Le 16 janvier 1988, George Harrison remet l’aiguille sur le bon sillon : « Got My Mind Set on You » grimpe au sommet du Billboard Hot 100 et rappelle, en plein règne MTV, qu’un ex-Beatle peut encore entrer chez vous sans frapper. Le plus savoureux, c’est que ce triomphe n’est pas une confession d’auteur, mais un coup de maître d’interprète : une chanson R&B écrite par Rudy Clark et chantée par James Ray en 1962, que Harrison ressort comme un vieux 45-tours fétiche et qu’il transforme en tube contemporain sur Cloud Nine. Avec Jeff Lynne aux manettes, la production brille sans étouffer : une voix en sourire, une guitare qui pique juste, et un refrain obstiné qui colle à la peau. Derrière le hit, il y a un artiste qu’on disait hors-jeu dans les années 80, soudain replacé au centre du jeu par une ritournelle taillée pour la radio. Il y a aussi les deux clips, l’humour en coin, la face B « Lay His Head » glissée comme un cadeau aux fidèles, et cette ironie délicieuse : le « discret » qui rafle la mise. Retour sur une date-charnière, quand Harrison, sans hausser le ton, remet le temps à l’endroit.
Il y a des dates qui ressemblent à des victoires discrètes. Pas des triomphes tapageurs, pas des soirs de stade ni des matins d’un monde renversé par un événement historique. Plutôt des instants où l’histoire de la pop se recale, comme une aiguille qu’on remettrait sur le bon sillon après des années de craquements. Le 16 janvier 1988, une chanson qui n’aurait jamais dû appartenir à son époque, Got My Mind Set on You, grimpe au numéro 1 du Billboard Hot 100 aux États-Unis. Et ce n’est pas seulement un hit tardif. C’est un symbole. Un rappel brutal que, même dans les années Reagan, même au milieu des boîtes à rythmes trop sèches et des synthés trop brillants, un ex-Beatle pouvait encore entrer dans votre salon par la télévision, vous attraper par le col et vous obliger à sourire.
Ce jour-là, George Harrison ne gagne pas simplement une place au sommet des charts. Il réécrit son propre récit. Il transforme un comeback en déclaration, et une reprise en manifeste. Car il y a quelque chose d’étrangement beau, presque ironique, à voir l’homme souvent considéré comme “le discret”, “le spirituel”, “le troisième” derrière Lennon et McCartney, revenir au sommet avec une chanson qu’il n’a pas écrite. Comme s’il disait : je n’ai même pas besoin de mon génie de compositeur pour vous rappeler qui je suis. Mon style suffit. Ma voix suffit. Ma guitare suffit. Ma façon de faire respirer une mélodie suffit.
Et derrière ce numéro 1, il y a un millefeuille d’histoires : celle d’un auteur de rhythm’n’blues, Rudy Clark, celle d’un chanteur du début des sixties, James Ray, celle d’un ex-Beatle qui a traversé le creux des années 80, celle d’une industrie qui adore les retours, surtout quand ils sont improbables. Got My Mind Set on You est une chanson simple, presque obstinée, construite comme une ritournelle. Mais elle transporte un monde : la mémoire du rock, le goût des vinyles, la nostalgie des débuts, et cette idée magnifique que la pop peut être un boomerang.
Sommaire
- Rudy Clark, James Ray : le cœur R&B d’un futur tube
- L’étrange route qui mène George Harrison à ce morceau
- Le contexte : Harrison au creux des années 80
- Jeff Lynne : le producteur qui comprend la mission
- Cloud Nine : le disque où Harrison retrouve le sourire
- Une reprise comme déclaration d’identité
- Le 16 janvier 1988 : ce que raconte un numéro 1
- Le “tie-break” : Harrison dépasse Lennon et Starr
- “Lay His Head” : la face B comme trésor caché
- Le 12 pouces : la pop en version étendue
- Deux clips, un seul Harrison : la conquête MTV
- Un numéro 1 qui parle aussi de la fin d’une époque
- Pourquoi cette chanson fonctionne si bien avec Harrison
- L’écho Beatles : une chanson de 1962 dans la bouche d’un homme de 1987
- Le paradoxe Harrison : triompher en étant “hors-jeu”
- La postérité : un hit populaire, parfois sous-estimé
- Ce que le 16 janvier 1988 dit de George Harrison
Rudy Clark, James Ray : le cœur R&B d’un futur tube
Il faut revenir à l’origine pour comprendre la force étrange de cette réussite tardive. Got My Mind Set on You n’est pas née avec George Harrison. Elle vient d’un autre continent, d’une autre époque, d’une autre grammaire musicale. À la base, il y a Rudy Clark, songwriter du rhythm’n’blues et de la pop américaine, artisan de ces chansons qui semblaient écrites pour traverser les décennies sans prendre une ride. Clark appartient à cette génération de compositeurs capables de faire tenir une émotion sur quelques phrases, d’installer une tension romantique en trois minutes et d’enrober le tout d’un groove modeste, efficace, irrésistible.
Et puis il y a James Ray. Son nom ne déclenche pas la même reconnaissance instantanée que les géants du R&B des années 60, et c’est peut-être là que réside une partie du charme. James Ray, c’est l’Amérique des marges : ces voix qui ont existé, qui ont tourné, qui ont enregistré, qui ont brûlé leur chance au mauvais moment ou au mauvais endroit. En 1962, quand il enregistre la chanson, la pop bascule vers une nouvelle ère. Les girls groups, la soul qui s’installe, Motown qui commence à dicter une élégance, et bientôt la vague britannique qui va tout recouvrir.
Le morceau original est un objet typique de cette période charnière : un chant direct, un refrain insistant, une énergie presque naïve mais terriblement accrocheuse. Rien n’annonce l’épopée planétaire à venir. Pourtant, dès cette époque, la mélodie porte en elle un potentiel immense : celui de s’adapter. De changer de peau. D’être reprise, réarrangée, remodelée.
Car une grande chanson, ce n’est pas seulement une chanson “réussie”. C’est une structure solide qui peut encaisser les décennies, les modes, les égos, les studios, les producteurs et les contextes. C’est une maison assez bien construite pour qu’on puisse la repeindre sans qu’elle s’écroule. Got My Mind Set on You est de cette trempe-là : une chanson simple, mais indestructible.
L’étrange route qui mène George Harrison à ce morceau
Le destin a parfois des goûts de disquaire. Il y a une histoire célèbre, presque trop parfaite pour être vraie, et pourtant terriblement plausible : George Harrison aurait découvert le morceau au début des années 60 lors d’un séjour chez sa sœur aux États-Unis, et il aurait acheté le disque comme on achète un souvenir, un petit trésor trouvé dans une boutique. Cette image dit quelque chose d’essentiel sur Harrison : il a toujours été un collectionneur. Pas seulement un guitariste ou un compositeur, mais un homme qui écoute, qui absorbe, qui aime la musique des autres, qui se nourrit des marges.
Chez Harrison, l’amour du rock’n’roll et du R&B n’est jamais une posture. C’est une matrice. Avant la spiritualité affichée, avant les controverses, avant les rides et la distance, il y a le gamin de Liverpool qui digère Carl Perkins, Buddy Holly, Chuck Berry, et toute cette Amérique qui passait par les jukebox et les radios. Harrison n’est pas un théoricien : il est un musicien de sensations. Quand quelque chose le touche, il le garde en mémoire comme une saveur.
Pendant des années, Got My Mind Set on You reste un fantôme dans son disque dur mental. Elle attend. Elle dort. Et quand Harrison traverse le désert créatif des années 80, quand il se détourne de l’industrie, quand il se réfugie dans d’autres passions, elle finit par réapparaître comme une évidence. Une chanson simple, joyeuse, obstinée. Exactement ce qu’il lui faut pour revenir sans s’excuser.
Le contexte : Harrison au creux des années 80
On ne mesure pas toujours à quel point Cloud Nine a été une opération de survie artistique. On parle souvent du disque comme d’un “comeback”, comme d’un retour en forme, et c’est vrai. Mais il faut comprendre d’où il revient. Après les sommets des années 70, après le choc de All Things Must Pass, après les succès et les errances, George Harrison traverse une période où sa place dans le paysage pop devient floue. Les années 80 sont cruelles pour les artistes issus des sixties : l’époque change, les sons changent, l’industrie s’accélère, MTV impose une nouvelle dictature de l’image. Harrison, lui, n’a jamais eu le tempérament d’un sprinteur de l’actualité.
Il est aussi, à cette période, un homme qui refuse le jeu promotionnel à plein temps. Il a des intérêts ailleurs, il s’implique dans le cinéma, il préfère parfois la discrétion à la surexposition. Il y a quelque chose de très britannique dans cette distance : une forme de pudeur, mais aussi une lassitude. Il sait ce que coûte la célébrité. Il en a vu le prix chez Lennon, chez lui-même, chez ses proches. Il connaît l’usure.
Or, quand un artiste se retire trop longtemps, l’époque finit par se raconter sans lui. Et quand il revient, il doit retrouver une place dans un monde qui ne l’attend plus. C’est exactement ce que Cloud Nine va accomplir : réinstaller Harrison dans la conversation, non pas comme un monument du passé, mais comme un acteur vivant de la pop de la fin des années 80.
Jeff Lynne : le producteur qui comprend la mission
Le grand allié de cette renaissance s’appelle Jeff Lynne. Figure centrale d’Electric Light Orchestra, Lynne a ce talent rare : savoir faire sonner un morceau comme un classique instantané. Il a le goût des arrangements précis, de la clarté mélodique, du vernis pop qui n’efface pas la personnalité. Et surtout, il comprend Harrison. Il ne cherche pas à le moderniser à coups de gadgets, il cherche à le rendre évident. À lui redonner un cadre où sa voix, sa guitare et son humour peuvent s’exprimer.
La production de Cloud Nine est souvent décrite comme “très Jeff Lynne”, avec cette brillance et cette densité typique. Mais il faut être juste : le disque est un compromis heureux. Oui, Lynne polit. Oui, il serre les chansons. Mais Harrison accepte ce cadre parce qu’il sait qu’il a besoin d’un partenaire qui le pousse, qui le stimule, qui le rassure. Et ce duo fonctionne parce qu’il n’y a pas de lutte d’ego. Lynne ne veut pas voler la lumière ; il veut faire gagner la chanson.
Got My Mind Set on You, dans ce contexte, devient l’arme parfaite : un morceau déjà solide, que Lynne peut habiller d’un son moderne sans le dénaturer, et que Harrison peut interpréter avec cette nonchalance pleine de malice qui lui appartient. La recette semble simple. En réalité, elle est délicate : il faut moderniser sans trahir, rendre radio-friendly sans vider l’âme.
Cloud Nine : le disque où Harrison retrouve le sourire
Cloud Nine n’est pas seulement un écrin pour un single. C’est un album qui respire la renaissance. On y entend un Harrison plus léger, plus joueur, parfois nostalgique, parfois mordant. Ce n’est pas l’homme de 1970 qui débarquait avec un stock de chansons retenues pendant des années. C’est un Harrison de maturité, qui n’a plus rien à prouver mais qui a encore envie de séduire.
Le choix de Got My Mind Set on You comme premier single est intelligent parce qu’il annonce une couleur : Harrison revient par la porte du plaisir. Pas par celle de la gravité. Il ne tente pas de refaire My Sweet Lord, il ne cherche pas à prêcher. Il revient avec un sourire en coin et un refrain qui s’incruste. Dans une industrie qui aime les narrations claires, le message est limpide : George is back, et il s’amuse.
Et c’est sans doute ce qui frappe le plus : cet amusement. Harrison a toujours eu un humour particulier, sec, parfois absurde, souvent sous-estimé. Dans les Beatles, il était le spécialiste des petites piques, du regard en coin, du sarcasme doux. Got My Mind Set on You lui permet de réactiver cette dimension : ce n’est pas une chanson “profonde”, c’est une chanson entêtée, presque cartoon, où l’insistance romantique ressemble à une blague répétée jusqu’à devenir irrésistible.
Une reprise comme déclaration d’identité
Il y a quelque chose de paradoxal à ce que ce numéro 1 soit une reprise. Dans le roman Beatles, Harrison a souvent été “celui qui devait prouver”. Prouver qu’il pouvait écrire à la hauteur des deux autres, prouver qu’il n’était pas juste le guitariste, prouver qu’il avait sa propre voix. Or, en 1988, il triomphe avec un morceau qu’il n’a pas composé. Et au lieu de fragiliser son statut, ce choix le renforce.
Parce que ce hit n’est pas une victoire d’auteur, c’est une victoire d’interprète et d’arrangeur. C’est la démonstration qu’un artiste peut s’approprier une chanson au point de la faire oublier à son public dans sa version originale. Pour beaucoup, Got My Mind Set on You est une chanson de Harrison, point final. C’est injuste pour Rudy Clark et James Ray, certes. Mais c’est aussi le signe que Harrison a su la transformer.
Et surtout, il y a une logique Beatles là-dedans. Les Beatles eux-mêmes, au début, étaient un groupe de reprises. Ils ont appris sur scène en reprenant les autres, en digérant le rock’n’roll américain, le R&B, la soul. Ils ont été des interprètes avant d’être des génies de la composition. Harrison revient à cet ADN : redevenir un musicien qui joue une chanson parce qu’elle est bonne, pas parce qu’il doit faire une déclaration d’artiste sérieux.
Le 16 janvier 1988 : ce que raconte un numéro 1
Les classements, on le sait, sont des illusions chiffrées. Ils mesurent un instant, pas une postérité. Pourtant, certains numéros 1 racontent plus que d’autres. Celui du 16 janvier 1988 raconte d’abord une surprise. À cette époque, Harrison n’est pas l’ex-Beatle le plus visible médiatiquement. Lennon est devenu une figure mythologique. McCartney reste une machine à produire. Starr cultive une présence plus sporadique mais familière. Harrison, lui, apparaît et disparaît, avec cette aura d’homme qui préfère les jardins aux tapis rouges.
Et pourtant, ce jour-là, c’est lui qui se retrouve au sommet du Billboard Hot 100. Il y a là une leçon : la pop n’obéit pas toujours aux narrations prévues. Elle peut récompenser l’inattendu. Elle peut, parfois, choisir le plus discret.
Ce numéro 1 raconte aussi une époque où la nostalgie commence à devenir un marché. Les années 80 adorent recycler : le rockabilly revient, les sixties sont mythifiées, les légendes sont reconditionnées pour MTV. Harrison, avec Got My Mind Set on You, bénéficie de cette vague, mais il ne s’y soumet pas. Il ne fait pas un disque-musée. Il fait un disque vivant, produit pour la radio de 1987-1988, mais nourri par une chanson de 1962. Le passé et le présent se tiennent par la main.
Enfin, ce numéro 1 raconte un fait presque cruel : il s’agit, dans une certaine lecture, du dernier moment où un ex-Beatle dominera les charts américains de cette manière. Comme si la grande histoire se refermait doucement. Comme si cette victoire tardive était aussi un adieu.
Le “tie-break” : Harrison dépasse Lennon et Starr
L’un des aspects les plus savoureux de cette histoire, c’est son petit parfum de compétition post-Beatles. Même quand ils ne jouent plus ensemble, même quand le groupe est devenu un monument, l’idée d’un classement entre ex-membres continue de hanter les fans et les commentateurs. Qui a eu le plus de hits ? Qui a eu le plus de numéros 1 ? Qui a le “meilleur” héritage ?
Quand Got My Mind Set on You atteint la première place, il se passe quelque chose de symbolique : Harrison “dépasse” un empate – un match nul – qui le liait à John Lennon et Ringo Starr. À cet instant, les trois hommes sont considérés comme ayant chacun deux numéros 1 en solo aux États-Unis. Ce nouveau succès donne à Harrison un avantage : il passe à trois. Ce détail peut sembler anecdotique. Il ne l’est pas, parce qu’il touche à une obsession culturelle : celle de quantifier l’art, de transformer des carrières en palmarès, d’établir des hiérarchies.
Mais il y a aussi une ironie : Harrison, l’homme qui semblait le moins intéressé par la compétition, se retrouve à gagner une manche tardive. Comme s’il avait attendu que tout le monde se lasse de compter pour venir déplacer les chiffres.
La question de Paul McCartney dans cette “catégorie” est plus complexe, parce que son nombre de numéros 1 dépend de la manière dont on compte : crédits strictement en son nom, titres crédités à Wings, collaborations en duo, etc. Ce flou statistique dit quelque chose de la réalité : McCartney a été une entité multiple après les Beatles, tandis que Harrison a souvent avancé sous son propre drapeau, quitte à disparaître par moments. Dans tous les cas, l’idée essentielle demeure : Got My Mind Set on You redonne à Harrison une place de premier plan dans la conversation Beatles, là où certains le voyaient déjà comme un grand frère retiré du jeu.
“Lay His Head” : la face B comme trésor caché
Les fans de Harrison le savent : parfois, les merveilles se cachent là où l’industrie les relègue. Le single de Got My Mind Set on You contient une face B : Lay His Head, écrite par Harrison. Ce choix n’est pas anodin. Il permet d’équilibrer le récit : d’un côté, la reprise qui conquiert les radios ; de l’autre, une composition de George, plus personnelle, plus typiquement “lui”. La face B devient une sorte de clin d’œil : vous êtes venus pour le hit, mais n’oubliez pas que je suis aussi un auteur.
Il y a toujours eu, chez Harrison, une relation étrange avec les chansons “perdues”. Des morceaux enregistrés, mis de côté, ressortis plus tard, réarrangés, recontextualisés. Comme si sa discographie était un jardin où certaines fleurs mettaient des années à éclore. Lay His Head s’inscrit dans cette tradition : une chanson qui existe en marge du grand récit, mais qui, pour les passionnés, raconte une autre vérité du personnage.
La face B, dans les années 80, a encore un statut : elle n’est pas seulement un bonus, elle est un espace. Un endroit où l’on peut glisser une chanson plus intime, moins calibrée. Aujourd’hui, à l’ère du streaming, cette logique s’est effondrée : tout est mis sur la table, tout est disponible, et le mystère s’évapore. À l’époque, acheter le single, retourner le vinyle, découvrir la face B, c’était une expérience. Lay His Head fait partie de ces chansons qu’on découvre comme un secret.
Le 12 pouces : la pop en version étendue
Autre détail qui sent bon l’époque : la version 12 pouces du single inclut une version étendue de Got My Mind Set on You. Les années 80 adorent les extended mixes. Les clubs, les radios, les DJs, tout un écosystème réclame des versions plus longues, des introductions plus étirées, des ponts plus généreux. Ce n’est pas seulement un gimmick commercial ; c’est une manière de faire circuler la musique dans des espaces différents.
Harrison, qui n’est pas exactement un homme de discothèque, se retrouve pourtant pris dans cette logique. Et là encore, il y a une beauté ironique : voir l’ex-Beatle, incarnation d’un rock classique, se retrouver décliné en version “extended”, comme une star pop de 1987. C’est un signe de son adaptation. Il ne renie pas son identité, mais il accepte les formats de son époque.
Cela participe aussi à la sensation de modernité de Cloud Nine. Le disque n’est pas une capsule temporelle sixties. C’est un album qui joue avec les codes de la fin des années 80 tout en gardant une âme ancienne. La version étendue de Got My Mind Set on You fait partie de ces objets hybrides : un morceau de 1962 transformé en produit de club culture tardive, porté par la guitare et la voix d’un homme qui a survécu à toutes les modes.
Deux clips, un seul Harrison : la conquête MTV
Il est impossible de comprendre le succès de Got My Mind Set on You sans parler de l’image. Les années 80, c’est MTV, c’est l’obligation de “faire le spectacle”, c’est la transformation du musicien en acteur de son propre marketing. Harrison, qui n’a jamais été un homme de performance visuelle à la Bowie ou à la Jackson, va pourtant jouer le jeu… à sa manière.
Le single bénéficie de deux clips. Deux façons de mettre en scène le morceau, deux variations sur un même thème : l’obsession joyeuse, le côté entêtant, le ton de comédie. Ce qui frappe, c’est que Harrison ne cherche pas à être “cool” selon les standards MTV. Il ne joue pas au jeune. Il ne se force pas à devenir une icône new wave. Il mise sur l’humour, sur le décalage, sur une forme de burlesque.
Cette stratégie est brillante parce qu’elle correspond à sa personnalité. Harrison a toujours eu ce côté Monty Python dans l’âme : l’absurde, le second degré, la distance face à son propre statut. Le clip devient une extension de ce tempérament. Et dans une époque saturée de poses et de glamour, cette autodérision fait mouche. Elle le rend humain, sympathique, inattendu.
MTV, paradoxalement, offre à Harrison une scène nouvelle : celle d’un ex-Beatle qui ne se prend pas au sérieux, qui accepte de se moquer de lui-même, qui transforme un hit en sketch pop. C’est aussi une manière de rappeler que les Beatles ont toujours été des créatures visuelles, même avant MTV : leurs films, leurs apparitions, leur humour, tout cela faisait déjà partie de leur ADN.
Un numéro 1 qui parle aussi de la fin d’une époque
Le vertige de Got My Mind Set on You, c’est qu’il arrive tard, presque trop tard. Harrison obtient là un succès massif à une période où le monde musical est déjà en train de préparer autre chose. Le rock va bientôt basculer vers des sons plus durs, vers le grunge, vers une nouvelle forme de sincérité brute qui rejettera une partie du vernis des années 80. La pop va se transformer. Les classements vont se fragmenter. Les légendes sixties vont devenir des institutions.
Ce numéro 1 de 1988 ressemble donc à une dernière flambée, un dernier éclat de la génération Beatles au sommet du monde mainstream américain. Pas au sens où les ex-Beatles disparaissent ensuite, évidemment. Ils continueront à vendre, à remplir des salles, à enregistrer, à marquer l’histoire. Mais le sommet du Billboard Hot 100 est un endroit particulier : c’est le centre de la culture pop du moment, le carrefour où une chanson devient la bande-son d’un pays.
Le fait que Harrison y arrive en 1988, avec une reprise d’un morceau de 1962, dit quelque chose de la boucle qui se referme. Le rock’n’roll américain qui a nourri les Beatles revient au sommet par la voix de l’un d’eux. Comme une boucle parfaite. Comme un clin d’œil du destin.
Pourquoi cette chanson fonctionne si bien avec Harrison
La question est simple : pourquoi lui ? Pourquoi cette chanson, et pourquoi à ce moment-là ? La réponse tient à plusieurs éléments.
D’abord, la voix. Harrison a une voix qui n’a jamais cherché la puissance, mais qui a toujours possédé une chaleur immédiate. Une voix qui sonne comme une conversation, comme un sourire en coin, comme une confession légère. Sur Got My Mind Set on You, cette voix fait merveille parce que le texte est répétitif. Il faut quelqu’un capable de rendre cette répétition charmante plutôt qu’agaçante. Harrison le fait en variant les intentions, en jouant sur la malice, en laissant entendre qu’il s’amuse de sa propre insistance.
Ensuite, la guitare. Harrison, même quand il joue dans un cadre pop très produit, garde ce toucher unique, ce sens du placement, cette capacité à faire chanter une note. Il n’a pas besoin de démonstration. Quelques glissés, quelques réponses mélodiques, et le morceau respire. La guitare devient un personnage secondaire mais indispensable : elle donne au morceau un parfum rock qui empêche la chanson de basculer dans la simple pop sucrée.
Enfin, il y a le timing. Harrison revient après une période de silence, et ce silence crée une attente. Le public n’est pas saturé de lui. Il ne subit pas la fatigue médiatique. Il apparaît comme une surprise. Et la surprise est une force énorme en pop : elle donne l’impression qu’un événement se produit, pas seulement une nouvelle sortie.
L’écho Beatles : une chanson de 1962 dans la bouche d’un homme de 1987
Il y a une dimension émotionnelle supplémentaire pour les fans : entendre Harrison chanter un morceau de 1962, c’est entendre un écho direct de la période où les Beatles se construisaient. 1962, c’est l’année où tout commence vraiment, où le groupe enregistre ses premières sessions, où la légende s’ébauche. Got My Mind Set on You, même si elle n’est pas liée aux Beatles à l’origine, appartient à la bande-son de cette époque : celle des disques américains que les jeunes Anglais dévoraient.
Quand Harrison la reprend, il ne fait pas seulement un geste musical. Il fait un geste de mémoire. Il relie son présent d’homme mûr à son passé de jeune guitariste affamé de vinyles. Et cette connexion se ressent, même si on ne connaît pas l’anecdote. On entend dans cette interprétation un plaisir presque adolescent : celui de jouer une chanson qu’on aime depuis longtemps.
C’est ce qui rend la reprise plus forte qu’un simple calcul commercial. Harrison ne reprend pas un standard pour faire un hit ; il reprend une chanson qu’il a réellement portée en lui. Et la sincérité, même dans une pop très produite, finit toujours par transparaître.
Le paradoxe Harrison : triompher en étant “hors-jeu”
Harrison a toujours cultivé une position paradoxale : être au cœur de la culture pop mondiale tout en semblant s’en méfier. Il a participé au plus grand groupe de l’histoire, puis il a souvent cherché à s’en éloigner. Il a connu l’hystérie, puis il a voulu la paix. Il a été un symbole, puis il a voulu être un homme normal. Cette tension produit parfois des disques inégaux, parfois des éclairs de grâce.
Got My Mind Set on You appartient à ces éclairs, mais avec une particularité : il n’a pas l’air d’un effort. Il n’a pas l’air d’une tentative désespérée. Il sonne comme un plaisir. Comme si Harrison, en 1987-1988, avait trouvé la bonne distance : participer sans se perdre, faire un hit sans se vendre, jouer le jeu sans y croire totalement.
C’est peut-être ça, au fond, la leçon de cette chanson : on peut revenir au sommet non pas en courant derrière l’époque, mais en arrivant de côté. En surprenant. En étant soi-même, mais dans une forme accessible.
La postérité : un hit populaire, parfois sous-estimé
Il existe une petite snobisme autour de Got My Mind Set on You. Certains fans “sérieux” de Harrison préfèrent ses grandes chansons spirituelles, ses compositions plus profondes, ses chefs-d’œuvre mélancoliques. Ils voient dans ce tube une anomalie, une chanson légère qui ne représenterait pas le “vrai” George.
C’est une erreur de lecture. La légèreté est une part essentielle de Harrison. Son humour, sa capacité à désamorcer, sa façon de refuser le pathos permanent, tout cela fait partie de son identité. Et un artiste n’est pas seulement ses chansons les plus “importantes”. Il est aussi ses chansons joyeuses, ses plaisirs immédiats, ses clins d’œil.
De plus, le tube est un événement historique : il marque une étape dans la carrière de Harrison, dans l’histoire des ex-Beatles, dans la relation entre les sixties et les années 80. Et il a, surtout, cette qualité rare : il donne envie de monter le son. Il traverse les générations parce qu’il est direct, parce qu’il est simple, parce qu’il est vivant.
Ce que le 16 janvier 1988 dit de George Harrison
On peut lire cette date comme un résumé du personnage. George Harrison n’a jamais été le plus bruyant, le plus visible, le plus conquérant. Il a souvent semblé ailleurs, parfois agacé, parfois distant, parfois absent. Et pourtant, quand il revient, il le fait avec une efficacité redoutable.
Le 16 janvier 1988, Harrison prouve qu’il peut encore parler au grand public, qu’il peut encore dominer la culture pop américaine, qu’il peut encore s’imposer sans forcer. Il le fait avec une chanson d’un autre temps, écrite par un autre, chantée d’abord par un autre. Et c’est justement là que réside sa grandeur : savoir transformer un matériau existant en quelque chose de personnel.
Ce numéro 1 n’est pas un accident. C’est le résultat d’un goût, d’une intelligence musicale, d’un sens de l’interprétation, et d’une capacité à choisir le bon moment. Harrison n’a pas toujours été régulier. Il n’a pas toujours été présent. Mais quand il frappe, il touche juste.
Et si l’on veut être un peu lyrique, un peu romantique, on peut dire ceci : en 1988, Harrison remet le rock à l’endroit pendant une semaine. Il rappelle que la pop peut être un jeu, une boucle temporelle, une mémoire heureuse. Il rappelle que les Beatles ne sont pas seulement un passé figé, mais une énergie qui continue de circuler. Et il le fait avec une chanson qui répète, encore et encore, une idée simple : quand on a quelque chose en tête, on n’en démord pas.
George Harrison, ce 16 janvier 1988, avait clairement une chose en tête. Et l’Amérique aussi.
