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Bag One : Lennon au lit, Scotland Yard au mur

Publié le 16 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 16 janvier 1970, au cœur de Mayfair, la respectabilité de New Bond Street se fissure d’un coup de mandat. Scotland Yard débarque à la London Arts Gallery et saisit huit lithographies de Bag One, la série intime que John Lennon consacre à sa vie avec Yoko Ono. Officiellement, on parle d’images « érotiques », donc « indécentes » ; en réalité, c’est toute la question du regard public qui explose. Car ce qui dérange n’est pas seulement le sexe : c’est Lennon, superstar nationale, qui transforme le lit conjugal en œuvre imprimée, signée, vendue, donc destinée à circuler. L’affaire va vite dépasser la galerie : Vice Squad, lois sur l’obscénité, texte victorien ressorti du tiroir, témoins outrés… et ce mot fatal, « passagers », sur lequel l’accusation trébuche au procès. Résultat : acquittement, mais scandale gagné. Et, comme souvent, la censure fabrique exactement ce qu’elle prétend empêcher : une légende, une cote, et un épisode-clef pour comprendre l’Angleterre de l’après-Sixties, la mécanique médiatique, et la stratégie Lennon-Ono de l’intime brandi comme manifeste.


Le 16 janvier 1970, Londres a cette météo morale typique des fins de décennie : officiellement, tout est plus libre, plus « moderne », plus audacieux, et pourtant il suffit d’une image un peu trop frontale pour que les vieux réflexes d’ordre public reviennent au galop. Ce jour-là, des détectives de Scotland Yard convergent vers la London Arts Gallery, au 22 New Bond Street, en plein Mayfair, et font ce qu’on fait rarement dans une galerie qui se veut chic : une descente. À l’intérieur, l’exposition Bag One présente quatorze lithographies signées John Lennon. Huit seront saisies. Motif : « érotique » et donc, aux yeux de l’époque et d’une partie de l’appareil policier, potentiellement indécent. Le mandat s’appuie sur l’arsenal juridique britannique en matière d’obscénité — et l’affaire, par ricochet, dit beaucoup plus que ce qu’elle prétend dire.

Sommaire

  • 16 janvier 1970 : une descente à New Bond Street
  • Bag One : Lennon, le dessinateur derrière le Beatle
  • Yoko Ono, l’intime comme manifeste
  • Une galerie, un business, un piège médiatique
  • La Vice Squad et la peur de l’exemple
  • Obscénité : quand la loi rattrape l’art
  • Le procès : “passagers”, témoins outrés et rire du public
  • La question qui fâche : est-ce que c’était “bon” ?
  • L’Amérique, le monde de l’art et la revanche de l’image
  • De Two Virgins à Bag One : la nudité comme arme à double tranchant
  • Après 1970 : l’héritage, les faux, la cote, la légende
  • Ce que raconte vraiment l’affaire Bag One, cinquante ans plus tard

16 janvier 1970 : une descente à New Bond Street

L’image est presque trop parfaite pour ne pas être vraie : Bond Street, ses vitrines, son luxe policé, son art qui se vend au poids de la signature, et soudain la police qui débarque pour confisquer des dessins. Pas des toiles clandestines dans un squat, pas des tracts subversifs distribués dans une manif, mais des lithographies présentées en bonne et due forme, sous éclairage de galerie, avec un carton d’invitation et des flûtes de champagne. Le contraste fait partie de l’histoire : c’est précisément parce que l’exposition se déroule au centre du Londres respectable que l’intervention frappe les esprits.

La scène est aussi un choc de temporalités. D’un côté, le monde accéléré de John Lennon après 1969 : la célébrité mondiale, la médiatisation continue, l’intime transformé en manifeste. De l’autre, les mécanismes plus lents — et plus rigides — d’un État qui, même en plein basculement culturel, conserve des services spécialisés dans la surveillance du « sale », du « déviant », du « choquant ». Il ne s’agit pas seulement de morale : il s’agit d’exemplarité. Quand l’homme le plus célèbre du pays (ou l’un des plus célèbres) expose des scènes explicitement sexuelles, ce n’est plus un simple « cas ». C’est un symbole.

Et puis il y a cette ironie cruelle : la saisie, censée étouffer, amplifie. En confisquant huit lithographies, la police ne fait pas disparaître Bag One ; elle le transforme en récit. Elle donne à ces dessins un halo de danger, d’interdit, de scandale. L’art adore les scandales : ils font vendre, ils font parler, ils font entrer une œuvre dans l’histoire plus sûrement que bien des critiques bienveillantes.

Bag One : Lennon, le dessinateur derrière le Beatle

On oublie parfois à quel point Lennon est, dès l’origine, un homme de papier. Avant d’être une voix, il est une main : traits rapides, humour acide, goût du non-sens, obsession du mot qui dérape. Ses dessins existent avant la mythologie Beatles, et ils persistent après. Les livres publiés au milieu des années 60 ont figé ce Lennon-là : le cartooniste, le poète absurde, le type qui gribouille comme il respire, avec une insolence enfantine et une mélancolie en embuscade.

Bag One s’inscrit dans cette continuité mais la déplace. On n’est plus dans le nonsense, ni dans la satire pure ; on est dans le journal intime. Lennon dessine des moments de sa vie récente : le mariage, le voyage, le lit, le corps. Le trait est simple, parfois presque fragile, comme si l’essentiel était ailleurs que dans la virtuosité. Et c’est précisément ce qui déstabilise : l’explicite n’est pas « stylisé » au sens où l’académie pourrait l’entendre. Ce n’est pas l’érotisme noble des musées, drapé dans des mythologies ; c’est l’érotisme d’un couple contemporain, identifié, médiatisé, dont les corps ont déjà été placardés partout.

La lithographie, en plus, n’est pas qu’un choix technique : c’est un choix de diffusion. Ce n’est pas un dessin unique qu’on range dans un tiroir ; c’est une image multipliée, éditée, signée, vendue. Lennon ne se contente pas de dessiner : il publie. Il transforme le privé en objet circulant. Et là, le monde extérieur se sent autorisé à répondre : par la critique, par la moquerie, par l’indignation… et par la police.

Il y a, dans Bag One, une tension qui ressemble à Lennon lui-même à ce moment-là : la volonté d’être pris au sérieux en dehors de la pop, et le refus simultané d’adopter les codes de sérieux que la société attend. L’artiste veut le statut, mais pas les bonnes manières. Il veut la place, mais pas le costume.

Yoko Ono, l’intime comme manifeste

Impossible de comprendre l’affaire sans Yoko Ono. Non pas parce qu’elle « cause » le scandale — raccourci paresseux — mais parce que l’esthétique et la politique du couple reposent sur un principe simple : exposer l’intime comme un fait public. Le lit devient scène, la chambre devient tribune, la nudité devient langage. Lennon et Ono ont déjà brouillé les frontières, et le public britannique, en 1970, n’a pas fini de digérer cette stratégie.

Dans les lithographies, Yoko Ono n’est pas un modèle anonyme. Elle est Yoko. Son corps n’est pas un prétexte à fantasme ; il est un corps réel, attaché à un nom, à une figure que la presse adore caricaturer. Cette précision rend l’image plus « dérangeante » pour certains : l’érotisme n’est pas consommable comme une abstraction. Il implique une relation, un couple, une histoire, et donc une responsabilité du regardeur.

Le problème, pour l’appareil moral, ce n’est pas seulement qu’on voit du sexe. C’est qu’on voit Lennon faire du sexe. On voit « un Beatle », un héros national, un visage familier, se représenter dans des positions intimes. Il y a une rupture de contrat implicite : la star est censée rester désirable, lisse, projetable. Ici, elle devient concrète. Elle devient presque banale : un homme et une femme au lit. Et cette banalité-là, paradoxalement, scandalise davantage que l’érotisme sophistiqué : parce qu’elle ressemble trop à la vie.

On peut aussi lire Bag One comme une provocation contre l’hypocrisie. La société tolère le nu tant qu’il est codé, lointain, « artistique » au sens muséal. Elle tolère moins le nu quand il est explicite, contemporain, et qu’il revendique sa vérité. Lennon et Ono, en 1969-1970, n’ont pas envie de se cacher derrière des allégories. Ils veulent dire : voilà, c’est nous, c’est notre amour, notre corps, notre lit, notre paix, notre théâtre.

Une galerie, un business, un piège médiatique

Il faut aussi regarder l’exposition comme ce qu’elle est : une opération de galerie. London Arts Gallery, New Bond Street, un vernissage mondain, une série limitée, des prix affichés. Bag One n’est pas un happening gratuit dans un sous-sol d’artistes : c’est de l’art qui se vend, et qui s’adresse à un public prêt à payer cher pour un fragment de légende.

Les chiffres racontent une réalité très matérielle. Les lithographies sont proposées à l’unité et en portefeuille complet, dans une édition limitée et signée. Le packaging lui-même — le fameux sac, l’idée du « portfolio » — participe de la mise en scène : posséder Bag One, c’est posséder un objet, un set, une relique d’un Lennon qui s’exporte dans le monde des collectionneurs. L’art devient marchandise, et la marchandise devient récit.

Cette dimension commerciale nourrit la critique. Même à l’époque, certains observateurs notent l’ambiguïté : est-ce qu’on expose l’œuvre parce qu’elle est forte, ou parce qu’elle est signée Lennon ? Question brutale, mais inévitable. Dans un monde où la célébrité est déjà une monnaie, le risque est de confondre la valeur artistique et la valeur de signature. Lennon, lui, s’en fiche en partie : il a toujours joué avec son propre statut, l’utilisant comme mégaphone, quitte à le brûler à petit feu.

Et puis il y a la télévision, la presse, le cirque. Le vernissage n’est pas un événement discret. Le nom John Lennon attire tout. Là encore, l’intervention policière se produit dans un contexte saturé : ce n’est pas une petite expo confidentielle surprise par un voisin choqué ; c’est un événement dont on parle déjà. La police ne fait qu’entrer dans une pièce où les caméras étaient prêtes, mentalement, depuis longtemps.

La Vice Squad et la peur de l’exemple

Quand on parle de Scotland Yard dans cette affaire, on ne parle pas d’un policier isolé qui aurait mal digéré la révolution sexuelle. On parle d’une culture institutionnelle, d’unités spécialisées, d’une époque où l’État britannique mène aussi une guerre contre ce qu’il considère comme la pornographie et les « mauvaises mœurs ». Le surnom officieux — Dirty Squad — dit bien la logique : nettoyer, assainir, contenir.

Ce qui frappe, dans les documents et témoignages qui ont filtré au fil des ans, c’est l’obsession de l’influence. Lennon est dangereux non pas parce que ses dessins seraient, objectivement, les plus explicites du monde, mais parce qu’il est Lennon. Sa popularité devient un argument de poursuite : on craint que sa célébrité transforme l’image en contagion. Ce n’est pas l’érotisme qui fait peur, c’est l’érotisme adoubé par un héros pop.

Cette logique révèle un mécanisme classique : l’État s’inquiète moins de l’objet que de sa capacité à circuler. Une image obscène dans un cercle restreint est tolérable ; la même image portée par une figure de masse devient un problème public. En somme : l’obscénité est parfois définie par l’audience, pas seulement par le contenu.

Il y a aussi, possiblement, une dimension de « coup » policier. Les services de mœurs aiment les affaires médiatiques : elles justifient l’existence du service, elles montrent qu’on agit, elles produisent des titres. Lennon, à ce moment-là, est l’aimant idéal : le symbole parfait pour une démonstration d’autorité.

Obscénité : quand la loi rattrape l’art

Le plus fascinant, dans l’affaire Bag One, c’est le patchwork juridique. Le mandat de saisie est lié à la législation sur les publications obscènes, mais l’accusation, elle, s’appuiera finalement sur un vieux texte victorien : le Metropolitan Police Act du XIXe siècle, qui évoque l’« indécence » exposée « à la vue du public » et, dans la formulation retenue, « à l’ennui des passants » — cette idée de « passagers » ou de gens « en déplacement », devenue centrale au procès.

Pourquoi ce choix ? Parce que les lois modernes sur l’obscénité, dans la Grande-Bretagne d’après 1959, comportent une faille pour les censeurs : la possibilité d’invoquer le bien public, l’intérêt artistique, la valeur culturelle. Après le procès Lady Chatterley et l’assouplissement relatif de la décennie 60, l’art peut se défendre. Or, dans Bag One, la police et l’accusation semblent vouloir éviter précisément ce terrain : éviter qu’on débatte d’art, éviter qu’on convoque des experts, éviter qu’on transforme le tribunal en salon critique.

En utilisant une loi plus ancienne, plus technique, on tente de déplacer le débat : ce n’est plus « est-ce obscène ou artistiquement défendable ? », mais « était-ce exposé de manière illégale dans un lieu assimilable à un passage public ? ». On passe du jugement de valeur au piège de procédure. C’est moins noble, mais parfois plus efficace.

Sauf que, dans cette affaire, la technicité se retourne contre ses auteurs. Parce qu’un tribunal n’est pas seulement un lieu de morale : c’est un lieu de mots. Et le mot, ici, sera fatal.

Le procès : “passagers”, témoins outrés et rire du public

Le procès, au printemps 1970, a tout d’une comédie britannique qui bascule par instants dans la satire involontaire. L’accusation aligne des témoins choqués, qui décrivent l’embarras, l’indignation, parfois même une forme de dégoût très littéral. Une femme explique avoir été « stupéfaite », rouge d’embarras, incapable de rester. Un homme raconte s’être senti malade. Les descriptions deviennent, malgré elles, le prolongement du scandale : ce que la police voulait étouffer se retrouve raconté, répété, commenté, transcrit.

À côté de ces témoignages, on entend aussi une critique plus intéressante, plus nuancée : celle de ceux qui ne s’indignent pas moralement mais esthétiquement. Certains observateurs admettent que Lennon a du talent, sans être « formé », sans être un grand dessinateur académique. D’autres suggèrent que l’exposition joue sur le nom plus que sur l’œuvre. Cette ligne-là est cruciale : elle permet de sortir de l’alternative absurde « art génial » contre « pornographie ». On peut trouver l’objet discutable, imparfait, tout en refusant qu’une police des mœurs tranche à la place du public.

Et puis il y a le moment de théâtre juridique : le magistrat, confronté à la notion de « passagers », rappelle qu’un visiteur de galerie n’est pas un passant pris au piège d’une image sur un mur de rue. Il entre volontairement, il choisit de regarder. La formule du magistrat, restée célèbre, joue sur le verbe : les gens qui entrent dans la galerie cessent, pour un temps, d’être des « passagers ». Autrement dit : l’accusation s’effondre sur sa propre définition.

Le verdict ressemble à une victoire technique, presque anticlimatique : la galerie est acquittée, non pas parce que l’État reconnaît la légitimité artistique de Lennon, mais parce que la procédure a été mal ficelée. La morale, elle, n’a pas été « battue » ; elle a trébuché sur un mot. Mais ce trébuchement suffit : l’affaire se termine, les œuvres deviennent encore plus célèbres, et Lennon gagne — à sa façon — une nouvelle preuve que le monde adulte prend très au sérieux ce qu’il appelle lui-même « un peu d’amusement ».

La question qui fâche : est-ce que c’était “bon” ?

La tentation, quand on raconte Bag One, est de transformer Lennon en martyr de la censure et ses lithographies en chef-d’œuvre persécuté. Ce serait confortable, mais faux. La vérité est plus intéressante : Bag One n’a pas besoin d’être un sommet esthétique pour être une œuvre importante. Son importance tient à sa place dans une trajectoire, dans un contexte, dans une bataille culturelle.

Oui, les dessins sont inégaux. Oui, certains peuvent paraître naïfs. Oui, il y a dans certaines images une crudité qui n’est pas sublimée, pas transfigurée. Et pourtant, cette absence de transfiguration fait aussi partie du projet. Lennon n’est pas un peintre qui cherche l’illusion. C’est un homme qui cherche le geste. Le trait est direct, presque urgent. Il y a une simplicité qui peut être lue comme une faiblesse… ou comme une volonté : ne pas embellir, ne pas « rendre acceptable » par la technique.

Il y a aussi, dans le fait de se dessiner soi-même en acte sexuel, quelque chose de profondément anti-rock au sens mythologique. Le rock adore l’érotisme, mais il aime le garder en sous-texte, en posture, en sueur de scène. Lennon, lui, le met à plat, littéralement. Il enlève le glamour. Il montre l’intime sans halo. Ce n’est pas forcément excitant ; c’est parfois presque clinique. Et c’est peut-être pour ça que ça choque : parce que ça ne ressemble pas à une fantasmatique. Ça ressemble à une réalité.

Enfin, il faut accepter l’idée que Lennon joue aussi. Il provoque, il teste, il observe la réaction. Il sait très bien qu’il n’est pas un artiste anonyme. Il sait que sa signature transforme un dessin en événement. Bag One est à la fois sincère et stratégique, intime et publicitaire, tendre et agressif. Ce mélange est Lennon en 1970 : un homme qui ne sépare plus vraiment sa vie, son art et sa guerre personnelle contre l’hypocrisie.

L’Amérique, le monde de l’art et la revanche de l’image

Le scandale londonien n’est qu’un épisode. Très vite, Bag One circule ailleurs, notamment aux États-Unis, où l’art contemporain et la culture pop s’observent avec moins de pudeur institutionnelle. Les expositions attirent un public mondain, des artistes, des célébrités. Le monde de l’art, toujours friand de mythes, comprend immédiatement l’intérêt : Lennon n’est pas seulement une rock star qui gribouille, c’est une icône qui s’imprime, au sens propre.

Ce déplacement géographique est important. Londres, en janvier 1970, est un champ de bataille moral où l’État peut encore vouloir « protéger » le public contre des images. New York, à la même époque, est un théâtre où l’image provocante devient parfois un signe de modernité. La même série de lithographies peut être traitée comme une menace dans une ville et comme une curiosité chic dans une autre. Le contenu ne change pas ; le regard, si.

Et il y a, dans le temps long, un renversement que Lennon aurait probablement savouré : la saisie, censée protéger, augmente la valeur. Ce qui est confisqué devient rare, ce qui est rare devient cher, ce qui est cher devient respectable. Le marché de l’art a ce cynisme splendide : il transforme le scandale en capital. Les policiers qui emportent huit lithographies emportent, sans le vouloir, une future hausse de cote.

Cette logique n’annule pas la dimension artistique ; elle la complexifie. Bag One est aussi un objet de collection, un fétiche, une relique de l’époque Lennon-Ono. Ce statut marchand peut agacer, mais il fait partie de l’histoire : Lennon a choisi la lithographie, donc la multiplication et la vente. Il a ouvert la porte. Le monde s’y est engouffré.

De Two Virgins à Bag One : la nudité comme arme à double tranchant

Quand la police débarque à New Bond Street, Lennon n’en est pas à sa première collision avec la morale. La fin des années 60 a déjà vu le couple Lennon-Ono utiliser la nudité comme un acte de communication. La pochette de Two Virgins, notamment, avait déjà joué ce rôle de grenade culturelle : « voilà nos corps », sans voile, sans métaphore, comme un défi lancé au voyeurisme autant qu’à la pudibonderie.

Bag One prolonge cette démarche mais la déplace dans l’art imprimé, donc dans une tradition plus ancienne, plus institutionnelle. Le nu en musique pop choque parce qu’il sort du cadre ; le nu en lithographie choque parce qu’il brouille une frontière qu’on croyait stable : celle entre « art » et « obscène ». Lennon, en entrant dans le monde des galeries, force la question : si c’est une lithographie, si c’est signé, si c’est accroché sur un mur blanc, est-ce que ça devient automatiquement de l’art ? Et si ce n’est pas « automatiquement » de l’art, qui décide ?

La nudité est une arme à double tranchant parce qu’elle attire et elle réduit. Elle attire le regard, mais elle peut enfermer l’œuvre dans le sensationnel. Beaucoup de gens ne verront dans Bag One que « les dessins sexuels de Lennon ». Ils ne verront pas le récit du mariage, le ton presque documentaire de certaines images, la douceur de certains traits, l’idée du couple comme unité artistique. La police, en confisquant « les huit érotiques », renforce précisément cette réduction : elle déclare que le centre de l’œuvre, c’est le sexe. Alors que Lennon, lui, prétend raconter une histoire plus large : celle d’une vie exposée.

Et pourtant, c’est peut-être là que l’affaire devient passionnante : dans cette lutte pour définir ce que l’œuvre « est ». Lennon dit : c’est ma vie, c’est un jeu, c’est de l’art. La police dit : c’est indécent. Les galeristes disent : c’est vendable. Le public hésite, se divise, ricane, s’offusque, collectionne. Bag One est un miroir : chacun y voit sa propre limite.

Après 1970 : l’héritage, les faux, la cote, la légende

Comme souvent, le temps agit comme un solvant. Ce qui choquait hier devient, sinon banal, du moins historisé. Les lithographies de Bag One ne déclenchent plus de descentes. Elles déclenchent des enchères, des expositions rétrospectives, des débats sur l’authenticité. Parce que l’autre conséquence du statut d’objet de collection, c’est la prolifération de copies douteuses, de rééditions, d’imitations, de faux plus ou moins grossiers. Plus une œuvre est désirée, plus elle attire les parasites.

La cote, elle, suit la logique des reliques. Lennon a signé. Lennon est mort. Le marché adore cette combinaison. Une lithographie Bag One n’est pas seulement un dessin : c’est un contact indirect avec une main disparue. Ce fétichisme n’est pas propre aux Beatles, mais il atteint ici un niveau presque religieux. Et c’est là qu’on mesure l’écart entre 1970 et aujourd’hui : ce que l’État voulait traiter comme une nuisance est désormais traité comme un patrimoine pop.

Mais l’héritage de Bag One n’est pas seulement marchand. Il est aussi culturel. L’affaire est un cas d’école sur la tension entre liberté artistique et contrôle moral, sur la manière dont la célébrité modifie la perception d’une œuvre, sur le rôle des médias dans la fabrication d’un scandale. C’est aussi un moment charnière dans la trajectoire de Lennon : un épisode où il cherche à être autre chose qu’un Beatle, et où le monde, paradoxalement, lui rappelle qu’il restera un Beatle même dans une galerie.

Il y a enfin une dimension humaine, presque triste, dans les réactions outrées de l’époque. Beaucoup de témoins semblent moins choqués par l’érotisme que par l’idée qu’un couple marié ose montrer sa sexualité. Comme si le mariage devait être une institution propre, une façade, une bienséance — pas un corps. Lennon et Ono, en montrant le corps, attaquent cette façade. Le scandale dit : « ne nous forcez pas à regarder ce que nous faisons nous-mêmes ». Et ça, au fond, dépasse Lennon.

Ce que raconte vraiment l’affaire Bag One, cinquante ans plus tard

L’affaire du 16 janvier 1970 n’est pas seulement une anecdote croustillante dans la chronologie Beatles. C’est un révélateur. Elle révèle l’Angleterre d’après Swinging London, toujours traversée de contradictions. Elle révèle le fonctionnement d’une police des mœurs qui, face à une icône, raisonne en termes d’impact social plutôt qu’en termes de contenu. Elle révèle le pouvoir des mots de loi, capables de faire tomber une poursuite sur une histoire de « passagers ». Elle révèle aussi Lennon, dans toute sa complexité : un artiste sincère et manipulateur, fragile et arrogant, tendre et provocateur.

Surtout, Bag One pose une question qui reste actuelle : qu’est-ce qui fait la frontière entre l’érotisme et l’obscénité ? La réponse n’est jamais stable. Elle dépend du lieu, du moment, du regard, du pouvoir. En 1970, huit lithographies sont jugées trop indécentes pour un mur de galerie à New Bond Street. Aujourd’hui, elles peuvent être montrées, collectionnées, commentées, parfois même célébrées comme des pièces « mythiques ». L’image n’a pas changé ; c’est la société qui a bougé.

Et il y a une leçon plus intime, presque lennonienne : plus on tente d’enfermer une image, plus elle circule dans l’imaginaire. En confisquant huit lithographies, la police a cru faire disparaître le scandale. Elle l’a inscrit dans l’histoire. Elle a figé Bag One comme un moment où le corps de Lennon et Ono, dessiné au trait simple, est devenu un champ de bataille entre la pudeur officielle et la liberté revendiquée.

Ce 16 janvier 1970, dans une galerie de Mayfair, on n’a pas seulement saisi des feuilles de papier. On a saisi une époque au col. On a attrapé, en plein mouvement, le moment où la pop star devient artiste imprimé, où le lit devient tribunal, où la morale se heurte à un simple fait : une image peut être faible, maladroite, discutable… et pourtant politiquement explosive. Voilà pourquoi Bag One compte encore. Pas parce qu’il faut l’aimer à tout prix, mais parce qu’il oblige à regarder là où, parfois, une société préfère détourner les yeux.


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