En sortie le 28 janvier sur les écrans français, mais aussi programmé en avant-première dans le festival Télérama, le nouveau film choral d’Erige Sehiri concentre tout ce qui fait qu’un film bouscule et change le regard. Une réussite à ne pas manquer.
Répression de toute opposition, stigmatisation des migrants : les nouvelles qui nous parviennent depuis trois ans de Tunisie sont effrayantes. Il suffit d’être originaire d’Afrique subsaharienne pour être pourchassé, humilié, maltraité et expulsé à la frontière algérienne ou libyenne en plein désert, sans abri et sans eau.
Comment parler de cette inhumanité, qui n’a plus rien d’exceptionnel par les temps qui courent ? Comment dénoncer sans fustiger, condamner sans assigner ? En somme, comment ouvrir les regards plutôt que dénigrer ? Dans Promis le ciel, Erige Sehiri a développé des personnages qui ne se laissent pas enfermer dans la dualité du stéréotype ou du cliché : ils sont complexes, vivants, ambigus, humains en somme. Leurs faiblesses sont leur beauté. Mais ils ont beau être généreux, ils sont coincés, rattrapés par l’inquiétude, la peur, l’étroitesse des solutions. La débrouille ne suffit plus, il faut ruser ou s’aligner.
Voici donc ce qui se voudrait un petit havre de paix, imparfait certes mais dynamique : Marie (Aïssa Maïga), installée en Tunisie depuis dix ans, s’improvise pasteure d’une discrète communauté noire-africaine qui trouve dans ses prêches soigneusement appris par cœur du sens et de la solidarité, et qui en retour la font vivre de leurs oboles. Elle vit aussi de sous-location : une étudiante sénégalaise, Jolie (Laetitia Ky), et une Ivoirienne dont le passeport a été confisqué par son employeur, Naney (Debora Lobe Naney), partagent son logement dans la maison qui fait office d’église.
En début de film, de l’eau : elles sont toutes trois autour d’une baignoire où évolue Kenza, une petite de 4 ans qui raconte à mot coupés comment elle est devenue orpheline lors d’un naufrage en Méditerranée. Le film est là : malgré les angoisses d’un environnement de plus en plus hostile, ces trois femmes prennent en charge Kenza pour la sauver.
Mais voilà qu’aussi bien Marie que Naney vont peu à peu projeter sur Kenza leur absence d’enfant. L’ambigüité s’installe. A cela s’ajoute l’incertitude d’un propriétaire qui prend peur de la police et pour Naney une relation tronquée avec un Tunisien qui ne s’engage sur rien. Ce ne sont pas de mauvais bougres mais eux aussi sont terriblement humains. Quant à Jolie, elle sera confrontée à la violence policière. Tous essayent de surnager dans une Tunis filmée en flou tant cette ville devient incertaine et dangereuse. La Tunisie, carrefour entre Afrique et Méditerranée, tourne le dos à une image travaillée de longue date de pays de transit relativement sûr et hospitalier, portée à la fois par l’histoire maghrébine de l’hospitalité, par son ancrage dans le continent et par le récit officiel d’un État protecteur des peuples africains. Ce basculement récent est d’autant plus frappant qu’il s’accompagne d’un discours d’État ouvertement stigmatisant et d’une banalisation sociale des violences.
Le pari du film n’était pas gagné d’avance. Il fallait d’abord une longue préparation sur le terrain pour en saisir les composantes et les contradictions afin de construire un scénario aussi sensible qu’ancré dans le réel.

Maneki Films - Henia Production
Il fallait aussi des actrices qui puissent incarner à la fois la vitalité des femmes immigrées et leur désarroi. Erige Sehiri retrouve avec elles la spontanéité qui a fait la réussite de la veine documentaire de son magnifique Sous les figues. Aïssa Maïga, actrice confirmée, apporte un professionnalisme discret, sans écraser ses collègues (cf. notre entretien avec les actrices au festival de Cannes).
Et il fallait une mise en scène délicate mais déterminée, une proximité nous permettant de sentir les aspirations des personnages, selon la méthode de travail d'Erige Sehiri, basée sur une élaboration permanente du scénario en fonction des improvisations des acteurs et actrices (cf. la vidéo d'Africultures "5 questions à Aïssa Maïga" et la vidéo des questions d'Hicham Rami à Erige Sehiri). Mais il fallait quand même privilégier les scènes d'intérieur pour ne mettre personne en danger dans le contexte tendu que vit la Tunisie.
Ce sont ces ingrédients qui ouvrent à l’émotion et engagent à ouvrir le regard. C’est dans la chanson finale que s’explique le titre : « On m’a promis le ciel, en attendant je suis sur la terre, à ramer », sachant que tout le film en est l’illustration : dans la vie, les promesses sont nombreuses, la réalité est rude. Chacun a sa manière de s’inscrire dans le monde avec ses valeurs et ses croyances ; c’est difficile mais l’enjeu est d’éviter ensemble le naufrage.
Choisi pour la séance d'ouverture de la sélection officielle " Un certain regard ", le film a bénéficié d'une belle visibilité et a été très apprécié dans sa tournée en festivals, amassant des trophées. A Cannes, Erige Sehiri l'a présenté comme un film qui « cherche à promouvoir l'empathie pour que la déshumanisation de l'Autre cesse ». Un film marquant pour éviter le naufrage.
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