J'aime le style percutant de Victor Jestin qui, en général, brosse sans concession le parcours de ses personnages. C'est encore le cas avec La mauvaise joueuse.Un soir de semaine comme les autres, Maud, une jeune femme à la vie bien rangée, provoque un accident de voiture et prend inexplicablement la fuite. Paniquée, elle erre sur la route et trouve refuge dans un bowling. C’est le début de trois jours de cavale, et surtout de rechute dans une très vieille addiction, celle de jouer, à tout, frénétiquement. Des environs pluvieux de Saint-Nazaire au village lointain de son enfance, le périple de Maud prend l’allure d’une fugue existentielle.Le sujet de ce troisième roman est passionnant parce qu'il aborde l'addiction au jeu d'une façon inhabituelle. Ce n'est pas l'espoir de la richesse qui motive Maud, et son comportement illustre à la perfection l'adage "peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse". Autrement dit, tout ce qui est jeu, ou disons défi lancé à soi-même, deviendra irrésistible. Cet angle permet à l'auteur d'interroger la place du jeu dans nos vies.Sans entrer trop loin dans la psychologie du personnage, Victor Jestin glisse tout de même deux pistes. Longtemps (jusqu'au collège), en cour de récréation elle jouait mieux que tous ses camarades. Ce succès a sans doute forgé son tempérament. Son père l'a initiée au jeu d'échecs, et elle a ressenti un désir d’élan et de mort dans ce contexte.On pourrait penser que le joueur cherche à défier les règles. Ce n'est pas le cas de Maud car pour elle la vie n'est pas "un jeu". On apprendra (p. 59) qu’elle a renoncé à tout ce qui entre dans l'univers du jeu après avoir failli se noyer, suite à un pari stupide.Elle a compris qu'elle s'impliquait "un peu trop fort" alors elle a cessé de jouer. Ni aux échecs ni aux cartes, ni au bowling, ni à rien.Maud n'a pas pour autant éradiqué le virus qui est demeuré en elle à l'état latent.
Jusqu'à ce jour où une nouvelle rencontre avec le "produit" a lieu sans qu'elle l'ait recherchée. Et c'est l'engrenage. Elle va jouer à tout. Elle gagnera, …bien que ce soit difficile mais rien n'apaisera son désir. L'analyse de l'auteur est implacable : Gagner ne me procurait plus de plaisir, rien qu’un bref soulagement, comme un crédit sur la souffrance (p. 56).Maud n'a aucun répit. Ses péripéties s'enclenchent en crescendo. Elle joue à en perdre le boire et le manger. Victor Jestin dresse le catalogue des jeux possible, de société, sportifs, forains, et bien sûr pour finir, les loteries, jeux de grattage etc … alors que jouer de l’argent je n’avais jamais fait ça(p. 123).

Le rythme de l'écriture est soutenu, à l'instar des épisodes trépidants qui s'enclenchent dans la fuite en avant de la jeune femme. Le lecteur est lui-même comme pris au centre d'un manège.Elle ne supporte pas de perdre. L’expression mauvaise joueuse arrive (p. 57). On reconnait le lexique du jeu et les difficultés du joueur à arrête, négociant avec lui-même juste un tour. Encore un.
Ce qui est très fort dans le roman c'est que le lecteur se sent lui-même potentiellement en risque de succomber. Je me suis souvenu de la joie d'avoir remporté une course de chevaux au musée des arts forains, qui combine le jeu d'adresse et le jeu de hasard, et d'avoir eu immédiatement envie de recommencer. Sans doute que gagner incite davantage à poursuivre que perdre et que, par conséquent, gagner n'est pas une chance. La mère de Maud tente de le lui faire comprendre : le jeu te rend mauvaise (p. 122).Le seul intérêt que j'y vois, sur le plan du développement personnel, est l'apprentissage de la maitrise de ses émotions et ceci explique peut-être que le personnage soit devenue comptable, un métier où tout est "carré". On se dit que ça va mal finir mais on est loin de deviner l'issue de ce roman qui déçoit alors un peu en nous laissant démuni devant une fin ouverte, mais aurait-il pu en être autrement ?
La mauvaise joueuse de Victor Jestin, Flammarion, en librairie depuis le 8 août 2025
