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Ringo Starr face à son double : Hollywood, Mendes et la vérité derrière le sourire

Publié le 18 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

On a passé des décennies à voir Ringo Starr comme le Beatle “sympa”, celui qui rigole au bord du cadre et tient la baraque pendant que les autres s’embrasent. Et puis Hollywood arrive avec son miroir le plus bizarre : Sam Mendes prépare quatre films pour raconter les Beatles, et quelqu’un d’autre – Barry Keoghan – va devoir porter son tempo, sa démarche, sa façon de désamorcer la gravité d’un sourire. Sur le plateau, Ringo aurait été bluffé par la reconstitution. Mais l’enthousiasme a une limite : dès que le scénario touche à l’intime, notamment sa relation avec Maureen, il devient pointilleux, presque intraitable. Pas pour contrôler la légende, plutôt pour sauver la vérité d’une vie qui n’a jamais été un cliché de biopic. Même Zak Starkey s’en mêle, à sa manière, en rappelant qu’un nez en caoutchouc ne fera jamais une présence. Derrière les comparaisons de pommettes, une question plus belle affleure : qu’est-ce que ça fait, à 80 ans passés, de regarder son passé rejoué comme un décor ? Et si ce “c’est incroyable” cachait surtout un avertissement : racontez-nous, oui, mais racontez juste. Sortie annoncée en 2028, et déjà la machine Beatles se remet à tourner.


On croit connaître Ringo Starr parce qu’on a grandi avec son sourire en coin, son humour de cour de récréation et cette manière très british de désamorcer le sérieux, comme on éteint une cigarette sur le bord d’un cendrier. On croit le connaître parce qu’il a passé soixante ans à se raconter sans se raconter, à être partout sans jamais réclamer le centre. Et pourtant, il suffit d’une annonce de casting, d’un nom jeté dans la machine à fantasmes, et soudain on se retrouve à se demander, très simplement, très humainement : qu’est-ce que ça fait de voir quelqu’un d’autre porter ta peau ?

C’est la question qui plane au-dessus du biopic des Beatles que prépare Sam Mendes, ce projet démesuré, presque insolent, baptisé The Beatles – A Four-Film Cinematic Event. Quatre films, quatre points de vue, quatre versions d’un même mythe, destinées à se répondre comme les voix d’une harmonie Lennon-McCartney, mais avec une ambition d’architecture narrative rarement tentée au cinéma. Et au milieu de cette cathédrale, il y a le batteur. Le gars qu’on a longtemps résumé à des blagues, à des “moins bon musicien” et à des “chanceux” – comme si la survie, la tenue du tempo, la capacité à faire respirer un groupe était une loterie.

Le plus ironique, c’est que l’annonce du casting a agi comme un révélateur : on a commencé à parler de Ringo Starr avec une gravité nouvelle. On s’est mis à comparer des pommettes, des yeux, une carrure, une frange. À disséquer une ressemblance qui, au fond, n’a jamais été le sujet. Car Ringo, ce n’est pas d’abord un visage. C’est une vibration. Une manière de rentrer dans une pièce. Un tempo intérieur. Une gentillesse qui peut être un masque, une armure, une philosophie. Et c’est précisément pour ça que la question “Comment il le vit, lui ?” devient passionnante.

Les échos qui remontent du projet, sans tout dévoiler, dessinent un tableau nuancé, fidèle à ce qu’est Ringo depuis des décennies : un homme capable d’être sincèrement impressionné, mais aussi intraitable sur la vérité intime, particulièrement quand on touche à sa famille. Enthousiaste, mais pas dupe. Bienveillant, mais attentif aux détails. Et toujours, au bout de la phrase, ce mantra qui lui sert de boussole : la paix et l’amour.

Sommaire

  • Le plateau comme machine à remonter le temps : l’effet “c’est incroyable”
  • Le problème n’est pas le nez : le problème, c’est l’âme
  • “Ce n’est pas comme ça qu’on était” : la bataille de la vérité intime
  • Barry Keoghan face à la légende : observer, ne pas singer
  • Sam Mendes et la promesse d’un récit à quatre voix
  • Le biopic rock : ce genre qui adore trahir par amour
  • Pourquoi Ringo Starr est le plus difficile à écrire
  • Maureen, ou la femme qu’on ne doit pas transformer en décor
  • “Pax et amour” : la doctrine Ringo Starr face à Hollywood
  • L’étrange distance du temps : 2028, c’est loin, même pour une légende
  • Ce que cette histoire révèle : la lutte entre le mythe et la mémoire
  • Le regard de Zak : un fils qui sait où se cache la vérité
  • Ce qu’on attend, nous, en 2028 : un film qui ne confond pas icône et caricature

Le plateau comme machine à remonter le temps : l’effet “c’est incroyable”

Le premier élément, celui qui a fait vibrer les fans comme une corde de basse sur un ampli Vox, c’est cette image : Ringo Starr se rend sur le plateau du film qui racontera, en partie, sa propre vie. Il y a quelque chose de presque surréaliste là-dedans. Le vieux lion, l’icône pop devenue monument vivant, qui traverse un décor reconstitué de son passé. On pourrait imaginer une scène mélancolique, un homme de quatre-vingt-cinq ans qui marche dans les couloirs d’un Liverpool de cinéma, le regard embué, comme s’il cherchait des fantômes. Mais ce qui ressort, c’est surtout l’étonnement. L’impression d’être soufflé.

Il aurait trouvé ça “incroyable”. Il aurait été “bluffé”. Il y a dans ces mots une simplicité désarmante, presque enfantine, qui correspond parfaitement à son personnage public. Ringo, c’est l’homme qui a toujours été heureux d’être là, même quand tout brûlait autour. Celui qui, au plus fort de Beatlemania, parvenait encore à regarder le cirque avec un pas de côté, comme si l’absurde était une matière première.

Ce “bluff” n’est pas anodin. Il dit deux choses. D’abord, que la production semble mettre le paquet sur la reconstitution, sur le détail, sur l’illusion. Pas seulement pour flatter les fans, mais parce qu’un récit comme celui des Beatles se joue aussi dans le grain : un badge, une coupe, une guitare posée au mauvais endroit, et l’époque s’effondre. Ensuite, il dit que Ringo reste un spectateur. Malgré son statut, malgré son histoire, il est encore capable d’être impressionné par le spectacle du cinéma. Ce qui est assez beau, au fond : un homme qui a vécu la plus grande histoire de pop du XXe siècle, et qui trouve encore “incroyable” qu’on la rejoue devant lui.

Mais ce premier mouvement d’enthousiasme n’est qu’une partie de l’équation. Parce que l’impression visuelle, la puissance du décor, la magie du plateau, ce sont les apparences. Or Ringo Starr, quand on gratte un peu, n’a jamais été qu’une apparence.

Le problème n’est pas le nez : le problème, c’est l’âme

Très vite, la conversation publique a basculé sur un sujet presque comique : la ressemblance de Barry Keoghan avec Ringo Starr. Et c’est là qu’entre en scène Zak Starkey, le fils, l’héritier, le batteur qui a grandi dans une maison où le mot “Beatles” n’est pas un concept mais un meuble. Zak, avec cette franchise qui ressemble à une claque amicale, a lâché un conseil devenu viral : lui mettre un “gros nez en caoutchouc”.

Sur le papier, c’est une vanne. Une punchline. Une manière de dégonfler le sérieux hollywoodien avec une aiguille de rock’n’roll. Mais comme souvent avec les plaisanteries, il y a une vérité dessous. Zak pointe quelque chose d’essentiel : on peut tricher sur la peau. On peut maquiller, prothéser, éclairer, retoucher. On peut fabriquer un visage. Mais on ne fabrique pas si facilement une présence.

La question n’est pas “Est-ce qu’il ressemble ?”. La question est “Est-ce qu’il comprend ?”. Comprendre quoi ? Comprendre que Ringo a été, paradoxalement, l’un des moteurs les plus humains des Beatles. L’anti-drame dans un groupe traversé par des tensions créatives et des guerres d’ego. Le médiateur silencieux. Celui qui, au moment où John et Paul se disputent l’avenir, continue de poser un rythme qui tient l’édifice debout.

Zak insiste sur un point crucial : la personnalité. Le charisme. Et il lâche une phrase qui mérite qu’on s’y attarde : Ringo Starr aurait “vendu les Beatles à l’Amérique”. C’est une manière de dire que, dans l’opération de séduction massive qu’a été la conquête américaine, Ringo a joué un rôle particulier. Non pas parce qu’il était le leader, mais parce qu’il était le plus immédiatement aimable. Le plus accessible. Le plus “cool” au sens adolescent du terme. Celui qu’on avait envie d’inviter à la table.

C’est une idée intéressante, presque subversive. Pendant longtemps, l’histoire officielle a mis en avant la puissance des chansons, l’audace des expérimentations, la révolution culturelle. Mais l’histoire, celle qui se joue dans le cœur du public, est aussi faite de chaleur, de blagues, de regards caméra. Et Ringo maîtrisait ça instinctivement. Il avait ce don rare de ne jamais sembler supérieur. D’être une star sans être intimidant.

Si Barry Keoghan veut réussir, il devra trouver ça. Pas imiter. Trouver. Parce que l’imitation produit une marionnette. La trouvaille produit un être humain.

“Ce n’est pas comme ça qu’on était” : la bataille de la vérité intime

Là où Ringo Starr cesse d’être seulement un spectateur impressionné, c’est quand le film touche à ce qu’il a de plus fragile : sa vie privée. Le point de friction qui est remonté, c’est la représentation de sa relation avec Maureen Starkey Tigrett, sa première épouse, celle qu’il épouse en 1965, au cœur de l’ouragan, quand les Beatles ne sont plus un groupe mais un phénomène météorologique. Ils auront trois enfants, dont Zak. Ils divorceront en 1975, après dix ans de vie sous pression, d’excès, de tournées, de solitude aussi.

Ce que Ringo aurait reproché à une version du scénario, ce n’est pas un détail anecdotique. Ce n’est pas une date. Ce n’est pas une chanson placée au mauvais endroit. C’est un problème de nature : “Ça n’avait rien à voir avec Maureen et moi.” En d’autres termes, on pouvait raconter quelque chose de “bien écrit”, de “cinématographique”, de “dramatiquement efficace”, mais faux. Et c’est là qu’on touche au nœud du biopic rock : la tentation de fabriquer une dramaturgie standard, avec ses scènes obligatoires, ses disputes calibrées, ses dialogues qui sonnent comme des citations de psychologie de magazine.

Ringo Starr n’est pas naïf. Il sait comment fonctionne le cinéma. Il a joué dans des films. Il a vécu l’industrie du divertissement de l’intérieur. Mais il y a une limite : quand on transforme une relation réelle en cliché, on efface des gens. On les remplace par des personnages.

Et Maureen, dans l’histoire de Ringo, n’est pas un accessoire. Elle est un pilier. Une figure de l’époque. Une jeune femme propulsée au rang d’épouse la plus scrutée du monde, sans mode d’emploi, avec des paparazzis comme ombre permanente. La réduire à une fonction narrative serait une trahison intime. Et c’est précisément ce que Ringo semble avoir voulu éviter.

Ce qui frappe, c’est l’énergie qu’il aurait mise à défendre cette vérité. Deux jours à donner des notes. Deux jours à reprendre, ligne par ligne, à dire “Nous n’aurions jamais fait ça.” On imagine la scène : Mendes, cinéaste habitué aux grandes machines, face à un homme qui n’a plus rien à prouver, mais qui veut protéger la réalité d’un amour ancien, compliqué, imparfait, et pourtant à lui. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette obstination. Comme si, après des décennies à être un personnage public, Ringo Starr redevenait un mari, un père, un homme soucieux de ne pas laisser le cinéma écrire à sa place l’histoire de sa maison.

C’est un point essentiel pour comprendre “ce qu’il ressent” à propos du film. Il n’est pas simplement flatté. Il n’est pas seulement curieux. Il est impliqué, mais à un endroit précis : celui de la vérité humaine. Le décor peut être “incroyable”. Les acteurs peuvent être talentueux. Mais si la vérité affective est sacrifiée, alors on n’est plus dans un hommage, on est dans une confiscation.

Barry Keoghan face à la légende : observer, ne pas singer

L’acteur choisi pour incarner Ringo Starr n’est pas un sosie. C’est une évidence. Barry Keoghan a une intensité particulière, une étrangeté parfois, un visage qui peut devenir inquiétant ou fragile selon la lumière. Ce n’est pas spontanément l’image qu’on associe au Ringo “peace and love”. Et pourtant, ce choix peut être intelligent : parce que jouer Ringo, ce n’est pas jouer un clown gentil. C’est jouer un homme qui a traversé des tempêtes.

Keoghan a raconté avoir rencontré Ringo chez lui. La scène est déjà du cinéma : le jeune acteur, nerveux, face à l’homme qui a joué sur “She Loves You”, “Rain”, “A Day in the Life”. Et c’est Ringo qui joue de la batterie pour lui. Pas l’inverse. Ringo lui propose même de jouer, et Keoghan refuse, trop impressionné. Ce refus est presque parfait narrativement : il dit le respect, la peur de mal faire, la conscience de l’écart entre un acteur qui apprend un rôle et un musicien qui a écrit l’histoire.

Ce qui est intéressant, c’est la démarche annoncée par Keoghan. Il ne parle pas de copier, de reproduire, de faire un numéro. Il parle d’observer, de capter des manières, de comprendre. Il parle d’“humaniser”. Ce mot est crucial. Parce que les Beatles, plus que n’importe quel autre groupe, sont devenus des icônes écrasées par leur propre image. Humaniser, c’est les ramener à une échelle où l’on peut encore les toucher.

Pour Ringo Starr, cette intention a probablement quelque chose de rassurant. Ringo, dans l’imaginaire collectif, est souvent un personnage secondaire, un “sympa”, un “drôle”, un “batterie”. Or il est aussi un homme qui a connu l’insécurité, la maladie enfant, la peur d’être remplacé, le sentiment d’être “le nouveau” dans un groupe déjà soudé par une histoire commune. Humaniser Ringo, c’est raconter ça sans misérabilisme, sans légende noire, sans héroïsme forcé.

Mais c’est aussi un risque. Humaniser peut devenir une autre forme de cliché : l’homme sensible, l’artiste brisé, le “pauvre Ringo” coincé entre les génies. Le film devra éviter cette pente. Et là, l’implication de Ringo, ses notes, son regard, peuvent servir de garde-fou. Il ne s’agit pas de faire de lui une victime. Il s’agit de faire de lui un être.

Sam Mendes et la promesse d’un récit à quatre voix

Le concept même de The Beatles – A Four-Film Cinematic Event est une réponse à un problème narratif : comment raconter l’histoire des Beatles sans l’écraser ? Un film unique oblige à des raccourcis, à des montages, à des ellipses brutales. Une série télé pourrait étirer, mais risque de perdre l’intensité du cinéma. Mendes, lui, propose une structure qui ressemble à une expérience : quatre films qui se croisent, se contredisent peut-être, se complètent certainement. Comme si l’histoire des Beatles, plutôt qu’un récit linéaire, devenait un prisme.

L’idée est séduisante parce qu’elle correspond à la réalité du groupe. Les Beatles n’ont jamais été un bloc homogène. Ce sont quatre individus avec des trajectoires, des obsessions, des blessures, des ambitions différentes. Raconter la même scène depuis quatre regards, c’est reconnaître que l’histoire n’est pas une ligne droite mais un ensemble de perceptions. C’est presque une manière de faire du cinéma comme on écoute un album : en entendant chaque piste, puis en comprenant l’ensemble.

Cette structure peut aussi servir Ringo. Dans un biopic traditionnel, il risquerait d’être relégué au second plan, comme il l’a été trop souvent dans les récits dominants. Ici, il a “son” film. Son point de vue. Son espace. Et ça change tout. Parce que la question n’est plus “que faisait Ringo pendant que John et Paul écrivaient ?” mais “que voyait Ringo ? que ressentait-il ? comment vivait-il l’intérieur du cyclone ?”

Le casting principal, désormais connu, dessine une génération d’acteurs capables de porter des mythes sans se faire dévorer par eux. Paul Mescal en Paul McCartney, Harris Dickinson en John Lennon, Joseph Quinn en George Harrison, Barry Keoghan en Ringo Starr. On peut discuter à l’infini de la ressemblance, mais l’essentiel est ailleurs : est-ce qu’ils peuvent faire croire que, derrière les chansons les plus célèbres du monde, il y avait des jeunes hommes qui avaient peur, qui riaient, qui se disputaient, qui s’aimaient, qui se jalousaient ?

Mendes a parlé d’une expérience de cinéma “bingeable”, un mot qui fait grincer des dents parce qu’il vient du vocabulaire du streaming, mais qui dit aussi une ambition : créer un événement collectif, une forme de rendez-vous. Quatre films le même jour, ou dans un court laps de temps, comme une plongée. L’idée est audacieuse. Elle est aussi fragile. Parce que le public doit suivre. Et parce que l’industrie doit accepter un risque financier énorme.

Pour Ringo Starr, cette ambition doit être étrange à regarder. Lui qui a connu l’époque où un single pouvait renverser la planète, il voit aujourd’hui un cinéma qui tente de recréer un événement dans un monde saturé d’événements. Peut-être que ça l’amuse. Peut-être que ça l’inquiète. En tout cas, il semble regarder ça avec ce mélange de soutien et de distance qui le caractérise.

Le biopic rock : ce genre qui adore trahir par amour

Il faut le dire franchement : le biopic musical est un genre dangereux. Parce qu’il naît d’une intention noble, rendre hommage, mais qu’il se nourrit souvent de simplifications. Le rock n’aime pas les lignes droites, et pourtant le cinéma adore les arcs narratifs. Le rock est fait d’accidents, de chaos, d’amitiés qui se délitent sur des détails, de rivalités qui deviennent des moteurs créatifs. Le cinéma, lui, veut des scènes qui “expliquent”. Des disputes qui résument dix ans de tensions en cinq minutes. Des révélations qui tombent au bon moment.

Les Beatles, plus que quiconque, résistent à ça. Parce que leur histoire est trop connue et trop mythifiée. Tout le monde a une version de “ce qui s’est passé”. Tout le monde a une scène préférée. Tout le monde a un coupable désigné pour la séparation. Faire un film, c’est forcément entrer dans un champ de mines.

C’est là que le geste de Ringo Starr, ses “notes”, devient un signal. Il dit : attention, ne tombez pas dans le piège du roman. Ne transformez pas nos vies en feuilleton. Ne faites pas de Maureen une figure de tragédie standard. Ne faites pas de moi un gentil clown. Ne faites pas de notre quotidien une suite de scènes hollywoodiennes.

C’est une posture intéressante parce qu’elle n’est pas défensive au sens paranoïaque. Ringo ne semble pas vouloir censurer. Il semble vouloir corriger. Il ne dit pas “ne racontez pas”, il dit “racontez juste”. Et c’est une nuance fondamentale. Parce que, dans l’histoire des biopics, les artistes vivants sont souvent pris entre deux positions : soit ils contrôlent tout au point de produire un film aseptisé, soit ils se retirent et laissent le cinéma inventer. Ringo, lui, semble occuper une zone intermédiaire : il laisse faire, mais il veille sur l’intime.

Il y a quelque chose de profondément rock’n’roll dans cette attitude. Le rock, c’est l’art de laisser vivre, mais de ne pas se laisser voler. C’est exactement ce qu’il semble faire.

Pourquoi Ringo Starr est le plus difficile à écrire

Dans les récits de génies, le batteur est souvent une énigme. Pas parce qu’il est moins important, mais parce qu’il est moins “narratif” au sens classique. Un guitariste, on le filme en solo, on le dramatise, on le fait brûler. Un chanteur, on le filme en gros plan, on le fait souffrir. Un compositeur, on le filme face à un piano, on le fait lutter contre la page blanche. Un batteur, on le filme comment ? En train de tenir. De porter. De faire tourner la machine.

Or Ringo Starr n’est pas seulement un batteur. Il est une manière de jouer. Un style. Une signature. Un groove qui paraît simple et qui, quand on l’analyse, est plein de décisions. Le placement légèrement derrière le temps, cette façon de faire “respirer” un morceau. Les breaks qui racontent une histoire. La capacité à servir une chanson plutôt qu’à se servir lui-même.

Si le film veut être juste, il doit montrer ça. Pas forcément en faisant un cours de batterie, mais en faisant ressentir que Ringo est l’homme du collectif. Celui qui ne cherche pas à briller mais qui rend les autres brillants. Et ça, au cinéma, c’est un défi, parce que le cinéma adore les héros individuels.

Ringo, c’est l’anti-héros parfait. Il est celui qui fait exister le groupe. Celui qui peut disparaître visuellement sans que la musique tienne debout. Et paradoxalement, c’est ce rôle invisible qui le rend fascinant. Un film sur Ringo devrait être un film sur la loyauté, sur la patience, sur l’humour comme arme de survie, sur la place du “quatrième” dans un trio créatif qui brûle.

C’est peut-être pour ça qu’il tient tant à la vérité de sa relation avec Maureen. Parce que c’est là qu’on voit Ringo autrement : pas comme un Beatle, mais comme un homme à la maison, un mari, un père, un type qui tente de vivre normalement au milieu de l’anormal.

Maureen, ou la femme qu’on ne doit pas transformer en décor

Dans les récits sur les Beatles, les femmes ont longtemps été traitées comme des symboles. Yoko, la fracture. Linda, la douceur. Pattie, la muse. Et Maureen, souvent, l’épouse “de l’époque”, celle qui appartient à la période Beatlemania, avant que les années ne deviennent psychédéliques, avant que les idéologies et les gourous n’entrent dans le décor.

C’est injuste. Parce que Maureen Starkey Tigrett a été un personnage réel, avec sa propre vie, ses propres choix, ses propres douleurs. Être l’épouse de Ringo Starr en 1965, c’est être aspirée dans un tourbillon où chaque geste devient public. On ne peut pas raconter cette histoire comme on raconte une romance de scénario. Il y a une violence structurelle dans ce statut : la célébrité comme surveillance permanente.

Quand Ringo dit “ce n’est pas comme ça qu’on était”, il protège aussi Maureen. Il protège l’idée qu’ils étaient un couple réel, pas un couple de cinéma. Il refuse qu’on leur mette dans la bouche des phrases qu’ils n’auraient jamais prononcées. Il refuse qu’on fasse d’elle une figure de conflit artificiel, ou une épouse “à problème” servant à rendre le personnage plus dramatique.

Ce point est capital parce qu’il révèle la profondeur de la démarche de Ringo. Il ne se bat pas seulement pour son image. Il se bat pour une mémoire. Pour une dignité. Pour que la femme avec qui il a traversé le sommet et le chaos ne soit pas réduite à une fonction narrative.

Et c’est là que le film peut gagner en puissance. Parce qu’un biopic n’est jamais aussi fort que quand il accepte de regarder les seconds rôles comme des êtres humains. Les Beatles ont été les Beatles aussi parce qu’ils étaient entourés : familles, managers, techniciens, amis, épouses. Raconter cette histoire sans les écraser, c’est raconter la vérité du monde.

“Pax et amour” : la doctrine Ringo Starr face à Hollywood

Ce qui frappe, dans la manière dont Ringo parle du projet, c’est qu’il ne se place jamais en juge. Il ne menace pas. Il ne déclare pas la guerre. Il donne ses notes, il dit ce qui ne colle pas, puis il lâche cette phrase qui est presque devenue une signature : il enverra “paix et amour”.

On pourrait sourire, se dire que c’est son gimmick. Mais c’est plus profond que ça. Le “peace and love” de Ringo n’est pas seulement une posture hippie vieillissante. C’est une stratégie de survie. Ringo a vu le groupe exploser. Il a vu John mourir. Il a vu George partir. Il a vu la nostalgie devenir une industrie. Il a vu sa propre histoire recyclée, commentée, disputée, parfois salie. À un moment, soit on devient amer, soit on choisit une philosophie.

Ringo a choisi la paix comme manière de rester vivant. Pas naïvement, pas en ignorant les problèmes, mais en refusant que l’amertume devienne son identité. Dans le contexte d’un biopic, cette posture est intéressante : il accepte qu’on raconte, il corrige quand il le faut, puis il laisse la machine tourner sans s’y perdre. Il dit, en substance : je ne vais pas me battre contre le cinéma comme on se bat contre une tempête. Je vais faire ce que je peux, puis je vais aimer quand même.

C’est une leçon de maturité. Et c’est aussi une manière de rappeler que, derrière le mythe, il y a un homme de quatre-vingt-cinq ans qui préfère envoyer de l’amour que des injures. Dans une époque où la culture pop se nourrit de polémiques, cette sérénité est presque radicale.

L’étrange distance du temps : 2028, c’est loin, même pour une légende

Il y a un autre point, plus discret, qui révèle beaucoup : l’incertitude autour de la date de sortie, prévue pour avril 2028. Pour le public, 2028 est un rendez-vous excitant, une promesse. Pour Ringo Starr, 2028 est aussi un futur lointain, presque abstrait. Ce n’est pas une angoisse morbide, c’est une réalité : à quatre-vingt-cinq ans, on ne parle pas du temps comme à trente.

Quand Ringo exprime un doute, même léger, sur le calendrier, on entend quelque chose d’humain : la conscience que les plans d’Hollywood sont des plans sur la comète. Que tout peut changer. Que la vie, elle, ne se programme pas. Et en même temps, il ne s’y oppose pas. Il ne dit pas “ça n’arrivera pas”. Il dit, en substance : il fera ce qu’il fera.

Cette phrase est très ringoïenne. Elle dit la sagesse fataliste du musicien qui a survécu à l’époque où l’on pensait que rien ne finirait jamais, puis à l’époque où tout a fini brutalement. Mendes fera son film. Et Ringo, lui, continuera d’envoyer la paix.

Ce que cette histoire révèle : la lutte entre le mythe et la mémoire

Alors, comment Ringo Starr “se sent” face au biopic ? On pourrait résumer en une formule : il est impressionné, mais vigilant. Soutenant, mais exigeant. Amusé, mais attentif. Curieux, mais pas manipulable.

Le plus intéressant, c’est qu’il ne semble pas craindre d’être représenté. Il semble craindre d’être simplifié. Et ce n’est pas la même chose. Parce que la représentation est inévitable : les Beatles appartiennent au monde. La simplification, en revanche, est une trahison. Elle transforme une vie en caricature.

Le fait qu’il ait pris le temps de discuter, de corriger, de préciser, montre qu’il comprend l’enjeu. Il ne veut pas que le film soit seulement un “spectacle Beatles”. Il veut qu’il soit vrai là où ça compte. Pas forcément sur chaque détail de studio, mais sur la texture humaine des relations.

Et cette texture humaine, c’est exactement ce qui a toujours fait la force des Beatles. On les aime parce qu’ils sont des mythes, mais on les adore parce qu’ils étaient des gars. Des jeunes hommes du Nord de l’Angleterre qui riaient, qui fumaient, qui jouaient, qui se prenaient parfois trop au sérieux, puis retombaient sur terre avec une blague. Ringo a incarné cette dimension terrestre comme personne.

Si le film réussit, il ne fera pas que raconter l’histoire des Beatles. Il rappellera au public une chose essentielle : derrière les chansons qui ont changé le monde, il y avait des êtres humains qui avaient besoin d’être aimés. Et si Barry Keoghan parvient à attraper, ne serait-ce qu’un fragment de cette humanité-là, alors peu importe le nez, la frange, la couleur des yeux. Le film aura gagné.

Le regard de Zak : un fils qui sait où se cache la vérité

Il y a enfin un dernier miroir dans cette histoire : celui de Zak Starkey. Un fils qui parle de son père avec affection, mais sans mythologie. Il raconte que Ringo a été impressionné par le plateau. Il dit qu’il n’est pas “dans le business Beatles”. Il laisse entendre, avec sa blague du nez en caoutchouc, que l’industrie peut bien bricoler l’apparence, mais que le vrai défi est ailleurs.

Zak est un témoin précieux parce qu’il a vécu le Beatles-verse de l’intérieur sans en être prisonnier. Il a une carrière autonome, un rapport charnel à la musique, au groove, au métier de batteur. Quand il parle du charisme de Ringo, il parle comme quelqu’un qui sait ce que ça signifie sur scène : la capacité à faire tenir un public sans en faire trop, à être la colle invisible d’une énergie collective.

Dans un monde où la culture pop adore les récits de génies solitaires, cette idée d’un charisme discret est presque révolutionnaire. Et c’est peut-être la meilleure clé pour comprendre ce que ressent Ringo : il veut qu’on montre ce charisme-là. Pas celui des légendes figées, mais celui d’un homme qui a su être lui-même au milieu du plus grand tumulte.

Ce qu’on attend, nous, en 2028 : un film qui ne confond pas icône et caricature

D’ici avril 2028, la planète Beatles continuera de tourner. Il y aura des rééditions, des anniversaires, des débats, des polémiques, des découvertes d’archives, des chansons remixées. L’industrie continuera de recycler, comme elle recycle toujours. Mais ce projet de Sam Mendes a une particularité : il engage la question de la vérité.

Pas la vérité historique au sens bureaucratique. La vérité émotionnelle. La vérité de ce que c’était que d’être jeune, de devenir célèbre, de perdre le contrôle, de créer quelque chose d’immense, puis de voir cette immensité vous dépasser. Dans ce récit, Ringo Starr n’est pas un supplément comique. Il est une clé. Parce que Ringo est l’homme qui a toujours regardé le mythe avec une distance douce, sans cynisme.

S’il est impressionné par le plateau, c’est qu’il y voit la puissance du cinéma. S’il corrige le scénario, c’est qu’il veut protéger une mémoire. S’il dit “paix et amour”, c’est qu’il refuse que le film devienne une guerre.

Au fond, la meilleure définition de ce qu’il ressent est peut-être là : Ringo Starr ne veut pas qu’on fasse un film sur “Ringo le Beatle”. Il veut qu’on fasse un film sur Ringo, tout court. L’homme qui tient le rythme pendant que les autres s’envolent. L’homme qui a aimé Maureen d’une manière qui ne rentre pas dans les cases. L’homme qui a traversé le siècle en répétant, comme une prière : envoyez-vous de la paix et de l’amour, et le reste suivra.


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