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McCartney et la manie du “meilleur” : pourquoi Hi, Hi, Hi le trahit

Publié le 15 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On demande toujours aux légendes de se réduire en médailles : le meilleur disque, la meilleure période, la meilleure chanson. Avec Paul McCartney, l’exercice est presque absurde tant l’homme a vécu plusieurs vies dans une seule. Et pourtant, au détour d’une déclaration, il lâche un choix qui fait tiquer : pour lui, “Hi, Hi, Hi” serait le meilleur single de Wings. Pas le plus célèbre, pas le plus “noble”, mais le plus juste dans sa fonction. Et c’est là que l’aveu devient passionnant : McCartney ne couronne pas une œuvre, il remercie un outil. “Hi, Hi, Hi”, c’est le morceau de fin de set, celui qui met la salle debout, qui sent la sueur et l’instinct plus que la vitrine. Un rock de début des années 70, ambigu juste ce qu’il faut, assez suggestif pour se faire taper sur les doigts, assez efficace pour devenir un slogan. La BBC le bannit, évidemment, et l’interdiction lui colle une aura de transgression à l’anglaise, comique et révélatrice. Dans ce single, on entend surtout un McCartney en pleine reconquête : post-Beatles, post-dépression, en train d’apprendre à exister sans le miracle collectif, et décidant que le “meilleur” n’est pas forcément le plus grandiose — mais celui qui prouve qu’on est encore vivant.


Il y a une question que l’on pose aux légendes comme on jette un os à un chien savant : « Quel est ton meilleur disque ? Ton meilleur concert ? Ta meilleure chanson ? » On veut une réponse simple à une carrière qui, par définition, ne l’est pas. On veut une médaille, un podium, un geste clair. On veut pouvoir dire : voilà, c’est celle-là. On veut réduire le mouvement à une photographie. Et dans le cas de Paul McCartney, ce réflexe devient presque comique tant l’homme a fabriqué des chansons comme d’autres respirent, tant il a changé de peau, de décennie, de groupe, de studio, de moustache, de convictions musicales.

McCartney a vécu plusieurs vies à l’intérieur d’une seule. L’ultra-mélodiste des Beatles, le bricoleur domestique de McCartney (1970), le peintre pop luxuriant de RAM (1971), l’architecte de hits planétaires, le vieux lion qui remonte sur scène comme si l’âge était une plaisanterie. Alors forcément, lorsqu’il lâche, au détour d’une déclaration, que “Hi, Hi, Hi” serait « le meilleur single » de Wings, cela intrigue. Pas seulement parce qu’on peut en douter, mais parce que ce choix raconte quelque chose de lui. Le choix n’est pas forcément la “vérité” ; il est un symptôme. Un aveu. Une photographie prise sur le vif d’un homme qui, ce jour-là, regardait sa propre discographie avec un certain angle.

Le plus amusant, c’est que l’aveu est lui-même instable. McCartney a donné des milliers d’interviews. Il a souvent re-raconté la même histoire avec de légères variantes, comme un musicien qui rejoue un standard : la structure est la même, mais les inflexions changent selon l’humeur, l’époque, la salle, la fatigue, le contexte promotionnel. Il est donc inutile de chercher une vérité définitive. L’intérêt est ailleurs : comprendre pourquoi “Hi, Hi, Hi” a pu, à un moment donné, incarner à ses yeux ce qu’un single de Wings devait être. Comprendre ce que cette chanson dit de la période la plus fragile et la plus mal comprise de sa carrière : l’après-Beatles immédiat, quand il fallait réapprendre à exister en dehors de l’ombre gigantesque du groupe le plus célébré du XXe siècle.

Sommaire

  • 1970–1972 : McCartney après l’implosion, ou l’art de survivre à soi-même
  • Wings : un groupe ou une thérapie collective ?
  • Les débuts : “Wild Life” et l’art d’être mal compris
  • “Red Rose Speedway” : le rêve du double album et la réalité du single
  • “Hi, Hi, Hi” : un titre qui sonne comme un clin d’œil et comme une provocation
  • La BBC, la censure, et le paradoxe : quand l’interdiction devient un slogan
  • Pourquoi McCartney l’appelle “le meilleur single” : l’idée du morceau parfait de clôture
  • Le double A-side : “C Moon” et l’ombre portée de la fête
  • Wings sur scène : quand la chanson devient plus grande que sa version studio
  • La sexualité chez McCartney : pudique, joueuse, jamais cynique
  • Pourquoi ce choix étonne : et si le “meilleur” n’était pas le “plus grand” ?
  • Le contexte espagnol : une carte postale sensuelle et une écriture de tournée
  • McCartney et les interdits : une provocation à l’anglaise, sans la posture
  • La fabrication du mythe : quand une interview devient une vérité gravée
  • Ce que “Hi, Hi, Hi” raconte de Wings : un groupe qui apprend à être un groupe
  • La place de Linda : co-écriture, cible facile, élément central
  • Le rock comme seconde chance : pourquoi Wings est un chapitre essentiel
  • Et si McCartney avait raison… même quand il a “tort” ?
  •  “Hi, Hi, Hi”, ou le rock comme antidote à la nostalgie

1970–1972 : McCartney après l’implosion, ou l’art de survivre à soi-même

À la fin de 1970, Paul McCartney n’est pas un vainqueur qui parade. Il est un homme qui ramasse les morceaux. Le mythe populaire aime raconter la séparation des Beatles comme une fatalité romantique, une explosion de génie, une guerre d’egos inévitable. Mais à hauteur d’homme, c’est une hémorragie : des amitiés détruites, des procès, une paranoïa ambiante, une presse qui cherche un coupable, et une industrie qui adore transformer les drames en feuilleton.

McCartney, dans cette histoire, se retrouve souvent dans un rôle ingrat. Il apparaît comme celui qui “brise” la machine, celui qui “annonce” la fin, celui qui attaque en justice. Or ce qu’on oublie, c’est l’état mental : l’impression de perdre sa famille, son groupe, son identité, tout en étant encore le même type qui, quelques années plus tôt, écrivait des chansons à la chaîne avec un sourire insolent. Ce contraste est violent. Et le début de sa carrière solo le montre bien : les premiers disques sont à la fois libres et anxieux. McCartney (1970) ressemble à une fuite dans la maison, un refuge où l’on enregistre en solitaire pour retrouver un peu de contrôle. RAM (1971) est un disque plus ambitieux, plus travaillé, mais aussi plus étrange, plus cryptique : McCartney y défie ceux qui l’attaquent en se repliant dans la musique, en multipliant les angles, en brouillant les pistes.

Et pourtant, malgré la liberté, quelque chose manque. Le groupe. La dynamique. L’étincelle collective. McCartney a beau être capable de tout jouer, de tout empiler, de tout arranger, il sait intuitivement qu’il lui faut un organisme vivant, une unité qui respire, qui se trompe, qui progresse. Il ne veut pas être seulement un ex-Beatle riche qui sort des disques “sympas”. Il veut redevenir un musicien de terrain.

C’est là que naît Wings, souvent réduit à une note de bas de page ou à un “projet de transition” avant les grands succès. Mais Wings, c’est d’abord une tentative existentielle : reconstruire un monde après l’apocalypse. Et le faire à sa manière, c’est-à-dire avec une obstination de mélodiste et une foi presque enfantine dans l’énergie du rock’n’roll.

Wings : un groupe ou une thérapie collective ?

On a beaucoup moqué Wings. On a moqué l’idée d’un ex-Beatle qui reforme un groupe. On a moqué la place de Linda McCartney, comme si le simple fait qu’elle soit la compagne de Paul disqualifiait sa présence musicale. On a moqué les débuts hésitants, les concerts dans des universités, la volonté presque naïve d’aller “sur la route” comme un groupe normal. On a même moqué le nom, comme si un symbole aérien était forcément ridicule face à la mythologie bétonnée des Beatles.

Mais il faut regarder le projet avec un peu de sérieux. Wings est une tentative de redevenir petit pour mieux redevenir grand. C’est McCartney qui accepte, au moins en apparence, de perdre le confort du génie intouchable. C’est aussi McCartney qui cherche un espace où l’on peut échouer sans que l’échec soit immédiatement comparé à Sgt. Pepper. C’est un groupe qui démarre dans la boue, pas dans l’or. Et dans le rock, la boue est souvent un meilleur terreau.

Le noyau initial, c’est Paul et Linda, bien sûr, mais aussi Denny Laine, vétéran passé par les Moody Blues, musicien solide, capable de tenir un instrument, de chanter, de comprendre les exigences d’un leader. Wings se construit dans une logique de troupe. Et McCartney, paradoxalement, veut vraiment que ce soit un groupe, pas un orchestre derrière sa personne. Problème : l’industrie, elle, ne croit pas au conte. Elle croit au nom sur l’affiche. Elle sait qu’on ne vendra pas “Wings” comme on vendrait un groupe anonyme. On vendra Paul McCartney — même si lui voudrait qu’on vende l’ensemble.

Cette tension est fondamentale pour comprendre “Hi, Hi, Hi”. Parce que ce single, par sa nature même, par son efficacité, par son côté “coup de poing”, représente l’instant où le groupe réussit enfin à faire coïncider deux réalités contradictoires : être un vrai groupe de rock sur scène, et être une machine à hits dans les bacs.

Les débuts : “Wild Life” et l’art d’être mal compris

Le premier album, Wild Life (1971), est souvent présenté comme un raté. Trop rapide, trop brouillon, trop peu “prestigieux”. Les critiques de l’époque n’ont pas été tendres. Et il est vrai que ce disque a quelque chose de frustrant : on sent l’idée, on sent l’élan, mais on sent aussi l’urgence maladroite, comme si McCartney voulait prouver qu’il pouvait faire l’opposé des Beatles, qu’il pouvait enregistrer vite, sans perfectionnisme, sans l’orfèvrerie qui avait fini par devenir une obligation.

Mais ce “raté” est instructif. Il montre une chose : McCartney cherche un son de groupe. Il cherche une identité de bande. Il veut que Wings ait un grain, une sueur, un défaut. Il veut que ça vive. Et le public, lui, ne sait pas quoi faire de cette démarche. On attend du grand art, du monumental, du chef-d’œuvre immédiat. On attend le retour du roi. McCartney propose un groupe qui apprend.

La suite va être une lutte permanente entre ces deux attentes : la croissance organique d’un groupe et la demande de résultats instantanés. Et c’est précisément dans cette lutte que “Hi, Hi, Hi” prend tout son sens : ce morceau ressemble à un résultat instantané, mais il est en réalité le produit d’un groupe qui a tourné, joué, durci son jeu, compris ce qui marche devant un public.

“Red Rose Speedway” : le rêve du double album et la réalité du single

Quand arrive Red Rose Speedway (1973), l’histoire retient souvent le vernis : un disque inégal, une transition avant les triomphes. Mais dans la tête de McCartney, le projet est plus ambitieux. L’idée d’un double album plane, comme une manière de prouver que Wings peut être un univers complet, un monde de chansons, pas seulement un véhicule pour un hit. Et comme souvent, l’industrie recadre, coupe, resserre. On demande un disque plus “vendable”, plus simple, plus efficace.

Le résultat, c’est un album où cohabitent de très beaux moments et des fragments plus anecdotiques. On peut discuter des choix, des titres qui restent, de ceux qui disparaissent. Mais l’important, c’est l’état d’esprit : McCartney est à un carrefour. Il doit prouver que Wings peut exister. Il doit prouver qu’il n’est pas un nostalgique des Beatles. Il doit prouver qu’il peut encore faire des tubes. Et il doit le faire dans une époque qui change : le début des années 70 n’est plus le monde de 1964. Le rock se durcit, se sexualise, se politise parfois, se théâtralise souvent. Le glamour devient une arme. La scène devient un ring.

Dans ce contexte, “Hi, Hi, Hi” apparaît comme une réponse instinctive. Un morceau fait pour la scène. Un morceau fait pour clôturer un set. Un morceau fait pour faire lever une salle. Pas un morceau fait pour être “joli”. Un morceau fait pour être efficace.

“Hi, Hi, Hi” : un titre qui sonne comme un clin d’œil et comme une provocation

Rien que le titre, “Hi, Hi, Hi”, est un piège. Dans l’Angleterre du début des années 70, le mot “high” est chargé. Il peut être un simple “état d’euphorie”, un “trip” musical, une ivresse, mais il est aussi immédiatement associé à la drogue. Et McCartney le sait. Il joue avec cette ambiguïté. Il fait ce que la pop a toujours fait : il laisse le public projeter.

Musicalement, la chanson est un shuffle musclé, un rock de théâtre, un morceau qui emprunte au glam rock son énergie frontale sans forcément adopter tout le maquillage. La guitare est plus sale que ce qu’on attend d’un McCartney “mélodiste”. La rythmique pousse, relance, insiste. La voix de Paul a ce mélange de sourire et de menace légère : il n’est pas un chanteur “dangerous” au sens Stonesien du terme, mais il sait jouer au voyou. Il sait mettre un peu de cambouis sur sa veste.

Et surtout, il y a le texte. Les paroles sont volontairement équivoques, pleines de petits sous-entendus sexuels, de scènes qui peuvent être lues comme une fête, comme une drague, comme un délire de tournée, comme un fantasme. McCartney dira plus tard qu’il était dans une “humeur sensuelle” lorsqu’il l’a écrite, en Espagne. Cette précision n’est pas anodine : elle place la chanson dans un décor de chaleur, de peau, de vacances, de liberté. On imagine facilement un hôtel, la nuit, la mer pas loin, et ce sentiment adolescent — même chez un homme déjà adulte — que la vie est un terrain de jeu.

Ce qui est fascinant, c’est que cette sensualité-là n’est pas la sensualité sophistiquée d’un crooner. C’est une sensualité de rockeur, un désir un peu bête, un peu direct, qui s’exprime par la répétition et le rythme. Ce n’est pas “je t’aime”, c’est “on va y aller”. Ce n’est pas la romance, c’est l’élan.

La BBC, la censure, et le paradoxe : quand l’interdiction devient un slogan

Le destin médiatique de “Hi, Hi, Hi” est presque écrit d’avance : la chanson se heurte à la BBC, qui la juge trop suggestive, trop ambiguë, trop “risquée”. Les motifs exacts appartiennent à cette tradition britannique de la pudeur officielle et de l’hypocrisie charmante : on s’inquiète des sous-entendus sexuels, des références potentielles à la drogue, de certains mots mal entendus ou mal interprétés. L’un des détails les plus célèbres, c’est ce jeu de malentendu autour d’une expression que certains ont perçue comme “body gun” alors que McCartney défendra l’idée qu’il chantait “polygon”. Rien que cette confusion dit beaucoup : dans la pop, le scandale naît parfois d’un phonème.

Ce qui compte, au fond, c’est l’effet. La censure, dans le rock, est souvent un booster marketing involontaire. Interdire un morceau, c’est lui offrir une aura. C’est dire au public : “il y a là quelque chose que vous n’êtes pas censés entendre.” Et évidemment, le public veut entendre. La transgression la plus efficace est celle qui ne coûte rien : acheter un disque et se sentir un peu rebelle dans son salon.

McCartney, lui, n’est pas exactement un provocateur à la manière d’un Iggy Pop ou d’un Jim Morrison, mais il comprend très bien la mécanique. Il comprendra aussi, plus tard, le plaisir scénique de présenter le morceau comme “celui qui a été banni”. Il y a quelque chose de délicieusement adolescent là-dedans : même à trente ans passés, même après avoir écrit “Yesterday”, on peut encore se réjouir d’avoir énervé une institution.

Et surtout, cette affaire dit quelque chose de l’époque : le début des années 70 est un moment où les mœurs bougent, où la sexualité devient plus visible, plus discutée, où le rock assume davantage son rôle de musique corporelle. La BBC, en censurant, se place du côté de l’ancien monde. Wings, en se faisant censurer, se retrouve involontairement du côté du nouveau — même si McCartney n’avait pas forcément planifié une révolution.

Pourquoi McCartney l’appelle “le meilleur single” : l’idée du morceau parfait de clôture

La phrase de McCartney est très révélatrice : il explique que, pour lui, “Hi, Hi, Hi” était “juste une chanson pour clôturer le set”. Autrement dit, ce n’était pas un chef-d’œuvre sacré, pensé pour l’éternité. C’était un outil. Un outil de scène. Et c’est précisément là que le morceau devient passionnant.

Les singles, dans l’histoire de McCartney, ont toujours eu une fonction ambiguë. Chez les Beatles, le single est un art majeur. Un concentré. Un missile pop de trois minutes, calibré pour la radio mais souvent audacieux. Après les Beatles, McCartney se retrouve face à un paradoxe : il est l’un des plus grands fabricants de mélodies de son époque, et pourtant il veut parfois fuir l’idée même de “faire un single”. Il veut faire des albums, des univers, des expériences. Mais l’industrie le ramène sans cesse à la même question : “Où est le hit ?”

Dans ce contexte, “la meilleure” chanson en single peut vouloir dire “la plus efficace”. Pas forcément la plus belle, la plus émouvante, la plus sophistiquée. “Hi, Hi, Hi” est efficace. Elle fait son travail. Elle a un riff, une tension, un refrain simple, une énergie. Elle sonne comme une déclaration : Wings n’est pas un club de fans de McCartney, c’est un groupe qui peut faire du rock qui cogne.

Et ce choix est aussi un choix d’orgueil sain. McCartney dit, en substance : “Nous avons fait un single qui tient debout par lui-même.” Pas un single “mignon”, pas un single “nostalgique”, pas un single “Beatles-lite”. Un single qui pourrait presque être joué par un autre groupe, tant il est inscrit dans une grammaire rock plus large. Il y a là une forme de libération : McCartney qui, l’espace d’un morceau, cesse d’être “l’ex-Beatle” pour redevenir simplement un musicien qui fait taper du pied.

Le double A-side : “C Moon” et l’ombre portée de la fête

Impossible de parler de “Hi, Hi, Hi” sans évoquer son compagnon de route, “C Moon”, l’autre face mise en avant, souvent décrite comme une respiration plus légère, plus reggae/rocksteady dans l’esprit, plus souriante. L’association des deux titres n’est pas anodine : elle montre deux pôles de McCartney.

D’un côté, “Hi, Hi, Hi”, la sueur, la scène, la provocation légère. De l’autre, “C Moon”, la fantaisie, la ritournelle, l’étrangeté joyeuse qui a toujours habité Paul. McCartney a cette capacité rare : il peut, dans un même mouvement de carrière, écrire un rock qui fait bouger les hanches et une chanson quasi enfantine qui donne l’impression de flotter. Chez lui, ce n’est pas une incohérence : c’est une signature. Il n’a jamais accepté l’idée qu’un artiste devait choisir un seul masque.

Et le destin radio du single raconte un autre paradoxe : quand “Hi, Hi, Hi” est freiné par la censure, “C Moon” bénéficie d’un espace plus large. La machine médiatique trouve toujours un chemin. Ce qui devait être un coup de frein se transforme en ruse involontaire : on diffuse l’autre face, on achète le disque, et on finit par écouter tout. La censure, encore une fois, ne fait que déplacer le désir.

Wings sur scène : quand la chanson devient plus grande que sa version studio

Une chanson de clôture, c’est une chanson qui doit survivre à l’enregistrement. Elle doit exister dans l’air, dans le bruit, dans la fatigue des amplis. “Hi, Hi, Hi” a précisément cette qualité : elle s’étire, elle accélère, elle se muscle. Et c’est peut-être là qu’on comprend le mieux pourquoi McCartney l’aime autant.

Le McCartney des années 70 est obsédé par la scène. Pas seulement parce qu’il aime ça, mais parce qu’il veut prouver qu’il peut encore être un “performer”, pas un compositeur de salon. Il y a, dans la trajectoire de Wings, cette volonté presque militante d’aller jouer, encore et encore, de se confronter au public, de redevenir un groupe qui gagne son statut dans la sueur. Et “Hi, Hi, Hi” est une arme parfaite pour ça.

Lorsqu’on écoute les versions live des années suivantes, la chanson prend une autre dimension : plus rapide, plus agressive, plus proche d’un rock de stade. Elle devient presque “stonesienne” dans l’attitude, comme si McCartney acceptait un instant de jouer dans la cour des méchants, avec un sourire en coin. Le morceau, à ce moment-là, cesse d’être un simple single controversé : il devient un moment de communion. Un moment où le public ne cherche pas la finesse, mais l’énergie. Un moment où les paroles importent moins que la sensation de répétition, ce “hi hi hi” scandé comme un slogan.

Et cette dimension-là est essentielle : McCartney est un artiste qui pense en termes de moments. Il a toujours su fabriquer des instants de concert. Chez les Beatles, c’était l’hystérie. Avec Wings, c’est la construction patiente d’un répertoire qui fonctionne dans la durée.

La sexualité chez McCartney : pudique, joueuse, jamais cynique

Dire que McCartney a écrit “Hi, Hi, Hi” dans une humeur sensuelle, c’est presque une confession, parce qu’on a longtemps collé à McCartney une image de gentillesse, de “bon garçon”, par contraste avec l’aura plus dangereuse de Lennon. Cette opposition est un cliché, mais elle a eu la vie dure. Lennon serait l’ombre, McCartney la lumière. Lennon le tranchant, McCartney le charme. Lennon le sexe et la drogue, McCartney les mélodies propres.

Or la vérité, c’est que McCartney a toujours eu une relation à la sexualité dans la musique, mais une relation différente : moins cynique, moins agressive, souvent plus joueuse. Chez lui, l’érotisme passe par le groove, par l’insistance, par l’allusion. Il n’a pas besoin de choquer frontalement. Il préfère l’ambiguïté qui fait sourire. “Hi, Hi, Hi” s’inscrit parfaitement dans cette tradition : c’est un morceau qui suggère plus qu’il n’explique, un morceau qui flirte avec l’interdit sans devenir sordide.

Et c’est peut-être là que la censure devient ironique : la chanson est “sale” seulement si l’on décide qu’elle l’est. McCartney joue précisément sur cette zone grise. Il sait que le rock est une musique du corps. Il sait aussi qu’il vient d’un monde britannique où l’on adore parler de morale en public tout en vivant très bien l’inverse en privé. Il se glisse dans la contradiction et en fait une chanson.

Pourquoi ce choix étonne : et si le “meilleur” n’était pas le “plus grand” ?

Quand on parle de Wings, les titres qui viennent spontanément à l’esprit du grand public ne sont pas forcément “Hi, Hi, Hi”. On pense à “My Love”, à “Band on the Run”, à “Jet”, à “Live and Let Die” (même si la chanson est souvent créditée à McCartney & Wings), à “Silly Love Songs”, à “Let ’Em In”, à “Mull of Kintyre” selon les pays et les générations. On pense à des hits massifs, des chansons qui ont envahi la radio et les souvenirs familiaux.

“Hi, Hi, Hi”, elle, appartient à une autre catégorie : celle du morceau qui représente une attitude plus qu’un monument. Ce n’est pas forcément la chanson la plus “belle” de Wings. Ce n’est pas celle qui fait pleurer. Ce n’est pas celle qui a l’élégance mélodique d’un chef-d’œuvre pop. Mais c’est celle qui, peut-être, résume le mieux un désir : celui de faire du rock sans demander pardon.

Et c’est là qu’il faut entendre le mot “meilleur” comme McCartney l’entend peut-être : le meilleur single au sens d’objet, de cartouche. Une chanson qui part, qui accroche, qui fait parler, qui fonctionne en concert, qui raconte un moment. “Hi, Hi, Hi” est une cartouche. Elle vise juste. Elle n’est pas forcément la plus importante, mais elle est redoutablement efficace.

Le contexte espagnol : une carte postale sensuelle et une écriture de tournée

La mention de l’Espagne, dans la bouche de McCartney, n’est pas décorative. Elle dit quelque chose de la méthode. McCartney écrit partout. Il écrit à la maison, au piano, à la guitare, dans une ferme, dans un hôtel, dans une voiture, en tournée. Et les chansons absorbent l’atmosphère. Même quand elles ne décrivent pas explicitement un paysage, elles portent une température.

Dire “j’étais dans une humeur sensuelle en Espagne”, c’est dire : j’étais ailleurs, loin des procès, loin du poison du divorce Beatles, loin du regard constant de l’Angleterre. J’étais dans un endroit où l’on peut se sentir vivant sans être jugé. Il y a, dans cette phrase, une idée de libération. Et on l’entend dans le morceau : “Hi, Hi, Hi” est une chanson qui ne rumine pas. Elle ne règle pas de comptes. Elle ne pleure pas l’époque Beatles. Elle ne cherche pas à être “profonde”. Elle veut jouir de l’instant.

Ce choix est presque politique à sa manière : dans un monde rock qui valorise souvent la gravité, McCartney ose parfois la légèreté physique. Il ose écrire une chanson qui sert à faire bouger les corps, à fermer un concert dans la joie. C’est une vision très particulière du rock : moins romantique, moins autodestructrice, plus hédoniste.

McCartney et les interdits : une provocation à l’anglaise, sans la posture

Il faut aussi comprendre à quel point McCartney est un provocateur atypique. Ce n’est pas un homme qui construit sa personnalité publique sur la transgression. Il n’a pas besoin d’être un scandale ambulant. Et pourtant, son histoire est remplie de petites provocations, souvent déguisées en innocence.

Aux Beatles, il écrit “Helter Skelter” pour répondre à ceux qui les croient “trop propres”, comme pour dire : vous voulez du bruit ? Très bien, vous allez en avoir. Avec Wings, il se retrouve censuré par la BBC pour un morceau qui, dans sa tête, était surtout une cartouche de fin de concert. Et il en rit. Il en profite. Il sait que le rock se nourrit aussi de ces petites frictions avec l’autorité.

Mais ce qui est intéressant, c’est que la provocation chez lui ne devient jamais une posture cynique. Elle reste liée au plaisir. “Hi, Hi, Hi” ne cherche pas à “détruire” quoi que ce soit. Elle cherche à faire monter la température. Ce n’est pas un manifeste, c’est une fête. Et c’est peut-être pour ça que McCartney la garde dans son cœur : elle représente un moment où le rock est encore un jeu, pas un tribunal.

La fabrication du mythe : quand une interview devient une vérité gravée

Une phrase de McCartney, surtout lorsqu’elle concerne les Beatles ou Wings, devient immédiatement un matériau de légende. On la cite, on la répète, on la transforme en verdict définitif. Or il faut résister à cette tentation. McCartney n’est pas un juge de sa propre œuvre. Il est un acteur, un survivant, un homme qui a traversé des décennies de musique et qui parle depuis l’intérieur.

Quand il dit : “Je pense que c’est le meilleur single qu’on ait fait avec Wings”, il dit aussi : “C’est celui qui me rappelle quelque chose de précis.” L’humeur sensuelle. L’Espagne. La tournée. Le moment où la chanson fonctionnait devant le public. Le plaisir de clôturer le set. Le rire devant la censure. L’impression d’avoir trouvé un truc qui marche.

Ce n’est pas une vérité universelle. C’est une vérité émotionnelle. Et les vérités émotionnelles sont souvent les plus intéressantes, parce qu’elles racontent ce que l’artiste valorise réellement : pas forcément la perfection, mais l’efficacité vivante, la sensation de groupe, la connexion avec la scène.

Ce que “Hi, Hi, Hi” raconte de Wings : un groupe qui apprend à être un groupe

On peut écouter “Hi, Hi, Hi” comme un simple morceau de rock accrocheur. Mais si l’on veut comprendre pourquoi il est important, il faut l’entendre comme un moment dans la construction de Wings. Le groupe, au départ, est une idée plus qu’une institution. Il doit prouver qu’il est autre chose qu’un caprice d’ex-Beatle. Il doit prouver qu’il existe sans la mythologie. Et pour ça, il lui faut des chansons qui font oublier l’étiquette.

“Hi, Hi, Hi” fait oublier l’étiquette, au moins partiellement, parce qu’elle appartient à un langage rock partagé. Elle ne demande pas au public de comprendre l’histoire des Beatles. Elle demande juste de bouger. Elle dit : voici un groupe qui peut mettre le feu. Voici un groupe qui peut faire un morceau qui se défend dans la jungle des années 70.

Et cela, pour McCartney, vaut peut-être plus qu’un grand slow. Parce que ce qu’il cherche à ce moment-là, ce n’est pas seulement l’admiration. C’est la légitimité de terrain. C’est la preuve qu’il peut repartir de zéro et gagner à nouveau.

La place de Linda : co-écriture, cible facile, élément central

Il est impossible de parler de Wings sans évoquer Linda McCartney, parce que l’histoire officielle a longtemps été cruelle avec elle. On a réduit sa présence à un caprice amoureux, on l’a accusée de faiblesse musicale, on l’a rendue responsable de tout ce qui sonnait “approximatif”. C’est une injustice classique : dans le rock, on pardonne beaucoup de choses à un homme, et très peu à une femme, surtout si elle est perçue comme “intruse”.

Or Linda est au cœur de l’esthétique Wings. Pas seulement parce qu’elle chante ou joue, mais parce qu’elle représente l’idée même du projet : un groupe familial, un groupe qui refuse le cynisme, un groupe qui veut vivre plutôt que brûler. Et “Hi, Hi, Hi”, co-écrit avec elle, raconte aussi cette dynamique : un McCartney qui n’écrit pas seul dans sa tour d’ivoire, mais dans un couple, dans une vie, dans une tournée. La sensualité évoquée n’est pas abstraite. Elle est liée à une relation réelle, à une intimité.

Cela ne fait pas de Linda une musicienne virtuose. Mais la musique n’est pas un concours de virtuosité. C’est une affaire de présence. Et sa présence a façonné Wings autant que les riffs ou les lignes de basse.

Le rock comme seconde chance : pourquoi Wings est un chapitre essentiel

On pourrait être tenté de considérer Wings comme un épisode secondaire, une annexe avant le “retour” de McCartney en tant qu’icône solo. Ce serait une erreur. Wings est l’endroit où McCartney réapprend le rock dans un monde qui ne lui fait pas de cadeaux. C’est l’endroit où il se frotte à la scène des années 70, à ses codes, à sa brutalité parfois. C’est l’endroit où il apprend à être un leader dans un groupe qui n’est pas les Beatles.

Et “Hi, Hi, Hi” est une chanson de seconde chance. Une chanson qui dit : je peux encore faire ça. Je peux encore écrire un riff, un refrain, un morceau qui fait du bruit. Je peux encore être dans une “humeur sensuelle” et la transformer en chanson sans me justifier. Je peux encore être un musicien de rock, pas seulement un auteur de ballades immortelles.

Cette seconde chance est fondamentale pour comprendre toute la suite. Sans Wings, pas de “Band on the Run” tel qu’on le connaît. Sans Wings, pas de trajectoire scénique aussi massive. Sans Wings, McCartney risquait de devenir un homme enfermé dans son passé. Wings l’a maintenu en mouvement.

Et si McCartney avait raison… même quand il a “tort” ?

La question, au fond, n’est pas de décider si “Hi, Hi, Hi” est objectivement le meilleur single de Wings. Objectivement, cela ne veut pas dire grand-chose. Le rock n’est pas une compétition où l’on distribue des notes. La vraie question est : pourquoi ce morceau peut-il être, pour McCartney, une sorte de condensé idéal ?

La réponse tient peut-être en trois mots : plaisir, efficacité, libération.

Plaisir, parce que la chanson vient d’un état d’esprit, d’une humeur, d’un moment. Efficacité, parce qu’elle fonctionne comme un single doit fonctionner : elle accroche, elle propulse, elle reste. Libération, parce qu’elle appartient à une période où McCartney se débarrasse peu à peu du deuil des Beatles en se jetant dans une musique qui n’attend pas d’être validée par l’histoire.

Et puis il y a le dernier facteur, celui que l’on oublie souvent : l’artiste n’aime pas toujours ce que le public aime. L’artiste aime parfois ce qui l’a sauvé à un moment précis. Peut-être que “Hi, Hi, Hi” n’est pas la plus grande chanson de Wings, mais elle est peut-être l’une des plus utiles. Celle qui a rappelé à McCartney qu’il pouvait fermer un concert en faisant hurler une salle. Celle qui lui a donné l’impression d’être encore un rockeur, pas seulement un compositeur.

Dans ce cas, dire “c’est notre meilleur single”, ce n’est pas faire un classement. C’est remercier un morceau. C’est reconnaître une dette.

 “Hi, Hi, Hi”, ou le rock comme antidote à la nostalgie

Il y a une beauté particulière dans le fait qu’un homme comme Paul McCartney, qui pourrait choisir mille chansons plus “prestigieuses” pour représenter Wings, pointe du doigt un morceau un peu sale, un peu banni, un peu ambigu. Cela montre qu’il ne se voit pas seulement comme un monument. Il se voit aussi comme un musicien qui a besoin de cette part de sueur, de cette part de scène, de cette part de provocation légère.

“Hi, Hi, Hi” n’est pas un mausolée. C’est un muscle. C’est un morceau qui vit dans le corps plus que dans la tête. Et c’est peut-être pour cela qu’il traverse le temps : parce qu’il ne cherche pas à être éternel, il cherche à être présent. Il ne dit pas “souviens-toi”. Il dit “maintenant”.

Et si l’on veut vraiment comprendre ce qu’a été Wings, il faut écouter “Hi, Hi, Hi” comme on écoute une déclaration de survie. Après la fin des Beatles, McCartney aurait pu se figer dans la nostalgie, devenir un ex-Beatle officiel, respectable, un artiste de musée. Au lieu de ça, il a fondé un groupe, il a tourné, il s’est fait critiquer, il a encaissé, il a réessayé. Il a écrit une chanson en Espagne, dans une humeur sensuelle, et cette chanson s’est retrouvée censurée par la BBC, comme un clin d’œil de l’univers : même le plus mélodique des Beatles pouvait encore déranger.

C’est peut-être ça, finalement, le cœur de l’affaire. Le meilleur single de Wings, pour McCartney, n’est pas forcément celui qui brille le plus dans les statistiques. C’est celui qui prouve qu’il peut encore être vivant. Qu’il peut encore jouer avec le feu, même si le feu, chez lui, a toujours eu la forme d’une mélodie.


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