façonné, il l’a accompagné, il l’a vu évoluer de l’énergie brute des débuts jusqu’aux constructions sophistiquées de la fin.
Quand il entend certaines décisions de Spector, Martin a le sentiment qu’on applique une méthode générique à un objet unique. Qu’on utilise des recettes qui ont fonctionné ailleurs, sur d’autres artistes, sans comprendre que les Beatles ne sont pas “un autre artiste”. Ce n’est pas seulement une question de goût. C’est une question d’ADN.
Martin l’a dit clairement : c’était “si peu caractéristique des Beatles”, à l’encontre de tout ce que le groupe voulait faire avec ce disque. Sa critique vise un point précis : Spector ne cherche pas à révéler ce qui est déjà là, il cherche à imposer son esthétique. Il prend des bandes censées sonner “groupe” et les transforme en production “Spector”.
Cette tension raconte quelque chose de profond sur la fin des Beatles. À ce stade, le groupe n’a plus un centre. Il n’a plus une vision unique. Chacun tire dans une direction, et le vide laissé par l’absence de consensus est comblé par un producteur extérieur qui, lui, a une vision. Le problème, c’est que ce n’est pas la vision qui avait été vendue au départ.
Et c’est là que l’on touche au paradoxe ultime : Let It Be est à la fois un album de retour aux sources et un album qui contredit ce retour aux sources. Il est, en même temps, un disque où l’on entend les Beatles “jouer ensemble” et un disque où l’on entend un concept se faire dévorer par la réalité.
Allen Klein, Apple, et la politique interne : pourquoi personne ne se parle
On peut raconter Let It Be comme une simple querelle artistique entre McCartney et Spector, avec George Martin en soutien moral. Ce serait incomplet. Parce que l’affaire Spector est aussi un symptôme d’un effondrement de communication interne.
À la fin des années 60, Apple Corps est un labyrinthe. Une entreprise née d’un idéal artistique et rapidement avalée par des problèmes financiers, des luttes d’influence, des décisions contradictoires. Le groupe, déjà épuisé par ses propres tensions, se retrouve à devoir gérer une structure qui se fissure. Et dans ce chaos, arrive un personnage central : Allen Klein, manager redouté, choisi par Lennon, Harrison et Starr, rejeté par McCartney.
Ce détail est capital. Parce qu’à partir de ce moment-là, Paul est souvent minoritaire. Il n’est plus le moteur incontesté. Il est celui qui s’oppose, qui se méfie, qui se retrouve “outvoted”. Et quand vous êtes minoritaire dans votre propre groupe, chaque décision devient une bataille. Chaque désaccord devient un signe supplémentaire que l’unité n’existe plus.
Le choix de laisser Phil Spector “finir” l’album s’inscrit dans cette dynamique. Ce n’est pas simplement “on a besoin d’un producteur”. C’est “on a besoin de finir, coûte que coûte, et Paul n’a plus le pouvoir de bloquer”. Le fait que McCartney envoie une lettre furieuse dit, au fond, la même chose que ses actions judiciaires à venir : il n’a plus confiance dans le système Beatles.
Et la tragédie, c’est que cette absence de confiance se déroule en public. Let It Be, à cause du film et du contexte, devient l’album où l’on voit la fin. Pas seulement la fin musicale, la fin humaine.
Le malentendu central : Let It Be est-il “le vrai disque” ou “le disque possible” ?
Avec le recul, une question demeure : Let It Be est-il un album trahi ou un album sauvé ?
Les défenseurs de Spector diront que les bandes étaient un chantier, que le groupe était absent, que quelqu’un devait faire un choix, que le disque a besoin d’une forme de cohérence, et que Spector a donné une finition qui a permis à l’album d’exister. Ils souligneront que certaines chansons, sous sa main, gagnent une dimension épique, et que l’histoire a retenu ces versions-là.
Les détracteurs diront qu’il a maquillé un projet qui devait être brut, qu’il a ajouté des éléments qui n’appartiennent pas à l’esthétique Beatles, qu’il a trahi l’idée initiale et que, surtout, il l’a fait sans un véritable accord artistique du principal auteur concerné sur certains titres.
La vérité, comme souvent, est plus inconfortable. Let It Be n’est pas un album “choisi” : c’est un album “résultant”. Un disque né d’un empilement de contraintes, d’ego, de fatigue, de calendrier, de management, de film à sortir, de groupe en train de se dissoudre. La question n’est pas seulement “Spector a-t-il eu raison ?” La question est “un autre Let It Be était-il encore possible à ce moment-là ?”.
Et c’est précisément parce que cette question hante l’histoire qu’elle a fini par produire, des décennies plus tard, une réponse partielle.
Let It Be… Naked : la réparation tardive, ou la version fantôme qui obsède les fans
En 2003, un événement vient raviver la plaie : la sortie de Let It Be… Naked. L’idée est claire : proposer une version alternative, débarrassée des overdubs les plus contestés, sans les dialogues intercalés, avec une approche qui cherche à se rapprocher de l’intention “Get Back”, celle d’un groupe jouant, presque à nu.
Ce projet est évidemment associé à Paul McCartney, qui y voit une manière de remettre de l’ordre dans le récit. Non pas effacer le passé, mais montrer qu’il existe une autre lecture possible. Comme si, après trente ans, il pouvait enfin dire : voilà ce que j’entendais.
La réception de Let It Be… Naked a été, comme tout ce qui touche aux Beatles, passionnelle et divisée. Certains ont applaudi : enfin, une version où The Long and Winding Road respire, où l’on entend mieux le groupe, où l’on retrouve une simplicité. D’autres ont regretté la perte de certains éléments qui, même controversés, faisaient partie de leur mémoire intime du disque.
Mais l’existence même de Let It Be… Naked est un aveu historique : il y a un problème d’origine. Un malaise jamais totalement réglé. Un album officiel qui ne satisfait pas l’un de ses principaux auteurs.
Et ce malaise, paradoxalement, entretient la fascination. Parce que Let It Be est peut-être l’album des Beatles qui ressemble le plus à un dossier d’enquête. Un disque où l’on compare des mixes, des prises, des versions, comme si l’on cherchait à reconstituer une vérité perdue.
Get Back et la réhabilitation moderne : quand les images changent la musique
Ces dernières années, le récit autour de cette période a été profondément reconfiguré par un élément essentiel : les images, restaurées, réorganisées, recontextualisées. Le documentaire The Beatles: Get Back a montré autre chose que la légende du “groupe qui se déteste”. Il a montré de la fatigue, oui, des tensions, oui, mais aussi des rires, des complicités, des moments de création collective qui contredisent l’idée d’un enfer permanent.
Et quand, en 2024, le film Let It Be lui-même a été restauré et remis en circulation sur une grande plateforme, il est revenu comme une pièce complémentaire : non pas un simple document sombre, mais un fragment d’une histoire plus complexe.
Ce retour des images ne change pas les faits techniques de la production Spector, mais il change notre manière de ressentir cette époque. Il nuance. Il humanise. Il rappelle que la fin des Beatles n’est pas un simple conflit de caractères, mais une collision entre des êtres humains et une machine devenue trop lourde : la célébrité, l’entreprise, l’histoire en train de s’écrire sous leurs pieds.
Et dans ce contexte, le conflit entre Paul McCartney, George Martin et Phil Spector prend une autre couleur. Ce n’est pas un caprice. Ce n’est pas une querelle de luxe. C’est une lutte pour la définition même de ce qu’est “un disque des Beatles” au moment où le groupe est en train de perdre le contrôle de sa propre narration.
Pourquoi Let It Be fait plus mal que les autres : le dernier disque et le dernier mot
Il y a une raison psychologique pour laquelle l’affaire Let It Be est si brûlante : c’est, dans l’histoire officielle, le dernier album studio publié des Beatles. La dernière image discographique. Le dernier mot.
Or ce dernier mot ne ressemble pas à une conclusion choisie. Il ressemble à un épilogue subi. Un album publié après l’annonce de la séparation, accompagné d’un film qui montre le groupe dans un état de fragilité, produit par un homme extérieur, contesté par l’un des membres, critiqué par le producteur historique. Tout est là pour en faire un disque “maudit”.
À l’inverse, Abbey Road, enregistré après les sessions Get Back mais publié avant Let It Be, ressemble à une sortie noble, un dernier geste de classe. Martin est là, la production est maîtrisée, l’objet est cohérent, la fin du medley sonne comme un adieu volontaire. Beaucoup de fans, à juste titre, considèrent Abbey Road comme la vraie conclusion artistique.
Et c’est précisément pour ça que Let It Be fait mal : il vient ensuite. Il vient troubler l’élégance. Il vient dire : non, la fin n’était pas si propre. La fin était sale, compliquée, contradictoire, administrative, politique, humaine.
La colère de Paul McCartney et la désapprobation de George Martin se comprennent alors comme une réaction à cette injustice symbolique : ce n’est pas seulement “on a mis des cordes sur ma chanson”. C’est “on a déformé l’image finale de ce que nous sommes”.
Ce que révèle l’album que Paul et George Martin “détestaient” : la vérité sur la fin des Beatles
Dire que Paul McCartney et George Martin ont “détesté” Let It Be est une formule qui frappe, et elle contient une part de vérité émotionnelle. Mais elle mérite d’être comprise avec précision.
Ils ne détestaient pas les chansons. Comment détester Let It Be, Get Back, Across the Universe, I Me Mine, Two of Us ? Ils détestaient l’idée que l’album ne soit pas fidèle à l’intention initiale. Ils détestaient le sentiment de dépossession. Ils détestaient, au fond, que l’identité Beatles soit devenue un champ de bataille.
Et ce sentiment de dépossession est l’un des thèmes majeurs de la fin des Beatles : qui décide ? qui possède ? qui raconte ? qui signe ? Le groupe qui, au début, était une bande de gamins qui voulait juste faire du bruit se retrouve, à la fin, piégé dans une architecture de droits, de management, de calendriers, de films, de mixes, de producteurs.
Dans ce contexte, Phil Spector n’est pas seulement un producteur controversé. Il est le symbole d’une époque où les Beatles ne contrôlent plus totalement leur propre destinée collective. Et George Martin, lui, devient le symbole inverse : celui d’un temps où, malgré les folies, malgré les innovations, il y avait un centre, une manière de travailler, une confiance.
Le plus ironique, c’est que cette polémique a fini par enrichir la légende. Let It Be est peut-être l’album des Beatles le plus discuté sur le plan de la production, celui qui a généré le plus de comparaisons, de versions, de débats. Il est devenu un objet vivant, un album à multiples couches, un disque qu’on écoute comme on regarde un montage alternatif d’un film.
Et au milieu de ce débat, une certitude demeure : si l’on parle encore avec autant de fièvre d’un disque sorti il y a plus d’un demi-siècle, c’est parce que, même dans la discorde, The Beatles restent plus grands que la somme de leurs problèmes. Let It Be n’est pas un album raté. C’est un album blessé. Un album qui porte la cicatrice de la fin.
Le paradoxe final : un album contesté, mais un album indispensable
On peut préférer la sobriété de Let It Be… Naked. On peut aimer le grandiose de la version Spector. On peut rêver à un Get Back idéal assemblé par Glyn Johns et validé par un groupe encore uni. On peut refaire l’histoire mille fois, parce que cette période s’y prête, parce qu’elle est documentée, parce qu’elle est obsessionnelle.
Mais on ne peut pas enlever Let It Be du récit. Parce qu’il raconte une vérité que les autres albums racontent moins : le moment où l’art et l’humain ne vont plus au même rythme. Le moment où l’on fabrique un disque alors que le groupe n’existe déjà plus comme entité affective. Le moment où l’on entend, sous les chansons, le bruit d’un monde qui s’écroule.
Et c’est précisément pour ça que George Martin et Paul McCartney l’ont vécu comme une douleur. Parce qu’ils savaient ce que pouvaient être les Beatles quand tout fonctionnait. Ils avaient connu la fluidité, la confiance, la précision, la sensation d’un alignement. Let It Be, version Spector, leur renvoyait l’image inverse : un album fini par défaut, pas par désir.
On peut appeler ça “détester”. Moi j’y vois surtout une histoire de deuil. Le deuil d’un contrôle, le deuil d’une méthode, le deuil d’un groupe. Et, comme dans tout deuil, il y a une phase où l’on ne supporte pas la photographie prise au mauvais moment.
Le plus beau, peut-être, c’est que malgré tout, malgré les cordes, malgré les chœurs, malgré les lettres rageuses, malgré les ressentiments, Let It Be continue de produire ce que seuls les Beatles savent produire : des chansons qui survivent à leur propre contexte. Des chansons qui, même nées dans la confusion, continuent de nous parler comme si elles avaient été écrites pour nous.
Et c’est là la leçon la plus cruelle et la plus magnifique : même quand le navire prend l’eau, ces quatre-là restent capables de faire flotter des mélodies au-dessus du naufrage. Let It Be est l’album que Paul McCartney et George Martin auraient voulu différent, oui. Mais c’est aussi l’album qui prouve, malgré lui, que le génie des Beatles ne dépendait pas seulement de l’harmonie. Il dépendait aussi de cette force étrange qui fait que, même dans le désaccord, ils laissaient derrière eux des chansons impossibles à tuer.
