Hors du regard… au cœur du monde paysan !
Ah, quel plaisir de retrouver le monde rural en compagnie de Marie‑Hélène Lafon. Avec « Hors champ », l’autrice reprend le fil discret mais tenace de son œuvre, celui d’une ruralité réelle, sans fard, où les existences se forgent dans le silence et la répétition de gestes mille fois refaits. Ce nouveau roman, bref mais immensément dense, nous ramène dans le Cantal, sur cette terre qui laboure les destins et qui broie les vies.
« Hors champ » invite à suivre la destinée de deux enfants qui grandissent dans une ferme isolée. Il y a d’une part Claire, vive, scolaire… et destinée à partir, tandis que son frère, Gilles, condamné à rester, se retrouve très tôt assigné à reprendre l’exploitation familiale. Les années passent, sculptant chacun d’eux dans un sens opposé. Elle part en effet pour Paris et devient enseignante puis autrice, tandis que lui reste, enchaîné aux bêtes et à la terre, sous l’ombre écrasante d’un père violent et taiseux. Par fragments, le roman retrace près de cinquante ans d’une relation frère‑sœur traversée de silences, de distance et d’une fidélité profonde, quoique invisible.
Marie‑Hélène Lafon excelle une fois encore dans cet art du tableau net, précis, elliptique, qui capte la vie sans la théâtraliser. « Hors champ » n’est pas un récit linéaire, ce sont dix scènes, autant d’instantanés, qui composent une mosaïque d’une sincérité brute. La structure fragmentaire n’offre aucune respiration facile, renforçant la sensation d’enfermement qui habite Gilles. La campagne ne lui offre pas d’échappatoire, transformant très vite la ferme en véritable prison.
Marie‑Hélène Lafon taille son roman dans le silence, livrant des personnages qui, comme souvent chez l’autrice, parlent peu mais existent puissamment. Claire, figure de l’ailleurs possible, avance avec culpabilité et tend à son frère une promesse dont on se doute très vie qu’elle sera vaine… « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi ». Gilles, lui, est un homme broyé par un destin qu’il n’a jamais choisi, symbole d’une ruralité où l’on « demeure parce qu’il le faut ».
Et c’est dans cette véritable mise à nu du monde paysan que le roman frappe le plus juste : dans sa manière de dépeindre la dureté du monde paysan sans didactisme ni pathos. La ferme n’est pas uniquement un décor, mais un système clos fait de travail harassant, de pression économique, d’isolement, de bêtes malades et d’exploitation qui décline lentement. A travers son texte, l’autrice propose une littérature qui regarde ce que personne ne voit, hors champ, loin du regard, mais au plus près du réel, là où la terre retient les vies. Une langue dense, charnelle, dépouillée, qui dit l’essentiel sans bruit.
« Hors champ » est un roman qui serre la gorge mais qui élargit la conscience. On en ressort secoué, admiratif, peut-être silencieux soi‑même… comme si Marie‑Hélène Lafon nous avait confié un secret trop lourd pour être dit autrement. Pour ceux qui veulent lire la campagne telle qu’elle est, loin des cartes postales, et découvrir un texte d’une justesse presque douloureuse, ce livre est un incontournable qui permet d’accompagner ceux qui vivent hors champ… et qui meurent au travail !
Hors champ, Marie‑Hélène Lafon, Buchet‑Chastel, 170 p., 20,00 €
Elles/ils en parlent également : Cannetille, Matatoune, Joëlle, Hélène, Chantal, Mes p’tits lus
