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Les tissus vivants des lueurs guérisseuses (Otobong Nkanga)

Publié le 21 janvier 2026 par Comment7
tissus vivants lueurs guérisseuses (Otobong Nkanga)

Fil narratif à partir de : Otobong Nkanga, I dreamt of you in colours, Musée d’Art moderne de Paris – Christophe Darmangeat, Casus Belli. La guerre avant l’État, La Découverte 2025 – Péter Nadas, Ce qui luit dans les ténèbres. Souvenirs de la vie d’un narrateur, Noir sur Blanc, 2025 – (…)

tissus vivants lueurs guérisseuses (Otobong Nkanga)

Il tient le cap vers le musée, la boule au ventre. Y a-t-il encore un endroit au monde où échapper aux réalités corrosives ? Est-ce un refuge, le musée ? Son moral est réduit en charpie, d’une part par des lectures ethnologiques dans lesquelles il s’est imprudemment plongé, depuis quelques semaines, aux origines des imaginaires guerriers de l’espèce humaine, et d’autre part, les délires actuels de certains États-nation, affranchis de toute raison et science, enfourchant des fictions nationales délirantes, ralliés aux stratégies les plus brutales. Ses humeurs déjà sombres établissent, de façon irrationnelle peut-être, un terrible continuo depuis les fantasmes qui justifiaient la prédation d’humains par d’autres humains, aux temps lointains, et la manière dont, aujourd’hui, certains dominants, politiques ou simplement ultra-riches, accouchent de cosmologies qui leur sont exclusivement profitables et leur donnent droits de vie et de morts sur d’autres existences. Les vies qui ne valent rien, dont les puissants disposent à leur guise, sont pléthores. Ca se sent jusque dans les politiques banales d’austérité, de « restauration des équilibres budgétaires ». La chair à canon semble, à nouveau, inépuisable, prête à l’usage.

Du temps où l’on coupait les têtes pour s’en approprier le contenu immatériel, mystérieux, ressort du vivant

Authentiques coupeurs de têtes à l’ancienne ou techno-fasciste extractivistes du sensible – par algorithmes, par marchandisation des data personnelles -, le but lui semble au final exactement le même, capter et capitaliser l’énergie vitale au bénéfice d’une minorité. Empêcher que de la vie se perde dans des corps ennemis, dans des êtres sans trop de valeur. Quel gaspillage, elle se fait rare ! L’échelle a changé, artisanale jadis, industrielle aujourd’hui. Ce que racontent et affirment les nouveaux fascistes, suprémacistes, masculinistes et autres calamités MAGA, s’agissant d’origines des cultures, des fondements « supérieurs » de leur identité dite nationale, de dérèglement climatique, du rôle des femmes et de la notion de genre, de la santé et des vaccins, lui semble appartenir au même univers qui conférait un sens vital à la prédation des têtes d’humains par d’autres humains. C’est, mêmement, s’inscrire dans une économie de ressources fantasmées visant à exercer un monopole sur le vif. Si les raisons qui poussaient certains peuples à envoyer les guerriers récolter des têtes en dehors de leurs territoires, peuvent être diverses, l’une d’elle est particulièrement poétique, invoquant le fait que la quantité de vie étant limitée, il est primordial de s’en approprier des morceaux et rien de tel que d’aller puiser et absorber celle nichée dans la tête d’êtres à la fois semblables (humains comme soi) mais différents (d’autres clans). N’étaient assimilables que les vies pas trop étrangères, le corps n’absorbe de manière profitable que des matières qui lui ressemblent tout de même, digérables, capables de renforcer son identité. Il s’agit d’organiser « l’appropriation de ressources imaginaires » à même d’apporter au groupe auquel on appartient la fertilité des moyens de subsistance, de production et de reproduction. A savoir, avant tout, une vision du monde, une explication des mécanismes régissant le vivant. Intervenir dans ces mécanismes, pour en capter les énergies, donnait lieu à l’exercice d’une cruauté exceptionnelle, des tortures rituelles d’un raffinement hallucinant, mais qui devait sembler banales, ordinaires, parfaitement intégrées à l’ordre des choses. Cela donnait lieu aussi à des pratiques plus que surprenantes, révélaient par ailleurs le profond sentiment que toutes choses communiquent entre elles, et que cette interdépendance – une écologie finalement – étaient bien ce qui traversaient les vies individuelles et collectives. Ainsi, le commerce des têtes incluait chez certaines tribus une circulation des patronymes, des identités, des esprits. « Chez les Asmat, la tête chassée était un élément indispensable pour l’initiation des adolescents et leur intronisation dans le monde des adultes. Ils restaient assis de longues heures, avec le crâne posé sur leurs cuisses de manière à toucher leurs organes génitaux. L’initié, qui se trouvait le plus souvent être proche parent du tueur – son fils, son neveu ou son jeune cousin -, prenait dès lors le nom et même, dans une certaine mesure, l’identité de la victime. » A tel point que s’il se rendait dans le village dont était originaire la victime » – celui, donc, dont on avait coupé la tête -, « il y état accueilli » par les parents de la victime, « avec force démonstrations de joie et de respect : on dansait pour lui, et on lui offrait des présents. » (p.265) 

Prédation, science et anti-science

Dingue, non ? On capture, torture, tue votre fils, on lui coupe la tête, son contenu immatériel migre dans le corps d’un jeune homme et quand celui-ci vous rend visite, vous faites la fête comme si votre fils vous revenait d’entre les morts ! Il ruminait ce genre de choses, stupéfiante, non sans, fugitivement, sentir poindre une troublante compréhension, n’était-ce pas finalement, appliquée à la lettre, l’économie des esprits, la faculté de vivre en quelqu’un d’autre, d’accueillir en soi la présence d’un être cher, sans lequel la vie ne semble ne plus avoir de goût ? Tout cela, situé dans un écosystème symbolique bien charpenté : « il est possible, en suivant une chaîne opératoire déterminée, de s’emparer d’une partie de la vie existant ailleurs dans le monde afin de la transférer dans sa propre communauté. Partout, les éléments corporels, à commencer par les têtes, sont censés apporter un flux de vie, sous réserve d’être convenablement traités. Quelle que soit sa déclinaison, la prédation procède toujours d’un fétichisme : elle attribue des pouvoirs à des objets – ici, des parties du corps humain – en en faisant les vecteurs d’un transfert imaginaire. » (p.269) Dans une conception globale du monde où la vie était « comme un gigantesque et perpétuel cycle au sein d’un système dont les propriétés globales demeuraient identiques à travers le temps », il était primordial de s’approprier le vivant « via le traitement rituel d’éléments corporels prélevés sur des étrangers » (mais pas trop). (p.276) Oui, oui, horrible, mais cohérent, il subsiste toujours quelque chose, encore aujourd’hui, de ce genre de représentation cosmologique. Mais, bon, eux, il y a si longtemps, ne disposaient pas des apports de la scienceCes élucubrations, même, leur servait de science, correspondait à des tentatives d’expliquer la vie, avec l’observable. Aujourd’hui, des communautés, des réseaux sociaux comme on dit, basculant dans les versants anti-science de la pensée, renouent avec des économies de « ressources fantasmées », à leur profit exclusif et survivalistes, de façon complètement obscurantistes. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’ils en viennent à mettre leurs délires à exécution, s’attaquer aux objets de leur haine (femmes, noirs, migrants, trans…), les torturer, mettre à mort et cannibaliser. Ils en rêvent. Le plus célèbre et le plus puissant d’entre eux jouit planétairement de les considérer déjà, explicitement dans ses discours, comme cadavres en sursis, relégués au rang de déchets, d’ordures. Personne ne bronche.

La bonne guerre et la nature humaine

Ces délires, ces exubérances de l’arbitraire et de la haine se pâment dans l’omniprésence des écrans, en étroite connivence – en miroir – avec la cruauté des dictatures, leur mainmise sans limite sur les corps et les esprits. Ca barbote dans la même pulsion de reprendre le contrôle du monde, d’en finir avec démocratie et raison. A l’instant même où il s’avance vers l’entrée du musée, combien sont enfermé-e-s, soumis à des traitements dégradants, mutilants, sans perspective de s’en sortir, d’en réchapper ? Et combien, par ailleurs, ivres de testostérones, jubilent à la perspective du retour, enfin, d’une bonne guerre. Nationalisme et patriotisme ressortent leurs étendards. Ca lui déchire les entrailles, imaginer ses enfants, mobilisés, courant vers les abris, soumis au couvre-feu, menacés par les persécutions aléatoires d’un régime policier. Plus jamais ça, qu’ils disaient ! Lui revient un passage des mémoires de Peter Nadas où, enfant, il découvre que son père avait été régulièrement tabassé, cuisiné sadiquement, vicieusement, pour ses activités de résistant, en Hongrie. « Ce qu’enfant j’entendis par hasard, d’une oreille et sans doute de travers, parce qu’ils en parlaient comme incidemment, suffirait à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Un jour, sur le Danube, alors que j’observais, assis au fond de l’aviron, le va-et-vient de ses jambes sur les cale-pieds, juste à hauteur de mon visage, deux cicatrices sur les tibias me sautèrent aux yeux. Je lui demandai comment il s’était fait ses blessures. On lui avait cassé les jambes au cours d’un interrogatoire. Je mis longtemps avant de pouvoir articuler la question suivante dans la lumière éblouissante et le battement régulier des rames dans l’eau. Mais comment. Avec des barres de fer. » (p.222) Magnifique et terrible séquence, l’enfance, l’aviron, le père ramant, les cicatrices, la lumière, les rames dans l’eau, l’image des barres rompant les tibias. Cheveux dressés sur la terre. Accablement. Il se raccroche à de minces espoirs semblables à ceux que formulent Christophe Darmangeat à propos de la « nature humaine », si souvent invoquée pour justifier les pires violences. « Pour employer une formulation un peu provocatrice, on pourrait fort bien affirmer que la guerre est le produit de la « nature humaine » ; mais la « nature » de l’espèce humaine englobe précisément une aptitude à modifier ses rapports sociaux. Cette même « nature humaine » qui a donc sécrété la guerre à un moment ou à un autre de sa trajectoire évolutive est donc susceptible de la faire disparaître à un moment ultérieur, pour peu que les conditions s’y prêtent. » (p.176) Pour peu que les conditions s’y prêtent ! C’est pas gagné.

Où il invoque les aides du chapelet, de Poucet et d‘Ariane

Beaucoup de marches à gravir, avant les grandes salles, l’enfilade d’images devant lesquelles il va passer, s’arrêter, le temps de lecture, debout, et la quantité d’informations à métaboliser – texte d’accueil, cartels copieux -, le plongent dans un profond sentiment d’impuissance. Bout du rouleau. Une panique. « Je ne serais plus capable de fournir l’énergie nécessaire à ce travail culturel d’aller vers une œuvre exposée ? ». Puis, il s’y met. Guère vaillant. Pas à pas. Regards. Lectures. Reculs. Vision proche, vision éloignée. Automatismes. Fouiller la mémoire : à quoi cela me fait-il penser ? Cheminement, chemin de croix. Puis, il s’écroule sur une banquette en bois. Souffle. Il décroche, dévisse dans la déprime. Son regard flotte, circule vaguement entre les objets étalés devant lui, paysage vague, hétéroclite. Une installation. Les contours d’une sorte d’archipel émergent peu à peu. Des ilots différents. Lui reviennent les tapis moelleux où il aimait se vautrer, enfant, dont les motifs tissés, géométriques, animaliers, végétaux, l’absorbaient en leur nid sans fond, devenaient la forme prolongée de son imagination. Il survole timidement les continents disposés devant lui. Des mares ou des sommités rocheuses affleurent. Miroirs reflétant le cosmos ou puits révélant les structures tectoniques, à travers une épaisse couche laineuse, colorée. Foisonnement anarchique de coraux, champs célestes envahis de fleurs, abysse océanique cristallisant les minerais de malachite, vaste désert de cendre, gouffre d’où montent les lueurs de lave. [ Cette image de l’océan et de la malachite ravive un souvenir enfantin. Son grand-père maternel, évoquant avec ironie l’atmosphère de l’indépendance, en 60, aimait dire que « la malachite déferlait à la surface du fleuve Congo ». Enfant, cela lui paraissait mystérieux. Il savait déjà que la malachite était de la pierre. Comment pouvait-elle flotter, dériver dans les courants du fleuve ? Il sentait bien qu’il y avait là un double-sens. Il se forgeait à partir de ça une image fantastique des temps de l’indépendance, avec inversion des lois naturelles.] Des cordages, des boyaux, des cordons ombilicaux rampent entre ces différents rivages, entre eux, les relient au ciel, au néant, à toute la masse d’inconnu dans lesquels ils flottent. Il songe à un autre jeu d’enfants, il fallait s’éloigner, se cacher les uns des autres, et tenter de faire passer des messages, au moins des signaux compréhensibles, via un tuyau creux, souple, aux extrémités duquel des entonnoirs avait été fixés. Le protolangage qui courait le long de ces tuyaux n’était pas très fidèle, donnait principalement l’impression d’entendre des choses, sans cela, inaudibles. Des échantillons d’infra-langues. Les cordages qu’il regarde courir l’embarquent dans les brins narratifs de trois techniques mémorielles qui s’entretissent : celui du chapelet, du Petit Poucet, du fil d’Ariane. Sur ces cordes à l’échelle d’un univers sont enfilées en effet des grains, des perles, des pierres hexagonales. De quoi ressasser. De quoi baliser un chemin. Elles mettent en réseau aussi des formes de bois polis, des alambics de verre, des vases en céramique, où sont disposés poudres votives, minerais médicinaux, liquides vitaux, parfums, huiles essentielles. Indéfiniment, son regard sillonne ces contrées, chemine le long des cordages, s’arrête aux perles, comme ses doigts le feraient en égrenant en effet un chapelet, puis s’abandonne, s’étale , épouse les îlots. Sa respiration se modifie préfigurant l’approche d’un apaisement. Le stress reflue. La frontière entre réel et onirisme s’estompe, lisière de l’extra-lucide. Peu à peu, une sensation de bien-être, inespérée, inattendue, comme il n’en a plus connue depuis longtemps. Des forces lui reviennent.

Tapisserie et nécromasses, d’où viennent les lueurs

Du coup son attention est attirée en arrière, vers les œuvres devant lesquelles il est passé zombie. Les grandes tapisseries, particulièrement l’abyssale, magnifique représentation, vibrante, de l’interpénétration de deux nécromasses, la biologique et la noétique. Comment une histoire universelle sombre, se disloque, se décompose, miettes en suspension dans la totalité des fibres du vivant. Ces ruines peu à peu ingérées par les micro-organismes qui décomposent les matières mortes, libèrent peu à peu de nouvelles lueurs qui, lentement, par pallier, remontent à la surface. Cela se passe aux confins de l’exploitation minière qui ravage nos lieux de vie et du dérèglement climatique qui en découle. Cela se lit dans ces dépouilles fossilisées du commerce d’esclaves, balottées dans les flots, échouées aux rivages immémoriaux (toujours en train de s’échouer dans le flux et reflux d’un témoignage incessant, lancinant), transformées finalement en minerais indispensables aux nouvelles technologies qui, elles-mêmes, réinventent la colonisation du monde et des esprits. Malédiction qui s’infiltre dans nos usages quotidiens de génération en génération. Tout ça n’est pas histoire ancienne, pages tournées, mais garde la main sur nos modes d’existence. Cependant, cette série d’immenses tapisseries n’est pas célébration funèbre, pessimiste, d’une catastrophe irrémédiable. Pas dénonciation en cul-de-sac. A travers les débris, les fragments, les corps démembrés, les vestiges archéologiques des désastres, en suspension dans toute la biosphère, elles brassent des milliards et des milliards de particules qui se féralisent, fermentent l’orée d’une nouvelle vie, une nouvelle source du vivant, malgré l’humain. Véritables tapisseries de feux follets échappés des résidus des massacres, des génocides, des écocides, des charognes du patriarcat. Tissu vivant, tapisserie-mycorhise qui ramifie l’humus des territoires invisibles où éclosent, bougent, grouillent d’immenses civilisations de bactéries, sans âge, recyclant le moribond en potentiel renouveau, augurant une aube accueillante, éclairant les contre-jours d’une cosmologie matricielle, l’aurore d’une nature humaine autre. 

Accueillir la mémoire antérieur à notre propre expérience. Toucher du doigt l’accumulation tapissée du passé.

Devant ces vastes tapisseries où des éléments de sa propre histoire, affectée par le colonialisme et l’extractivisme, véritable chaîne sans fin d’outrages à la planète, l’aident à interpréter et situer les sédiments symboliques d’une longue histoire le précédant à l’intérieur de son organisme colonisé, lui reviennent ce qu’écrivait Péter Nadas à propos d’une mémoire héritée, accessible via nos souvenirs personnels :  « On dirait qu’il existe derrière le rideau du souvenir un fonds de conscience plus difficilement accessible mais non moins stable, qui reprend les commandes en pareille situation. (…) On devrait en théorie pouvoir dire que nous possédons, dans un périmètre déterminé de choses et de phénomènes, un savoir exact provenant de périodes antérieures à notre propre expérience, et même y accéder grâce à la mémoire, ce qui reviendrait à affirmer que nous possédons un fonds de souvenirs hérités ; mais vous n’entendrez bien sûr jamais une personne sensée dire tout haut ce genre de choses. » Est-ce que cela se trouve induit par la mémoire proprement dite, par des rêves éveillés ou pas, par ces processus de l’imagination involontaire ou des visions ? « Ou bien ces images arrivaient-elles, depuis ce fonds mémoriel primitif hérité, à ma conscience encombrée d’une incessante circulation d’objets, de processus et de contrôles réflexifs, pour y jouer le rôle de panneaux indicateurs. Les doubles des représentations primitives. Dans une dimension propre, comme tapies sous le tuilage des souvenirs réels et des visions imaginaires. Se devinant de temps à autre par transparence. Permettant soudain de voir, presque de toucher du doigt, la matrice de sa propre conscience, sa trame, son réseau, son développement réticulaire, le schéma de commutation sur lequel se fixent tous nous souvenirs factuels. » (p.46-47)

L’organologie, sorcière guérisseuse

Après, c’est « lève-toi et marche », chaque image des séries « Social consequence » ou « Filtered memories » l’émerveille. S’y trouve déployée, entre organigramme d’entreprise, dessin industriel, graphique managérial, croquis stratégique et esthétique d’estampe extraterrestre, la manière dont les différents systèmes techniques et économiques s’encastrent dans les organismes humains, avec leur plan business, leur logique d’exploitation des ressources premières, puisant aux sources du souffle vital de chacun-e, suscitant diverses perturbations et hybridations, entropie et aussi, dans la confusion, collaboration, enrôlement. Comment les corps accueillent ce qui les parasite, se recomposent et reforment des « tout » avec les matériaux intrusifs. Faire avec. Stupéfiants planisphères anatomiques. Un terme lui revient, qu’il affectionne depuis que Stiegler en a fait un concept décisif : organologie. Voilà, Nkanga réalise des cartographies imagées des organologies plurielles dont on s’empare partiellement, qui agissent à travers nous, nous dépassentVoilà, voilà, ça ressemble à ça, nos corps appareillés, nos imaginaires machinés par les forces structurant le social. Et puis, il y a toutes les figures émouvantes des façons de « s’arranger » avec l’aliénation, comme l’image de cette femme portant une brassée de ce qui ressemble à des plantes pulmonaires, de quoi respirer autrement, en inventant, à l’échelle de sa corporéité, une organologie de survie dans un monde devenu irrespirable. 

Partition de l’agentivité

Quel que soit le dommage, l’effet déstructurant, l’aliénation, l’esthétique, l’énergie iconique convoquée pour rendre visibles les interdépendances et les mécanismes de l’assujettissement corporel et mental, préfigure une porte de sortie, un « arrangement » singulier. portée. Dans les rouages de l’inertie aliénante, les individus – ou ce qu’il en reste – semblent, sur le fil, à la croisée des chemins, parfois touchés par la grâce. Ces coupes longitudinales ou verticales pratiquées dans les intrications organiques, neuronales, de la domination extractiviste, patriarcale sont aussi de formidables modes d’emploi pour en comprendre les procédés, les modes sournois d’infiltration, et dès lors se rendre capable de les déjouer, les détourner, les retourner (comme l’on dit d’agents secrets infiltrés, démasqués), ce sont donc aussi, de formidables cartographies de l’agentivité potentielle, disponible, inépuisable, en jachère. Par-là, il les regarde comme de formidables partitions graphiques – ressemblant à celles d’Anthony Braxton – conjuguant les codes de la fugue libératoire. Mais toute l’exposition d’Otobong Nkanga au Musée d’Art moderne de la ville de Paris, de par les fils rouges d’œuvre en œuvre, la disposition des images, l’archive d’interventions en divers espaces publics, l’ensemble de la scénographie vaut surtout par le vide entre les différentes pièces, et ce qui se tisse dans ce volume d’air, cette impression d’un vaste temps-espace célébrant l’agentivité humaine, la fabrique du possible, où se ressourcer, reprendre espoir, croire à nouveau à la petite part que chacun-e peut prendre dans le champ d’action collectif d’une révolution.

A la racine du soin

La puissance de désenvoûtement de ces images le subjugue. C’est que l’artiste, derrière tout ça, ne cherche pas simplement, pas premièrement, à produire des œuvres à vendre. Elle accouche d’une pensée globale, un engagement complet, elle rayonne d’une cosmologie qui, à la fois, accuse, dénonce, met à nu l’oppression invisible, cultive une critique rigoureuse où fusionnent objectivité (s’appuyer sur des savoirs scientifiques) et subjectivité (les transcrire en esthétique artistique), et à la fois, soigne, soutient, encourage, apporte des visions qui ensemencent l’espoir. A l’image de cette énorme racine tourmentée, martyre et maléfique. (Il pense à la mandragore qui l’a longtemps fasciné. Adolescent, il en avait fait son pseudo de poète !) Racine première, immémoriale, d’où ont germé toutes les autres racines. Racine matriarcale. Transpercée de lances comme Saint-Sébastien de flèches. Mise à mort comme la preuve honteuse que la vie humaine découle d’une racine unique d’où tout le vivant provient, sans hiérarchie ni préséance. Pourtant, la racine semble déjouer la fin, devenir symbole de guérison, image de résurrection miraculeuse. Elle articule, en ses fibres, en ses nœuds, de possibles transformations. Voilà le pharmakon initial, antédiluvien ! Comme le précise le cartel : « Chaque piqure/trouée crée une ouverture, à la fois traumatique et féconde. Ce geste peut aussi renvoyer aux pratiques médicinales et rituelles, où l’aiguille devient outil symbolique de pouvoir, de soin ou de malédiction sur un objet inanimé. » C’est toute la grâce de l’artiste : son état des lieux implacables de nos relations avec la Terre libère une puissante poésie de l’espoir, de reprise en mains de nos imaginaires et moyens de survie. Il a, au moins, ingurgité assez de force pour franchir la porte, quitter le refuge muséal, retourner dans la grande ville, en se sentant tel que l’habitant d’une maison fleurie, se sentant soi-même devenu maison fleurie (non pas bâtiment avec fleurs empotées sur les appuis de fenêtre, mais logis où s’enracinent vraiment des plantes, qui en jaillissent, nourries par la symbiose avec le mycélium de l’ensemble des mémoires de vies, humaine et autres qu’humains, qui s’y abritent, en font leur foyer.

Pierre Hemptinne

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