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Driving Rain : McCartney à découvert, la route mouillée de 2001

Publié le 19 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Sorti en novembre 2001, Driving Rain a souvent l’étiquette facile : « album de transition ». Mais c’est surtout un disque pris en flagrant délit d’humanité. Trois ans après la mort de Linda, Paul McCartney n’essaie pas de fabriquer un monument ; il enregistre comme on reprend la route sous la pluie, pare-brise brouillé, phares courts, instinct en bandoulière. Avec David Kahne, il privilégie la prise, l’air, le groupe dans une pièce : Abe Laboriel Jr. qui cogne droit, Rusty Anderson qui donne du grain, et un Paul qui accepte d’être moins « brillant » que vrai. On y entend le deuil sans grands effets, la joie maladroite d’un nouveau départ, et cette époque qui bascule – jusqu’à Freedom, greffée dans l’onde de choc du 11 septembre. Même la pochette, capturée à la montre Casio, dit la même chose : l’instant plutôt que la pose. Réévaluer Driving Rain, c’est regarder McCartney sans l’ombre écrasante du mythe Beatles : un musicien qui se remet en marche, parfois inégal, souvent touchant, et terriblement vivant.


Il y a des albums qui ressemblent à des maisons : on en connaît le plan, on en visite les pièces, on repère la cuisine, le salon, les chambres, et l’on finit par y circuler sans y penser. Et puis il y a des albums qui ressemblent à une voiture lancée de nuit sur une route mouillée : les phares découpent le noir, le pare-brise se couvre de gouttes, et l’on ne maîtrise pas grand-chose sinon la décision de continuer d’avancer. Driving Rain appartient à cette seconde catégorie. Ce n’est pas un album qui cherche à s’imposer, c’est un album qui se confie. Un disque qui n’a pas été conçu pour “être important”, mais qui l’est devenu malgré lui, parce qu’il capture Paul McCartney au moment précis où l’homme et l’artiste se retrouvent au même endroit, sans distance de sécurité.

Sorti en novembre 2001, Driving Rain est souvent décrit comme un album de transition, et c’est vrai dans le sens le plus littéral : il documente un passage. Passage entre deux vies, d’abord. Entre l’après-Linda et la possibilité d’un nouveau bonheur. Entre la mémoire d’un amour long de trois décennies et l’irruption d’une relation qui, quoi qu’on pense de son récit, remet McCartney en mouvement. Passage entre deux mondes, ensuite : l’avant et l’après 11 septembre, la sensation d’un Occident qui se fissure sous les yeux, la musique pop obligée de se repositionner face au réel, et l’impossibilité soudaine de faire comme si tout cela n’existait pas.

McCartney, à l’époque, est un homme public à un degré que peu d’artistes connaissent. Il est l’ex-Beatle par excellence, le mélodiste universel, celui dont on attend qu’il soit une consolation vivante. Mais il est aussi un veuf. Linda McCartney est morte en 1998, et la douleur, chez lui, n’a jamais été un spectacle. Elle a été une matière. Une matière lente, souterraine, qui s’infiltre dans les chansons quand on s’y attend le moins. Le deuil, chez McCartney, n’a pas l’allure d’une rupture théâtrale : c’est une modification de la respiration. Le monde continue, mais il manque une voix dans la pièce.

Et pourtant, Driving Rain n’est pas un album noir. C’est même, par endroits, un album qui s’acharne à rester debout. Il a l’énergie d’une reprise de contact. Le son d’un musicien qui, après des années à construire des architectures sophistiquées, choisit soudain de revenir au geste le plus simple : une chanson, un groupe, une prise. Ce disque n’est pas un monument. C’est un carnet. Un carnet où l’on voit les ratures, les élans, les hésitations, les fulgurances.

On lui reprochera ses paroles “simples”. On lui reprochera d’être trop direct, trop terre-à-terre, trop “McCartney”, comme si ce mot était une insulte. Mais si l’on écoute vraiment, sans la tentation de comparer à chaque seconde avec un idéal Beatlesien fantasmé, on entend autre chose : un homme qui cesse, un instant, de se protéger par le style. Un homme qui enregistre comme on parle à un ami à trois heures du matin, quand la voix fatigue et que l’on ne cherche plus à impressionner.

Sommaire

  • L’après-Linda : comment continuer quand la musique a changé de visage
  • David Kahne : la spontanéité comme méthode, pas comme slogan
  • Un groupe, une pulsation : Rusty Anderson, Abe Laboriel Jr. et le retour du corps
  • Une écriture volontairement dépouillée : quand la simplicité devient une prise de risque
  • La route, la pluie, le mouvement : écouter l’album comme un récit
  • “From a Lover to a Friend” : le deuil sans grandiloquence
  • “She’s Given Up Talking” : la femme silencieuse et les malentendus
  • “Rinse the Raindrops” : dix minutes pour laver la douleur
  • “Freedom” : le 11 septembre, la sidération et la chanson comme geste immédiat
  • Une pochette à la Casio : l’instantané comme esthétique et comme philosophie
  • Réception : un disque applaudi, mais tenu à distance
  • Un disque charnière : la route vers la scène, la route vers la maturité
  • La pluie comme vérité : pourquoi l’intime résiste au temps

L’après-Linda : comment continuer quand la musique a changé de visage

Paul McCartney a toujours eu une relation particulière au temps. Chez lui, la nostalgie est moins un regret qu’une discipline : il sait convoquer le passé sans s’y dissoudre. Mais après la mort de Linda, la question n’est plus seulement artistique. Elle est domestique, existentielle. Comment faire quand la personne qui a partagé votre quotidien, vos tournées, vos silences, vos projets absurdes et vos grandes décisions n’est plus là ? Comment écrire des chansons d’amour quand l’amour, soudain, n’a plus de destinataire évident ?

Il serait facile de résumer Driving Rain à un “album de deuil”. Ce serait faux. Le deuil est là, oui, mais comme une ombre en plein jour : on la voit à cause de la lumière. McCartney ne chante pas la mort de Linda frontalement, ou rarement. Il chante plutôt la mécanique du manque : le fait d’apprendre à vivre dans une maison dont les murs ont gardé la chaleur de quelqu’un. Il chante la difficulté de se réinventer à un âge où la société vous intime de devenir une statue.

À la fin des années 1990, McCartney a déjà tout prouvé. Il a été le Beatle “productif” des années 70, le patron de Wings, le hitmaker, le mélodiste inépuisable. Il a aussi été l’artiste capable d’excentricités : expérimentations électroniques, projets classiques, détours inattendus. Mais la mort de Linda le ramène au point le plus intime : l’identité. Être Paul McCartney n’est plus seulement une affaire de disques, de tournées, de légende. C’est redevenir un homme qui se lève le matin avec un vide à côté de lui.

Et puis il y a l’irruption de Heather Mills. Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, qu’on y voie une histoire d’amour ou un futur roman médiatique, elle a un effet immédiat sur l’énergie de McCartney : elle le remet en circulation. Driving Rain porte cette ambivalence : la fragilité d’un homme encore blessé, et la joie presque maladroite de quelqu’un qui se surprend à rire à nouveau. Cette joie-là, chez McCartney, ne s’exprime pas en grandes déclarations. Elle s’exprime par des gestes. Par une pulsation. Par une chanson qui avance, qui trébuche, qui se relève.

Cette période est aussi celle d’un McCartney scruté comme rarement. La presse populaire, surtout au Royaume-Uni, adore raconter sa vie comme une série. Et la série devient rapidement une cage : on écoute l’album pour y chercher des indices, des messages codés, des preuves. On veut que la musique confirme le récit. C’est précisément ce qui rend Driving Rain étrange : il refuse de servir la narration extérieure. Il n’est pas une confession calculée. Il ressemble davantage à une tentative d’honnêteté dans un monde qui préfère le scandale.

David Kahne : la spontanéité comme méthode, pas comme slogan

Le choix de David Kahne à la production dit beaucoup. McCartney aurait pu s’entourer d’un producteur “prestige”, d’un architecte du son capable de lui construire une cathédrale pop calibrée pour la radio. Il choisit un producteur qui comprend autre chose : l’importance de capter l’instant. Kahne n’est pas là pour polir. Il est là pour enregistrer un groupe qui joue.

L’esthétique de Driving Rain est fondée sur une idée simple et presque radicale au début des années 2000 : revenir à l’énergie live. Faire entrer l’air dans les prises. Accepter l’imperfection. Laisser les chansons respirer, quitte à laisser passer des aspérités. McCartney, qui a passé une partie de sa carrière à empiler des harmonies, des arrangements, des détails, décide ici de privilégier le mouvement. Comme s’il fallait que la musique ressemble à une marche, pas à une statue.

Les sessions à Los Angeles, principalement aux Henson Studios, ont ce côté “atelier” : on arrive, on joue, on garde ce qui tient debout. Le rock, au fond, dans sa définition la plus primitive, c’est cela : des musiciens dans une pièce qui cherchent une vérité commune pendant quelques minutes. McCartney, qui a été à la fois l’étudiant et le professeur de cette discipline, retrouve le plaisir physique de la chose. Il y a quelque chose de presque thérapeutique dans ce retour au collectif. Après le deuil, après les cérémonies, après les silences, retrouver le bruit d’un groupe, c’est retrouver une chaleur.

Kahne encourage cette dynamique. Il ne transforme pas McCartney en artiste “moderne” à coups d’artifices. Il le place dans un cadre où son instinct peut faire le travail. Et l’instinct de McCartney, même quand il est inégal, reste une machine fascinante : une mélodie peut surgir comme un réflexe, une tournure harmonique peut apparaître sans effort, un refrain peut se poser sur un groove comme une évidence.

Cette manière d’enregistrer explique aussi les étrangetés de l’album. Certaines chansons semblent presque esquissées. Certaines idées paraissent jetées sur bande avant d’être “terminées”. Mais c’est précisément le point. Driving Rain documente un artiste qui accepte de ne pas tout contrôler. Un artiste qui, à ce moment-là, préfère l’authenticité à la perfection.

Un groupe, une pulsation : Rusty Anderson, Abe Laboriel Jr. et le retour du corps

On écoute parfois Driving Rain comme un disque de McCartney “et ses musiciens”. Ce n’est pas le bon angle. C’est un disque de groupe. Un disque où la section rythmique a un rôle central, où les guitares ne sont pas des ornements mais des moteurs, où l’on sent que les chansons se construisent dans la pièce. Rusty Anderson et Abe Laboriel Jr. ne sont pas là pour accompagner un monument. Ils sont là pour jouer avec un musicien qui veut à nouveau être un musicien parmi d’autres.

Abe Laboriel Jr., en particulier, apporte un drumming très physique, souvent direct, parfois presque brutal dans son efficacité. Il y a une franchise dans sa manière de frapper qui colle parfaitement au projet. La batterie de Driving Rain n’est pas “élégante” au sens sophistiqué. Elle est utile. Elle pousse. Elle tient la route sous la pluie.

Rusty Anderson, lui, donne à l’album une dimension rock qui évite le pastiche. On n’est pas dans la reconstitution nostalgique, on est dans une forme de rock adulte, enregistré par des gens qui connaissent l’histoire mais qui ne veulent pas vivre dedans. Les guitares ont ce mélange de netteté et de grain qui rappelle que McCartney, quand il se laisse aller, a toujours été un homme de scène autant qu’un compositeur.

Ce groupe, c’est aussi le laboratoire d’une nouvelle période : celle des tournées du début des années 2000, où McCartney redevient un animal de concert, capable d’enchaîner des sets fleuves, de revisiter les Beatles sans les momifier, et de replacer ses chansons solo dans une continuité vivante. Driving Rain est un disque qui prépare la route. Il a l’odeur des amplis chauffés, des balances, des loges, des départs tôt le matin.

Une écriture volontairement dépouillée : quand la simplicité devient une prise de risque

Les paroles de Driving Rain ont été un champ de bataille critique. “Trop simples”, “trop littérales”, “pas assez poétiques”. On a reproché à McCartney de ne pas “viser haut”. Mais il faut se méfier de cette idée que la complexité est forcément une vertu. Chez McCartney, l’écriture dépouillée a souvent été un choix conscient. Les Beatles eux-mêmes l’ont prouvé : une phrase simple peut contenir un monde entier si elle est portée par la bonne mélodie.

Dans Driving Rain, cette simplicité n’a pas la même fonction que dans un tube pop. Elle ressemble davantage à une nécessité. Quand on traverse certaines périodes de la vie, on n’a plus l’énergie de se masquer derrière des métaphores sophistiquées. On dit les choses comme elles viennent, parce que le sentiment est plus important que la littérature. McCartney l’a exprimé à plusieurs reprises : il préfère parfois laisser l’idée se poser sans la forcer, accepter la banalité apparente d’une formule si elle porte une vérité émotionnelle.

Cela ne veut pas dire que l’album est naïf. Il veut dire qu’il est brut. Et c’est une nuance essentielle. Driving Rain ne cherche pas à être “beau” au sens décoratif. Il cherche à être juste. Ce qui peut, paradoxalement, le rendre plus inconfortable qu’un album plus travaillé. Car la justesse n’est pas toujours flatteuse. Elle ne garantit pas l’élégance.

Il y a aussi, dans cette écriture, une dimension presque adolescente, mais au sens noble : une capacité à croire encore aux mots simples, à l’amour, à la route, à la pluie, au fait que la vie continue même quand elle fait mal. McCartney n’a jamais été cynique. Il a parfois été moqué pour cela. Driving Rain est, d’une certaine manière, un disque qui assume ce refus du cynisme comme un acte de résistance.

La route, la pluie, le mouvement : écouter l’album comme un récit

L’ouverture de l’album donne le ton : on n’entre pas dans un univers de studio sophistiqué, on entre dans un flux. Le morceau d’ouverture a quelque chose de frontal, comme si McCartney voulait immédiatement poser la question centrale : où va-t-on maintenant ? Il y a une sensation de marche, de progression, de route qui s’étire. Le titre même, Driving Rain, est une métaphore évidente mais efficace : conduire sous la pluie, c’est accepter de ne pas tout voir, de devoir avancer malgré le flou, de faire confiance à l’instinct et aux phares.

Au fil des chansons, McCartney alterne des moments de douceur, des poussées rock, des instants presque domestiques. Il y a une manière très particulière de construire la dynamique : l’album ressemble moins à une suite de singles potentiels qu’à un carnet de route. On passe d’une humeur à l’autre comme on traverse des paysages.

Certains titres fonctionnent comme des confessions à peine déguisées. L’amour y est présent, mais jamais comme un concept abstrait. Il est présent comme une situation. Comme un dialogue. Comme une tentative de renouer avec la confiance. Les chansons semblent souvent écrites depuis un endroit où l’on n’est pas sûr d’avoir le droit d’être heureux. Et cette hésitation donne une profondeur particulière aux moments lumineux : ils ne sont pas triomphants, ils sont fragiles.

Quand McCartney chante la perte, il ne le fait pas en grand dramaturge. Il le fait en homme qui observe son propre quotidien. Il y a des chansons qui ressemblent à des conversations interrompues. D’autres qui ressemblent à des lettres envoyées trop tard. Et puis il y a ces morceaux où le groove prend le dessus, où l’on sent que l’artiste se rappelle qu’il est aussi là pour jouer, pour faire du bruit, pour secouer la poussière.

L’album contient aussi des morceaux plus longs, plus “jam”, qui peuvent dérouter. Ils s’inscrivent dans cette logique d’instantané : laisser le groupe dérouler une idée, laisser la musique s’installer au lieu de la couper. Dans un monde où tout se raccourcit, où l’on cherche le refrain au bout de trente secondes, McCartney se permet encore le luxe de l’étirement. Ce luxe peut sembler anachronique. Il est aussi, parfois, profondément rock.

“From a Lover to a Friend” : le deuil sans grandiloquence

Il y a, au cœur de Driving Rain, des chansons qui portent la trace de Linda McCartney d’une manière presque douloureuse. “From a Lover to a Friend” est l’une des plus évidentes. Tout y est écrit dans une langue simple, presque désarmée. Et c’est ce qui fait sa force : McCartney ne cherche pas à transformer la perte en chef-d’œuvre littéraire, il la laisse être ce qu’elle est, une absence qui fait mal.

Le titre lui-même est important : passer de l’amant à l’ami, c’est reconnaître que l’amour mature dépasse la passion. C’est dire que la personne disparue n’était pas seulement une partenaire romantique, mais une alliée, une complice, une présence structurante. Dans une carrière où McCartney a écrit certaines des plus grandes chansons d’amour du XXe siècle, cette déclaration a une valeur particulière : elle ne vise pas l’universel, elle vise une personne.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette précision qui rend la chanson universelle. Car beaucoup de gens savent ce que c’est que perdre quelqu’un qui était à la fois l’amour et l’ami, l’épaule et le miroir. McCartney chante cela sans effets, et l’émotion vient de là : de la retenue.

“She’s Given Up Talking” : la femme silencieuse et les malentendus

Parmi les chansons qui ont le plus suscité de débats, “She’s Given Up Talking” occupe une place à part. Parce qu’on a voulu la lire comme un portrait de Heather Mills, comme une photographie intime destinée à être décryptée. Peut-être y a-t-il de cela. Mais la chanson fonctionne aussi à un autre niveau : celui du silence comme symptôme.

Dans un couple, le silence n’est jamais neutre. Il peut être une protection, une punition, un signe de fatigue. McCartney observe ce phénomène avec une curiosité presque sociologique, mais sans jugement brutal. Il décrit un moment où la communication se rompt, où l’on ne sait plus comment franchir la distance. La musique, elle, avance pourtant, comme si la vie continuait malgré l’absence de mots.

Ce qui frappe, c’est que McCartney, même quand il raconte un malaise, ne se place pas en procureur. Il n’accuse pas. Il constate. Comme s’il savait que dans une relation, la responsabilité est rarement unilatérale. Cette nuance est précieuse dans un disque souvent réduit à des lectures sensationnalistes.

“Rinse the Raindrops” : dix minutes pour laver la douleur

Il y a des morceaux qui sont des scènes. “Rinse the Raindrops” est une scène de transe modeste, une espèce de tempête contenue. Dix minutes, c’est long, surtout pour McCartney, qui a longtemps été le champion de la concision pop. Ici, il s’autorise la durée. Il s’autorise la répétition. Il s’autorise l’insistance.

On peut y voir un exercice de style, une tentative de faire du rock qui se développe comme un organisme. Mais on peut aussi y entendre quelque chose de très simple : le besoin de rester dans l’émotion, de ne pas la fuir trop vite. Rincer les gouttes de pluie, c’est essayer d’effacer ce qui gêne la vision, mais c’est aussi accepter qu’il pleuve encore. Le morceau avance comme une voiture qui roule sous un déluge : on n’arrête pas l’eau, on traverse.

Musicalement, c’est un des moments où l’on sent le plus la dynamique de groupe. La section rythmique pousse, les guitares s’étirent, la voix de McCartney se place dans une zone plus rugueuse. Ce n’est pas un McCartney “charmant”. C’est un McCartney qui accepte d’être un chanteur rock, avec ce que cela implique de grain, de fatigue, de tension.

Ce morceau-là résume une part de l’ambition cachée de Driving Rain : montrer que McCartney n’est pas seulement un compositeur, mais un performer. Qu’il a encore besoin, à près de soixante ans, de se frotter à la longueur, au bruit, à l’endurance.

“Freedom” : le 11 septembre, la sidération et la chanson comme geste immédiat

Impossible d’évoquer Driving Rain sans parler de “Freedom”, ajoutée au dernier moment et liée aux attentats du 11 septembre 2001. Ce morceau a été critiqué, parfois violemment, pour sa simplicité presque slogan. Et il faut l’entendre pour ce qu’il est : non pas une analyse politique, non pas un manifeste sophistiqué, mais une réaction humaine immédiate.

McCartney se trouve alors aux États-Unis. Le choc est mondial, mais il est aussi local, physique, ancré dans des images qui vont hanter une génération. La musique, face à cela, est une question délicate. Que peut-elle dire sans paraître indécente ? Comment chanter sans donner l’impression de capitaliser sur une tragédie ? McCartney choisit une voie naïve, au sens premier : il dit ce qu’il ressent de manière frontale. Il prononce le mot “liberté” comme on prononce un besoin vital.

“Freedom” a aussi une histoire publique, liée à son interprétation lors du Concert for New York City. Ce moment-là est essentiel : on n’est pas dans l’album comme objet, on est dans la musique comme acte collectif, comme consolation partagée. Qu’on aime ou non la chanson, on doit reconnaître ce qu’elle révèle : McCartney, dans ces instants, redevient ce qu’il a toujours été quand l’Histoire frappe à la porte. Un musicien qui croit que la chanson peut servir à rassembler.

Avec le recul, “Freedom” apparaît comme un document. Un document de l’état émotionnel d’un artiste et d’une époque. Ce n’est pas la plus grande chanson de McCartney. Mais elle est un témoignage. Elle fait partie de ces morceaux qui ne cherchent pas à être intemporels : ils cherchent à être présents.

Une pochette à la Casio : l’instantané comme esthétique et comme philosophie

La pochette de Driving Rain est un détail qui dit énormément. McCartney utilise une montre Casio dotée d’un appareil photo pour capturer des images en noir et blanc. C’est un geste qui pourrait sembler gadget. En réalité, c’est parfaitement cohérent avec l’album.

Cette montre, c’est l’idée de l’instant. L’idée de capter sans préparer. De saisir un fragment de vie sans mise en scène. Comme si l’artiste voulait dire : je ne suis plus dans le contrôle absolu, je suis dans le moment. Les images multiples à l’arrière, ce montage de petites vignettes, renforce cette impression de journal. Ce n’est pas une pochette “mythique” au sens où l’on l’entend pour certaines œuvres. C’est une pochette intime. Presque banale. Et c’est précisément ce qui la rend touchante.

On peut y voir un parallèle avec l’histoire visuelle des Beatles : la fascination pour la photographie, pour les collages, pour les traces. Mais ici, le geste est plus humble. Il n’y a pas l’ambition pop-art d’un grand concept graphique. Il y a la volonté de dire : voilà, c’est moi, ici, maintenant, sans filtre.

Dans un monde qui commence alors à basculer vers la surexposition numérique, ce choix est presque prophétique. Avant que tout le monde ne photographie chaque seconde de sa vie, McCartney, lui, capture des instants minuscules, comme un homme qui veut se prouver que le présent existe encore.

Réception : un disque applaudi, mais tenu à distance

À sa sortie, Driving Rain reçoit une réception critique plutôt correcte, parfois même chaleureuse, mais sans enthousiasme massif. Beaucoup saluent l’énergie live, la sincérité, le retour à une forme de rock direct. D’autres pointent l’inégalité, le manque de “grandes chansons” au sens où l’on l’entend dans une carrière qui a produit des standards. Et puis il y a la réalité commerciale : l’album ne devient pas un phénomène. Il se vend, mais il ne s’impose pas comme un rendez-vous populaire majeur.

Pourquoi ? Il y a des raisons musicales, évidemment. Driving Rain n’est pas construit comme un disque de conquête. Il ne cherche pas à aligner les singles. Il préfère l’atmosphère au slogan. Mais il y a aussi des raisons contextuelles. 2001 est une année de fracture. L’industrie musicale change, les modes de consommation évoluent, le public pop se déplace. Et puis l’actualité mondiale a une telle densité émotionnelle que la musique, même celle d’un géant, se retrouve dans une situation étrange : comment exister quand l’Histoire fait plus de bruit que les guitares ?

Il y a enfin une raison plus sournoise : McCartney est prisonnier de son propre mythe. Chaque album solo est évalué contre un impossible standard. On ne lui demande pas seulement d’être bon. On lui demande d’être Beatles. Comme si l’on refusait qu’un homme puisse avoir plusieurs vies artistiques. Comme si la seule grandeur acceptable devait être celle de 1967 ou 1969. Driving Rain souffre de ce mal-là : il est jugé avec des critères qui ne correspondent pas à sa nature.

Or sa nature, justement, est d’être un album d’homme adulte, imparfait, parfois déroutant, parfois bouleversant, qui n’a pas peur de montrer un McCartney moins “brillant” et plus humain.

Un disque charnière : la route vers la scène, la route vers la maturité

Avec le recul, Driving Rain se comprend mieux comme un pivot. Il ouvre la période des grandes tournées du début des années 2000, où McCartney reprend une place centrale sur scène, où il redevient un musicien en mouvement, en dialogue permanent avec un public intergénérationnel. Le disque lui-même contient des chansons qui, en concert, prennent parfois une autre dimension, plus puissante, plus évidente. Parce que ces morceaux ont été pensés pour être joués, pas seulement pour être “écoutés”.

Il prépare aussi, paradoxalement, le terrain pour des œuvres plus “prestigieuses” qui viendront ensuite. Quand McCartney enregistrera plus tard des disques où l’écriture sera perçue comme plus aboutie, où la production sera plus “noble”, il le fera avec une confiance retrouvée. Et cette confiance, on la voit se reconstruire ici, dans la boue et la pluie, dans l’effort et les prises live.

Driving Rain est un disque où McCartney se remet en marche. C’est peut-être cela, au fond, son vrai sujet. Pas Linda. Pas Heather. Pas même le 11 septembre. Le vrai sujet, c’est la reprise du mouvement. L’apprentissage de l’après. Comment continuer quand tout a changé, et comment continuer sans trahir ce qu’on a aimé.

Ce disque, à ce titre, est l’un des plus courageux de sa carrière. Non pas parce qu’il serait expérimental ou radical au sens avant-gardiste. Mais parce qu’il accepte d’être vulnérable. Il accepte d’être un album qui ne gagne pas tout de suite. Un album qui ne fait pas l’unanimité. Un album qui n’essaie pas de séduire tout le monde. Il propose une autre forme de grandeur : celle de l’honnêteté.

La pluie comme vérité : pourquoi l’intime résiste au temps

Il y a des disques qu’on “comprend” immédiatement, parce qu’ils sont construits pour cela. Driving Rain n’est pas de ceux-là. Il demande du contexte. Il demande une écoute attentive, presque empathique. Il demande d’accepter l’idée qu’un artiste peut être grand sans être au sommet de sa virtuosité. Qu’un disque peut être important sans être parfait.

C’est un album où McCartney, parfois, paraît écrire comme on parle. Où il ne cherche pas à transformer chaque phrase en slogan immortel. Où il laisse passer des images simples : la route, la pluie, la solitude, la conversation, le désir d’être avec quelqu’un. Ce sont des choses quotidiennes. Et c’est précisément pour cela que l’album tient encore. Parce que la vie, quand elle vous frappe, n’utilise pas un vocabulaire plus riche. Elle utilise des mots pauvres et des sensations physiques. Elle utilise l’eau sur le pare-brise, le silence dans une maison, le besoin de se raccrocher à une main.

En cela, Driving Rain est un album profondément humain. Un disque qui ne triche pas. Un disque qui raconte un moment où Paul McCartney n’est pas seulement un monument culturel, mais un homme qui essaie d’aller mieux. Un homme qui cherche une route praticable. Un homme qui, malgré tout, continue d’écrire des chansons parce que c’est sa manière de survivre, sa manière d’aimer, sa manière d’être au monde.

Et si Driving Rain a parfois été sous-estimé, c’est peut-être parce qu’il ressemble trop à la vie. La vie n’a pas toujours des refrains parfaits. Elle a des couplets interminables, des ponts maladroits, des retours imprévus, des moments où l’on chante faux parce que la gorge se serre. McCartney, ici, a eu l’audace de mettre cela sur disque. D’en faire une œuvre. De nous rappeler qu’il existe une beauté particulière dans le fait de continuer, même quand on conduit sous la pluie.

Si tu veux, je peux aussi te proposer une version alternative encore plus “Yellow-Sub” dans le ton, avec davantage de digressions Beatles, de mise en perspective historique et une lecture plus détaillée de chaque chanson, tout en gardant le même niveau d’exigence et sans listes.


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