Fanon est un roman graphique sorti en 2020 aux éditions La Découverte. Il s’inspire librement de la rencontre de Frantz Fanon avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, en présence de Claude Lanzmann, à Rome, en 1961. C’est le dernier été de Fanon et tout le monde semble le pressentir, car ils passent trois journées de conversations denses et passionnées. Sartre a la mission d’écrire la préface des Damnés de la terre, que le psychiatre martiniquais vient de terminer.
Fanon, dont les textes sont de Frédéric Ciriez (auteur du roman Mélo, drame social en trois actes) et les illustrations de Romain Lamy, s’adresse moins à un public de néophytes qu’à des lecteurs connaissant déjà la pensée et le trajet politique de Fanon.
Être un corps qui interroge
Au premier abord, on pourrait se dire que le dessin est un peu dur, les traits des personnages tendus. Mais les couleurs rendent tout très vivace et on s’habitue vite aux expressions des visages, à la gestuelle des corps, aux allers-retours entre le présent et le passé.
Nous suivons un petit groupe d’intellectuels qui ne se prive pas de boire du Brunello di Montalcino, de manger des tagliatelles, de fumer plusieurs paquets de cigarettes par jour, et – dans le cas de Sartre – de se droguer à la Corydrane.
Pour qui ne connaîtrait que le théoricien Fanon, entre les pages de cette bande dessinée, on découvre un homme à l’énergie débordante, trentenaire qui enchaîne les cafés et se rafraîchit le visage pour se maintenir en éveil alors que la maladie le ronge. Un intellectuel qui dompte la gravité de son état en travaillant avec acharnement, et lance de sanglants « Je n’aime pas les gens qui s’économisent ». Un jeune qui se vexe quand le vieux Sartre part se coucher à deux heures du matin, alors qu’ils ont si peu de temps pour discuter ! Frénétique du début à la fin de la BD, Fanon est toujours le dernier couché et le premier levé. « Ah Frantz, vous abolissez le temps ! » lui lancera Jean-Paul, le soir du deuxième jour, hypnotisé par son illustre invité.
À travers les sauts dans le temps dont ce livre se sert abondamment, on voit la genèse des essais de Fanon, qui dicte à sa secrétaire des phrases entières, dactylographiées en temps réel. Pendant l’écriture des Damnés de la terre, le jeune médecin envoie ses chapitres l’un après l’autre à son éditeur Maspero : on est face à un homme précipité, vivant minute après minutes, brûlant la vie de passion dévorante, obsédé par la vérité et l’exhaustivité des choses. Pendant ces journées romaines, une fois rassuré sur le fait que Sartre écrira la préface des Damnés, il affirme, soulagé « Nous irons loin ensemble », sauf que nous voyons que physiquement il ne tiendra pas longtemps. Cela ne l’empêche pas d’avoir plein de projets. Le moment où il découvre qu’il a une leucémie a déjà été dépassé, ce repas où il avait montré à ses amis une pomme un peu rabougrie en la comparant à l’état de son sang. Plaisanter pour résister.
De toute façon, Fanon va, se jette à corps perdu dans la vie et les défis qu’elle lui pose : défis qu’il relève toujours avec beaucoup de courage. Dormir trois heures par nuit, si nécessaire. Risquer de mourir, s’il le faut. Mais vivre, surtout. Rentrer en contact avec des maquisards indépendantistes, cacher des fugitifs, faire circuler des idées antagonistes au pouvoir en place.
Fanon pense et travaille, mais surtout lutte, avec des hommes et des femmes. Sa femme Josie, engagée, elle-même révolutionnaire, et puis Alice Cherki et bien d’autres. Dans la narration de la BD, des militantes sont citées : Zohra Drif, Hassiba Ben Bouali, Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Djamila Boupacha, Annette Roger... Certaines d’entre elles ont donné leur vie à la cause révolutionnaire. Fanon aurait voulu mourir au combat, mais il a fini malade dans son lit.
D’accord mais pas d’accord
Le roman graphique s’ouvre sur un « moment convivial » qui montre bien la nature de leurs relations. Sartre, Beauvoir, Lanzmann et Fanon trinquent ensemble, mais alors que Simone et Jean-Paul s’écrient « À la vie ! À la liberté ! » Fanon répond : « À l’Algérie et à l’Afrique libres ! » À eux de dire « À Frantz Fanon ! » et à lui de répondre « À la décolonisation des corps... et des esprits ! ». Avec l’ethno-psychiatre martiniquais, les valeurs abstraites n’ont de cesse de s’incarner.
Si ce n’est pas une rencontre légère, entre « amis », c’est que la politique contemporaine est là. Ils parlent politique, respirent politique. On découvre ainsi un Fanon exigeant, qui jongle entre la peur d’être déçu par les Hommes et l’envie de croire en eux. Un Frantz qui se méfie des politiciens, mais qui s’engage malgré tout.
Mais aussi un ethno-psychiatre féru de littérature qui a accueilli avec satisfaction L’anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache en langue française de Senghor, tout en étant contre les idées véhiculées par la Négritude. Fanon ne croit pas à l’idée d’une authenticité noire qui serait portée par des émotions et des rythmes primordiaux. Il trouve que Senghor fait de la négritude la justification féerique de son malheur, et qu’il n’est pas le seul, d’autres poètes de la Négritude font de même. Par exemple Césaire. Fanon l’admire car il a ouvert la voie à une pensée neuve de la décolonisation dans son Discours sur le colonialisme de 1950. Mais il le critique pour son soutien à la départementalisation de la Martinique et il considère qu’après 1945 l'Antillais bascule « de la grande erreur blanche au grand mirage noir ».
Il dira donc Non à l’éventualité d’être édité chez « Présence Africaine » avec son Peau Noire masques blancs. Dans la conclusion de cet essai il précise bien sa volonté de se tenir loin des penseurs de la Négritude : « Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. »
Chez les Africains-américains aussi Fanon trouve des paradoxes : alors que Black Boy de Richard Wright ainsi que son Un enfant du pays sont admirables pour leur engagement, avec Écoute, homme blanc ! l’auteur se serait égaré. Dans la BD Fanon dit de Wright : « Il s’occidentalise et mendie la compréhension de ses maîtres blancs pour parler à leur cœur ». Sartre le trouve dur avec ce frère de lutte, mais Fanon n’est pas plus tendre avec les intellectuels blancs. À l’instar de l’historien et militant trotskiste Pierre Broué, il croit que seule la force du peuple remportera la lutte, mais contrairement à ce dernier, il n’adhère pas à la posture des messalistes, car pour lui ils sont des réformateurs timorés qui refusent le combat du FLN.
Fanon n’est pas conciliant avec Jean-Paul Sartre non plus. S’il est vrai qu’au moment de travailler à ses écrits, il songe souvent à l’acuité de la pensée existentialiste du philosophe, en particulier le nécessaire exercice de la liberté humaine, y compris, et peut-être surtout, en période d’oppression (comme il le confie dans une lettre à son éditeur Maspero) – s’il est vrai qu’il admire sa défense généreuse des peuples ostracisés et qu’il partage avec lui l’idée que la violence des opprimés est toujours une contre-violence – c’est vrai aussi qu’il le critique sur plusieurs plans : pourquoi, dans Orphée Noir, fait-il l’apologie d’une âme noire universelle ? Il reproche à Sartre de faire de la Négritude une simple étape, un passage historique voué à disparaître, posture qui entraverait une identification positive de la part des Noirs qui auraient envie de s’y accrocher.
Et pourquoi Sartre ne s’engage-t-il pas dans les combats en cours ? « Rompez avec la France, arrêtez d’écrire et rejoignez la lutte armée ! » lui dit en somme Fanon, pour qui les intellectuels coupés de l’action ne servent à rien. Peu importe que Sartre ait auparavant participé à la Seconde Guerre Mondiale, ou qu’il ait été fait prisonnier en Allemagne entre 1940 et 1941, car il était obligé de s’engager physiquement, il ne l’a pas fait volontairement. Les deux fondent et participent activement à des revues : Fanon écrit dans El Moudjahid – l’organe de communication politique et de lutte du FLN contre la propagande française et Sartre dans Les Temps Modernes, manifeste de combat politique et instrument de recherche théorique littéraire et philosophique (Sartre aura une vie bien plus longue que Fanon, et, il créera en 1970 le quotidien La cause du peuple, et lancera aussi en 1973 le célèbre et actuel journal Libération). Fanon toutefois allie le combat de l’intellect avec celui du corps depuis longtemps : à peine sorti de l’adolescence, il s’engage volontairement dans l’armée française avant de découvrir la racialisation des troupes, la hiérarchie qui va avec et l’impérialisme français dans tous ses méandres. Des années plus tard, c’est toujours Fanon qui participe à des opérations en Afrique avec d’autres militants pour les indépendances des colonies françaises.
Un esprit internationaliste
Son esprit internationaliste se forge assez tôt. Au lycée, lors de la deuxième guerre mondiale, il refuse l’idée d’une guerre de Blancs qui ne serait pas aussi une guerre de Noirs :
Chaque fois que la dignité et la liberté de l'homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu'elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m'engagerai sans retour.
Avec lui, il est toujours question d’auto-détermination des peuples et de liberté par rapport aux pays « géniteurs ». D’ailleurs, pour Fanon tout le monde devrait se libérer des frontières intérieures aussi bien que de celles extérieures, notamment quand elles sont hiérarchisantes. Il affirme qu'il n'est pas possible « à un Algérien d'être vraiment Algérien s'il ne ressent pas au plus profond de lui-même le drame inqualifiable qui se déroule dans les Rhodésies ou en Angola ». L’indépendance de l’Algérie, il la voit comme modèle pour l’ensemble des états africains.
En 1960 Fanon devient ambassadeur du GPRA itinérant pour l’Afrique Noire, avec Accra comme port d’attache ; il participe à la plupart des conférences sur les indépendances des états africains. Il connaît notamment Lumumba (président congolais), Félix Moumié (indépendantiste camerounais), Sékou Touré (président guinéen), Holden Roberto (indépendantiste angolais). Pendant ces voyages, il s’aperçoit que le rêve panafricain sera dur à atteindre. Mais il n’y renonce pas.
Son ouverture d’esprit le pousse à se cultiver sans cesse : il lit beaucoup de philosophie, de poésie, va beaucoup au théâtre. Il s'essaie à l'écriture théâtrale, des fragments mais aussi deux pièces abouties. L’art et la culture sont très importants dans son quotidien. À un moment, dans le roman graphique, on le voit réciter par cœur un extrait de Et les chiens se taisent d’Aimé Césaire : il choisit le passage où l’esclave rebelle raconte à sa mère le meurtre du maître...
Pour saisir sa pensée en arborescence qui éclate les frontières étatiques, culturelles et nationales, les auteurs de cette BD se servent des lettres que Frantz a écrites à son frère Joby, à ses parents, à son éditeur Maspero. On trouve également des passages de ses nombreux essais, cités à plusieurs reprises grâce à des reproductions de pages de livre. On a également accès à des documents d’archive tel que le carnet d’évaluation de Fanon pendant sa formation militaire, des extraits du journal de l’hôpital de Joinville, Notre Journal, avec des contributions des patients et des articles du El Moudjahid.
Une psychiatrie politique
À la page 32 de la BD on lit :
Je suis psychiatre. Ma vision du monde découle de ma connaissance de la souffrance psychique et ma pratique de la clinique. Les colonies sont un lieu d’enfermement à ciel ouvert dont la décolonisation nous permettra de sortir .
En somme, faire éclater l’ancien système serait une façon de guérir ceux qui en sont prisonniers, colonisés aussi bien que colons. Tosquelles est celui qui bouleverse sa vision de la psychiatrie, avec la social-thérapie, car contrairement aux principes de l’enfermement asilaire, celle-ci prône une cohabitation humanisante du personnel hospitaliers et des malades : l’hôpital ne doit pas être juste un lieu de soin, mais aussi un lieu de recherche, d’apprentissage continu et de « choc politique ».
Fanon se focalise sur les liens coupés, sur le besoin de créer un autre système à l’intérieur du système dominant, avant de faire éclater ce dernier. Son idéal révolutionnaire politique se marie donc avec son idée de « choc » médical. À l’hôpital de Blida, il expérimente le choc neurologique pour traiter la maladie mentale car c’est un choc précédent qui a produit la pathologie du malade en question. Il déploie donc un idéal révolutionnaire psychiatrique qui s’étendrait à la société entière.
Fanon pointe néanmoins les limites du travail dans un cadre colonial : puisque c’est le système des colons qui a fabriqué des êtres coupés d’eux-mêmes pour mieux les contrôler, quand l’institution psychiatrique locale dépend de la puissance colonisatrice, est-ce que cela veut dire que ce sont ceux qui ont rendu fous les colonisés qui, finalement, voudraient les soigner ? Est-ce finalement un paradoxe constructif ou une contradiction vouée à l’échec ?
Vite, les questionnements sont secondés par l’action. Tenter de reproduire le milieu culturel algérien dans l’hôpital psychiatrique, embaucher des soignants locaux, mettre en place des activités et de loisirs autogérés par les patients : ciné-clubs, soirées musicales, journal interne.
Mais Fanon ne prend pas que les pulsations, la tension et l’état de santé général de ses patients enfermés, tout en stimulant leur micro-société. Il s’occupe aussi de ceux qui sont dehors, il sent le vent tourner, les tensions monter, le danger gronder.
Social-thérapie pour un couple de Parisiens
Ce qui demeure, chez Fanon, c’est la volonté d’une double cure. Il veut traiter l’aliénation du Blanc aussi bien que celle du Noir, les deux prisonniers d’un drame narcissique.
Pendant les trois journées romaines racontées par la BD, il semble amener ses méthodes médicales dans son dialogue avec le couple d’existentialistes parisiens. La social-thérapie n’est-elle pas ce lieu thérapeutique dans lequel soignants et malades recomposent ensemble un tissu social où peut s'exprimer le fil rompu d'une subjectivité en souffrance ? En marchant ensemble pendant des heures, dans les ruines de la « Ville éternelle », ils se comparent à des fous à ciel ouvert. Et puisque pour Fanon tous les malades sont récupérables, il ne se prive pas de lancer à ses interlocuteurs punchline sur punchline, de les corriger quand ils utilisent des mots inappropriés ou quand ils simplifient les choses alors qu’elles sont complexes. Ce qui lui vaut une Beauvoir qui le trouve « rugueux » et « aigri » tout en l’admirant sans bornes.
Fanon pointe les erreurs de la gauche française communiste, qui voudrait comparer les colonisés à la classe ouvrière et craint que l’Algérie finisse dans les mains des États-Unis, mais il en veut encore plus à la gauche démocratique et bourgeoise qui soutient une indépendance avec négociations et qui craint que l’Algérie finisse comme un pays satellite de la Russie soviétique.
Lui qui n’aime pas raconter sa vie ou parler du passé – car seul le présent compte – se retrouve à reparcourir le fil de sa vie, à ressasser ses choix, à argumenter ses intransigeances. Cela donne aux auteurs l’occasion de montrer aussi les vulnérabilités fanoniennes : quand il dort suite à ses journées -récits, il fait des cauchemars où sa situation familiale et affective est confrontée aux écueils qui le chagrinent, comme la distance de sa première fille, Mireille.
Avec le couple existentialiste, Fanon se retrouve à peindre sa vie de vives touches expressionnistes. Encore et encore. Parce que Sartre et Beauvoir ont soif de lui. Et il le sait. À la fin de cette rencontre mémorable, Fanon n’est pas surpris que Sartre n’ait pas écrit pendant son séjour romain, parce qu’il sait qu’en réalité il a bel et bien écrit… juste en l’écoutant.
Aminata Aïdara
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