Loin dans mes souvenirs d’étudiante à la fin des années 70, à l’époque de notre formation à l'Institut Supérieur des Beaux-arts de Tunis, Hichem Ben Ammar m'a conviée à pratiquer avec lui l'écriture automatique des surréalistes. Ensemble, nous découpions des mots dans les journaux, puis nous les associions au hasard, créant des phrases insolites aux multiples résonances et potentialités plastiques : des calligrammes. C'est en signe d’amitié (toujours vivace) que je propose ma lecture de son avant-dernier recueil,
Réalisateur de documentaires, plasticien et poète Hichem Ben Ammar, est l'auteur de cinq recueils de poésie. Depuis la fin des années 80, date de la parution du titre équivoque et paradoxal, L'idéal Atteint Hichem Ben Ammar vit la poésie de manière un peu secrète comme on protège une part de mystère. C'est pourtant son activité essentielle qu'il relègue en marge comme on mène une double vie. Entre La négociation ou le chantage effectif, publié à compte d'auteur en 1990, et Grabuge, paru chez Contraste Éditions en 2020, il y a trente ans d'écart. Trente ans au cours desquels il a consacré son énergie à se construire comme cinéaste, échappant aux lois du marché tout en imposant une œuvre où la poésie s'incarne en images et se nourrit du réel.
Haïku, bribes et débris de la mémoire en 2023 et En veux-tu ? En voilà ! Paréchèmes par Hichem, toujours chez Contraste Éditions, en mars 2025, marquent une halte dans son parcours de documentariste, comme pour s’il se régénérait avant de repartir à la conquête du terrain.

Ayant fait du chemin sa matière d’écriture, l’auteur a pris le temps de mûrir, de se forger et de s’aguerrir au fil de la traversée de multiples déserts. Les épreuves, les combats, les échecs et les déceptions, autant que les succès, ont galvanisé sa plume : celle d’un poète d’abord en quête d’absolu, celle d’un rebelle aspirant à transformer le monde puis celle d’un citoyen interrogeant ses illusions et enfin celle d'un humain attaché à l’essentiel, c'est-à-dire la conscience et le sens même d’être en vie.
À la manière d’un dictionnaire affranchi de l’ordre alphabétique, le quatrième recueil de Hichem Ben Ammar se compose de plus de six cents courts poèmes. Chacun, fidèle aux règles du haïku (dix-sept syllabes réparties en trois vers), se présente comme une définition laconique mais dense, révélant la singularité d’une vision du monde. Plus qu’un dictionnaire du vécu ou un cabinet de curiosités, ce livre est une odyssée : un voyage à travers six décennies, un tour du monde contemporain et une célébration du vivant, riche d’enseignements et de sagesse.
C’est sous le signe de la discipline que l’anarchiste d’autrefois, fervent adepte du vers libre, accepte de se conformer scrupuleusement à une métrique codifiée, héritée de la poésie classique japonaise du XVII° siècle. La célébration du Haïku n’est pas formelle. Plus qu’à un exercice de style, Hichem Ben Ammar s’adonne, dans le sillage de la tradition Zen, à une appropriation du haïku et de ses valeurs universelles. Il cherche sa liberté dans la contrainte mettant en œuvre la fameuse profession de foi d'André Gide : « L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté. »

Découvrant l’éloquence du silence lorsqu’il écrit, tout comme il perçoit la relation entre le plein et le vide lorsqu’il peint ou dessine, Hichem Ben Ammar puise dans les préceptes du bouddhisme une ligne de conduite cohérente. On ne saurait dire si l’expérience plastique accompagne l’expérience poétique ou l’inverse, tant elles se conjuguent et se nourrissent l’une, l’autre. Le blanc et le noir s’épousent au fil des pages ou s’opposent dans une recherche d’équilibre que l’on retrouve dans le minimalisme des poèmes. À l’instar d’Henri Michaux qui plaçait l’écriture et la peinture sur le même pied d’égalité, Hichem Ben Ammar développe une esthétique du décloisonnement et une éthique valorisant l’humilité et le détachement.
Ce long chapelet de haïkus, dévoile donc une pensée en ébullition, une effervescence qui témoigne d’une constante mutation. Une diversité de thèmes se déploie tel le rouleau d'une ancienne estampe japonaise. La palette est large.
Du paysage à l'autoportrait, la quête se fait tour à tour grave et enjouée :
Sans vraiment vouloir
J’endosse le sacerdoce
Tel est mon supplice
L’emploi de la métaphore est une invitation à observer autrement les choses :
En apesanteur
Les cailloux que je porte
Sont des illusions
Un bestiaire, vient soudain apporter un brin d'humour :
Le coq décrète
Que toute la basse-cour
Lui doit de l’amour
L’identification à l'animal souligne l'autodérision :
Pendant la sieste
J’ai entendu le grillon
Réciter des vers
De fausses maximes et sentences cherchent à subvertir les idées reçues :
La tachycardie
Est une accélération
Du temps intérieur
Consacrant plusieurs poèmes à la pratique du haïku, Hichem Ben Ammar révèle tout un art poétique. Fulminante la puissance du haïku, devient ici une force de frappe :
Haïku de foudre
Déchire le ciel
Et la page blanche
ou encore :
Haïku fait mouche
Quand sa flèche touche
Une âme sensible
À travers les pages défilent des scènes et des situations saisies comme des instantanés qui stimulent l’imagination :
La nuit constellée
Me rappelle que je suis
Un projectile
Ou bien
Il y a tout le ciel
Dans une goutte de pluie
Tombée par terre
À travers chaque flash visuel, on sent le cinéaste qui capture des moments inédits. Les effets de surprise sont nombreux et les rappels tissent des connexions entre les poèmes qui étendent leur pouvoir d’évocation propageant autour d’eux un champ élargi de significations. Le tout se mélange, s’organise, s’enchâsse dans une logique quasi narrative. L’organisation en chapitre s’impose d’elle-même sans que des titres soient nécessaires pour le souligner. Les thématiques sautent aux yeux entre fluidité et ruptures comme dans un montage de film.
Il y a quelque chose de catégorique dans l'écriture de Hichem Ben Ammar qui n’aime pas les demi-mesures et les mauvais compromis : ça passe ou ça casse ! Avec lui, l’écrit va au-delà de ses limites. Tambour battant, le rythme entraîne le lecteur avec de vertigineuses accélérations et de pénétrantes accalmies. Tout cela relève du tour de passe-passe comme si par magie les textes naissaient spontanément et sans effort. Pourtant le maître mot est la persévérance. L’exigence est toujours de mise. S’attachant aux mots, l’auteur les torts, les presse comme des fruits pour en extraire le jus. Hichem Ben Ammar travaille ses vers et les retravaille, les martèle, les forge puis les cisèle tels des petits joyaux après les avoir testés auprès de lecteurs de confiance.
Hypersensible, son écriture est sismographique. Sa plume et son pinceau enregistrent le tremblement des plus infimes émotions qui dessinent, en le traversant, la topographie de son âme.
Peuplé de volcans
Mon passé est un pays
Bordé de ravins
Parfois trivial et cru, Hichem Ben Ammar exprime aussi sa délicatesse et sa tendresse. Pour lui, écrire c'est expulser une énergie quitte à exploser comme un volcan. Selon ses propres termes, ses poèmes ne sont que des « scories », des rejets, qui s'avèrent être de précieuses excrétions comme l’ambre. Réhabilités, le résidu, le fragment, la bribe, le débris, la particule et la tache assument leur essence.
Les traces qui s’impriment sur le support sont l’écho d’une agitation, d’un débat intérieur, ou d'un combat entre plaisir et peurs, Eros et Thanatos, Yin et Yang. Tout cela est masqué par les jeux de mots, l’humour, la pirouette qui versent souvent dans la satire :
Le publicitaire
Sans sa pâte dentifrice
Ne sait pas sourire
Empruntant diverses figures de style, Hichem Ben Ammar cultive l’allitération, l’assonance ou la rime intérieure, comme par exemple :
Ce clown est mon clone
Et il ne s’inclinera
Devant personne
Ou bien
À la musette
Nous allons nous amuser
Entre Zigotos
Jouant aussi de l’oxymore et des paradoxes, il nous fait pénétrer au cœur des mots avec lesquels il jongle autant pour se dévoiler que pour s’esquiver non sans espièglerie et pudeur.
Tout se réalise
À l’insu du pessimiste
Pour le contrarier
Son usage on ne peut plus passionné et passionnel de la langue française, lui fait convoquer les mots pour s'en émerveiller dans une première étape. Puis le poète les faisant copuler, fait accoucher la langue dans le vivier frétillant de l’abondance.
De cette démarche enracinée dans la matière et la chair des signes qui reflètent autant l'inconscient de la langue que celui du poète-réalisateur, émane une leçon de choses et de philosophie. Entre concrétion et abstraction c’est un cheminement initiatique, une méditation active, une introspection profonde, une plongée vers la lumière intérieure, pour mieux se connaître, s’accepter et évoluer, car selon l’auteur Henri Michaux « L'homme n'est pas un être, mais un effort vers l'être ».
Haïku, bribes et débris de la mémoire, Tunis, Contraste Éditions, octobre 2023, 103 pages, format 12x21. Photo de la première de couverture : dessin de l’auteur, Collection privée.
L’article Haïku, Bribes et Débris de la Mémoire, de Hichem Ben Ammar est apparu en premier sur Africultures.
