Hercule Poirot a du souci à se faire, Pierre Bayard lui fait de la concurrence ! Le critique littéraire lui conteste la solution de sa plus célèbre enquête, celle du Meurtre de Roger Ackroyd. L’auteur reprend point par point les faits, revisite les aléas de l’enquête et refait le tour des suspects du meurtre de cet homme riche, retrouvé poignardé dans son fauteuil avec une lettre à la main dénonçant un éventuel maître chanteur. Bref, il reprend le dossier à la manière d’un cold case non résolu, repasse derrière Poirot, nous délivre au passage une ou deux leçons de psychologie… et nous démontre de manière irréfutable que le coupable ne peut être PAS être celui que Poirot a trouvé !
Alors, qui a vraiment tué Roger Ackroyd ?
Il va sans dire que je ne révèlerai rien (non, non, vraiment, ne prenez pas la peine d’insister !)
– ni la solution « incroyable » trouvée par Agatha Christie (tellement innovante pour un roman policier qu’elle a fait l’objet de nombreuses études littéraires),
– ni la solution alternative, et dois-je le dire, absolument convaincante, trouvée par Pierre Bayard.
Mais j’ai deux-trois trucs à dire sur cet essai de Pierre Bayard, lui-même fort innovant à l’époque où il a été publié, car il invente la méthode « interventionniste » de la critique littéraire.1 En gros, il se permet d’intervenir dans les oeuvres littéraires en les transformant, pour les éclairer sous un jour nouveau (il fait le coup avec d’autres oeuvres, en imaginant le « plagiat par anticipation » de Voltaire ou Maupassant sur des oeuvres ultérieures, ou en fusionnant Tolstoï et Dostoïevski en un seul auteur). Cela donne des essais aussi instructifs que divertissants.
On peut quand même légitimement être déçu de la solution alternative de Pierre Bayard, car quand on a lu Le meurtre de Roger Ackroyd, la solution de Poirot est tellement marquante et inattendue qu’on y tient dur comme fer ! Comme déjà dit, elle est inédite en ce qu’elle défie les codes classiques du policier, voire le pacte de lecture lui-même. J’avoue que j’étais un peu méfiante vis-à-vis de l’argumentaire de Pierre Bayard au départ.
Mais outre que Pierre Bayard montre que la solution de Poirot repose sur trois fois rien comme indices – et notamment des invraisemblances grotesques quand on s’y arrête deux minutes – l’auteur nous offre un morceau de bravoure en psychanalysant Poirot !! Le diagnostic est sans appel : Poirot, ivre de sa toute-puissance, nage en plein délire paranoïaque en surinterprétant des éléments qui vont en faveur de la solution qu’il a choisie. Psychanalyser un personnage de fiction, vraiment ?
La théorie psychanalytique tient une bonne place dans cet essai (voire on peut se demander à un moment donné si le roman d’Agatha Christie ne devient pas juste un prétexte au déploiement d’une théorie sur le délire, d’une théorie sur la théorie elle-même, et j’avoue qu’on flirte parfois avec des abîmes de pensée).
Malgré tout, je trouve que l’utilisation des concepts freudiens est assez opérante, car elle interroge le régime de vérité à l’oeuvre dans le roman policier, et au-delà, dans toute oeuvre de fiction. L’auteur montre que le genre policier à énigme, tout comme la théorie freudienne, repose sur le concept de l’aveuglement psychique (du lecteur/du patient). En gros, dans le roman policier à énigme il y a un « mensonge fictionnel » qui consiste à cacher la solution de l’énigme au lecteur tout en la lui dévoilant progressivement au fil du récit, sans que le lecteur la « voie » vraiment. Tout l’enjeu pour le lecteur (et tout son plaisir de lecture) va être de formuler des hypothèses, de chercher la solution ; à l’inverse, tout l’enjeu pour l’auteur est de la lui cacher le plus longtemps possible par divers moyens de dissimulation, comme le déguisement (on « déguise » l’assassin pour qu’il n’ait pas l’air d’être l’assassin), le détournement (on détourne l’attention du lecteur vers d’autres suspects) ou l’exhibition (c’est le principe de la lettre volée).
Agatha Christie a excellé dans la combinatoire des divers moyens de dissimulation de la vérité, et les a poussés à leur extrême. On dirait bien que Pierre Bayard cherche à se venger des frustrations engendrées par les « mensonges » de ses énigmes en plaidant pour l’existence d’un « monde intermédiaire » entre l’oeuvre de fiction et le monde réel, un monde où le lecteur s’approprie et complète une oeuvre littéraire avec sa propre part de subjectivité. Ce qu’il appelle « l’acte créateur de la lecture » (j’adore). Exactement ce qu’il vient de faire dans sa petite contre-enquête. Quand je vois le nombre de romans qui à présent s’approprient des personnages de fiction pour les « compléter » et les éclairer d’un nouveau jour (de Meursault à Jim et Milady pour les plus récents), je me dis que Pierre Bayard a fait des émules !
« Car s’il est vrai qu’il existe, entre texte et lecteur, un monde intermédiaire, il est vraisemblable que l’assassin de Roger Ackroyd y a trouvé refuge, et qu’il y vit secrètement depuis la création de l’oeuvre, dans une sérénité trompeuse qui est sur le point de prendre fin. »
Bref, voilà un essai distrayant et très stimulant pour qui aime le genre policier, et surtout la reine du crime, Lady Agatha Christie ! Mais attention de bien lire Le meurtre de Roger Ackroyd avant, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la solution originale. Et si vous n’avez pas beaucoup lu d’opus d’Agatha Christie, gare, le livre de Pierre Bayard fait référence à moult autres titres en en divulguant la solution… (C’est bien là tout le problème des essais qui analysent des romans policiers à énigmes…)
- Depuis, Pierre Bayard a récidivé le coup de la contre-enquête avec « Ils étaient dix » – que j’ai lu mais pas chroniqué ici – et « Fenêtre sur cour » – grosse envie de le lire, j’adore le film de Hitchcock ! – et produit d’autres essais dont les titres eux-mêmes sont aussi distrayants que porteurs de réflexion : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Aurais-je été résistant ou bourreau ? Et si les Beatles n’étaient pas nés ? et son dernier en date, que j’ai très envie de lire : Je sommes plusieurs. Sur les personnalités multiples. ↩︎
« Qui a tué Roger Ackroyd » ? » de Pierre Bayard, Editions de Minuit, 1998, 184 pages.
Une 2e contribution aux Gravillons de l’hiver de La petite liste.
