Après 1970, le rêve Beatles ne s’est pas éteint : il s’est déplacé. Le groupe se dissout, mais la grammaire qu’il a inventée continue de circuler, comme une lumière qui change de pièce. Et Paul McCartney devient alors un cas presque irritant pour la critique : trop doué, trop mélodique, trop “évident” pour être jugé dangereux. Sauf que l’évidence, chez lui, est une architecture camouflée : des modulations qui glissent sans prévenir, des ponts qui ouvrent des portes secrètes, une émotion tenue à bout de bras sans jamais verser dans la grimace. Certaines de ses meilleures chansons solo donnent même un vertige particulier : elles semblent bâties pour quatre, avec des harmonies fantômes et des espaces où l’on imagine la guitare de George, la frappe de Ringo, l’aiguillon de John, l’oreille de Martin derrière la vitre. Dans cet article, on suit trois jalons qui dessinent une uchronie crédible — Maybe I’m Amazed, Coming Up, Calico Skies — trois décennies, trois humeurs, une même preuve : le génie mélodique de McCartney n’a pas pris fin en 1970, il a simplement continué sans ses trois complices. Et c’est précisément cette solitude qui rend ces morceaux si bouleversants : ils sonnent comme des portes entrouvertes sur un monde qui n’a jamais eu lieu.
Il y a, dans la fin des Beatles, quelque chose d’un rideau tiré trop tôt. Non pas parce que le spectacle déclinait, au contraire, mais parce que le public n’avait pas eu le temps de comprendre ce qu’il venait de voir. En à peine une décennie, quatre garçons de Liverpool ont condensé l’évolution entière de la musique populaire : du rock’n’roll et des harmonies de salon jusqu’à la pop psychédélique, les collages de studio, la confession à nu, le minimalisme acoustique, l’avant-garde déguisée en chanson de trois minutes. Puis, en 1970, le monde se réveille avec la gueule de bois : c’est fini.
Sauf que non. Pas tout à fait. On le sait, on le ressent, on le constate dès qu’on écoute ce qui vient ensuite. Les Beatles, comme entité, se dissolvent, mais le langage qu’ils ont inventé, lui, continue de se conjuguer. Et c’est là que Paul McCartney devient un cas passionnant, parfois frustrant, souvent mal compris : parce qu’il ne se contente pas de capitaliser sur une légende, il prolonge une grammaire. Il ne fait pas “après” les Beatles comme on se remet d’un amour. Il fait “avec” les Beatles, à distance, avec ce fantôme collectif sur l’épaule, en se battant contre un cliché qui lui colle à la peau depuis cinquante ans : celui du mélodiste aimable, du prince des refrains, du type qui sait écrire une chanson les yeux fermés, donc forcément moins profond, moins dangereux, moins essentiel.
S’il y a bien un endroit où ce procès est injuste, c’est dans ses meilleures chansons solo. Car elles portent une idée troublante : certaines auraient pu être des chansons des Beatles. Non pas au sens du pastiche, du “tiens, ça ressemble”, mais au sens organique, comme si elles appartenaient à la même famille génétique. Des morceaux qui, avec un autre contexte, un autre arrangement, quatre voix au lieu d’une, un George Martin derrière la vitre et Ringo Starr au centre du groove, auraient pu s’inscrire naturellement sur un disque du groupe.
On peut évidemment jouer à ce jeu de l’uchronie avec une infinité de titres. Mais trois chansons, à elles seules, dessinent une carte crédible de cet univers parallèle où les Beatles auraient continué à écrire l’histoire après Let It Be : Maybe I’m Amazed, Coming Up et Calico Skies. Trois décennies, trois humeurs, trois manières de prouver la même chose : le génie mélodique de McCartney n’a pas pris fin en 1970. Il s’est seulement retrouvé sans les trois autres, ce qui change tout.
Sommaire
- Le malentendu McCartney : trop doué pour être pris au sérieux
- Maybe I’m Amazed : quand la ballade devient une déclaration de guerre à la tristesse
- La ballade chez McCartney : une tradition, pas une faiblesse
- Coming Up : la pop mutante qui aurait relancé la machine Beatles
- L’expérimentation selon McCartney : le goût du risque sous un costume propre
- Calico Skies : la grâce acoustique, ou l’art de faire beaucoup avec presque rien
- Flaming Pie : le retour à la chair, et l’ombre des retrouvailles
- Trois chansons, trois Beatles possibles : ce que l’uchronie révèle vraiment
- L’autre réalité : et si les Beatles avaient fait un disque en 1971 ?
- McCartney sans les Beatles : une liberté qui coûte cher
- La mélodie comme destin : pourquoi McCartney reste McCartney
- Les Beatles comme univers : la tentation de l’infini
- Trois portes entrouvertes sur un monde qui n’a pas eu lieu
- L’esprit des Beatles ne s’est jamais éteint : il a changé de forme
Le malentendu McCartney : trop doué pour être pris au sérieux
Il faut prendre une seconde pour regarder la mécanique du malentendu. Dans l’imaginaire rock, le “génie” est censé souffrir, déranger, casser des meubles, cracher du sang, se détruire avec panache. McCartney, lui, a une tête de beau-père fiable, une politesse presque irritante, et cette aptitude diabolique à faire naître une mélodie comme on ouvre un robinet. Ça coule. Ça sonne “évident”. Et dans un monde où l’on confond souvent intensité et grimace, l’évidence devient suspecte.
Sauf que l’évidence, chez McCartney, est rarement simple. C’est une architecture. C’est du travail camouflé en spontanéité. Des modulations qui glissent sans prévenir, des ponts qui ouvrent des portes secrètes, des harmonies qui racontent une émotion avant même que les mots n’arrivent. Il est l’héritier direct d’une tradition britannique qui va de la chanson de music-hall aux standards, du swing au baroque pop, et il a réussi à injecter tout ça dans le rock sans que ça sente la poussière. Ce n’est pas rien. C’est même exactement ce qui a fait des Beatles autre chose qu’un grand groupe de rock : cette capacité à transformer l’érudition en plaisir immédiat.
Après 1970, McCartney se retrouve seul face à son propre talent. Il doit prouver qu’il n’est pas juste “le gars des jolies chansons” d’un groupe plus grand que nature. Il doit composer en direct, sous le regard d’un monde qui compare tout à hier. Et surtout, il doit survivre à la disparition du contexte collectif qui sublimait chaque idée. Aux Beatles, une chanson de Paul passait par le filtre de John, par la guitare de George, par la batterie de Ringo, par l’oreille de Martin. Elle était contestée, reconfigurée, parfois sabotée, parfois transcendée. En solo, McCartney gagne une liberté totale, mais perd l’alchimie.
C’est précisément pour ça que certaines de ses chansons solo fascinent autant : elles semblent contenir, en creux, l’absence des trois autres. Elles appellent des harmonies qui n’arrivent pas. Elles laissent de la place pour une réponse de guitare qui n’existe pas. Elles sont comme des maisons construites pour quatre personnes, dont une seule habite encore les pièces.
Maybe I’m Amazed : quand la ballade devient une déclaration de guerre à la tristesse
Il y a des chansons qui sont des lettres d’amour, et d’autres qui sont des aveux. Maybe I’m Amazed, composée et enregistrée au moment où l’édifice Beatles s’effondre, est les deux à la fois. McCartney y parle à Linda, évidemment, mais il parle aussi à lui-même, à la panique qui monte, à la sensation de perdre le sol sous les pieds. C’est un morceau écrit dans l’après-coup d’un séisme : l’intime et l’historique se mélangent.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont la chanson avance comme un être humain. Elle n’est pas linéaire. Elle hésite, se redresse, s’emporte, retombe, repart. Le piano ouvre la porte avec une simplicité trompeuse : quelques accords, comme une main posée sur l’épaule. Puis la voix arrive, et déjà tout est là : cette façon qu’a McCartney de chanter en allant chercher le haut du torse, de monter en intensité sans basculer dans le mélodrame. Il est un chanteur bien plus brutal qu’on ne le dit. Quand il veut, il peut sonner comme un homme qui mord dans sa phrase.
La structure est un modèle d’équilibre entre la confession et l’ascension. La chanson démarre presque comme une conversation, et progressivement elle se met à brûler. La batterie s’installe, le groove prend de l’ampleur, la tension s’accumule, et le refrain devient une sorte de cri retenu : “Maybe I’m amazed at the way you love me all the time”. C’est une phrase simple, mais son génie est dans le rythme, dans la répétition, dans la manière dont elle transforme la gratitude en vertige.
Le solo de guitare, ensuite, est souvent commenté comme un moment “rock” dans une ballade. En réalité, c’est un basculement narratif. Comme si, après les mots, il fallait un autre langage pour dire la même chose. On entend un McCartney qui, privé de l’aiguillon Lennon et de la précision Harrison, se met à remplir lui-même l’espace. Il joue comme quelqu’un qui doit porter toutes les responsabilités en même temps : chanteur, arrangeur, guitariste, producteur. Il n’a plus de relais. Alors il s’en donne un.
Et c’est ici que l’uchronie devient excitante : Maybe I’m Amazed est une chanson qui appelle les Beatles. Elle sonne déjà comme une pièce manquante entre la fin de Abbey Road et le chaos de Let It Be. On pourrait l’imaginer sur Abbey Road, non pas à la place de quoi que ce soit, mais comme un autre chapitre du grand medley final, un moment où Paul, au lieu de “Golden Slumbers”, aurait livré cette confession à cœur ouvert. Le piano aurait conservé sa place centrale, mais la texture aurait changé : des harmonies de Lennon et Harrison sur les refrains, comme des silhouettes qui apparaissent derrière la voix principale. Ringo, surtout, aurait pu faire ce qu’il sait faire mieux que n’importe qui : jouer “simple” en racontant mille choses. Sa frappe, jamais démonstrative, aurait donné à la montée finale une respiration plus organique, moins “homme-orchestre”.
Et puis il y a l’ombre de George Martin. Dans cet univers parallèle, Martin aurait peut-être suggéré une écriture de cordes discrète, pas une nappe hollywoodienne, plutôt une ligne qui souligne certaines inflexions harmoniques, comme il l’a fait sur tant de chansons de Paul. Il aurait aussi, probablement, poli la dynamique, sculpté les creux et les pleins, rendu la chanson encore plus cinématographique.
Mais attention : l’idée n’est pas de dire que la version solo est incomplète. Elle est magnifique telle quelle, justement parce qu’elle porte le tremblement de l’époque. Elle est à la fois un adieu et un recommencement. Elle inaugure la carrière solo de McCartney avec une évidence écrasante : oui, il sait écrire des chansons qui tiennent debout toutes seules. Et oui, certaines auraient pu être des Beatles. Celle-ci, plus que toute autre, ressemble à une porte que le groupe n’a jamais franchie.
La ballade chez McCartney : une tradition, pas une faiblesse
On a souvent réduit McCartney à “l’homme des ballades”, comme si c’était une catégorie inférieure, un coin douillet où ranger ses chansons au lieu de les écouter. C’est oublier que, chez les Beatles, la ballade n’est jamais un ralentissement. C’est un laboratoire émotionnel. Yesterday est une chanson d’une cruauté douce, un traumatisme en costume propre. The Long and Winding Road est une prière désespérée déguisée en standard. Même quand Paul écrit “joli”, il écrit souvent “triste”, ou “inquiet”, ou “nostalgique”.
Maybe I’m Amazed s’inscrit dans cette lignée, mais avec une intensité plus physique. Ce n’est pas une ballade qui flotte. C’est une ballade qui transpire. Elle dit quelque chose d’essentiel sur le McCartney post-Beatles : il est capable d’être vulnérable sans se victimiser. Il chante l’amour comme une survie, pas comme un décor.
Si les Beatles avaient continué, ce morceau aurait été un pivot. Car il porte une forme de maturité émotionnelle que le groupe touchait déjà du doigt à la fin des années 60 : l’idée que la pop peut être un lieu de vérité, pas seulement de style. Dans cet univers parallèle, Maybe I’m Amazed aurait peut-être été la réponse de Paul aux confessions de Lennon, un contrepoint lumineux à une époque où John s’enfonçait dans l’autopsie de lui-même. Une chanson qui dit : oui, tout s’écroule, mais il reste quelqu’un, il reste l’amour, il reste la musique.
Coming Up : la pop mutante qui aurait relancé la machine Beatles
Dix ans plus tard, McCartney surprend le monde avec Coming Up, morceau issu de McCartney II, disque fait dans un esprit de bricolage domestique, de studio transformé en terrain de jeu. On est en 1980 : la pop change de peau. Le punk a déjà craché sur les dinosaures, la new wave adore les synthés, les grooves deviennent plus secs, plus nerveux, plus urbains. Beaucoup d’anciens héros du rock s’accrochent à leurs guitares comme à une bouée. McCartney, lui, fait l’inverse : il plonge.
Coming Up est une chanson à la fois légère et étrangement futuriste. Elle avance sur une ligne de basse bondissante, un rythme presque mécanique, des effets vocaux qui donnent l’impression d’entendre plusieurs personnages. McCartney s’amuse, mais ce jeu n’est pas superficiel. Il rappelle une vérité centrale des Beatles : l’expérimentation n’était pas un devoir intellectuel, c’était une gourmandise. Quand les Beatles inventaient des sons, ils le faisaient avec le sourire. Tomorrow Never Knows est une révolution, mais c’est aussi une récréation de génies.
Ce qui rend Coming Up si “Beatles-compatible”, c’est sa capacité à sonner comme une nouveauté tout en restant une chanson. Beaucoup de morceaux expérimentaux échouent parce qu’ils sacrifient la mélodie sur l’autel de l’idée. McCartney, lui, ne lâche jamais le refrain. Même quand il trafique sa voix, même quand il empile des couches de synthé, il reste ce type qui sait exactement comment faire tourner une phrase pour qu’elle reste dans le crâne.
Dans un univers parallèle où les Beatles auraient survécu à leurs propres tensions, Coming Up aurait pu être un moment de renaissance. Imaginez un groupe qui, après avoir dominé les années 60, refuse de devenir un musée dans les années 70. Un groupe qui écoute ce qui se passe autour, qui entend l’électricité nerveuse de la new wave, qui comprend que la modernité n’est pas un ennemi. Coming Up aurait pu être leur single de réinvention : une chanson pop, oui, mais une pop qui parle la langue de son époque.
Et l’on voit très bien comment les autres Beatles auraient pu s’y glisser. Lennon, d’abord. Il y a dans Coming Up une ironie souriante, un côté “masque” et “personnages” qui lui aurait convenu. John adorait les chansons qui semblent simples mais cachent un jeu de miroirs. Il aurait pu ajouter des réponses vocales plus acides, un spoken word discret, ou même une ligne de chant parallèle qui viendrait griffer le vernis.
Harrison, ensuite. Dans la version telle qu’on la connaît, la guitare est plus un élément de texture qu’un moteur. George, avec son sens du motif, aurait pu apporter des riffs minimalistes, des petites phrases mélodiques qui se glissent entre les interstices, comme il le faisait sur les chansons les plus pop du groupe. Pas forcément un solo démonstratif, plutôt des touches. Harrison était un maître de l’ornement utile : quelques notes, et la chanson change de couleur.
Ringo, enfin, aurait fait la différence la plus évidente. Le rythme de Coming Up est déjà efficace, mais il est programmatique, volontairement carré. Ringo, avec son swing particulier, aurait humanisé la machine. Il aurait déplacé l’accent d’un cheveu, ajouté un coup de caisse claire “en retard”, ce genre de détail qui transforme un groove en signature. Il aurait rendu la chanson moins “home studio”, plus “groupe”.
On peut même imaginer George Martin, dans ce scénario, jouer son rôle d’intermédiaire entre audace et lisibilité. Il aurait certainement adoré l’idée de McCartney, parce qu’elle est précisément dans la tradition Beatles : prendre un outil nouveau et le plier à la chanson. Martin aurait peut-être affiné les textures, rendu les synthés plus tridimensionnels, donné à la basse un poids encore plus dansant. La chanson serait restée fun, mais elle aurait gagné en majesté.
Le plus beau, c’est que Coming Up n’est pas seulement une uchronie crédible. C’est aussi un rappel : McCartney a toujours été un expérimentateur, simplement il expérimente avec une logique mélodique. On a souvent attribué la radicalité des Beatles à Lennon, l’élégance à McCartney, la spiritualité à Harrison. C’est plus compliqué. Paul a été au cœur de certaines audaces majeures du groupe, notamment dans sa manière de concevoir le studio comme un instrument. Coming Up est l’expression tardive de cette curiosité : l’envie de tordre la pop sans la casser.
L’expérimentation selon McCartney : le goût du risque sous un costume propre
Ce qui distingue McCartney, c’est qu’il n’a jamais eu besoin de se déguiser en artiste maudit pour être aventureux. Son audace est celle d’un artisan qui cherche des solutions, pas celle d’un prophète qui cherche des fractures. Il expérimente parce que ça l’amuse, parce que ça l’intrigue, parce qu’il entend une possibilité et qu’il veut la tester.
C’est une posture profondément Beatles. Le groupe, dans ses meilleures années, n’était pas un collectif d’intellectuels qui théorisait la modernité. C’était quatre musiciens qui, parce qu’ils étaient curieux et compétitifs, repoussaient leurs propres limites. La technique servait l’enthousiasme. Les bandes à l’envers, les boucles, les saturations, les collages, tout ça n’était pas un programme : c’était un jeu sérieux.
Coming Up, dans ce cadre, ressemble à une chanson que les Beatles auraient pu écrire s’ils avaient accepté de continuer à se surprendre. Un morceau qui dit : “Nous ne sommes pas un monument, nous sommes un groupe vivant.” Et c’est peut-être ça, au fond, qui rend l’idée d’un univers parallèle si poignante : on n’imagine pas seulement des chansons en plus, on imagine une attitude prolongée. L’idée que les Beatles auraient pu traverser les décennies comme un organisme mutant, au lieu de se figer dans un mythe parfait.
Calico Skies : la grâce acoustique, ou l’art de faire beaucoup avec presque rien
Si Coming Up est la preuve que McCartney peut parler la langue de la modernité, Calico Skies prouve l’inverse : il n’a pas besoin de rien, sinon d’une guitare et d’une voix, pour toucher au cœur. Ce morceau, paru sur Flaming Pie en 1997, appartient à cette famille de chansons que McCartney écrit comme on allume une bougie : pour éclairer une pièce sombre. Il y a une douceur, une modestie, une façon de se tenir en retrait, qui contraste avec l’énergie parfois démonstrative de ses années 70.
On raconte que la chanson est née dans un moment de silence imposé, lors d’une coupure de courant causée par une tempête. L’image est belle, qu’elle soit exacte ou romancée : McCartney, privé d’électricité, retourne à l’essentiel. Une guitare, une mélodie, un texte. C’est presque un geste symbolique : à la fin des années 90, après avoir traversé tant de modes, tant de productions, tant de contextes, il revient à ce qui l’a toujours sauvé.
Musicalement, Calico Skies s’inscrit dans une tradition très Beatles : celle des chansons acoustiques qui semblent simples mais reposent sur une écriture sophistiquée. On pense à Blackbird, évidemment, à Mother Nature’s Son, à ces morceaux où la guitare n’est pas juste un accompagnement, mais un petit orchestre. McCartney a cette capacité rare à faire sonner une guitare acoustique comme un paysage. Chaque accord ouvre une fenêtre, chaque transition harmonique change la lumière.
Le texte, lui, est à la fois intime et ouvert. Ce n’est pas une narration lourde, c’est une suite d’images, un climat. Il y a quelque chose de pastoral, de presque intemporel. Et c’est précisément pour ça qu’on l’imagine si bien sur le White Album. Pas comme un “bonus”, mais comme un moment de respiration au milieu du chaos splendide de ce disque. Sur le White Album, les Beatles alternent la fureur et la douceur, les collages et les chansons de feu de camp, le bruit et la caresse. Calico Skies aurait eu sa place, entre une secousse électrique et une comptine tordue, comme un instant suspendu.
Dans cet univers parallèle, Harrison aurait pu y ajouter une guitare en contrechant, très fine, presque chuchotée. Pas un solo, plutôt une ligne qui suit la mélodie comme une ombre. Lennon, lui, aurait peut-être glissé une harmonie discrète, ou au contraire serait resté silencieux, respectueux de la simplicité du morceau. Ringo aurait pu, s’il le fallait, jouer aux balais, ou se contenter d’une percussion minimale. Mais la chanson peut aussi exister sans batterie, comme Blackbird existe sans.
Ce qui fait la force de Calico Skies, c’est qu’elle prouve que McCartney, loin d’être un compositeur “facile”, a une compréhension profonde de la retenue. Beaucoup d’artistes confondent “simple” et “pauvre”. McCartney sait faire simple et riche. Il sait retirer des couches au lieu d’en ajouter. Et cette maîtrise est une leçon Beatles : le groupe a toujours su, quand il le fallait, se mettre à nu.
Flaming Pie : le retour à la chair, et l’ombre des retrouvailles
Flaming Pie arrive à un moment où McCartney regarde beaucoup en arrière, sans être nostalgique au sens morbide. Les années 90 sont une période où l’histoire des Beatles redevient un sujet vivant, où l’archive se transforme en récit public, où l’on entend à nouveau les voix se superposer, même si le groupe n’existe plus tel qu’il fut. Dans ce contexte, McCartney compose des chansons qui, consciemment ou non, dialoguent avec le passé.
Ce n’est pas un hasard si Calico Skies sonne comme un cousin tardif des ballades acoustiques des années 60. Ce n’est pas une reconstitution. C’est une continuité. McCartney n’imite pas le jeune Paul, il prolonge un geste. Il rappelle que les Beatles n’étaient pas seulement une époque, mais une façon d’écrire : un rapport à la mélodie, à l’harmonie, au mot juste, au détail.
Et dans cette perspective, l’uchronie devient encore plus vertigineuse. Parce que l’on n’imagine plus seulement les Beatles en 1971, mais aussi, pourquoi pas, les Beatles en 1997. Un groupe vieillissant, certes, mais capable de sortir une chanson comme Calico Skies avec la même évidence que Blackbird trente ans plus tôt. Un groupe qui aurait vieilli comme certains grands jazzmen : en épurant, en laissant respirer, en racontant moins pour dire plus.
Trois chansons, trois Beatles possibles : ce que l’uchronie révèle vraiment
Jouer à “et si les Beatles avaient continué” peut être un divertissement de fan, un jeu de salon. Mais si l’on prend l’exercice au sérieux, il révèle quelque chose d’important : ce qui faisait les Beatles n’était pas seulement la somme de leurs talents, mais l’interaction. Une chanson de Paul devenait Beatles quand elle rencontrait la contradiction de John, la précision de George, la solidité de Ringo. Ce n’est pas une hiérarchie, c’est une chimie.
Maybe I’m Amazed montre le McCartney émotionnel, celui qui sait transformer une crise intime en cathédrale pop. Dans les Beatles, cette cathédrale aurait été peinte par quatre mains, et pas seulement une. Coming Up montre le McCartney joueur, curieux, moderne, capable de prendre l’air du temps et d’en faire une chanson qui sourit. Dans les Beatles, ce sourire aurait peut-être été plus mordant, plus ambigu. Calico Skies montre le McCartney artisan du peu, le compositeur qui n’a besoin de rien pour toucher l’essentiel. Dans les Beatles, cette simplicité aurait été encadrée, mise en miroir, parfois fragilisée, donc rendue encore plus forte.
Ce que ces trois titres ont en commun, c’est qu’ils contiennent une place pour les autres. Ce sont des chansons avec des zones vides, des espaces d’air où l’on imagine des réponses. Elles donnent le sentiment d’une conversation interrompue.
L’autre réalité : et si les Beatles avaient fait un disque en 1971 ?
Il faut oser l’image, même si elle est forcément imparfaite. Imaginez un album Beatles en 1971. Le monde a changé. La contre-culture se fissure, les idéaux se politisent, le rock se densifie, le studio devient un instrument global, les albums s’allongent, les ego aussi. Lennon arrive avec ses chansons plus directes, plus confessionnelles, parfois radicales. Harrison a un stock monumental de compositions accumulées pendant des années d’ombre. McCartney, lui, arrive avec une énergie de survivant, une envie de prouver, une capacité à écrire des mélodies comme on respire.
Dans cet album imaginaire, Maybe I’m Amazed pourrait être le cœur émotionnel, le moment où Paul dit : “Je suis encore là.” Lennon aurait apporté une tension, Harrison une profondeur, Ringo une chaleur. Le disque aurait sans doute été conflictuel, comme tous les bons disques des Beatles à la fin. Mais c’est ça aussi, les Beatles : un groupe qui avance en se frottant.
Ce qui est fascinant, c’est que ces chansons solo de McCartney donnent une idée de ce que le groupe aurait pu devenir : un organisme capable de passer de la confession à l’expérimentation, de l’acoustique à la pop mutante, sans perdre son identité. Car l’identité Beatles n’était pas un style fixe. C’était une liberté.
McCartney sans les Beatles : une liberté qui coûte cher
Il faut aussi dire l’autre côté de l’histoire. Si certaines chansons de Paul semblent “Beatles”, c’est aussi parce qu’on sait ce qu’elles auraient pu être. On projette. On imagine. On entend des harmonies fantômes. Cette nostalgie peut être belle, mais elle peut aussi être injuste pour McCartney : elle donne l’impression que son œuvre solo est un brouillon d’un chef-d’œuvre collectif qui n’existe plus.
Or McCartney a construit, après 1970, une œuvre immense, inégale comme toutes les œuvres immenses, mais traversée de moments de grâce. Il a écrit des tubes, des bijoux, des ovnis. Il a accepté le risque d’être jugé en permanence à l’aune d’un mythe. Il a encaissé les accusations de légèreté, les sarcasmes sur la “musique pour grand-mère”, les comparaisons absurdes. Et malgré tout, il a continué à écrire. Encore et encore. Parce qu’il ne sait pas faire autrement.
Maybe I’m Amazed, Coming Up et Calico Skies sont des preuves éclatantes de cette persévérance. Elles montrent un McCartney qui, à chaque décennie, trouve un angle différent pour exercer son art. Elles montrent aussi que son lien aux Beatles n’est pas une prison, mais une source. Il n’a jamais renié cette histoire, il l’a digérée, il l’a transformée en carburant.
La mélodie comme destin : pourquoi McCartney reste McCartney
Il y a une idée que l’on oublie parfois : écrire des mélodies, au niveau où McCartney en écrit, n’est pas un talent parmi d’autres. C’est une manière d’habiter le monde. C’est une façon de penser. Chez lui, la mélodie n’est pas un vernis, c’est le cœur du récit. Elle porte l’émotion, elle porte la mémoire, elle porte le personnage. C’est pour ça que ses chansons survivent aux arrangements, aux époques, aux modes. On peut les jouer au piano, à la guitare, avec un orchestre, avec un synthé cheap, elles tiennent.
Maybe I’m Amazed tiendrait avec un simple piano et une voix, parce que son architecture est solide. Coming Up tiendrait avec une guitare, parce que son refrain est une évidence rythmique. Calico Skies tient déjà presque sans rien, parce qu’elle est un fil tendu entre deux émotions.
Et c’est aussi pour ça qu’on les imagine comme des Beatles : parce que les Beatles, à leur meilleur, étaient un groupe de compositeurs. Pas seulement un groupe de son. Un groupe d’écriture. Quand l’écriture est grande, elle cherche naturellement des interprètes, des arrangements, des compagnons de route. Ces chansons sont grandes, donc on a envie de les entendre dans d’autres bouches, avec d’autres mains.
Les Beatles comme univers : la tentation de l’infini
Au fond, si l’on aime tant ces exercices d’histoire alternative, ce n’est pas seulement par nostalgie. C’est parce que les Beatles sont devenus un univers, au sens presque littéraire : un monde avec ses lois, ses couleurs, ses personnages, ses saisons. Et comme tous les univers puissants, il donne envie d’imaginer des chapitres en plus. On ne veut pas que ça s’arrête. On veut savoir ce qui se serait passé si.
Les chansons solo de McCartney, quand elles frôlent cet univers, nous donnent l’illusion d’un passage secret. Elles sont comme des fragments d’un roman parallèle. Elles ne remplacent pas ce qui n’a pas existé, mais elles permettent de rêver sans mentir totalement. Parce qu’elles sont réelles. Elles existent. Et elles portent, dans leur ADN, une part de ce qu’était la machine Beatles.
Trois portes entrouvertes sur un monde qui n’a pas eu lieu
Maybe I’m Amazed est la porte de 1970, celle où l’on voit Paul au bord du vide, transformant l’amour en corde de rappel. Coming Up est la porte de 1980, celle où l’on voit McCartney refuser la muséification, rire avec des machines, prouver qu’il peut être pop et futuriste sans perdre son âme. Calico Skies est la porte de 1997, celle où l’on voit un homme mûr revenir à la guitare, à la simplicité, à la chanson comme geste intime.
Dans chacune, on peut imaginer les trois autres entrer. On peut imaginer Lennon, Harrison, Starr, non pas comme des accessoires, mais comme des forces qui auraient déplacé le centre de gravité. On peut imaginer les disputes, les compromis, les éclats de génie, les moments où une chanson bascule parce que quelqu’un a dit non, ou parce que quelqu’un a eu une idée absurde. On peut imaginer le studio redevenir un terrain de jeu collectif.
Et c’est peut-être ça, la plus belle conclusion : ces chansons nous rappellent que les Beatles, au-delà du mythe, étaient un groupe de travail. Un groupe qui faisait des chansons. Qui les fabriquait, les tordait, les finissait. McCartney, en solo, a continué à faire ce travail, mais dans une solitude relative. Parfois, cette solitude crée des chefs-d’œuvre bruts. Parfois, elle laisse une place vide. Dans les deux cas, elle est émouvante.
L’esprit des Beatles ne s’est jamais éteint : il a changé de forme
On peut écouter Maybe I’m Amazed, Coming Up et Calico Skies comme trois grands morceaux de la carrière solo de Paul McCartney. Ce sont déjà des monuments, sans besoin d’uchronie. Mais on peut aussi les écouter comme des indices : des preuves que l’ADN Beatles a continué à circuler, non pas comme un souvenir figé, mais comme une énergie active.
Dans un monde où les Beatles auraient continué, ces chansons auraient sans doute été différentes. Peut-être meilleures, peut-être plus conflictuelles, peut-être plus étranges. Mais dans notre monde, elles ont une autre fonction : elles nous montrent ce que McCartney a réussi à préserver malgré la fin. Une certaine idée de la pop comme art majeur. Une foi dans la mélodie. Une capacité à transformer la vie, même quand elle se brise, en musique qui tient debout.
L’univers parallèle restera un jeu. Mais ces trois chansons, elles, sont là. Et quand on les écoute vraiment, sans préjugés, on entend quelque chose de simple et de vertigineux : les Beatles se sont séparés en 1970, mais une partie de leur magie a continué à s’écrire, ailleurs, dans la voix de Paul, dans ses accords, dans ses refrains qui donnent l’impression d’avoir toujours existé. C’est peut-être ça, la définition la plus juste de ce qu’il est : un mélodiste dont la musique, par moments, ressemble à une réalité alternative où l’histoire n’aurait jamais refermé la porte.
