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George Martin “The Scores” : les Beatles au scalpel, partitions en main

Publié le 15 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On a longtemps parlé de George Martin comme d’un “cinquième Beatle” en blouse blanche, installé quelque part entre la diplomatie et le miracle. Mais le mythe dit rarement comment il travaillait : l’endroit précis où une intuition devient architecture, où une chanson bascule, discrètement, vers l’éternité. Pour le centenaire du producteur, George Martin: The Scores promet justement ce genre d’accès rare : un livre qui n’explique pas Martin de loin, mais qui vous fait entrer dans sa tête par la voie la plus directe — ses partitions manuscrites, reproduites en taille réelle, avec des commentaires pensés pour être clairs même si l’on ne lit pas la musique. Le projet va plus loin encore : plusieurs arrangements ont été réenregistrés à Abbey Road (Studio Two), et l’ensemble est accompagné de pistes multipistes pour isoler, disséquer, comprendre ce qui, d’habitude, reste fondu dans le mix. Porté par Kevin Ryan et Brian Kehew, élaboré sur plus d’une décennie avec l’aval de Martin, et introduit par une préface de Paul McCartney, l’objet ressemble moins à une commémoration qu’à une porte qui s’ouvre : celle de l’atelier secret où les Beatles ont appris à devenir plus grands qu’eux-mêmes. Sortie annoncée en avril 2026.


Il y a des anniversaires qui ressemblent à des cérémonies, et d’autres à des portes qui s’ouvrent. Le centenaire de George Martin n’est pas seulement un prétexte à commémoration, une bougie posée sur un gâteau d’histoire de la musique. C’est un moment rare où l’on peut enfin approcher, au plus près, ce que l’on a longtemps regardé de loin, à travers le brouillard des mythes et des témoignages. George Martin a été raconté mille fois comme le “cinquième Beatle”, l’homme en blouse blanche au cœur d’Abbey Road, le diplomate du studio, le traducteur entre la fantaisie des quatre de Liverpool et la rigueur d’un monde professionnel. Mais il restait quelque chose d’invisible, de presque inaccessible, dans cette légende : la matière exacte de son travail, l’endroit où sa pensée devenait musique avant d’être son.

C’est précisément cette zone intime que promet d’éclairer George Martin: The Scores, annoncé le 15 janvier 2026 et prévu pour une sortie en avril 2026. Non pas un énième livre “sur” George Martin, mais un objet qui se présente comme une exploration de son atelier intérieur : des reproductions en taille réelle de partitions manuscrites, des commentaires conçus pour être compris même par ceux qui ne lisent pas la musique, et de nouveaux enregistrements orchestraux réalisés à Abbey Road Studio Two, avec, détail vertigineux, l’accès aux pistes multipistes de ces sessions pour disséquer, isoler, comprendre, remixer. Le tout porté, dans les trois éditions, par une préface de Paul McCartney. Il y a là un symbole simple : l’un des compositeurs les plus célèbres du XXe siècle qui vient introduire l’archive du musicien qui, souvent, a rendu ses chansons plus grandes qu’elles-mêmes.

Le projet a un parfum de longue maturation, presque d’obsession. Il a commencé il y a plus de dix ans, en coopération directe avec George Martin, avant sa mort en 2016. Les artisans de cette entreprise, Kevin Ryan et Brian Kehew, décrivent une scène qui dit tout : George passant parfois voir ce qu’ils faisaient, regardant par-dessus leurs épaules pendant qu’ils scannaient, classaient, notaient, construisaient une base de données. On imagine le vieil homme, les yeux encore vifs, penché sur sa propre œuvre comme sur un miroir qui lui renvoie une vie entière de musique, de commandes, de trouvailles, d’instincts devenus évidences.

Sommaire

  • Ce que révèlent les partitions : la musique comme trace physique
  • George Martin, ou l’art d’être au service sans disparaître
  • “Yesterday” : le coup de couteau doux d’un quatuor
  • “A Day in the Life” : quand l’orchestre devient un monstre
  • “Strawberry Fields Forever” : la science au service du rêve
  • “Here Comes the Sun” et l’idée d’une lumière orchestrée
  • Au-delà des Beatles : Martin, McCartney, le fil orchestral
  • Abbey Road Studio Two : le lieu comme instrument
  • Les éditions : trois façons d’entrer dans l’archive
  • Pourquoi cet objet compte, même pour ceux qui ne lisent pas la musique
  • George Martin, l’homme qui a rendu l’impossible praticable
  • Un centenaire qui ressemble à une rencontre

Ce que révèlent les partitions : la musique comme trace physique

On parle souvent de la musique comme d’un art immatériel, d’un air qui traverse une pièce et disparaît. Les partitions, elles, disent l’inverse : la musique est aussi une trace, une écriture, une empreinte de la main et de l’esprit. Dans le cas de George Martin, cette empreinte a toujours eu quelque chose de paradoxal : un homme capable d’orchestrer l’audace, de donner une architecture à l’expérimentation la plus délirante, et qui pourtant travaillait avec une clarté presque classique, une élégance de trait. Son écriture musicale, quand on la voit, n’est pas seulement un outil technique. Elle ressemble à une calligraphie de studio, la preuve matérielle que les grands disques ne naissent pas seulement d’un “feeling”, mais d’une série de décisions concrètes : ici une note tenue un peu plus longtemps, là une modulation, là encore un instrument qu’on fait entrer au moment exact où l’émotion bascule.

Ce que promet George Martin: The Scores, c’est cette expérience quasi tactile : feuilleter des pages où l’on voit les hésitations, les repentirs, les angles morts du processus, ce qui a été tenté puis abandonné. Et c’est là que le livre devient plus qu’un objet de collection. Il devient un récit du “comment”, cette partie de l’histoire de The Beatles qu’on résume trop vite en disant : “Ils étaient géniaux.” Oui, ils l’étaient. Mais la grandeur, souvent, se construit à coups de petits gestes invisibles. Un arrangement, ce n’est pas une décoration ajoutée à une chanson : c’est parfois la chanson elle-même, sa dramaturgie, sa mise en scène émotionnelle.

Giles Martin, le fils de George, l’a résumé avec une formule qui frappe juste : regarder ces partitions, c’est regarder un objet d’art, parce qu’elles sont belles, fluides, vibrantes. On peut y voir une simple esthétique de l’écriture. On peut aussi y lire autre chose : la beauté d’une pensée qui se déploie sans grand discours, directement en lignes, en portées, en respirations.

George Martin, ou l’art d’être au service sans disparaître

Il faut se méfier du mythe du “cinquième Beatle” : il flatte, il simplifie, il fige. George Martin n’était pas un Beatle, et c’est précisément ce qui a fait sa force. Il était ce cinquième élément qui n’appartient pas à la chimie du groupe mais qui la rend possible. Un homme de studio, un musicien formé, un producteur qui savait qu’une chanson n’est pas seulement un objet à enregistrer, mais une scène à faire exister. Son talent le plus rare n’était pas seulement d’ajouter des cordes à “Yesterday” ou de bâtir un crescendo orchestral pour “A Day in the Life”. Son talent, c’était de comprendre quand il fallait parler et quand il fallait se taire, quand il fallait guider et quand il fallait laisser les quatre se cogner à leurs propres idées jusqu’à en tirer quelque chose d’unique.

Ce qui rend l’accès à ses manuscrits si excitant, c’est justement la possibilité de sortir des récits trop propres. On sait ce que sont devenues ces chansons, on les a gravées en nous. Mais on ignore souvent leur état embryonnaire, le moment où l’arrangement n’est pas encore une évidence. Une partition manuscrite, c’est un instantané de cette zone fragile où tout pourrait encore être différent. Et c’est là qu’apparaît la grandeur de George Martin : dans sa capacité à donner une forme définitive à des intuitions encore floues, à transformer l’idée en architecture.

Il y a une scène fondatrice dans la légende Beatles : ces garçons sans formation classique, arrivant avec des chansons parfois incomplètes, et un producteur qui ne les traite pas comme des amateurs à dresser, mais comme des artistes à révéler. George Martin avait cette intelligence rare : il n’opposait pas la pop à la “grande musique”. Il savait que l’émotion ne dépend pas du prestige d’un instrument, mais de la justesse d’une décision. Qu’un quatuor à cordes pouvait être plus rock qu’une guitare saturée si on le place au bon endroit, au bon moment, avec la bonne intention.

“Yesterday” : le coup de couteau doux d’un quatuor

On a tellement raconté “Yesterday” qu’on en oublie parfois la violence subtile. Une chanson presque nue, une mélodie qui semble exister depuis toujours, et cette idée folle : ne pas la “rockifier”, ne pas la forcer à entrer dans la grammaire du groupe, mais l’assumer comme une confession. Le quatuor à cordes, dans l’imaginaire populaire, est devenu une évidence. Mais toute évidence a une préhistoire.

Voir une partition manuscrite de cette période, c’est comprendre que la simplicité est un travail. Qu’un arrangement minimaliste n’est pas l’absence d’arrangement, mais une sculpture : on retire, on taille, on choisit de ne pas en faire trop, on place chaque intervention comme une respiration. George Martin n’était pas un producteur qui ajoutait des couches. Il savait aussi enlever, dépouiller, rendre l’espace audible. Et c’est peut-être là que son “classique” est le plus moderne : dans cette façon de laisser la chanson respirer, de ne pas la noyer sous la démonstration.

Le livre promet de montrer, en taille réelle, ces pages où l’on voit comment la pensée harmonique se met en place. Et, avec les nouveaux enregistrements orchestraux, l’auditeur peut entendre l’arrangement presque “isolé”, comme si on sortait la colonne vertébrale du mix final pour la regarder en face. Ce n’est pas un gadget audiophile. C’est une façon de saisir que, parfois, la partie la plus décisive d’une chanson est celle qu’on perçoit sans la distinguer clairement.

“A Day in the Life” : quand l’orchestre devient un monstre

S’il fallait choisir une seule démonstration de ce que George Martin a apporté à The Beatles, “A Day in the Life” serait un candidat évident. Pas seulement pour son aura, pour sa place mythologique au sommet de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, mais parce qu’elle condense tout : la collision des idées, l’assemblage, le montage, la dramaturgie sonore.

Le crescendo orchestral est devenu une image d’Épinal : des musiciens en smoking à qui l’on demande de grimper du plus bas au plus haut, chacun à son rythme, comme un chaos organisé. On connaît l’histoire, on connaît le résultat. Mais on connaît moins la précision nécessaire pour transformer une idée aussi abstraite en réalité sonore. Une partition manuscrite, dans ce cas, ne raconte pas seulement quelles notes ont été jouées. Elle raconte le protocole, la traduction, la manière dont on domestique le chaos sans le tuer.

George Martin a souvent été présenté comme l’homme qui “comprenait” la musique. Mais la vérité, c’est qu’il comprenait aussi le théâtre. Il savait que l’orchestre pouvait être un personnage, un décor, une montée de tension. Qu’il pouvait incarner, non pas la beauté classique, mais une panique contrôlée, un vertige. Ce genre d’intuition est rare chez un producteur pop, et c’est ce qui rend l’accès à ses documents de travail si précieux : on cesse de parler en métaphores, on voit comment la métaphore s’écrit.

“Strawberry Fields Forever” : la science au service du rêve

“Strawberry Fields Forever” appartient à cette catégorie de chansons qui semblent venir d’un autre monde, et qui pourtant sont le résultat d’une mécanique de studio extrêmement concrète. On sait que le morceau est né de prises différentes, d’ambiances distinctes, et que l’équipe a dû trouver un moyen de les faire cohabiter. Là encore, George Martin n’est pas seulement le “technicien” qui règle un problème. Il est celui qui comprend que la solution technique doit servir une vérité émotionnelle.

Une partition, ici, est peut-être moins “symphonique” que sur d’autres titres. Mais elle raconte la même chose : l’idée d’un paysage sonore, l’importance des timbres, des textures, des entrées et des sorties. George Martin, avec The Beatles, a participé à une révolution où l’arrangement n’est plus un simple accompagnement, mais une écriture à part entière. On ne “décore” pas une chanson, on la fabrique comme un film, plan par plan, son par son.

Les commentaires annoncés dans George Martin: The Scores sont, de ce point de vue, essentiels : ils promettent de rendre lisible cette complexité sans exiger du lecteur qu’il soit musicologue. C’est une ambition rare : parler de musique écrite sans la réduire à un jargon. Offrir des clés sans enlever le mystère. Permettre d’entrer dans l’atelier sans transformer l’émotion en exercice scolaire.

“Here Comes the Sun” et l’idée d’une lumière orchestrée

Le titre “Here Comes the Sun” a quelque chose de trompeur : sa douceur apparente fait oublier qu’il est construit avec une précision rythmique et harmonique remarquable. C’est une chanson qui semble simple parce qu’elle est lumineuse, mais dont la lumière est travaillée, découpée, sculptée. Quand on évoque l’intervention de George Martin sur ce type de morceau, on touche à une dimension plus fine de son art : celle où l’arrangement ne doit pas voler la vedette à la chanson, mais la faire rayonner.

L’intérêt de voir les manuscrits, ici, c’est de comprendre comment une orchestration peut rester discrète tout en étant structurante. Dans beaucoup de chansons des Beatles, la magie vient de ce qu’on n’entend pas immédiatement : une ligne, un soutien harmonique, une réponse instrumentale qui n’apparaît clairement qu’au bout de la dixième écoute. George Martin excellait à ce jeu d’équilibriste. Il savait que la sophistication n’a de sens que si elle reste au service d’une évidence.

Et le fait que le livre propose de nouveaux enregistrements à Abbey Road Studio Two ajoute une couche d’émotion : entendre ces arrangements “détachés” du contexte du mix original, c’est les considérer comme des œuvres en soi. Ce n’est pas seulement du patrimoine Beatles. C’est la musique de George Martin, pleinement, avec sa logique interne.

Au-delà des Beatles : Martin, McCartney, le fil orchestral

Le communiqué insiste sur un point important : l’archive ne se limite pas aux Beatles. Elle couvre une carrière longue, diverse, faite de musique de commande, de productions, d’orchestrations. Et parmi les pièces citées apparaît “Live and Let Die”, emblème parfait de la rencontre entre Paul McCartney et le savoir-faire orchestral de George Martin hors du cadre Beatles.

Cette chanson est une miniature de cinéma : elle passe de la ballade à l’explosion, du murmure au feu d’artifice, sans perdre son identité. C’est exactement le type de terrain où George Martin était irremplaçable : faire coexister plusieurs scènes dans un même morceau, sans que cela ressemble à un collage maladroit. L’orchestration y est un moteur dramatique, pas une parure. Elle raconte l’histoire autant que la mélodie.

Le fait que Paul McCartney signe la préface des trois éditions donne à ce projet une résonance particulière. McCartney n’a jamais caché ce qu’il devait à Martin, ni le respect qu’il portait à son oreille et à son imagination. Le voir introduire ce livre, c’est comme si l’un des protagonistes venait attester : “Voilà l’endroit où tout cela a pris forme.” Dans un monde saturé de contenus rapides, de reprises, de souvenirs formatés, cette idée d’un retour au document source a quelque chose de presque subversif.

Abbey Road Studio Two : le lieu comme instrument

Il y a des studios mythiques, et il y a Abbey Road Studios. La différence, c’est qu’Abbey Road n’est pas seulement un décor. C’est un instrument. Studio Two, en particulier, est une pièce qui a une acoustique, une histoire, une mémoire. Y réenregistrer aujourd’hui des arrangements de George Martin, ce n’est pas une coquetterie nostalgique. C’est une manière de replacer la musique dans son espace naturel, de la faire résonner là où elle a été pensée.

Les nouveaux enregistrements annoncés ne se contentent pas d’être des “bonus”. Ils sont une clé pédagogique et émotionnelle. Ils permettent d’entendre des lignes qui, dans les mixages originaux, se fondent dans le tout. Ils offrent la possibilité de se concentrer sur l’écriture, sur l’équilibre des pupitres, sur la manière dont Martin distribuait les rôles à l’intérieur de l’orchestre. Et l’idée d’inclure les fichiers multipistes ouvre une perspective fascinante : ce n’est plus seulement un livre, c’est un laboratoire, un atelier mis à disposition, un terrain d’étude pour musiciens, ingénieurs du son, arrangeurs, ou simples obsessionnels du détail.

Cette dimension “analytique” ne tue pas la poésie. Au contraire, elle la nourrit. Comprendre comment une émotion est fabriquée ne la rend pas moins émouvante. Cela la rend plus miraculeuse encore, parce qu’on mesure le nombre de décisions nécessaires pour qu’une chanson semble couler de source.

Les éditions : trois façons d’entrer dans l’archive

George Martin: The Scores se présente comme un triptyque en trois volumes, décliné en trois éditions, toutes pensées comme des objets de collection. L’édition Standard propose les trois livres sous étui, accompagnés d’une clé USB contenant des fichiers multipistes issus des réenregistrements orchestraux réalisés à Abbey Road Studio Two, permettant d’isoler des parties pour l’étude et d’explorer la matière sonore de façon presque chirurgicale. L’édition Deluxe ajoute un écrin plus luxueux, avec un élément particulièrement séduisant pour qui aime l’objet autant que la musique : une reproduction autonome, en taille réelle, d’une partition de George Martin, ainsi qu’une baguette de chef d’orchestre, et des supports vidéo et audio documentant le travail de réenregistrement. Enfin, l’édition Signature, produite en quantité extrêmement limitée, reprend le contenu de la Deluxe en y ajoutant une page signée par George Martin au début du projet, avant sa disparition, transformant l’ensemble en relique au sens le plus littéral du terme : un fragment de présence.

Les prix annoncés situent clairement l’objet : l’édition Standard à 400 dollars, la Deluxe à 495 dollars, et la Signature à 3000 dollars. Ce n’est pas un livre de librairie grand public, c’est un projet patrimonial, presque muséal, qui vise autant les collectionneurs que les passionnés prêts à investir dans un accès inédit à la source.

Pourquoi cet objet compte, même pour ceux qui ne lisent pas la musique

Il serait facile de croire que ce projet ne concerne que les musiciens capables de déchiffrer une portée. Ce serait une erreur. L’intérêt d’un tel livre est ailleurs : dans la possibilité de regarder la musique comme on regarde un tableau préparatoire, un carnet de croquis, un manuscrit d’écrivain. On n’a pas besoin d’être calligraphe pour être ému par une page de Proust raturée. On n’a pas besoin d’être compositeur pour sentir, dans une partition manuscrite, la présence d’un esprit au travail.

Et puis il y a une dimension plus large, presque politique au sens noble : rappeler que la création pop est aussi une affaire d’artisanat, de temps, de précision. À l’heure où l’on consomme la musique en flux, où l’on zappe, où l’on réduit les chansons à des extraits, revenir à la partition, c’est ralentir. C’est accepter que derrière trois minutes de grâce se cache parfois une journée de doutes, une nuit de corrections, une conversation en studio, un geste de crayon.

George Martin a toujours été l’homme de ce ralentissement productif. Celui qui savait que la magie n’est pas l’opposé de la rigueur, mais son fruit. Les Beatles avaient l’étincelle. Martin avait la capacité de construire le foyer.

George Martin, l’homme qui a rendu l’impossible praticable

Il y a dans l’histoire des Beatles une série d’images héroïques : Lennon inspiré, McCartney mélodiste, Harrison spirituel, Starr métronomique et humain. Et autour d’eux, des figures de l’ombre : Geoff Emerick, Ken Scott, des techniciens, des ingénieurs, des assistants. George Martin est à la frontière : une figure de l’ombre devenue légende, parce que son rôle était trop crucial pour rester invisible.

Ce que ce livre promet, au fond, c’est de rendre visible une compétence souvent sous-estimée : la capacité à rendre l’impossible praticable. Transformer une idée vague en partition jouable. Traduire une envie en notes. Trouver une solution musicale à une intuition verbale. Les Beatles arrivaient parfois avec des demandes qui ressemblaient à des hallucinations : “On veut que ça sonne comme un cirque”, “On veut une montée infinie”, “On veut un rêve d’enfance”, “On veut que ça explose puis que ça retombe.” George Martin savait répondre à ces phrases comme on répond à un cahier des charges poétique. Il ne disait pas “C’est impossible”. Il disait “D’accord. Voyons comment.”

Cette compétence, sur le papier, devient lisible. On voit la manière dont un fantasme se transforme en écriture, dont le rêve devient protocole. Et c’est peut-être cela, la plus belle leçon : la créativité n’est pas seulement une question de génie spontané. C’est aussi une discipline, une écoute, une capacité à organiser le chaos sans le stériliser.

Un centenaire qui ressemble à une rencontre

On pourrait voir George Martin: The Scores comme un objet de luxe, un fétiche pour collectionneurs. Ce serait passer à côté de sa dimension la plus touchante : c’est une rencontre posthume. Un dialogue entre un homme disparu et ceux qui, aujourd’hui, veulent comprendre non pas seulement ce qu’il a fait, mais comment il l’a fait. Il y a une forme de pudeur dans le fait de montrer des partitions. On dévoile l’envers du décor, le mécanisme intime. C’est une manière de dire : “Voilà mon travail, tel qu’il est, avec ses traces.”

Et il y a quelque chose de profondément Beatles dans cette démarche. Parce que ce groupe a toujours été, paradoxalement, à la fois un mythe et un atelier. Un roman et une usine à idées. Un endroit où la magie était fabriquée, patiemment, à coups d’essais, de ratés, de trouvailles. George Martin était l’un des grands architectes de cet atelier.

En avril 2026, au moment où ces volumes paraîtront, on pourra bien sûr les admirer comme des objets. Mais leur vraie promesse est ailleurs : offrir, enfin, un accès direct à ce qui, depuis soixante ans, nous obsède dans les disques des Beatles et au-delà. Ce moment où une chanson bascule de “bonne” à “éternelle”. Souvent, ce basculement tient à une poignée de notes. Une poignée de notes que George Martin, un jour, a écrites à la main.


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